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Full text of "La morale chrestienne à Monsieur de Villarnoul"

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l'e-coK'VXVlXfflL'   *_»  •     'ill.        IL^au.    CK        '^'\\ 


1/  X'-  ! 


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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.archive.org/details/lamoralechrestie21amyr 


tA  MORALE 

CHRESTIENNE 

A 

MONSIEVR 
DE 

VILLARNOVD 

SECONDE    PJKTIE. 
iPar  MOYSE    AMYRAVTJ 


A  SAVMVr] 
Chés   ISAAC    desbordes; 

Imprimeur  &  Libraire. 


M.     3£.     Lir. 


LA  MORALE 

CHRESTIENNE. 

SECONDE    PAP^TIE. 

A 

MON  SIEVR 

VILLARNOVL 

VANDfurlafiii 
de  la  première 
partie  de  cet 
Ouurage  ^  en 
traittant  la  que- 
ftion  fi  la  fclici- 
té  de  riionime^ 
enTeftat  de  Tin- 
tegnté,eltoit  Adiue  ou  Contempla- 
tiue,  i'ay  dit  que  plus  on  fe  pourroin 
^'approcher  de  ce  bien  heureux  Edea 

A  X 


4  laMoralè 

clans  lequel  iiôus  auions  eftc  mis  aiî" 
Commencement ,  plus  aurions  nous 
de  connoillancc  &  d'expérience  du 
l-jonheurqui  conuient  naturellement 
a  1  homme  ,  il  faut  que  i'aduouë  , 
MONSIEVR,que  i'ay  fait  reflexiort 
fur  cette  forme  de  vie  que  vous  aués 
cmbraflée  depuis  quelque  temps.  Ce 
n'eft  pas  que  ie  vueille  accomparer 
vos  bocages  à  ceux  de  cet  ancien 
Paradis ,  ny  dire  que  le  foin  que  vous 
pren  es  à  remplir  voftre  iardin  de  tous 
les  meilleurs  fruitiers  qui  fe  trouuent, 
puifle  iamais  reiilfir  fi  auantageufe- 
meht  que  d'égaler  Tàbondance  ou  le5 
délices  de  ceux  que  la  main  de  Dieu  y 
auoit  plantés  ;  beaucoup  moins  pre- 
tens-ie  enfler  la  Saivre  de  cet  orgueil 
que  de  la  vouloir  faire  venir  en  com- 
paraifo  ny  du  Tigre  ny  de  l'Euphrate. 
Car  encore  que  ce  foit  auec  grand  fui 
jct  que  vous  y  prenés  vn  contente- 
ment fingulier  ,  &:  que  ce  diuertifTe- 
ment  auquel  vous  vous  donnés  quel- 
qucsfois,  rep refente  naïuemct  l'inno- 
cence de  l'eftat  de  noftre  premier  pè- 
re en  fon  origine  ,  fi  eft-ce  que  qui 


Chrestienne.  il  Part,  j- 
les  voudroit  mettre  entièrement  en 
parangon,  ne  feroit  pas  feulement  for- 
tir  voftre  riLîiere  hors  de  Ces  bords  , 
mais  il  fortiroit  encore  luy  mefme 
hors  des  limites  delà raifo.Auffi  n'ell- 
ce  pas  proprement  en  cela  que  cofiftç 
la  félicité  de  laquelle  Dieu  vous  fait 
iouïr  5  ny  le  principal  rapport  que  ie 
trouue  entre  voftre  condition, &  celle 
de  rintegrité  de  la  Nature.  Voftre 
principale  occupation  eft  en  la  con- 
templation des  œuures  de  Dieu  ,  oc 
de  la  merueille  des  vertus  lefquelles  il 
y  a  defployées.  Qtie  fi  le  change- 
ment arriué  dâsles  facultés  de  l'honv 
me^ou  dans  Teftre  des  chofes  mefmes, 
vous  y  fait  rencontrer  des  difficultés 
que  le  premier  homme  n'y  trouuoic 
pas  5  vous  y  aués  auffi  des  aides  qu'il 
n'auoit  pas  de  fon  cofté ,  qui  vous  cle- 
iient  à  des  connoift'ances  plus  excel- 
lentes  que  hs  ficnnes.  Car  fans  met- 
tre icy  en  ligne  de  conte  cette  belle 
éducation  que  vous  aués  receue  dés 
voftre  enfance, <S^  cette  applicatio  ex- 
traordinaire que  vous  aués  apportée 
lu  li^^ture  des  boixs auteurs ,  ôc  à  lac-- 

A3' 


€  LA   Morale. 

quifition  des  fcieiices  ,  la  ledure  de 
la  Parole  de  Dieu  ,  qui  fe  fait  fi  aflî-s 
duellemeiit  en  voftrc  Maifon  ,  la  pre^ 
dicatîon  de  TEuangile  ,  que  Mon-f 
fieur  Diferote  vous  détaille  auec  tant 
de  dextérité  ,  5<:  les  agréables  conuer- 
fations  que  vous  au  es  fort  fouuent 
^uec  tous  les  honneftes  hommes  du 
pays ,  vous  y  donnent  des  lumières 
dont  la  première  naiffance  du  Mon- 
de n*eftoitpas  capable.  Ce  qui  rem- 
plit voflre  ame  dVnc  douce  tranquiK 
lité  3  à  laquelle  ie  m'imagine  qtie  les 
contcntemens  que  les  gens  de  voftre 
condition  cherchent  ordinairement 
ailleurs ,  n'ont  du  tout  rien  de  compa- 
rable. Et  dautant  que  la  feule  con- 
templation des  beaux  obiets  ,  defti- 
tuée  de  l'Aftion  qui  conuient  aux 
autres  facultés  de  Thomme,  ne  le  peut 
rendre  pai'faitement  heureux  &:  con- 
tent,  vous  aués  choifi  vne  certaine 
manière  d'agir  ,  qui  rend  voftre  bon- 
heur acheué  ^  autant  que  la  commune 
condition  de  noftre  humanité  ,  &  la 
calamité  de  ces  fafcheux  &:.mifera- 
bles  temps  le  peut  permettre.    Ca^  1^ 


GhrestieîtnI.  II.  Part;  ^ 
diligence  incroyable  auec  laquelle 
vous  vacqués  à  la  nourriture  de  Mef- 
fleurs  vos  enfans  pour  les  former  à 
toutes  fortes  de  vertus ,  la  règle  dans 
laquelle  vous  tenés  vos  feruiteurs  Se 
toute  voftre  Maifon  ,  la  façon  auec 
laquelle  vous  viués  auec  vos  voifîns, 
ôc  généralement  toute  voftre  condui- 
te eft  telle  ,  que  comme  tout  le  pays 
eft  parfumé  de  la  bonne  odeur  qu'el- 
le cpandjiene  doute  nullement  qu'il 
ne  vous  en  reuiene  vncfatifadionin- 
dicible.Tellement  que  fi  d'vn  cofté  il 
eftoit  poffib^e  de  perfuader  aux  autres 
hommes  de  viure  comme  vous  faites 
maintenant,  &:  fi  de  l'autre  la  vie  hu- 
maine n  eftoit  point  fujette  à  quanti- 
té d'accidens  5  qui  obligent  les  plus 
heureux  à  s'éloigner  quelques  fois  de 
la  félicité  de  leurs  habitatios,  ou  mef- 
mes  qui  la  leur  vont  troubler  iufques 
dans  les  lieux  où  ils  en  ont  eftabli  le 
fiege  5  ie  ne  me  mettrois  point  à  cette 
heure  en  peine  de  paffer  aux  autres 
parties  de  mon  deftein  ,  de  me  con- 
tenterois ,  pour  induire  mes  leûeurs 
à  la  recherche  de  leur  vray  bonheur 

A4 


s  La    MoRAtE 

•par  la  voye  de  la  pieté  &r  de  la  vertu  ^ 
de  leur  mettre  deuant  les  yeux  vne 
idée  de  voftre  vie. MaiSjMoNSiEVR, 
toutes  cliofcs  ne  conuiennent  pas  à 
toutes  conditions  ny  àtous  temps,  &c 
qui  autrefoisjors  que  vous  eftiés  dans 
les  armées  ,  &:  que  vous  y  donniés  de 
û  belles  prennes  de  voftre  valeur, vous 
çuft  propofé  le  repos  de  la  Foreft ,  ou 
loin  du  bruit  des  trompettes  &:  des 
tambours  vous  euflîés  vacqué  douce^ 
ment  à  la  confîderation  delà  confti- 
tution  du  Monde,  &:  des  diuers  eftres 
defquels  il  eft  compofé ,  vous  euflîés 
eftimé  cela  peu  conforme  à  voftre 
maiftance  ,  &  peu  digne  de  la  nobleffo 
èc  de  la  crenerofité  de  voftre  faner.  Ec 
ic  m'imagme  que  quand  ces  leunes 
gentilshommes  en  qui  vous  Fanés 
prouigné,  feront  venus  en  l'aagcdele 
fentir  bouillir  dâs  leurs  veines, ils  pré- 
féreront les  armes  dz  les  chenaux ,  6c 
le  tintamarre  des  fieges  &:  des  batail-» 
les,  non  feulement  à  la  récréation  que 
vous  tirés  de  vos  efpaliers  &c  de  vos 
entures  ,  mais  mefmes  à  la  dovTceux 
de  coûtes  vos  contemplations.  Enca^ 


Chrestienne.  II.  Part^  '^ 
re  fçay  ie  que  quelque  plaifir  que  vous 
y  prenics  ,  &:  quelques  attachcmcns 
qui  vous  y  tiennent ,  vous  vous  en  fe- 
queltreriés  volontiers  fi  le  feruice  du 
Roy  le  requeroit  abfolur#2nt ,  fi  la 
neceffité  de  l'Eglife  de  Dieu  vous  y 
conuioit  5  &:  fi  la  licence  des  temps 
permettoit  de  ioindre  l'innocence 
auec  la  valeur  dans  les  fondions  de  la 
guerre.  Mais  quand  les  diuerfes  in* 
clinations  des  hommes ,  &  les  diuers 
emplois  aufiquels  ils  font  appelles ,  ne 
lesobligeroyent  pointa  des  occupa^ 
tions  fi  différentes ,  &:  qui  font  le  plus 
fouuent  tres-éloignéesde  la  vie  CoUr 
templatiue  cù  vous  trouués  tant  de 
fatisfadion ,  ny  les  occurrences  de  ce 
Monde  lie  permettent  pas  d'en  con^ 
feruer  la  teneur  toujours  égale  &:vni- 
forme  fans  aucune  variation  ,  ny  la 
4Tiort  qui  nous  eft  ineuitabJe  à  tous,  ne 
fouffriroit  pas  que  novis  iou'illîons 
bien  long  temps  de  ce  bonheur  quç 
vous  pojfedés,  quand  mefmes  la  pof- 
feffion  n'eu  feroit  point  autrement 
interrompue. C'eft  pourquoy,MON- 
^iEVIl:)iç  me  difp.ofeà  vous  cQ.tuiuea: 


1(5  LaMoraie 

les  difcours  de  la  Morale  de  la  mcfmc 
façon  dont  ie  les  ay  commencés ,  me 
figurant  que  nous  nous  entretenons 
çnfemble  familièrement  delanatute 
de  rhomn*^  depuis  qu  il  eft  dechcii 
de  fon  intégrité ,  de  la  condition  du 
fouuerain  bien  auquel  il  a  deu  afpirer 
en  cet  eftat  là ,  des  vertus  qui  luy  ont 
clic  neceflaires  pour  y  parucnir ,  des 
moyens  qui  luy  ont  cfté  fournis  pour 
en  auoir  la  conoiflance ,  &:  des  diuers 
degrés  de  perfedion  aufquels  elles 
ont  deu  monter  ,  fclon  les  différentes 
reuelations  qui  luy  en  ont  efté  adref- 
fées.  Et  comme  vous  faués  que  c'eft 
Tordre  de  mon  deffein  ,  ie  me  con- 
tiendray  en  cette  féconde  Partie  en- 
tre les  bornes  de  la  Difpenfation  fous 
laquelle  ont  autresfoisvefcu  les  Gen- 
tils, à  qui  Dieun'auoit  point  déclaré 
la  nature  de  la  Vertu  par  Tentremife 
de  fa  Parole.  En  quoy  fi  ie  fuis  obli- 
gé de  repeter  quelque  chdfe  de  ce  qui 
conuenoit  à  l'homme  auant  le  péché, 
ce  qu'il  fera  malaifé  d*euiter  ,  parce 
que  c'eft  le  premier  fondement  de  ce 
qui  î;ouche  les  enfeignemens  de  U 


Chrestienne.  II.  Part.  îï 
Morale,  ce  fera  pourtant  le  plus  bric^ 
uement  que  ie  pourray ,  pour  m'arre- 
fter  principalement  à  la  confideration 
des  vertus  qu'il  nous  a  efté  necefl'airç 
de  pratiquer  à  caufe  du  changement 
qui  eft  arriu  é  en  l' Vniuers  par  la  cheu- 
ce  du  premier  homme, 

PE    L'HOMME,    ET   DE 

Jes  facultés  depuis  le  péché,  ^ 

ENcore  que  ,  comme  ï'ay  dit  ail^ 
leurs ,  Teftat  auquel  nous  nous 
trouuoris  maintenant  ,  ne  foit  que 
comme  le  débris  de  noftre  naufrage ^ 
fi  eft-ce  que  toutes  les  chofes  qui  font 
neceffaires  à  la  coftitution  de  l'hom- 
me luy  font  demeurées  ,  nonobftant 
le  changement  qui  y  eft  arriué  par  le 
péché.  Tellement  qu'ayant  efté  au 
commencement  compofé  d'ame  de  de 
corps  ,  il  a  retenu  toutes  les  facultés 
de  l'vn  &:  de  Tavitre  ,  fi  ce  n^eft  que 
par  quelque  accident  extraordinaire^ 
^  (]^ui  n'eft  nullement  commun  au 


Jt  L  A     Mo  R  AL  E 

gcnrcliumain ,  il  y  en  ait  quclcun  qui 
fe  troLiue  priué  de  Tvn  de  (es  fens,  ou 
perclus  du  mouuement  de  Tvn  de  Ces 
membres.  Pour  ce  qui  eft  du  corps 
donques  ,  &:  des  facultés  qui  luy  con- 
uiennent,  Se  que  nous  auons  commu- 
nes auec  le  refte  des  animaux  ,  nous 
auons  retenu  les  organes  de  nos  Sens., 
dans  lefquels  fe  fait  la  première  ré- 
ception des  obiets  ;  &  la  faculté  de 
la  Fantaifie  ,  où  s'en  forment  les  re- 
prefentations  corporelles  qui  tes  nous 
font  conceuoir  comme  bons  ou  mau- 
uais  5  ou  indifïerens  à  noftre  nature  ôc 
à  fa  conferuation  ;  de  TAppetit  fen- 
fael  ou  fenfitif  5  qui  s'en  émeut  ou  ne 
s'en  émeut  pas  félon  que  la  Fantaifie  a 
cftimé  de  leurs  qualités;  6e  laPuiflan- 
ce  Locomotiue  ,  qui  excite  les  mou- 
tiemens  dans  les  membres  félon  les 
émotions  qui  ont  efté  fenties  Se  pro- 
duites dans  l'Appétit.  Car  telle  eit  la 
fubordination  que  la  Nature  a  mife 
entre  les  facultés  que  nous  pofl'edons 
entant  que  nous  fommes  animaux,  Se 
qui  ne  fe  pouuoit  abolir  en  nous  fans 
ralteration  ou  raneanciflement   de 


CHRE5rT£N^"E' ÎL  Part,  ij 
cette  partie  de  noltre  eftfe.  Quant 
à  l'ame  ,  non  feulement  nous  auons 
confcrué  ces  deux  noble^  &:  relcuccs 
faculr.és  par  lefquelbs  nous  fommes 
liomnieS:,  à  fçatioirrEntcn dément  &: 
la  Volonté, autrement  noits  ne  ferions 
plus  hommes  5  ny  par  confequent  ca- 
pables de  ce  qu'on  appelle  bien  &:  mal 
moral;  mais  nous  les  auons  retenues 
dans  la  dépendance  qu'elles  ont  en- 
tr*elles  ,  &c  dans  la  relation  qu'elles 
ont  naturellement  aux  facultés  cor- 
porelles j  pour  ce  qui  cft  de  leurs  fon- 
dions. Car  dVn  cofte  ,  comme  c'efl 
toujours  l'Entendement  qui  iuge  de 
la  nature  6c  des  qualités  des  obiets  , 
c'eft  auffî  toujours  la  Volonté  qui  les 
pourfuit  6c  qui  les  embraffe  ,  ou  qui 
les  fuit  &  qui  les  reiette  ,  félon  le  iu- 
gement  que  Tentendement  en  a  pro- 
noncé. De  forte  que  fi  la  Volonté 
s'attache  à  quelque  chofe  de  mauuais 
pour  le  poffeder  ou  pour  le  faire,  ou 
au  contraire  h  ellea  del'auerfion  pout 
quelque  chofe  de  bon,  il  faut  necef- 
fairement  que  l'Entendement  fe  foit 
troiiipé  en  la  connoilTancc  defonob* 


ï4  LA    Morale 

iet ,  &:  qu  il  en  ait  autrement  cftimé 
^uc  ne  requeroyent  les  conditions  de 
fon  eftre.  Et  fi  la  volonté  flotte  &c 
chancelle  entre  deux  chofes  ,  ne  fé 
déterminant  ny  à  l'vne  ny  à  Tautre 
pour  TembraiTer  ou  pour  la  fuir  ,  il 
faut  de  mefmes  neceflairement  que 
l'Entendement  foit  demeuré  irrefolit 
èc  balancé  entre  les  diuerfes  raifons 
qui  les  luyfaifoyenteflimer  l'vne  bon- 
ne &  l'autre  niauuaife.  D'autre  code, 
quelque  changement  qui  foit  arriué 
en  l'homCjles  relations  de  l'Entende- 
ment à  la  Fantaifie ,  &:  de  la  Volon- 
té à  TAppetit  fenfitif  ,  font  toujours 
demeurées  telles  qu  elles  eftoyent  au 
commencement,  pour  ce  qui  regarde 
leurs  fondions  &:  leurs  opérations. 
Car  quant  à  Tlntelled  y  c'eft  toujours 
de  la  Fantaifie  que  luy  viennent  les 
reprefentationsdes  chofes  furlefquel^ 
les  il  faut  qu'il  face  application.  Ec 
quoy  qu'elles  foyent  fort  corporelles 
&:  fort  matérielles  en  la  Fantaifie  ,&: 
par  confequent  ,  ce  femblc ,  peu  ca- 
pables de  reuoir  l'application  de  l'In-^ 
telleû  ,  c'eft  luy  neantmoins  qui  pat 


Chrestienne.  II.  Part.'  ij 
les  abftra£bions  qu'il  fait  de  ce  qu'il  y 
a  de  matériel  &  de  ce  qui  ne  Teft  pas, 
les  épure,  de  les  fubtilife ,  de  les  irradie 
tellement  ,  qu'elles  dcuiennent  vn 
obiet  propre  pour  fa  contemplation  , 
&:  vne  matière  conucnable  pour  les 
raifonnemens  qu'il  en  forme.  Caril 
eft  bien  certain ,  pour  exemple ,  que 
dans  les  relations  qu'vn  père  &  vn  fils 
ont  entr'eux ,  la  Fantaifie  n'eft  fufcep- 
tible  d'autre  cliofe  que  des  idées 
corporelles  de  l'vn  Se  de  l'autre  ,  qui 
luy  font  fournies  &  apportées  par  le 
niiniftere  des  fens.  Mais  TEntende- 
ment  qui  les  confîdere  fous  ces  rela- 
tions de  père  &:  de  fils  ,  fepare  de  ces 
idées  corporelles  la  xiature  de  ces  ref- 
pe£l:s,&:  par  le  moyë  du  difcours  de  de 
la  lumière  de  la  raifon,  il  en  tire  les  cn- 
feignemens  des  deuoirs  d'honneur  de 
d'obeifFanced'vn  codé,  &:  d'affedion 
de  l'autre.  Et  n'y  a  du  tout  aucunes 
notions  en  nos  entendemens ,  foit  des 
cbiets  fut  Icfquels  leur  opération  fe 
termine  à  la  contemplation  &:  à  la 
connoiffance  feulement ,  foit  de  ceux 
dont  Igi  connoiffance  porte  natj^rellc^ 


r6  t  A    MoR  A  LÉ# 

ment  à  quelque  aftion,  qui  n'y  foyent? 
entrées  par  cette  voye.  CarlaDiui-i 
nité  mefme ,  qui  ell  de  tous  les  eftresi 
le  plus  pur ,  &L  le  plus  éloigne  de  la 
condition  delamâtiere ,  ne  s'eft  point 
autrement  donnée  à  connoiftre  au^ 
efprits  des  hommes  que  par  l'entre^ 
inife  des  puiiTances  de  leurs  corps,^ 
Aux  yeux  elle  a  prefenté  Ces  grande? 
ouurages  ,  de  la  confideration  def- 
quels  nous  auons  pris  deeafion  defai-^ 
re  reflexion  fur  leur  caufe,  &:  de  for-^ 
mer  des  raifonnemens  fur  fes  attributs! 
&:  propriétés.  Aux  oreilles  elle  a  faie 
ouïr  des  voix  ,  qui  outre  ée  qu'elles 
font  corporelles  en  elles  mefmes  ^ 
portent  encore  dans  leur  articulation 
certains  caraderes  des  corps  ,  &  les 
reprefentent  à  la  fantaifîe,  poiïrfoiir- 
pir  de  la  matière  aux  opérations  de 
rintelleft.  Et  fî  elle  s'eft  reuelée  à 
quelques  vus  par  de  fecrettes  infpira- 
tions  fans  le  miniftere  des  fens  ,  {Ss 
certes  elle  n'eft  pas  tellement  obli- 
gée à  certains  moyens  ordinaires  y 
qu'elle  n'en  puifTe  bien  employer 
quelques  autres  cxtraordinairemen^t 

quand 


Chrestiekkè.  il.  Part.'    17 
"^uand  il  luy  plaift,)  ça  eftévne  chofe 
iare,  3^  qui  encore  rie  s'eft  pas  faite 
fans  l'impreflloli  de  quelques  idées 
corporelles  dans  rimagination.    Cat 
'chacun  fcaic  que  les  cnthoufiafmes 
des  Prophètes  ont  premièrement  dé* 
jployéleur  efficace  îiir  cette  puiflancdî 
de  lame  qu'on  appelle  de  ce  nom^  5^ 
que  leur  entendement  n'a  puis  apre$ 
agi  dcffus  ,  fînon  comme  il  auoit  ac- 
couftumé d'agir  furies  obiets  qui  luy 
èftoyent  prefentéspar  fentremife  des 
feris  rriefmes.     Bien  eft  vray  qu'il  éft 
arriué  diuerfes  fois ,  &c  qu'il  arriue  en-^ 
core  fouuent  depuis  le  péché  ,  que 
i'imaginationde  l'homme  reçoit  quel* 
que  trouble  ,    qui  fait  que  les  ima* 
ges  des  chofes  ne  s'y  forment  &tie 
s'y  lient  pas  entr'ellesraifonnablemêt: 
de  forte  que  l*intellcd  ,  auquel  il  ne 
fe  prefente  rien  alors  que  d'irregulier 
&:  d'extrauagant-,  n'en  peut  tirer  au- 
cun bon  vfage  pour  fes  ratiocinations. 
iD'ou  vient  qu'ayant  en  mefme  temps 
deuant  les  yeux  des  cheures,  des  hom- 
mes, desUons ,  des  cheuaux  ,  des  grî- 
fons ,  &:  dès  ferpens ,  qui  volti^eue 

B 


tS  LA     Morale 

en  la  fantaifie  peflcmeflés  &:  fans  or- 
dre ,  il  en  fait  des  chimères ,  des  hip- 
pogrifFes3&:  des  centaures^aulieu  d'en 
compofer  de  naturelles  ôc  raifonna- 
bles   produftions.     Mais  comme  Ci 
dans  Tintegrité  de  la  Nature ,  il  fuft 
arriué  delà  bizarrerie  dans  les  fonges, 
comme  il  n'en  faut  pas  douter  ,  cela 
n'euft  pas  empefché  que  Ton  n'euft 
dit  que  c'eftoit   naturellement  que 
TEntendement  formoit (es  raifonne- 
mens  fur  les  images  des  chofes  qui 
luyeftoyent  prefentées  dans  Timagi- 
nation  des  hommes  veillans  :  cette 
irrégularité  quiparoift  dans  les  con- 
ceptions des  frénétiques  &:desinfen- 
ies,  ne  doit  pas  empefcherque  nous 
ne  difîons  pareillement  que  c'eft  natu- 
rellement que  Mntelled  tire  fes  plus 
belles  Se  plus  nobles  connoifTan ces  de 
ce  que  la   fantaifie  luy  prefcnte  en 
ceux  qui  font  de  fens  raflîs.     Car  fî 
dans  ceux  qui  dorment  Textrauagan- 
ce  de  leurs  fonges  vient  de  ce  que  la 
fantaifie  n'eft  point  fixée  &c  détermi- 
née à  certains  obiets  par  les  fens,  SC 
^ue  ceux  qui  luy  font  fuggerés  par  1^ 


i 


Chrestienne.  Il,  Part,  j^ 
mémoire  font  dans  vne  perpetncUe 
agitation  ,  à  caufe  de  la  chaleur  qui 
fe  concentre  &:  qui  fe  renforce  pen- 
dant le  fomnieil  :  dans  ceux  qui  fonc 
infenfés  Textrauagance  de  leurs  pen^ 
(ces  vient  de  ce  qu'encore  que  leurs 
fens  agifTent ,  Timagination  pourtant 
eft  en  tel  defordre  qu'ils  ne  lapeuuenc 
fixer  5  &:  que  les  Fumées  de  la  mélan- 
colie ou  de  la  bile  y  remuent  les  ima-» 
ges  qu'ils  y  apportent  auec  beaucoup 
de  confufîon.  Or  ny  en  Pvn  ny  eu 
l'autre  de  ces  eftats  ^  les  facultés  de 
î'homme  ne  font  pas  dans  leur  confti- 
tution  naturelle  ,  pour  produire  leurs 
opérations  morales  ou  raifonnables* 
Parce  que  dans  ceux  qui  dorment,  les 
fens  5  qui  doiuent  régler  l'miagina^ 
tien ,  n'agiflent  pas  :  &:  dans  ceux  qui 
font  frénétiques  ou  furieux ,  les  fens 
agifTent  bien  à  la  vérité ,  rtiais  Timagi-» 
nation  mefme  eft  renuerfée.  Quanc 
à  ce  qui  ell  de  la  volonté  ,  ie  luy  ay 
cy  deuant  attribué  deux  fondions  en- 
tre les  autres;  L'vne  eft  de  réduire 
i'appetit  fenfitif ,  tant  eti  ce  qui  eft 
de  la  partie  Irafcible,  que  de  la  Cou- 


to  I A    Morale 

cupifciblejfous l'empire  delà  Raifon, 
Car  c'eft  bien  rEntendement  qui  eft 
le  premier  mobile  de  toutes  nosadtiôs 
morales,  &  qui  emporte  toutes  les 
facultés  lefquelies  y  font  deltinées  , 
chacune  félon  la  nature  de  Ces  opéra- 
tion. Mais  neantmoins  c'eft  en  la 
volonté  que  fon  imprelTîon  fe  reçoit 
premièrement ,  d'où  eHe  fe  fait  puis 
après  fentir  dans  les  puifî'ances  infé- 
rieures. C'eft  elle  qui  reprime  leurs 
mouuemens  quand  ils  font  trop  vio- 
lens  ;  c'eft  elle  qui  les  excite  quand 
ils  s'alanguifl'ent.  C'eft  elle  qui  les 
deftourne  de  delfus  les  obiets  fur  lef^ 
quels  elles  s'attachent  contre  l'in- 
ftintl  de  la  raifon  ;  c'eft  elle  qui  les 
applique  fur  ceux  aufquels  elles  fe 
doiuent  attacher  :  en  vn  mot ,  c'eft 
elle  qui  eft  comme  le  gouuernaildans 
le  vaiifeau,  &c  l'Entendement  eft  com- 
me le  pilote  qui  le  remue.  L'autre 
eft  5  de  commander  à  la  vertu  Loco- 
motiue  ,  d'où  dépendent  les  mouue- 
mens des  parties  de  nos  corps.  Car 
e'eft  auflî  elle  qui  après  auoirrcceu  de 
l'Entendement  l'impreffion  des  rai- 


Chrestienne  il  Par.  if 
fons  qui  induifent  à  fe  mounoir  ou 
bien  à  fe  repofer  ,  la  fait  puis  après 
fentir  aux  efprits  qui  font  ordonnes 
pour  Tagitation  des  membres  ,  d'oà 
"elle  fe  communique  aux  mufcles  6^ 
aux  autres  inftrumes  du  mouuement. 
Or  eft-il  bien  vray  que  le  péché  a 
beaucoun  diminué  de  la  puiffance  de 
la  Volonté  en  cette  féconde  forte  de 
fes  opérations.  Car  ny  la  vieillefTe 
dans  les  fains  ,  ny  la  foibleffe  dans  les 
malades  ,  ny  la  perclufion  dans  les  im- 
potens ,  ny  la  priuation  des  membres 
en  ceux  qui  en  font  mutilés,  ne  per- 
mettent pas  au  corps  de  prefter  obeif- 
fance  à  la  volonté  en  toutes  fortes 
d'occurrences.  Mais  la  defobeïflance 
qui  fe  produit  de  ces  caufes  là  ,  ne 
tient  aucune  place  dans  la  Morale , 
parce  qu'elle  n'a  pas  fon  fiege  dans 
rintelled  ,  ny  dans  la  Volonté,  non 
pas  mefme  dans  l'Appétit  fenfitif. 
La  vraye  caufe  en  eft  dans  la  priua- 
tion de  rinftrument  que  la  Nature 
auoit  deftiné  pour  Tadion  ,  &c  fans  le- 
quel il  eft  abfolumêt  impoflible  qu  el- 
le fe  produife.  Pour  ce  qui  eft  de 


ii  laMorale 

Tempire  qu'elle  a  fur  les  Appétits, 
s'il  ne  s'exerce  pas  depuis  le  péché 
auec  tant  de  fucçés  qu'il  feroit  à  defi- 
rer ,  la  caufe  en  eftant  différente  tout, 
à  fait  5  le  ingénient  en  doit  eftre  pa- 
reillement diffemblable.  Car  il  eft 
bien  vray  que  nous  fentons  mainte- 
nant en  nous  beaucoup  de  rébellion 
de  la  Colère  &  de  la  Couoitife  contre 
l'imnulfion  de  la  Volontéjmais  il  n'eft 
pas  moins  vray  auflî  que  fi  nous  nous, 
confiderons  attentiuement  nous  mef-. 
mes,  &  fi  nous  efpions  bien  foigneu- 
fement  les  actions  de  nos  facultés  ^ 
nous  trouuerons  que  cette  rébellion 
vient  ou  en  tout  ou  au  moins  en  gran- 
de partie  ,  de  ce  que  nous  ne  voulons 
pas  aflés  fortemçt  ny  aflés  conftament 
ce  que  nous  voulons.  Certainement, 
ce  qui  émeut  nos  affections  Se  plus, 
qu'il  ne  faut,  &  moins  qu'il  ne  faut 
encore  ,  &:  où  &  quand  il  ne  le  faut; 
pas ,  fe  peut  confiderer  en  deux  nvi^ 
niercs.  C'eft  qu'où  bien  l'obiet  qui 
nous  touche  paffe  fi  rapidement  >  <5<:  û, 
fubrepticement  de  la  fantaiûe  dans 
ï'appetit  5  (jue  rintellcd  n'ayant  pas  Iq 


Chrestienne.  1 1.  Part.'  zj 
loifir  d  y  faire  la  réflexion  qu'il  fau- 
droit,  laConuoitife  ou  la  Colère  s'en 
fent  émouuoir  auant  que  l'entende- 
ment  «S<:  la  V  olonté  s'en  meflent.  Ou 
bien  il  va  tout  droit  à  Tlntelieft  ,  de 
forte  que  l'Appétit,  auant  que  de  s'é- 
mouuoir  beaucoup  ,  laifTe  faire  aux 
facultés  d'enhaut  ,  &  leur  donne  le 
moyen  de  délibérer  ,  &  de  prendre 
les  refolutions  Â:  le  pli  qu'elles  trou- 
ueront  conuenables.  En  cette  fécon- 
de occurrence ,  on  ne  peut  pas  reuo- 
quer  en  doute  que  fi  TAppetit  vient 
àluittcr  contre4'impuirion  de  la  Vo- 
lonté, cela  vient  de  ce  que  l'Entende- 
ment ne  prenant  pas  des  refolutions 
affés  fortes  ,  ne  détermine  pas  la  Vo- 
lonté affés  puifTamment  :  tellement 
que  le  mouuement  de  ce  grand  refîbrt 
eftant  languifTant,  &  la  roue  ^  s'il  faut 
ainfî  dire ,  de  la  volonté  ,  qui  vient 
après  ,  n'ayant  point  d'ébranlement 
qu'autant  que  la  faculté  fuperieure 
liiy  en  donne  ,  ce  n'eft  pas  chofe 
eftrange  fi  l'appétit  ne  s'y  lailfe  em- 
mener qu'à  regret ,  &  s'il  y  fait  de  la 
jçfîftance.    Au  lieu  que  fi  l'entende- 

B  4 


1-4  La    Moral  e, 

ment  agifToic  de  toute  fa  force  ,  U 
volonté  qui  le  fuiuroit  de  mcfmc  vi- 
gueur cV  de  mefme  pas  ,  ne  {aifferoit 
a  r  Appétit  faculté  aucune  derefifter, 
qui  ne  fuft  incontinent  furmontée. 
Dans  la  premier^j  il  eft  vray  que  com- 
me rémotion  de  l'Appétit  y  précède 
le  difcours  &  Toperation  de  la  Raifon^ 
fi  elle  eft  tant  foit  peu  grande,,  comme 
il  eft  in eui table  qu'elle  ne  le  foit  dans 
"vn  fdjct  défia  corrompu,  I4  refîftance 
qu'il  fera  au  commencement  ne  deura 
pas  ce  feaible  eftre  fi  toft  attribuée  au 
défaut  de  vigueur  en  la  volonté  , 
qu'au  trouble  &c  au  dérèglement  qui 
fetrouuéra  dans  TAppetit  mefme.  Et 
iieantmoins  il  eft  certain  qu'il  n'y  ^ 
point  de  tel  déreiglement  dans  les  ap- 
pétits,dont  la  volonté  ne  vint  à  bout,, 
il  elle  y  agiffoit  de  toute  fetenduë  de 
fa  force.  Mais  dans  vn  fujet  corrom-? 
pu ,  ou  biea  du  tout  elle  n'agit  point 
contre  le  dereiglernent  de  l'Appétit, 
ou  elle  y  agit  foiblement ,  à  propor- 
tion de  ce  que  TEntendement  iuge 
de  l'obiet  qui  fe  prefente.  De  forte 
ique  le  c^angenient  (jui  çfl:  arriuf  ^% 


Chrestienne.  II.  Part^  ly 
rhomme  par  le  péché  ,  ne  confifte 
pas  dans  rextindion  de  fes  facultés, 
rydansTabolitùon  entière  de  leur  fu^ 
bordination  ,  mais  dans  leurs  habitu- 
des feulement  ,  &:  dans  le  vice  des 
opérations  dont  les  habitudes  les  in- 
fedent.  Mais  voyons  vn  peu  plus 
exadtement  iufqucs  où  cela  fe  peut 
cftendre. 

La  corruption  de  non;re  nature  doit 
eftre  premièrement  cofiderce  au  pre- 
mier homme  ,  &:  puis  après  enfesdef- 
cendans.  Et  pour  ce  qui  eil  du  pre- 
mier homme ,  ie  ne  m'arrefteray  pas 
icy  à  examiner  fcrupuleufement  com- 
ment il  eft  arriué  que  {^cs  facultés,  qui 
auoycnt  efté  mifes  dans  vn  û  excel- 
lent eftat  par  le  Créateur ,  eu  font  fî 
mifcrablement  decheuës  par  la  tenta- 
tion du  Malin.  S.  Paul  difant  que 
ia  femme  a  cHe  deceue  ,  nous  a  vouki 
donner  a  entendre  que  le  mal  eft  venu 
dVne  erreur  qui  s'eft  gliffée  dans  l'en- 
tendement, &  lliiiloire  de  la  chofe 
le  nous  confirme.  Car  elle  nous  rap^ 
porte  que  le  Tentateur  s'eft  princi- 
yalçment  ferui  4q   deux  argumens 


i6  iaMorale 

pour  induire  la  femme  à  la  tranfgref- 
fion  du  commandement  ;  Tvn  pris  du 
contentement  qu'en  receuroit  fa 
Conuoitife  ,  en  luy  reprefentant  que 
le  fruit  eftoit  bon  à  manger  :  l'autre 
tiré  de  la  fatisfaûion  qu  elle  en  rece- 
uroit en  fon  dcfir  de  fçauoir  ,  par- 
ce qu  en  mangeant  du  fruit  défendu 
elle  en  acquerroit  de  la  fcience.  En 
quoy  il  attaquoittout  enfemble l'Ap- 
pétit raifonnable  de  le  fenfuel.  Et 
quant  à  la  menace  delà  mott,  dont 
la  crainte  eftoit  capable  de  rebouf- 
clier  Tefficace  de  ks  argumens  ,  il 
l'interpréta  comme  vne  illufion  com- 
minatoire 5  qui  ne  deuoit  point  auoir 
d'eft'eft  ;  ce  qui  conferuoit  à  Ces  argu- 
mens toute  la  plénitude  de  leur  force. 
Comme  donc  l'artifice  de  la  tentation 
gifoiten  lafuafion  ,  fon  effcd  à  con- 
fillé  en  ce  que  l'entendement  de  la 
femme  s'en  eft  laifle  perfuader;  ce 
qui  aefté  vne  manifcfte  erreur,  puis 
que  cesdeuxargumëslà  nedeuoyent 
du  tout  rien  valoir  où  il  y  auoitvnefi 
exprefle&fi  terrible  defenfeau  con- 
traire.   Or  eft41  certes  difficile  ^  6c 


Chrestienne  II.  Part,  -lj 
toutesfois  inutile  de  tout  point,  de 
rechercher  par  quels  degrés  Tenten- 
dement  de  la  femme  en  eft  venu  iuf- 
ques  là  que  de  receuoir  cette  perfua- 
fion  :  mais  quel  en  a  cfté  l'effeâ:  depuis 
qu  elle  lareceuë  vne  fois ,  &:  iufques 
où  eft  allée  la  corruption  pour  ce  qui 
a  efté  des  aébions  lefquelles  font  ve- 
nues depuis  5  c'eft  chofe  dont  la  re- 
cherche n'eft  pas  d'égale  difficulté,  &: 
qui  neantmoins  eft  d'vne  vtilité  &: 
d'vne  importance  tres-confiderable. 
C'eft  vne  chofe  dont  nous  auonsvnc 
infinité  de  preuues  par  l'expérience, 
que  ce  quis'eft  vne  fois  vn  peu  nota- 
blement corrompu  ,  ne  fe  reftablic 
point  de  foy  mefmc ,  &:  qu'il  eft  befoia 
de  la  force  de  quelque  agent  extérieur 
pour  le  remettre  en  fon  entier.  Dans 
les  chofes  artificielles ,  s'il  eft  arriué  à 
vn  automate ,  foit  de  fouffrir  fracture 
çnquelcune  de  fes  roues  ,  ou  feule- 
ment de  fe  démonter,  il  faut  necef- 
lairemêtque  Fouurier  y  mette  la  main, 
fi  Ton  en  veut  tirer  quelque  vfage. 
Dans  les  eftres  de  la  Nature  ,  s'il  eft 
grriuç  à  quelque  fruit  de  fçntir  de  1%  . 


i8  La    Morale 

pourriture  en  fa  fubftance  ,  elle  va 
toujours  gaignât  peu  à  peu.  Se  deuienc 
abfolument  irrémédiable  aux  princi- 
pes intérieurs  de  la  conftitution  de 
fon  eftrc.  Dans  le  corps  humain 
mèfmes  ,  où  il  y  a  vne  forme  incom- 
parablement plus  noble^^  plus  capa- 
ble de  reparer  les  vices  qui  peuuent 
furueniràlacomplexiô  de  fes  parties 
êc  au  tempérament  de  fes  humeurs,  fi 
la  gangrené  vient  à  fe  faifir  de  quel- 
que endroit ,  il  n'y  a  rien  qui  en  arre- 
ftele  cours ,  ny  qui  refifte  à  la  morti- 
fication, s'il  n'y  eft  pourueu  par  l'ap- 
plication de  quelques  moyens  exter- 
nes. Pourquoy  donc  eft-ce  que  dans 
l'Ethique  il  en  feroit  autremët,  quand 
vne  fois  la  corruptio  s'eft  emparée  des 
facultés  où  eft  le  principe  de  nos 
aftions  morales  ?  Ariftote  dit  que  les 
vices  ^  les  vertus  ne  viennent  pas  de 
nature ,  mais  de  couftume  feulement. 
Son  grand  argument  eft  que  les  cho- 
fes  qui  font  naturelles  fe  font  toujours 
à'vne  mefme  forte,  dautant  qu'elles 
ont  vn  principe  fi  abfolument  deter- 
îniné  y  qu'il  n'y  a  couftuii\e  d'agir  ^^ 


Chrestienne  II.  Part.  15 
quelle  qu'elle  foie  y  qui  puiflc  forcer 
ruiclination  qu'elles  ont  à  telle  ou  tel- 
le forte  de  mouuement.  Tellement 
que  quand  vous  ietteriés  dix  mille  fois 
vne  mefmc  pierre  contreniont ,  vous 
ne  raccouftumeriés  lamais  à  fe  tenir 
en  Tair ,  dautant  que  fa  naturelle  pc- 
fauteur  la  tireneceffairement  &c  ine- 
uitablement  vers  le  centre.  Mais 
quant  à  ce  qui  eft  des  mœurs  des 
hommes,  &  des  habitudes  de  vice  6C 
de  vertu  qui  font  en  eux ,  il  dit  que 
l'expérience  monftre  qu'elles  fe  chan- 
gent par  raccouitumance  ^  de  forte 
que  les  mauuaifes  fe  peuuent  corriger 
en  faifant  bien  ,  comme  les  bonnes  fe 
corrompent  &:fe  détériorent  par  mal 
faire.  Pour  entrer  dans  levray  fensi. 
d'Arifrote  ,  ou  ,  quoy  qu'il  en  foit  , 
pour  bien  iuger  de  la  vérité  ^  il  faut  di- 
ftinguer  deux  façons  félon  lefquellcs 
on  peut  dire  que  les  chofes  nous  font 
naturelles ,  ou  bien  qu  elles  ne  le  font 
fsas.  Car  il  y  en  quelques  vnes  qui  ou 
bien  conftituentnoftreeftre  ,  &  telles 
par  exemple/ontlespuiflances  de  nos 
«mes  ,  dont  i'ay  parlé  cy  deffus ,  ou 


)0  t  A     M  O  R  A  L  E 

qui  en  découlent  fi  necefTairemen^^ 
qu'elles  en  fontabfolument  infepara- 
bles  5  comme  on  dit  que  la  faculté  de 
rire  coule  naturellement  de  la  raifort* 
A  quoy  fi  vous  voulcs  vous  adioufte-^ 
rés  la  pefanteur  de  nos  corps ,  qui 
vient  de  ce  qu'en  la  compofition  qui 
s'y  eft  faite  des  quatre  elemens  ^  la  ma^ 
tiere  terrcftre  y  prédomine.  Or  eft-iî 
certain  queny  les  vertus  ny  les  vices 
lie  nous  font  point  naturels  de  cette 
façon.  Et  c'eft  ce  quAriftote  a  en- 
tendu ,  comme  il  appert  manifefte- 
ment  par  la  comparaifon  qu'il  en  fait 
auec  lapefanceurdes  pierres.  Maisiî 
y  en  a  quelques  autres  qui  nous  font 
naturelles  parce  que  nous  les  auons 
dés  les  principes  denoftre  cftre ,  bien 
qu'elles  n'entrent  aucunement  dans 
fa  conftitution  :  comme  il  peut  eftre 
naturel  à  vn  homme  d'cftre  camus  ^ 
parce  qu'il  a  cela  dés  fa  conformation 
dans  le  ventre.  Ariftote  n'a  pas  fçea 
que  nous  fuflîons  naturellement  vi- 
cieux de  cette  façon  là^  &:  ne  l'afor-^ 
mellement  ny  nié  ny  affirmé ,  parce 
quil  n'en  a  point  eu  de  connoiflance* 


Chrèktienne"^  II.  Part^  31 
Seulement  a-t-il  reconnu  qu'il  y  a 
quelque  répugnance  naturelle  entre 
TAppetit  (cnCitifSc  la  partie  fuperieu- 
re  de  l'homme  où  refide  TEntcnde- 
ment,  mais  en  telle  forte  pourtant  que 
comme  fî  quelcun  naiiToit  gaucher,  il 
pourroit  bien  corriger  ce  défaut  par 
vne  foigneufe  ediu:ation  ,  ce  par  vne 
grade  afliduité  à  fe  feruir  pluftoft  de  la 
droite;  T Appétit  fenfitifde  mefmefe 
peut  par  vne  bonne  nourriture,  &:  par 
la  couftume  à  bien  faire ,  amener  fous 
l'empire  de  la  Raifon.Ie  neparlepoint 
encore  de  la  force  de  cette  corrup- 
tion naturelle,parce  que  cela  ne  con- 
cerne pas  la  confideration  du  premier 
homme ,  mais  celle  de  fes  defcendans; 
mais  ie  dis  que  depuis  que  Thomme 
s'eft  vne  fois  corrompu  par  quelque 
mauuaife  aftion  ,  il  eft  abfolumenc 
impoifible  qu  il  fe  remette  en  fon  en- 
tier,&  qu'il  fe  rétabliffe  de  foy  mefme. 
Car  Ariftote  auroit  bienraifon  de  di- 
re qu'il  ne  luy  feroit  pas  abfolumenc 
impoflible ,  s'il  le  vouloit  comme  il 
faut  ;  c'eft  à  dire  ,  s'il  defployoit  à 
doncer  fe«  appétits  toute  la  force  dç 


5Ï  tAMoRAIE 

ia  volonté  ,  &  toute  la  lumière  &I4 
vigueur  que  la  parfaite  connoiflancd 
des  obiets  doiuent  donner  à  fon  In- 
tclled.  l*ay  défia  reprefenté  cy  deifus 
que  c'eft  de  là  que  dépend  toute  là 
conftitution  de  l'homme  en  ce  qui  eft 
du  bien  &  du  mal  Moral ,  &  que  telle 
qu  eft  la  difpofition  de  cette  première 
t^maifireiTe  faculté,  telle  eft  auffiU 
conduite  &:  la  difpofition  de  tout  lô 
refte.  A  peu  près  comme  Hippocraté 
pourrôit  bien  dire  que  fi  vn  liommd 
paralytique  rerriuoit  fes  membres  vi- 
goureufement,  &  s'il  les  tenoit  con^ 
tinuellement  occupes  en  quelque 
exercice  ,  ily  rappelleroit  les  efprits  , 
&:  diflTipcroit  l'humeur  qui  en  bouf^ 
che  les  conduits  ,  ôc  qui  empefchd 
qu'ils  n'y  reluifent.'Mais  comme  c'eft 
cette  humeur  laquelle  intercepte  les 
efprits  j  &:  empefcheleur  irradiation^ 
qui  ofte  au  paralytique  la  faculté  de 
mouuoir  Ces  membres ,  &c  de  les  exer- 
cer comme  il  faut  ,  de  forte  qu'il  n^ 
peut  arriuer  qu'il  vfe  de  ce  remède 
pour  fa  guerifon;  c'eft  le  defordre  que 
le  péché  met  dans  les  facultés  de 

rhomme 


Chrestienne.  II.  pAkt7  35 
riiomme  qui  empcfche  qu'il  ne  vueil- 
k  fe  corriger  j  ou  s'illuy  refte  quelque 
dirpofition  aie  vouloir , de quoyie  ne 
détermine  pas  icy  ,  tant  y  a  que  les  in- 
clinations de  fa  volonté  y  iont  trop 
foibles  &c  trop  languiffantes  pour  le 
faire.  En  efted  ,  les  deux  chofes  qui 
font  principalement  à  confiderer  icy^ 
font  l'Appctft  5  &  la  Raifon  :  car 
quant  à  la  Volonté  ,  elle  dépend , 
comme  i'ay  dit ,  entièrement  de  l'Iri^ 
telligente.  ':Or  quant  à  la  Raifon^ 
l'erreur  commife  dans  .le  premier  pe* 
chérablefféeydefQrte  qu'elle  h'aplaç 
eu  tant  de  lumière  eh  ellemefme,  ny 
tant  de  force  qu'auparauant  î  ce  quf 
a  enlpefclié  qu'elle  n'ait  fî  biê  iugé  de- 
fes  obieds:.^  qu'elb  faifoit  autrefois 
au,  temps  de  fon  intégrité.  '  D'où  eft 
neceiîairement  venue  la  lanf^ueur  5c 
la  débilité  dans  les  aûions  de  la  Vo- 
lonté ,  &  d'où. par  confequent  s'^eft 
rclafché  l'eiiapire  que  cts  deux  facul- 
tés auoyent  fur  la  Colère  &  fur  la 
Concupifceiice.  A  peu  prés  comme 
fi  le  maiftre  de  la  maifon  s'^êft  vne  fojs- 
bien  fore  enyuré  en  la  prefcncc  de  fes 

C 


54  t  A     M  O  R  A  L  E 

feruiteurs  ,  il  ne  fe  peut  euiter  qu'il 
n'ait  perdu  beaucoup  de  fon  autorité 
.fur  eux  ,  principalement  fi  l'yurefle 
luy  a  laiflc  quelque  mauuaife  impref-* 
iîon  dans  Tintclleâ: ,  qui  l'empefclie 
de  leur  départir  Ces  commandement 
auec  toute  la  prudence  &:  toute  la  gra- 
nit é  dont  il  les  alTaifonnoit  en  fa  con- 
uerfation  précédente.  Et  pour  ce  qui 
regarde  TAppetit  ,  il  eii  eft  comme 
A'vn  clieual  qui  a  vne  fois  pris  le  frein 
aux  dens  ,  ou  qui  de  quelque  autre 
façon  s'eft  tmtt  à  fait  iettc  hors  d'cf- 
cole.  Tant  s'en  faut  que  de  foy  mçf- 
meilfcrcduife  à  la  raifon  ,  qu'au  conr 
traire  àmefure  qu'il  s'apperceura  que 
çeluy  qui  le  monte  a  perdu  quelque 
çhofe  de  fa  iuftefle  èc  de  fa  vigueur, 
il  deuiëdra  tous  les  iours  plus  vicieux  , 
ôc  fera  de  nouuelles  efcapadcs.  Ainfi 
parla  concurrence  du  défaut  de  ces 
deux  facultés  ôc  de  leur  vice  ,  rhom-^ 
me  qui  a  vne  fois  péché ,  va  toujours 
en  empirant ,  ô^fe  confirme  en  fin  tel- 
lement au  mal  ,  qu'Ariftote  mcfmô 
leconnoift  que  Thabitude  qu'il  en  ac- 
quiert,  dénient  irrémédiable*    Cac 


l 


Chrestiènne.  11.  Part^  3^ 
il  prononce  qiie  celuy  qiii  eft  vne  fois 
confirmé  dans  l'habitude  deriniufti- 
ce  ,  ne  peut  pas  redeuenir  iiifte  quand 
il  îe  voùdroit.  Non  que  félon  fes  fen- 
timens ,  vne  forte  5c  confiante  volon- 
té ne  peuft  enfin  ramenet  à  la  droitu- 
te  &  à  l'équité  cette  peruerfe  inclina- 
tion :  mais  parce  que  cette  volonté' 
qu'il  fe  figure  qu'il  en  peutauoir  ,  ne 
peut  eftrc  que  fort  imparfaite  ôc  fort 
vacillante^  Mais  il  y  a  vne  autre  cho- 
fe  à  laquelle  Ariftote  n'a  iamais  penfé. 
C'eft  que  le  retour  d'vn  homme  vi* 
cieitx  à  la  vertu ,  eft  proprement  ce 
qu'en  Théologie  on  appelle  repen- 
tance i  Ôr  toute  vraye  &c  ferieufe  re- 
|)entaace  a  deux  motifs.  L'vn  confi- 
îte  en  la  confîderatiori  de  ce  qu'on 
appelle  Honndie ,  quand  l'entende- 
tncnt  de  l'homme  reconnoift  la  lai- 
deur de  la  faute  qu'il  a  faite  ,  &  là 
beauté  de  la  fainteté.  L'autre  eft  Tef- 
ferarice  du  pardon  3  fans  laquelle  il 
eft  abfolument  impollibte  qu'au cur^ 
homme  corrompu  par  le  péché ,  fe  re- 
pente. Carie  premier  fans  doute ell 
4c  beattcowp  le  plus  excellent  :  mafs^ 

C  i 


3^  1  A    Morale 

jieantmois  le  fécond  eft  tel  qu'où  bien 
il  eft  ordinairement  plus  efficace  de 
plus  agifTant ,  ou  aumoins  la  vertu  de 
l'autre  eft-elle  tout  à  fait  morte  fans 
fon  alTiftance.  Parce  que  dans  vnfu- 
jet  défia  corrompu  par  le  péché  il  n'y 
a  pas  aiTcs  de  lumière  ny  affés  de  dif- 
pofition  à  l'amour  du  bien  monal,  pour 
s'y  afteftionner  fans  l'attrait  de  quel- 
que notable  vtilité,  &:  fans  l'efperan- 
ce  de  la  polfeffion  du  bien  phyfique. 
De  plus  5  le  defcfpoir  du  pardonne 
retranche  pas  feulement  Tefperancc 
du  bien  phyfique  &c  de  la  félicité  que 
Dieu  a  propofée  pour  recompcnfe  à 
la  vertu  ,  il  met  encore  deuant  les 
y  eux  l'attente  ineuitable  du  mal  qu'il 
a  eltabli  pour  punition  au  vice.  De 
forte  que  la  créature  qui  a  péché 
contre  Dieu  ,  le  confidere  toujours 
comme  armé  d'vne  vengeance  qui  la 
pourfuit  inceflamment,  5c  qui  iufqu'à 
retcrnitc  neluydôit  donner  aucune 
trêve.  Orell-il  impcflible  qu'en  cet 
cftat  la  créature  défia  vicicufe  ne  haif- 
fe  ccluy  qu'elle  craint ,  ce  qui  eflidia- 
^iietralemenc  oppof  é  aux  inclinations 


Chrestienne.  ir.  Part-  37 
à  la  rcpentance.  Et  ne  faut  pas  dou- 
ter que  cela  n'ait  contribué  à  cette 
horrible  méchanceté  à  laquelle  les 
démons  fe  font  fi  defefperémêt  aban- 
donnésj  que  Dieu  n'a  iamais  fait  ku- 
re  fur  eux  le  moindre  rayon  de  fa 
clémence.  Tellement  que  fi  Dieu 
ne  Teuft  manifeftée  au  premier  hom- 
me au  commencement ,  il  fuft  deue- 
nuauffi  mefchant  que  les  démons  :  Se 
ce  peu  de  temps  là  mefmes  que  Dieu 
permit  qui  s'écoulaft  entre  le  péché 
commis  par  Thommc  ,  &:  Tefperance 
de  pardon  qu'il  luy  propofa  ,  ne  s'e- 
ftant  pas  fans  doute  palTé  fans  quel- 
ques terribles  affres  de  l'horreur  de 
fon  iugement,  il  eft  pareillement  in- 
dubitable que  ces  frayeurs  adioufte- 
rent  quelque  chofe  au  dereiglemenc 
que  le  péché  auoit  defia  mis  dans  les 
facultés  de  fon  ame. 

Vient  donc  maintenat  à  eftre  con^ 
fiderée  la  codition  de  fes  defcendans , 
qui  n'a  pas  peu  eflre  meilleure  que 
celle  de  leur  premier  père.  Car  c'effc 
la  loy  vniuerfelle  de  la  nature ,  que 
chaque  chofe  produit  fan  femblable 

C  ^ 


I 


3?  iaMorale 

par  la  génération  ;  ce  qui  ne  fe  doiç 
pas  feulement  entendre  de  la  propaga- 
tion dVnc  mefme  6c  femblable  nature 
d*vn  indiuidu  à  l'autre ,  fans  que  Tef-^ 
pcce  en  reçpiue  du  changement,  mai$ 
encore  de  latranfmifllon  des  qualités 
dont  cette  nature  fe  trouue  notable- 
ment afteûée,  La  bouche  mefme  de 
la  Vérité  nous  a  apris  que  le  fruit  fe 
fent  de  la  pourriture  de  J'arbrc  qui  le 
l^roduit  y  ôc  Texperience  fait  tous  les 
iours  voir  qiie  les  poulains  qui  n^iiHent 
de  clieuaux-maladifs  \  font  euxmef- 
mes  incommodés  de  quelque  tare 
confiderable.  Les  hommes  gaftés  de 
la  lèpre  ,  ou  de  quelqiie  autre  tel  ve- 
nin^en  infedent  leur  pofteritc^  &  s'en 
cft  trouue  qui  eftoyent  dcuenus  boi- 
teux ou  eflropiés  par  accident ,  qui 
ont  engendré  des  enfans  boiteux 
comme  eux,  ou  mutilés  de  leurs  mem- 
bres. Tant  la  femence  de  Thomme 
cft  fufceptible  de  l'impreffion  de  fe^ 
n^auuaifes  conditions  ,  pour  les  dcf-^ 
ployer  puis  après  dans  les  fujetsqui 
s'en  produifent.  Suiuant  donc  cctxe 
commune  loy  de  la  Nature  ,  le  pre-. 


Chrestienne  il  Part^  39 
mier  homme  a  engendré  des  cnfans 
femblables  à  luy  ,  c*cft  à  dire ,  fouillés 
de  cette  corruption  dont  le  péché 
auoit  altéré  toutes  les  puiiTances  de 
fon  ame.  Et  ne  faut  point  icy  mettre 
en  auant  que  l'homme  ne  communi- 
quant finon  le  corps  à  fcs  cnfans ,  n'a 
peu  tout  au  plus  prouigner  en  eux  fi- 
non l'Appétit  fcnfitif  ,  qui  femble 
auoir  en  quelque  forte  fon  principal 
fiegc  dans  le  corps ,  &qu'à  cette  oc- 
cafion  S.  Paul  appelle  la  chair ^  d^nos 
membres.  Car  cet  Appétit  fenfuel 
cftant ,  comme  nous  auons  dit,  en  fort 
grand  defordre  dans  Adam  ,  le  trou- 
ble ,  &  le  déreiglement  qui  y  eftoic 
jen  a  pafle  dans  fa  race.  Or  eft-il  bien 
vray  que  pour  fi  grand  que  ce  dérei- 
glement là  fuft  5  fi  l'homme  efloit  vne 
nature  brute  &:  deflituée  d'entende- 
ment 5  on  ne  le  pourroit  pas  accufer 
d'eftre  à  cette  occafion  vicieux  d'vn 
vice  moral ,  non  plus  qu'vn  lion  ne 
Teft  pas  pour  eflre  colère  auec  excès , 
ou  vn  chien  pour  eflre  impudent,  ou 
iînalement  vn  pourceau  ,  pour  eftre 
liarnbierpcnt  enclin  à  la  gloutonie. 


40  L  A     M  O  R  A  L  Ë 

Mais  parce  qu'outre  l'appctit  fcnfitif, 
ôc  les  affc£lions  du  corps  ,  rhomme 
cft  cioiié  d'ame  raifonnable  laquelle 
luy  vient  de  dehors,  de  forte  que  cet- 
te ame  &:  ce  corps  ne  compofentfi- 
non  vn  feul  ».V  meHiic  homme  ,  lefur- 
jet  tout  entier  eft  réputé  mal  coftitué, 
parce  que  les  facultés  d'où  fcs  opera-r 
tions  morales  doiuent  puis  après  pro- 
céder ,  ne  font  pas  dans  vne  difpofi-r 
tion  conuenable.  De  forte  que  com- 
me vn  poulain  qui  dés  le  ventre  defà 
merc  a  quelque  foihle fie  dans  les  iam^ 
bes,  quelque  égarement  à  la  bouche, 
qui  le  rendra  indocile  au  mords  ,  &5 
quelque  chofe  d'indotable  &  de  refra- 
âaire  dans  fon  humeur ,  doit  eftre  dés 
là  tenu  pour  mauuais  dans  refpecc 
des  chenaux  j  vn  enfant  en  qui  TApr 
petit  fenficif  eft  fi  derciglédés  la  pre- 
mière conformation  de  fon  eftre,  qu'rl 
eft  indubitable  qu'il  fera  licencieux 
en  fes  mouuemens,  Se  delobeillant  à 
la  Pvaifon  ,  doit  eftre  eftimé  vicieux 
dans  la  Nature  des  hommes.  Et  de  là 
vient  auec  le  temps,  lors  que  les  facul- 
iés  de  rhomme ,  qui  font  en^ourdie^^ 


Chrestienne.  ÏI.  Part.  41 
dans  le  ventre,^  quelque  temps  après 
la  naiflance ,  viennent  à  fe  déployer  , 
qu'il  cft  abfolument  impofTible  qu'il 
fiilTe  de  luy  mefme  rien  de  bon.  Car 
fes  opérations  doiuent  eftre  confîde- 
lées  en  trois  diuers  temps  :  à  fçauoir , 
quand  il  vit,  ainfi  qu'Ariftote  dit  en 
quelque  lieu  5  de  la  conuoitife  feule- 
ment5fans  mettre  en  vfage  fa  raifon,  à 
caufe  de  Timperfeâiion  de  fcs  orga- 
nes: quand  il  commence  à  agir  de  Ten- 
tendement,  mais  imparfaitemêt  pour- 
tant,  parce  que  fcs  organes  ne  font 
pas  encore aiTésdeib rouilles;  &  enfin, 
quand  les  organes  ayant  atteint  la  per- 
fection de  leur  conftitution  ,  il  n'y  a 
plus  rien  en  eux  qui  empefche  que  la 
Raifon  n'vfe  de  toute  fa  force.  Or 
das  certe  première  faifon  de  fon  aage , 
la  raifon  n'y  agiifant  point ,  &:  y  ayant 
défia  naturellement  du  defordre  dans 
Tappetit  fenfitif ,  les  mouuemens  de 
la  Conuoitife  y  font  toujours  accom- 
pagnés de  quelque  excès,  qui  lacon^ 
firme  de  plus  en  plus  en  fcs  mauuai- 
fcs  inclinations  ,  &  adiouftc  à  fon 
y;çe  naturel  çeluy  qui  fe  contrado 


41  lA    MOR  A  LE. 

parla  couftumc.  Comme  fi  à vn pou- 
lain 5  qui  a  naturellement  Thumeur 
rcucfche ,  &:  la  tefte  mal  afleurçe  ,  la 
façon  de  fa  nourriture  feruoit  encore 
à  reffaroucher,  &  à  le  rendre  plus  in-» 
traittable  quand  il  le  faudra  monter. 
Dans  la  féconde ,  les  opérations  de  la 
raifon  eftant  fort  foible  ,  &:  les  émo- 
tions de  la  Conuoitife  cxceflîues  de 
violentes,  il  n'en  faudroit  point  atten-» 
dre  d'autres  fucçés^  quand  il  n'y  auroic 
point  d'autre  vice  dans  la  Raifon  mef^ 
me  5  finon  ce  qui  arriueroit  fi  vous 
mcttiés  vn  enfant  ,  ignorant  des  lois 
du  maneige5&:  encore  foible  de  corps, 
fur  vn  cheual  vn  peu  fougueux  ,  ôc 
qui  n*a  point  porté  la  fclle.  Mais  il  y 
a  cela  de  pis.  C'eft  que  mefmes  en  la 
faifon  en  laquelle  noilre  raifon  de- 
uroit  eftre  plus  vigourcufe  ,  nous 
auons  pourtant  accouftumé  de  iuger 
des  chofes  félon  que  nous  nous  trou- 
lions  ou  difpofés  parles  habitudes,  ou 
émeus  par  les  paflîons.  Tellement: 
que  comme  ceux  qui  ont  la  iauniffc 
dans  les  yeux  ,  ou  qui  regardent  au 
a'auers  dVn  verre  peint^voyent  toute^ 


Chrestiekne.  il  Part^  45 
chofes  teintes  de  la  mefme  couleur 
dont  eft  imbu  ce  qui  fe  rencontre  en^ 
tre  les  obiets  &:  leur  veuë ,  les  cnten-^ 
démens  des  hommes  fe  figurent  dans 
ce  qu'Us  contemplent  toutes  fortes  de 
qualités  ,  non  tant  félon  ce  qui  con- 
vient aux  chofes  mefmes^  que  félon  la 
paflîon  ou  l'habitude  qui  domine  en 
eux.  Si  bien  que  dans  ces  premiers 
commencemens  des  opérations  de  la 
Raifon ,  il  ne  faut  pas  douter  que  le 
iugement  qu'elle  fait  de  toutes  fortes 
d'obiets  moraux ,  ne  foit  tout  imbu 
&:  tout  pénétré  du  vice  de  la  Conuoi- 
tife .  Enfin ,  pour  ce  qui  eft  de  la  troi* 
fiefme  ,  defia  TAppetit  fenfitif  a  pris 
de  fi  mauuaisplis ,  &:  le  defordre  que 
îa  nature  y  auoit  mis ,  s*eft  tellement 
accreu  par  la  couftume  ,  que  quand  H 
n'y  auroit  autre  chofe^ileft  déformais 
abfolument  inuincible  à  la  Raifon, 
Mais  il  y  a  cela  de  plus ,  que  comme 
dans  les  autres  facultés  les  premières 
opérations  engendrent  des  inclina-* 
tions ,  &  puis  ,  par  la  réitération  de 
femblables  avions  ,  ces  inclinations 
Jà  reforment  cil  habitudes,  qui  enfiu 


44  l'A.     Morale 

s'emparent  entièrement  de  la  faculté; 
dans  Tentendement  it  en  arrine  tout 
de  mefme.  Ayant  donc  commencé 
à  mal  iuger  des  obiets  moraux  dans 
cette  féconde  faifon  de  l'aage  de 
l'homme  ,  &:  s'y  cftant  accouftumé 
par  la  frequete  répétition  demefmes 
opérations  ,  quand  il  vient  à  ta  troi- 
fieme  il  eft  luy  mefme  iî  profondé- 
ment imbu  de  l'habitude  de  mal  agir, 
&:  fi  plein  des  ténèbres  Se  des  erreurs 
qu'il  s'eft  acquifes  en  agiffant  mal , 
qu'il  n'y  a  plus  moyen  qu'il  en  procè- 
de, aucune  produftion  qui  vaille. 
C'eft  pourquoy  ce  mot  de  chair^  que 
Fay  tantoft  dit  eftre  employé  par  S. 
Paul  pour  fignificr  le  vice  de  l'Appé- 
tit fenfuel,  eftend  en  l'Ecriture  fainte 
fa  fignification  iufqu'à  la  Raifon ,  par- 
ce que  parles  degrés  que  ie  viens  de 
reprefenter  ,  elle  eft  elle  mefme  de- 
uenuë  tout  à  fait  charnelle. 


f^ 


Chr,estienne.    II.    Part.     4y 

ère  ito*  ItI  ItS  3W  sW  3^  i4î  3«  sS  ÎT^  sfê  îi^  5^ 

DE    LA   LIBERTE'    DES 

allions  de  t homme  depuis 
le  pechL, 

PLufîeurs  ont  eil  cette  opinion 
d'Anftote  ,  qu'il  eftoit  vn  grand 
defenfeur  du  franc  arbitre  de  Thom- 
me,  parce  qu'il  femible  noits  attribuer 
beaucoup  de  liberté  en  nos  actions. 
Si  ceux  qui  croyent  cela  de  ce  Philo- 
fophe  ne  vouloyent  rien  dire  autre 
cliofe  ,  finon  quilaeftédilfentimenc 
que  Ton  a  depuis  condamné  en  Pela- 
gius  5  c'eft  que  le  vice  moral  qui  fc 
rencontre  dans  tous  les  hommes  ,  ne 
vient  point  d'vne  corruption  naturel- 
le 5  &;  que  nous  tirions  de  noftre  naif- 
fance  ,  mais  feulement  d'vne  mau- 
uaife  éducation  ,  &:  d'vne  perucrfe 
imitation  de  ceux  auec  qui  nous  con- 
uerfons ,  il  n'y  auroit  rien  en  cela  que 
l'on  peuftiuftement  reprendre.  Car  il 
eft  certain  qu'Ariftote  n*a  point  con- 
nu cette  tache  orJ!?Jnelle  que  la  Pa- 


4^  ïaMoraiè* 

rôle  de  Cïeu  nous  fait  remarquer  etf 
nous.  Et  quanta  ce  qu'il  a  dit  de  U 
répugnance  qui  eft  entre  TAppetit' 
fenfitif  ^  la  Raifon  ^  ou  cela  luy  elt 
échappé  fans  qu'il  y  pcnfaft ,  comme' 
il  eft  arriué  quclquesfois  que  les  véri- 
tés les  plus  cachées  fe  font  ingérées 
d'elles  mefmes  dans  l'efprit  &:  fous  la^ 
fiume  des  Payens ,  ou  au  moins  cer- 
tes n'a-t-il  pas  prétendu l'eftendre  iuP 
ques  là ,  que  de  croire  que  ce  fuft  vn 
mal  incorrigible  tout  à  fait ,  &:  vne' 
corruption  de  noftre  Nature.  Mais 
quant  à  tirer  des  argumens  de  ce^ 
tju'Ariftote  dit  touchant  la  nature  de 
la  liberté  &:  de  la  vertu ,  Se  touchant 
la  correfpondance  ou  proportion  qui 
fe  tiouue  entre  les  facultés  de  nos  ef- 

f)rits  5  entant  que  ce  font  facultés ,  &C 
es  actions  moTales  aufquelles  cUes 
font  deftmées ,  pour  iuftifier  qu'il  re- 
fte  naturellement  à  l'homme  quelque 
moyen  de  fe  garentir  luy  mefme  de 
là  neceflité  de  pécher  que  ie  viens  dq 
reprefenter  ,  la  fuite  de  ce  propos 
inôftrerafîc'eftauec  iuftc  raifon  que 
quelques  vns  ont  eflayé  de  le  fair^. 


Chrestïenne.  II.  Part.  47 
l'ay  dit  ailleurs  que  pour  bien  iuger 
de  la  liberté  de  nos  adions^il  les  faut 
confiderer  en  trois  manières:  à  fçauoir 
eu  égard  aux  emperchemens  qui  ftous 
y  peuuent  eftre  donnés  de  dehors  : 
eu  égard  au  principe  intérieur  de  la 
volonté  dont  elles  procèdent ,  entant 
qu'elle  commande  à  nos  membres  de 
les  faire ,  ou  de  ne  les  faire  pas  :  &:  eu 
égard  à  l'intelleû  qui  détermine  la 
volonté  à  donner  par  fon  commande- 
ment Timpulfion  &:  le  mouuement  à 
nos  membres.  A  les  confiderer  en 
cette  première  façon ,  ce  qui  concer- 
ne le  droit  de  nos  allions  eft  à  peu 
près  tel  en  l'cftat  de  péché ,  que  ie  Tay 
reprcfentc  en  Tintegritc  de  noilre  ori- 
gine. Car  la  Nature  nous  comman- 
de les  mefmeschofes  comme  bonnes,- 
&  nous  défend  les  mefmes  chofes 
comme  mauuaifes ,  &:  nous  laifTe  tou- 
tes les  autres  dans  leur  naturelle  indif- 
frence ,  pour  les  faire  ou  ne  les  faire 
pas ,  nous  en  abftenir  ou  ne  nous  en 
abftenir  pas ,  félon  que  nous  verrons 
dire  expédient.  La  raifon  de  cela  eft 
«qu'encore  qa  il  foit  arriué  vn  grand 


48  L  A     M  O  R  a'l  É 

changement  en  la  Gonftitution  de  nô$ 
facultés ,  iln'eneft  pourtant  pointai'- 
riué  dans  les  obiets  à  Tendroit  def^ 
quels  elles  fe  doiuent  exercer  ,  lors 
qu'elles  fe  veulent  defployeren  ope-* 
rations  morales.  Dieu  cft  demeuré 
tel  qu'il  eftoit  ;  noftre  prochain  a  gar-* 
dé  toutes  les  relations  à  roccafioil  deP- 
quelles  nous  kiy  ;  eftions  obligés  dd 
quelques  dçviQÎrs  i  ôç  quant  Ma  eonfi* 
deration  que  nous  devions  faire  de 
nous  mefmes  en  l'exercice  <le  la  ver-* 
tu,  l'eftat  de  péché  auquel  i^ous  nous 
trouuons  maintenant  ,  nous»  obIig,Q 
bien  fans  doute  à  diuerfes  chofesqu^ît 
ne  nous  eftoyent  point  necelTàires  aitr 
conimenccmcnt ,  mais  à  peine  nou^ 
difpenfe-t-il  d'aucunes  de  celles  que 
1  intégrité  de  la  Nature  exigeoit  de 
nous.  11  y  a  feulement  icy  a obferucE 
en  pafTant  ,  que  pour  les  raifons  que 
nous  déduirons  ailleurs ,  la  defenfe  de 
manger  du  fruit  de  l'arbre  de  fcience. 
de  bien  &:  de  mal  ^  qui  auoit  efté  faite 
au  premier  homme  autrefois ,  ne  con- 
cerne plus  fa  race.  Pour  ce  qui  c(t 
des  empcfchemens  externes  qui  con?? 

cernent 


Chrestienne.  II.  Part.  49 
-  ternent  le  fait  de  nos  aftions ,  il  eft 
certain  que  noftre  liberté  efi;  beau- 
coup plus  refferréc  en  cet  égard  , 
qu'elle  n'eftoit  en  ce  premier  ellat  de 
la  Nature.  Car  il  fe  trouue  à  cette 
heure  vne  infinité  de  cliofes  dans  la 
conftitution  de  Tair  ,  dans  les  débor- 
demens  des  elemcns  ^  dans  riiunieur 
farouche  &  defobeïflànte  des  ani- 
maux, dans  les  rencotres  des  accidens 
qu'on  appelle  fortuits,  Se  dans  la  vio- 
lence des  hommes ,  qui  nous  emp.ef- 
chent  d'exécuter  nos  refolutions  ÔC 
nos  defTeins,  quelque  raifonnablemet 
qu'ils  foyent  formés ,  &:  conuenables 
à  la  vertu  mefme.  Et  fi  les  Rois  ne 
font  pas  entièrement  libres  de  Ce  cofté 
là  5  comme  de  fait  il  n'y  en  a  pas  vn 
qui  faffe  abfolument  tout  ce  qu'il 
veut ,  il  n'y  a  qui  que  ce  foit  quife 
puifle  glorifier  d'y  eftre  exempt  de 
feruitude.  Quant  à  la  féconde  façon 
de  confiderer  nos  adions ,  i'ay  défia 
dit  ailleurs  qu'autant  que  le  premier 
homme  eftoit  libre  en  cet  égard  ,  au- 
tant la  plufpart  des  fes  deYcendans 
font  ils  maintenant  efclatres.    le  ne 

D 


i 


50  La    Morale.' 

parleray  point  icy  de  l'imbécillité  àa 
rcnfance  ,  qui  ne  permet  pas  à  ceux 
qui  font  en  cet  aage  la  liberté  de  leurs 
mouuemens.     Comme  les   facultés 
d'entendement  &c  de  Volonté  ne  font 
pas  encore  parfaites  en  eux  ,  d'où 
vient  auffi  Timperfeûion  des  opéra- 
tions qui  s'en  produifent ,  il  n'eft  pas 
raifonnable  qu'ils    iouiflent  encore 
non  plus  de  toutes  les  puilfances  de 
leurs  corps,  ny  qu'ils  en  puiflent  exer- 
cer toutes  les  fondions  à  leur  fantai- 
lîe.    En  efFe£b ,  quand  le  monde  fuft 
demeuré  dans  Teftat  de  Tintçgrité, 
les  enfans  n'en  enflent  pas  eu  plus  de 
liberté  qu'ils  ont  maintenant  ,  fi  ce 
in^eft  que  quelcun  s'eftropie  par  quel- 
que malheureux  accident  ,  ou  que 
quelque  langueur  de  mal  Taftoibliflc 
extraordinairement ,  ou   que  dés  le 
ventre  mefme  il  vienne  perclus    de 
quelcune  de  fes  facultés^ou  qu'il  foie 
autrement  difgracié   par    la   Natu- 
re,    le  diray  feulement  que  fi  ce  que 
les  Médecins  témoignent  eft  vray, 
que  fans  conter  l'impuiiTance  de  la 
yieillefle,  ôc  les  playes ,  ôc  les  autres 


CHkESTIENNE  II.  ParT.  fï 
maux  qui  peuuent  arriuer  par  les  ac- 
cidens  fortuits ,  l'œil  feu!  en  riiommé 
eft  fujet  à  plus  de  cent  maladies ,  dont 
la  moindre  peut  eftre  capable  d'ap- 
porter vne  notable  iefion  à  fes  opéra- 
tions ,  il  n'y  a  pas  vn  de  nous  quifô 
puiffe  iuftement  vanter  de  pofledet? 
dans  vne  pleine  liberté  Tvfage  de  fe^ 
fens&:  de  fes  membres.  Ainfi^  la  vo- 
lonté n'eft  pas  libre  en  ce  qui  eft  de 
cette  forte  d'aftions ,  puis  que  bieii 
fouuent  elle  rie  peut  pas  exécuter  les 
chofes  aufquelles  fes  mouuemeAS  Se 
(es  commandeniens  nous  portent* 
Refte  donclatroifieme  confîdcratidn 
de  nos  aékions,  à  fçauoir  entant  qu'el- 
les dépendent  des  ordres  de  Flntcl- 
ligence.  Et  icy  il  faut  bien  diftin*? 
guer  les  opérations  de  Fintelled  ^  eiî-' 
tant  qu'il  s'applique  à  la  contempla- 
tion des  images  des  obiets  qui  fone 
apportées  dans  la  fantaifie  parle  mini- 
fteredesfens;  d'auec  celles  quiconfi- 
ftent  en  ce  qu'ayant  vne  fais  receii 
ces  images  en  foy  mefme ,  de  formé  là 
deflus  les  notions  èc  les  refolution^ 
d'où  dependentlesmouuemens  de  i^ 

D    2. 


^1  ï  A   Morale         * 

Volonté  ,  il  les  imprime  dans  cette 
faculté  inférieure  pour  luy  donner  fa 
détermination  ,  3c  les  influe  par  fon 
entremife  dans  la  Conuoitife  ou  dans 
la  Colère,  qui  font,  comme  i'ay  die 
ailleurs,  lesdeux  maiftreffes  branches 
de  l'appétit  fenfitif.  Car  en  ce  qui 
regarde  cette  première  forte  d'opéra- 
tions ,  il  eft  certain  que  le  premier 
homme  en  fon  origine  polTedoit  vnc 
liberté  beaucoup  plus  entière  que  fcs 
defcendans  ne  l'ont  eue  depuis.  Par- 
ce que  fa  Fantaifîe  eftat  parfaiten^ent 
bien  conftituée  en  elle  mefme,  &:n'e- 
ftantfujette  à  aucun  trouble  ,  lînon  à 
celuy  qui  nous  eft  naturel  pendant  le 
fommeil^  &fes  fens  eftâs  pareillement 
dans  vne  excellente  difpohtion ,  tou- 
tes les  images  qui  s'y  formoyent  à 
riieure  qu'il  eftoit  cueille  ,  eftoyenc 
dans  leur  naturelle  régularité ,  &:  ne 
prefentoyent  à  l'Intelled  rien  d'ex- 
trauagant  ny  de  difforme.  De  forte 
que  l'application  de  l'Intelligence  s'y 
faifant  auflî  régulièrement  qu'il  fe 
pouuoit ,  tout  ce  qui  fepaffoiten  cet- 
te opération  eftoit  dans  l'ordre  Sc 


Chrestienne    ir.    Part.^     ^I 

dans  la  iufteflc  qui  conuient  la  Natu- 
re. Et  quant  aux  grotefques  qu'il 
voyoitquelquesfois  endormant,  i'ay 
défia  dit  que  les  a£bions  de  l'homme 
ne  fe  doiuent  pas  eftimerparlà,  dau- 
tant  qu'il  n'eft  pas  en  l'eftat  auquel  il 
doit  eftre  naturellement  pour  dé- 
ployer fcs  facultés  raifonnables.  En- 
core ne  faut  il  pas  douter  que  n'ayant 
aucunes  mauuaifes  habitudes  en  Tef- 
prit,  &:fon  appétit  fenfitif  eftant  ex- 
cellemment bien  tempéré,  toutes  les 
illufions  qui  luy  venoyent  pendant  le 
fommeil^ne  fuflent  extrememët  inno- 
centes. Depuis  le  péché  ,  la  faculté 
de  rimag-ination  en  l'homme  a  efté 
Hijette  à  beaucoup  de  trouble  par  di-*^ 
uerfes  fortes  d'accidens.  Les  exha- 
laifons  de  la  bile  dans  les  fieures  ,  les 
fumées  des  hypocondres  en  ceux  qui 
d*ailleurs  paroifTent  fains ,  &:  dans  les 
femmes  les  vapeurs  de  Tamarry ,  font 
cntr'autres  les  caufes  internes  qui 
mettent  ordinairement  cette  Puiflan- 
ce  en  delàrroy  :  fans  conter  qu'il  y 
en  a  quelques  vns  que  leur  mauuaife 
conformation  a  dés  le  ventre  de  leur 


54  î  A     M  O  R  A  ^  E 

mère  rendus  entièrement  ineptes  au}(^ 
fondions  diiraifonnement.  Et  quant 
aux  caufes  externes  qui  y  peuuent  ap- 
porter de  Talteration,  il  y  en  a  de  deux 
fortes.  Car  d'vn  coftélescheutes,  Se 
les  playes,  ô£  les  autres  chofes  de  cet- 
te nature ,  offenfentquelquesfois  tel-. 
lemcnt  le  ccrueau^  foit  par  la  trop  vio-. 
lente  feeoulTe  qu'il  en  fouffre ,  foit  par 
1^  diminution  dç  quelque  partie  de- 
fa  fubftance  ,  ou  de  quelque  autre  fa- 
çon ,  que  de  la  lefion  de  Ces  organes  y^ 
vient  vn  defordre  inimaginable  dans 
fes  avions.  Et  d'autre  part  les  efpirics 
malins  ,  dont  le  pouuoir  eft  dçuenu 
grand  fur  le  corps  de  Thomme  par  le 
péché  3  font  quelquesfois  de  tels  ra-^ 
uages  dans  toute  l'économie  de  fcs 
puiflan ces ,  ôc  dans  fon  tempérament, 
que  ccH  pitié  de  voirie  deréglem,ent 
qu'ils  caufent  en  fes  operatios  les  plus 
releuées.  Or  en  ce  temps  là  on  ne  peut 
pas  raifonnablemët  dire  que  TEnten- 
dément  de  Thome  agifl'eauec  libertés 
Parce  que  celuy  qui  eft  libre  eft  mai- 
ftre  de  fonadion  ,  de  l'Entendemene 
en  telles  occaiions  n'eft  nullement  1^ 


Chrestienne.  II.  Part,  yj 
maiftre  des  fiennesjdautant  qu'il  n'eft 
pas  en  fa  puifTance  de  corriger  le  vice 
de  la  Fantaifie ,  ny  des  images  qu'elle 
luy  prefente  à  contempler ,  &:  que  na- 
turellement il  ne  fauroit  y  faire  de 
bonnes  opérations  ,  ny  en  former  de 
bons  raifonnemens  ,  ii  l'Imagination 
ne  les  luy  fait  voir  dans  vne  conftitu- 
tion  conuenable. 

Dés  le  temps  d'Ariftote  il  y  auoit 
des  gens  qui  vouloyent  excufer  les 
mauuaifes  adions  des  hommes ,  telles 
que  font  celles  des  diffolus  &:  des  in- 
temperans ,  par  cette  confideration , 
que  ceux  qui  les  font  femblent  n'en 
eftre  pas  les  maiftres.  Parce  que  Ta- 
ûion  externe  dépend  à  la  vérité  de  la 
y  olonté ,  &  le  mouuement  de  la  Vo- 
lonté 3  du  iugement  de  l'Intelligence: 
mais  que  le  iugement  de  l'Intelligen- 
ce dépend  de  la  conftitution  des 
idées  qui  font  dans  l'Imagination  , 
laquelle  fe  laiflant  vne  fois  faifir  pai: 
les  apparences  des  obiecs  qui  luy  pa- 
roilTent  agréables  &  voluptueux ,  ne 
permet  pas  à  l' Intelleft  d'en  auoir  vne 
opinion  cpntrairc.    De  forte  que  fi 

D  4 


5X  ^,A     Morale 

on  pardoime  à  vn  frenetiqjue  lors, qu'il 
commet  vue  extrauagai^çe,  parce  que 
{on  intelligence  ne  peut  cori;iger  le 
^  vice  des  images  qui  font  dans  la  Fan- 
t^ifie  ,  d'où  vient  le  déreiglement  aa, 
r^ifon^ement  ,  on  doit  pareillemen.c 
pardonner  à  rintempcrant  qui  com- 
met viie  aftion  vicieufe  ,  parce  qu'il 
ne  peut  rien  changer  dans  la  repre- 
fcntation  que  T Imagination  luy  don- 
ne de  fes  obiets  ,  ny  dans,  les  apparent, 
CCS-  que  les  obiets  mefc|ies  luy  prefen- 
teur.  Si  cette  raifon  eftoit  bonne  ^  il 
n'y  auroit  point  de;  mauuaifc  aitiou^ 
n^orale  ,  quelle  qu'elle  fuft  ,  qui  nq^> 
s'excufaft.  de  la  façon  ;  parce  que. 
l'homme. n'en  fait  aucune  qu  en  f^ice 
d,ç  rapplicat-ion  que  l'Intelligencç  a, 
faite  fur  la  reprefentation  d'vn  obiec 
que  la  Eantaiiîe  confidere  comme  ca- 
pable de  donner  quçlqup  contente^ 
mqnt  à  l'Appétit.  Car  com^np  l'In« 
tempérant  trQuue  delà  volupté  en  la 
iouifl'ance  des  obiets  qui  donnent  du 
pîaffirau  çorp^,  le  vindicatif çntrou-j 
viC;  aufli  da^ns  rafTouuifl'pment  de  fa 


Chrestienne"^  ir.  Part^  5-7 
iiige  aLnfi,  quand  l'obiet  dont  il  pré- 
tend auoir  efté  ofFenféfe  prefente  dé- 
liant fcs  yeux.  Mais  il  y  a  bien  de  la 
différence  entre  les  caufes  de  l'erreur 
qui  font  commettre  vne  mauuaife 
adion  à  Tlntemperant,  de  celles  donc 
procède  l'extranagance  du  raifonne- 
ment  dVn  frénétique.  De  celles  cy 
le  frénétique  ne  fçauroit  eftrç  le  mai- 
ftre  5  quand  mefmes  il  le  voudroit , 
p-arce  qu'elles  ont  leur  fiege  en  quel- 
q.ue  humeur,  ou  en  quelque  tempé- 
rament 5  fur  lequel  la  volonté  n'a  na- 
turellement aucune  puiffance.  Car 
qiielle  autorité  eil-çe  que  la  Nature  a 
donnée  à  la  volonté  fur  les  hypocon- 
dres  ,  pour  empefcher  qu'il  ne  s'en 
exhale  de  mauuaifes  fumées  contre- 
mont  ?  Ou  quelle  fubordination  a- 
t-elle  mife  entre  elle  &  les  organes 
du  ccrueau ,  pour  en  corriger  les  dé- 
fauts 3^  s'il  y  en  a  quelques  vns  dans 
leur  conformation  naturelle  ?  Des 
autres ,  l'Intempérant  deuroiteftre  le 
maiftre  abfolumêt^&il  le  pourroit  s'il 
le  vouloit ,  &:  n'y  a  que  fon  feul  vice 
njoral  qui  empefche  qu'il  ne  le  vueille. 


5S  LA    Morale 

Parce  que  c'eft  l'appétit  fenfitif  qui 
fait  que  la  Fantaifie  defployat  les  ima- 
ges des  chofes  deuant  les  yeux  de  la 
Rai(bn,luy  prefente  Tobiet  fous  la  feu- 
le idée  d'agréable  &:  de  voluptueux, 
&:  l'empefche  d'y  faire  les  reflexions 
que  requiert  ce  que  Ton  appelle  Hon- 
nefie.  Or  eft-ce  vn  établillement  in- 
uiolable  de  la  Nature  ,  que  TAppetit 
fenfitif  5  foit  fournis  à  la  volonté,  & 
s'il  refifte  à  tes  mouuemens  ,  &  aux 
fentimens  de  la  Raifon  ,  c'eft  que  Tv- 
ne  ny  Tautre  n'vfe  pas  comme  il  faut 
de  l'autorité  de  fon  empire.  En  efFe£t, 
fi  dans  ceux  qui  ont  rEntendemenc 
difloqué  il  refte  aflcs  de  lumière  de 
raifonnement  pour  reconnoiftre  le  de- 
fordre  de  leur  Fantaifie  ,  comme  il 
arriue  à  ceux  qui  ont  des  interualles 
qu'on  appelle  dilucides  ,  ils  fcntenc 
beaucoup  de  douleur  &  de  trifteflfe  y 
de  fe  voir  mal  gré  qu'ils  en  ay  ent  alfer- 
uis  aux  mauuais  accès  de  leur  bile 
noire  &  de  leur  fureur.  Au  lieu  que 
les  intemperans  prennent  plaifir  ea 
leurs  partions ,  &:  n  y  a  que  la  feule  vo- 
lupté qu'ils  reçoiuent aies  contenter^ 


Chrestienne^  il  Part.  59 
qui  les  chatouille  &:  qui  les  charme. 
Or  comme  c'eft  chofe  bien  raifonna- 
ble  de  tenir  pour  inuolontaircs  les 
âûions  que  Ton  ne  commet  qu'à  re- 
gret, auffi  eft-il  abfurd  &  impertinent 
de  tenir  pour  autres  que  pour  vplon-^ 
tâires  celles  aufquelles  on  n'eft  attiré 
que  par  l'amorce  de  la  volupté.  Et  de 
plus  5  quelque  douleur  que  Tentent  les 
Infenfés ,  pendant  le  temps  de  leurs 
interualles ,  de  fe  voir  fujets  aux  ega- 
remens  de  l'efprit,  fi  n'en  ont  ils  point 
de  remords  en  leur  confcience ,  &: 
perfonne  ne  les  en  accufe  comme  d'v- 
nc  chofe  blafmable  ,  parce  qu'il  eft 
indubitable  qu'ils  ne  font  pas  caufe 
de  leur  mal ,  Au  lieu  que  fi  les  Intem^' 
peransne  font  point  touchés  du  fen- 
timent'de  leurs  débauches,  dautanc 
que  la  confcience  eft  tout  à  fait  eftein- 
te  en  eux ,  au  moins  les  Incontinens 
fe  blafment  ils  eux  mefmes  de  leurs 
propres  fautes  quand  ils  font  hors  de 
rémotion  de  leur  paflîon,  &:  ils  en  font 
également  condamnes  dans  les  Repu-i 
bUques  par  lesloix,  &:  dans  les  Efco- 
|çs.des  Philpfpphes  par  le  difcours  dç 


6o  La    Morale 

laRaifon.  Or  files  Sages  les  en  con- 
damnent ,  fi  les  Legiflateurs  les  en 
puniilent,  ôc  fi  leur  propre  confcience 
les  en  redarguë  ,  Se  leur  fait  trouuer 
iufte  leur  fuplice  &c  leur  condamna- 
tion 5  quelle  raifi^n  y  peut  il  auoir  de 
les  excufer  fur  ce  que  leur  adion  aie 
efté  forcée? 

Refte  maintenant  à  confiderer  cct^ 
te  forte  d'aûions  où  TEntendement 
ne  fe  peut  pas  plaindre  du  déreigle- 
ment  de  la  Fantaifie  ,  ny  qu'elle  luy 
ait  prefenté  les  obiets  autremët  qu'el- 
le ne  deuoit.  Nous  auons  dit  qu'en 
Teftat  de  corruption  Thomme  ne  peut 
rien  faire  de  bien  ,  foit  que  vous  le  re- 
gardiés  dans  le  temps  auquel  il  com- 
mence feulement  à  agir  par  la  raifon  , 
foit  que  vous  le  conlîderiés  lors  qu'il 
cft  plus  auancé  en  aage  ,  &:  qu'il  a  dé- 
fia contradé  des  habitudes  par  la  fré- 
quence de  fes  mauuaifes  aftions. 
Pour  ce  qui  eftde  cette  féconde  fa- 
^on  de  le  confiderer  ,  Ariftote  a  net- 
temêt  décidé  laquefl:ion  fi  (es  aftions 
doiuent  eftre  iugées  libres  ou  forcées, 
volontaires  ou  inuolontaires.    Car  au 


Chrestienne.  ir.  Part.  6i 
croifiéme  de  ks  Ethiques  il  dit  que 
ceux  qui  font  eux  mefmes  caufe  de 
leurs  mauuaifes  habitudes ,  ne  fe  peu- 
uent  pas  excufer  des  actions  qui  en 
dépendent,  bien  qu'elles  foyent  ine- 
uitables  Se  faites  par  necelfité.  Et  il 
produit  exprelTément  Texeniple  des 
Inteniperans  &c  des  Injuftes,  dont  les 
vns  s'eftans  abandonnés  volontaire- 
ment à  la  defbauche  ,  6c  les  autres  s'e- 
ftans  laiiTés  aller  aux  aftions  d'iniqui- 
té ,  s'y  font  tellement  accouftumés 
que  déformais  ils  ne  s'en  peuuent  plus 
abftenir.  A  peu  prés  comme  vn  ma- 
lade qui  eft  deuenu  tel  par  fa  difl'olu- 
tion  ,  ou  parce  qu'il  a  négligé  les  or- 
donnances de  fon  médecin,  ne  peut 
pas  reuenir  en  fanté  quand  il  le  veut, 
èc  neantmoins  on  ne  laifle  pas  de  luy 
donner  le  blafme  de  fa  maladie  ,  &c 
d'eiHmer  qu'il  efi;  indifpofé  volontai- 
rement y  parce  que  la  caufe  qui  a  pro- 
duit fon  mal  cftoit  volontaire.  De 
mefmes  ,  on  impute  à  vn  homme  le 
coup  qu'a  fait  la  pierre  laquelle  il  a 
iettée  de  loin  ,  quoy  que  quand  elle 
fait  le  coup  il  ne  la  tenoit  plus  ,  5C 


iSi  La    m o r a  1  è' 

qu'elle  iVeftoit  plus  en  fa  dirpormoif 
{)our  larappeller  quand  il  Teuft  voulu  i 
parce  qu'au  commencement  il  eftoic 
en  fa  puifTance  de  la  ietter  ou  de  ne  la 
ietter  pas ,  ôc  qu'ainfi  le  principe  de 
fori  aftion ,  &  de  ée  qui  s'en  eft  enfui- 
tii  5  Gonfifloit  en  fa  volonté.  Car  il 
faudrôit  ,  dit  Ce  Philofophe  ^  eftre 
bien  depourueu  de  iugement  ,  pour 
ne  fçauoir  pas  que  des  ades  demefmc 
forte ,  réitérés  tant  foit  pcufouuenty 
donnent  là  nàiflarice  aux  habitudes  ^ 
Vcu  que  cela  fe  void  eu  toutes  chofes 
où  on  fait  application  des  facultés 
tant  de  fou  efprit  que  de  fon  corps^ 
Chacun  fçait  que  les  Arts  ne  s'ap- 
prennent point  autrement  :  èc  les  pe- 
tis  enfans  rriefmes  comprennent  bien 
que  Ton  efcrit  foit  bien  foituialjà  pro- 
portion de  ce  qu'on  s'eft  accouftumô 
foit  à  bi en  foi t  à  mal  é crire .  O  r  p our- 
quoy  en  feroit-il  autrement  des  habi- 
tudes de  Tefprit  ,  &:  des  bonnes  ou 
mauuàifes  complexions  d'où  nos  ope- 
l'ations  morales  dépendent  ?  Et  quelle 
que  foit  la  chofe  à  laquelle  nous  nous 
appliquons,  principalement  fi  rioasy 


Chrestiennë  il  Par^  ^5 
crouuons  du  contentement^  qui  eft- 
ce  de  nous  qui  ne  fente  qu'il  donne  \ 
fes  aflfedions  vnc  certaine  pente  de 
cecoftélà  5  dans  laquelle  s*ils'auance 
tant  foit  peu ,  il  ne  fe  peut  non  plus  re- 
tenir que  s'il  s'eftoit  lailTé  rouler  dans 
vn  précipice  ?  Que  di-je  ,  fi  nous  y 
trouuons  du  contentement  ?  La  force 
de  la  couftume  eft  telle,  quand  vne 
fois  nos  facultés  fe  font  laiffées  enga- 
ger fous  fa  domination,  que  les  chofes 
qui  nous  font  pénibles  &:  difficiles  à 
labord ,  nous  deuiennent  agréables  à 
mefure  que  nous  nous  y  habituons  ; 
foit  que  la  couftume  nous  y  donne  la 
facilité  d'agir  5  &:  que  la  facilité  d'agir 
foit  naturellement  accompagnée  éo 
quelque  fatisfadion  ,  foit  que  l'habi- 
tude mefme  ,  entant  qu'habitude^ait 
quelques  charmes,  qui  transforment, 
s*il  faut  ainfi  dire  ,  la  nature  des  ob- 
iers ,  &:  qui  les  nous  reueftent  d'autres 
qualités  que  de  celles  qui  leur  font 
propres  ô2  naturelles.  Selon  Topioa 
d'Ariftote  donques  la  neceffitéineui- 
table  qui  fe  trouue  dans  les  aftions  des 
Intemperans  ôc  des  Inmftes  ,  ne  les 


^4  iaMoraie 

cmpefche  pas  d'cftre  volontaires  ,  ^ 
jieleuf  ode  pasleur  liberté,  puisque 
ce  font  eux  mefmes  qui  s'y  font  vol  on- 
taircmènt  afleruis.    Et  partant ,  d*oà 
que  vienne  en  l'eftat  de  péché  cette 
neceflité  ineuitable  de  mal  faire  qui  fé 
trouue  dans  tous  les  hommes ,  comme 
nous  Tauons  rcprefentéedans  lacon- 
fideration  précédente  ,  fi  nous  pou- 
uons  prouuer  que  nous  nous  y  affu- 
jettiffons  volontairement  ,  nous  au- 
rons prouué  par  mefme  moyen   que 
cela  ne  nous  ofte  point  noftre  liberté^, 
félon  l'opinion  du  mefme  Ariftote 
encore.    Examinons  donc  cette  ma- 
tière dans  les  confîderations  fuiuan- 
tes. 


SFI^E 


Chrestiènne.   il    Part.    ^5- 

SriTE     DF    PROPOS 

précèdent^  ou  il  e fi  parle  de  U 

liberté  des  délions  de  l'homme 

depuis  le  péché. 

I'Ay  dit  ailleurs  qite  les  PliilofopheS 
ont  accouilumé  de  diftinguer  les 
avions  morales  en  antécédentes  ô^ 
rubfequentes,  dont  celles  cy  viennent 
des  Habitudes  défia  contrariées  ,  au 
lieu  que  celles  là  les  précédente  font 
que  nous  les  acquérons.  C'cft  de  ces 
J)reniieres  que  rioiisauons  à  parler  icy, 
pour  voir  fi  Ton  peut  dire  que  les  hom- 
mes les  commettent  librement  en  Te- 
ftat  de  la  corruption  de  la  Nature. 
Toutes  les  aftions  de  cette  forte  pro- 
cèdent de  quelque  coiifultation  ,  & 
dans  toute  confultation  ,  pour  faire 
que  laÛion  qui  s'eii  produit  puilfe 
eftre  appellce  libre  3c  volontaire,  il 
faut  necefl'airement  qu'il  y  ait  deu5?! 
chofes  :  Tvne ,  que  ce  dont  nous  con- 

E 


é^  .  l  Morale V 
fultons  foit  de  la  nature  des  chofes 
dont  on  peut  délibérer  :  l'autre ,  que 
quand  nous  en  delibetons ,  il  n'ihter- 
uienne  rien  dans  noftre  délibération 
à  quoy  nous  puilTions  où  deuions  plu- 
ftoft  imputer  la  refolution  que  nous  y 
prenons ,  que  non  pas  à  nous  mefmes. 
Or  quant  à  ce  qui  eft  de  la  matière 
mefme  de  nos  confultations ,  Arifto- 
te  nous  donne  aflcs  d^inftrudion  là 
deflus  pour  bien  fçauoir  quelle  elle 
peut  eftre.  Car  il  fait  quatre  princi- 
pes des  chofes.  La  Nature  ,  la  Ne- 
ceflîté  5  la  Fortune ,  &:  l'Entendement 
de  riiome,  qu*il  ioint  auec  les  autres 
facultés  qui  font  dans  fa  dépendance 
en  leurs  opérations.  Et  de  toutes  les 
chofes  qui  dépendent  de  cc^  quatre 
caufes  il  n'y  a  que  celles  qui  fe  rap- 
portent à  l'entendement  de  f  homme^ 
qui  au  fentiment  de  ce  Philofophe  , 
puiffeilt  fournir  de  fujet  à  nos  dcli* 
berations.  Car  pour  ce  qui  eft  de  la 
Nature  ^  perfonne  pour  exemple  ,  ne 
confulte  fur  le  mouuement  du  Soleil,, 
s'il  ira  de  TOrient  à  l'Occident,  ou  fi 
en  douze  mois  il  parcourra  les  douze 


Chre^tienné.  ÎÏ.  Part?  ^i 
fignes  du  Zodiaque.  Les  cliofèsJ  mef- 
hies  qui  ne  sot  pas  fi  inuatiableiTiêt  dé- 
terminées par  la  Nature,  ^  qui  néant- 
moins  n'ont  point  d'autre  fource  de 
Heur  eftre ,  n'entrent  point  en  nos  de- 
libérations  ;  comme  les  pluyes ,  &leè 
fecherefleis  ,  &  les  tremblemens  de 
terre ,  qui  artiuent  félon  que  la  Pro- 
uidencé  de  Dieu  les  gouuerne  ,  fané 
que  la  prudence  des  honimes  y  puifle 
prétendre  aucune  part.  Les  eftres 
ftullî  qui  orit  vne  effence  ihuariable  ^ 
^  que  quelque  inuincible  necefTité 
conftituë  dVnc  telle  forte  qu'il  impli- 
que cbntradiftion  qu'il  y  ardue  dit 
changement ,  tellement  que  fe  figu- 
rer feulement  en  l'entendement  qu'ils 
peuuent  eftre  autrement  qu'il  ne  foht,= 
c'eft  deftruire  leur  définition  j  &  abo- 
lir leur  nature  ,  font  hors  des  termeâ 
de  nos  confultations.  Car  qui  a  ia- 
mais  délibéré  de  faire  qu'vn  triangle 
n'euft  pas  trois  angles  égaux  à  dea^^ 
droits  ;  ou  que  dans  vn  triangle  re- 
ftanglc,  le  coftéqui  fouftient  Tarigle 
droit  ne  fift  pas  vn  quatre  égal  au:x? 
^narrés  qui  fccoftruifent  fur  les  deux' 

E  % 


b 


Î6?  ïaMorale 

autres  ?  Quant  à  la  Fortune ,  la  Reli- 
gion n'en  rcconnoift  point ,  &:  tout 
ce  que  les  Payens  luy  ont  attribué 
autrefois  ,  elle  le  rapporte  à  la  Proui- 
dence  de  Dieu.  Neantmoins  ,  là 
Prouidence  diuine  eft  vne  caufe  vni- 
uerfelle ,  qui  prefide  aufli  bien  fur  la 
Nature  ,  que  fur  les  opérations  de 
l'Entendement  de  l'homme ,  &:  fur  les 
accidcns  qu'on  appelle  fortuits.  Or 
dans  les  efteds  qui  dépendent  foit  des 
caufes  de  la  Nature,  foit  de  l'Enten- 
dement humain ,  on  void  manifefte- 
ment  que  ces  deux  principes  inter- 
uiennent  entre  la  Prouidence  ^ceux, 
d*où  vient  que  les  vns  font  appelles 
chofes  naturelles  ,  &:  les  autres  font 
réputés  nos  propres  aftions  ou  produ- 
£tions.  Mais  quant  aux  autres  eue- 
nemens  ,  parce  que  l'on  n'apperçoit 
point  de  principe  entremoyen  en- 
tr'eux &  la  Prouidence  ,&:  que  la  fa- 
çon de  laquelle  la  Prouidence  y  agit 
pour  les  produire  ,  eft  miperceptible 
à  nos  efprits  ,  le  commun  des  hom-^ 
mes ,  qui  ne  s'efleuc  pas  à  la  caufe  vni- 
uerfelle  ,  &;  qui  n'en  rencontre  poinc 


Chrestienne  II.  Part,  ^^ 
Jautre  particulière  &  inférieure  de- 
uant  fcs  yeux  ,  rapporte  ces  accidens 
au  hafard.  Mais  fortuits  ou  non  qu'ils 
foyent ,  tant  y  a  qu'ils  font  de  la  natu- 
re des  chofes  dont  on  ne  délibère 
point ,  &:n'eft  iamais  arriué  à  qui  qup 
ce  foit  de  confulter  s'il  trouuera  va 
trefor ,  ou  fî  fon  ennemy  en  luy  domi- 
nant de  répce  dans  le  corps,  luy  ou* 
urira  heureufement  vn  abfcés ,  où  les 
remèdes  &  les  mftrumens  de  la  Chi- 
rurgie ne  pourroyent  aller  ,  comme 
Ciceron  dit  qu'il  eft  autrefois  arriué  à 
lafon  de  Plieres.  Refte  donc  que  co 
foyent  les  aftions  dépendantes  de  la 
difpofition  des  hommeSjqui  viennent 
en  confultation  ,  encore  y  faut  il  ap- 
porter de  la  diftinâion  ,  félon  les 
préceptes  d'Ariftote.  Car  il  yen  à 
quelques  vns  qui  font  en  la  difpofition 
des  autres  hommes  ,  qui  ne  font  pas 
en  la  noftre  pourtant,  &:  defquelles 
par  confequent  nous  délibérerions 
inutilement.  Comme  les  Spartains 
ne  confultoyent  point  fur  la  façon  de 
gouuerner  la  Republique  des  Scytel^: 
îîon  plus  que  aiainteua^it^en  France 


yo  lA    MqR  A  LE. 

on  ncfemet  point  en  peine  d'aduifeç 
comment  le  Roy  de  la  Chine  mettra 
fcs  fujets  à  la  raifon.  Car  outre  que 
cela  ne  nous  concerne  du  tout  point, 
l'exécution  de  nos  refolutions  ne  fen 
ïoit  pas  en  noftre  puiiTàncc.  Et  il  y 
^n  a  quelques  autres  qui  font  en  no- 
ftre puiflance  à  la  vérité ,  mais  qui  fonc 
tellement  determinées^ou  d'elles  mefi 
meSjOU  par  rvfage,  que  toute  conful? 
tation  y  feroit  fuperfluë  &:  hors  de 
propos.  Comme  s'ileftqueftion  d'en-? 
feignei:  quelcune  de  ces  fciences  dont 
les  principes  font  indubitables ,  &  les 
théorèmes  euidens,^:  les  conclufions 
fouftenuës  par  de  bonnes  demonftrar 
cions  y  de  la  méthode  mefme  exadcn- 
ment  déterminée  par  la  nature  de  leur, 
fujct  5  on  ne  met  point  en  délibération 
la  façon  dont  il  y  faut  procéder  5  non 
plus  que  celle  de  peindre  les  caradet^ 
res  des  lettres  dont  on  fe  fert  en  écri? 
uant,  depuis  qu'vne  fois  la  forme  en 
a  efté  vniuerfellement  receuë.  Il  faut 
donc  que  les  chofes  defquelles  nouî 
4elibcrQns  ayent  neceffai'remêt  deux 
conditions.  L'vne  qu'elles  ne  foyent 


Chrestienne.  II.  Part.  71 
pas  fi  déterminées  en  elles  mefmes 
qu'elles  ne  puifTenteftre  faites  en  vne 
ou  en  autre  façon.  L'autre  ,  qu'elles 
foyent  tellement  en  noftre  puifTance^ 
que  leur  exécution  dépende  de  nous 
éc  de  noftre  volonté. 

Or  quanta  la  première  de  ces  con- 
ditions 5  Ariftote  en  prend  Toccafioix 
de  diftinguer  entre  la  fin  que  chacun 
fe  propofè  en  fa  confultation  ,  &:  les 
moyens  d'y  paruenir  ,  fur  lefquels 
feuls  on  délibère.  Car  perfonnc  ne: 
confulte  fur  la  fin.  Le  Médecin  ne 
met  point  en  délibération  s'il  fe  doiç 
propofer  la  guerifon  du  malade  :  ny  le 
Capitaine  s'il  doit  tendre  à  rempor- 
ter la  vidoire  fur  fonennemy  :  ny  le 
Pilote  s'il  doit  conduire  le  Nauireau 
port  :  ny  le  Politique  s'il  doit  procu- 
rer le  bien  de  la  Republique.  Cha- 
cun a  fon  but  fixe  &:  arrefté  auquel  il 
tend ,  &:  toute  la  délibération  gift  au 
chois  des  diuers  moyens  qui  fe  prefen- 
tentpour  y  conduire.  Qiie  s'il  n-y  a 
quVn  moyen  pour  y  paruenir,  com- 
me lafaignée  pour  la  guerifonjle  com- 
bat pour  la  vidoire  ,  le  vent  oulaui^ 

E4 
i 


72.  LA   Morale. 

Ton  pour  la  nauigation  ^  la  paix  pour 
îarcftaurationde  TEftat  ;  la  délibéra- 
jtion  ne  confiftera  pas  au  chois  des 
moyens,  parce  qu'il  n'y  en  aura  qu'vn, 
&  que  celuy  qui  délibère  Tembrafic- 
raauffi  certainement  &  auffi  indubi- 
tablement qu'il  fait  la  fin  merme  :  mais 
PA  co^{llltcra  fur  le  lieu  ,  &  fur  le 
temps,  &:furroccafion  ,  &:fur  les  au- 
tres circonftances  de  cette  nature  , 
afin  d'employer  ce  moyen  là  de  la  fa- 
çon la  plus  feure  &lapîus  auantageu- 
fe  que  l'on  pourra.  Or  foit  qu'il  y. 
ait  pllifieurs  moyens ,  ou  qu'il  n'y  en 
ait  qu'vn ,  qui  foit  cnuironné  de  di- 
uerfes  circonfl'an ces  fur  lefquelles  ii 
foit  befoin  de  confuher  ,  Ariftote  a 
raifon  de  dire  que  ceux  qui  fe  propo- 
fent  de  paruenir  par  des  moyens  à  vue 
certaine  fin  ,  y  procèdent  par  le  m.ef- 
rne  ordre  par  lequel  les  Mathémati- 
ciens cherchent  la  vérité  d'vne  pro- 
pofition  donnée.  Car  comme  les  Ma- 
thématiciens y  vontpremieremet  par 
la  méthode  analytique  ,  en  defcen- 
dant  de  cette  propofition  ,  par  la  re« 
fblution  de  diuerfes  autres ,  iufcjiic^: 


ChrestienneT   il    Part.    75 
au  principe  de  la  fcience  le  plus  clair 
&:  le  plus  connu  ;  d'où  puis  après  ils 
remontent  à  la  demonftration  de  la 
propofîtion  mefme  :  Ainfi  les  autres 
defccndent  de  la  fia  qu'il  fe  propo- 
fent  j  &c  qui  eft  toujoiirs  |a  première 
dans  leur  intention  ,  par  la  çeiediori 
des  moins  vtiles  moyens ,  à  celuy  au- 
quel enfin  ils  fe  veulent  arrefter,  d'où 
ils  retournent  puis  après  à  l'exécu- 
tion de  leur  deifein ,  èc  à  l'obtention 
de  la  fin  mefme.    Comme  fi  la  fin  eft 
la  victoire  5  on  délibère  premieremenc 
fi  on  l'obtiendra  par  le  fiege  d'vne 
place  ou  par  vn  combat;  &c  le  combac 
eftant  refolii,  on  examine  lequel  eft 
plus  expedienp  de  le  donner  par  mer 
pu  par  terre.    Celuy  de  terre  eflant 
eftimé  le  plus  auantageux  &:  le  plu* 
fcur  5  on  aduife  s'il  le  faut  donner  en 
rafe  campagne  ,  ou  en  lieux  ferrés  de 
forefls  &:  de  coflaux ,  &:  fi  Ton  préfè- 
re les  lieux  ferres,  on  fe  détermine  en^ 
fin  entre  plufieurs  au  chois  de  tel  oa 
de  tel  pofle.     Et  c'efl  là  le  dernier 
point  de  la  délibération  ,  par  où  de- 
fççlief  on  cornmence  à  exécuter  tpuq 


74  l'A    Morale 

ce  qui  eft  neçeflaire  pour  la  viftoire. 
Mais  quoy  que  cela  foit  fort  vérita- 
ble, il  ne  fait  pas  maintenant  à  mon 
deflein  ,  qui  ne  fe  propofe  que  de  par- 
ler des  actions  morales  de  Thomme» 
L'homme  donc  a  auflî  fa  fin  ,  qui  eft 
fans  doute  fa  félicité  ,  fur  laquelle  il 
ne  délibère  point,  parce  que  la  natu-r 
re  de  fes  appétits  le  porte  necef- 
fairement  ôr  ineuitablement  à  y  ten-. 
dre.  Car  il  n'eft  iamais  arriuç  à  riiom-^ 
me  de  confulter  s'il  luy  eft  plus  expe^ 
dicnt  d'eftre  heureux  que  malheu- 
reux 5  le  defîr  delapofleflîon  du  bon- 
heur eftantinfeparable  de  noftre  na-^ 
ture.  Mais  il  a  auflî  (es  moyens  pour 
parueniràçette  fdicité  ,  qui  font  les 
adions  du  \'ice  ou  de  la  vertu  >  ôc  fur 
lefquelles  il  délibère.  Car  il  a  bien 
paru  par  expérience  qu'il  n'eftoit 
point  tellement  détermine  par  la  Na- 
ture aux  actions  de  la  Vertu,  qu'il 
n'ait  peu  fe  porter  à  celles  du  vice  ^ 
puis  qu'ils  'y  eft  laiffo  aller.  Et  il  pa- 
jroift  bien  encore  que  la  mefme  Natu- 
re ne  l'a  pas  déterminé  aux  actions  vi-. 
eiçufes  de  Umefme  façon  qu'ilPeft  au 


Chrestienne^'  il  Part,  yy 
defir  de  fa  félicité  ,  puis  qu'il  y  en  a 
quelques  vns  qui  font  vertueux  ,  &: 
que  généralement  tous  les  autres  font 
incités  par  exhortations  à  l'eftre.  Car 
eommeonne  vid  iamaisperfonnequi 
fbuhaittafl:  d'eftre  malheureux ,  aufli 
n'y  euft-il  iamais  ny  Philofophc  ny 
Théologien  qui  fe  mift  en  peine  d'im- 
primer le  defir  de  la  félicité  dans  le 
eœur  de  l'homme.  On  tafche  bien 
de  luy  faire  entendre  en  quoy  confier 
fte  fon  vray  bonheur ,  parce  que  Ter- 
ïeur  de  foniugement ,  &  la  depraua- 
(ion  de  Ces  appétits ,  luy  en  propofenc 
d'imaginaires  &:  de  faux  ,  quil  pour- 
fuitauec  pareille  ardeur  que  fi  c'eftoic 
le  véritable.  Mais  quant  à  luy  don^ 
ner  ce  fentiment,  qu'il  faut  qu'il  taA 
ehe  d'eftre  bienheureux  ,  celuy  qui 
s-en  met  en  peine  fait  comme  s'il  ex- 
hortoit  les  chofes  pefantes  à  tendre 
en  bas,&  les  légères  à  monter  en  haut, 
&:lesfpheres  des  Cieuxà  fe  mouuoir 
fur  vne  Hgne  circulaire. 

l'ay  dit  que  l'autre  condition  des 
chofes  dont  on  délibère  eft  quelles 
foyent  enpoftre  puifTance,  ^  qu  elle^ 


'j6  LA    Morale 

dépendent  de  nos  facultés.  Et  de 
fait  le  mefme  Ariftote  a  remarqué  que 
TimpuifTance  ,  autant  &:  plus  qu'au- 
cune autre  chofe  ,  embarafTe  telle- 
ment les  confultations ,  qu'on  eft  con- 
traint de  reietter  les  moyens  qui  font 
les  plus  expedienspour  paruenir  à  fa 
fin  ,  quand  l'on  trouue  qu'à  fon 
égard  l'exécution  en  eft  impoffible. 
Comme  il  feroitpeut^cftrc  plus  à  pro- 
pos pour  obtenir  feurement  &:  facile-^ 
ment  la  viftoire  ,  de  donner  le  com-» 
bat  par  mer  ;  qu'on  fera  pourtant  obli^ 
gé  de  prendre  vne  autre  refolution , 
parce  qu'il  n'y  aurapasmoyêde  four^ 
ïiirà  la  dépenfc  d'vne  grande  flotte. 
Voyons  donc  maintenant  comnienc 
Ariftote  a  entendu  que  \ts  vices  àc  les 
vertus  font  en  la  puiffance  de  l'hom-? 
me.  C'eft  le  ftiîe  ordinaire  des  Phi-^ 
lofoplics  de  dire  que  nous  auons  er^ 
înoftre  pouuoir  ce  qui  dépend  de  nos, 
facultés  ,  ^  de  tenir  ce  qui  n'en 
dépend  pas  pour  eftre  hors  de  no-, 
ftre  puifl'ance.  Epi^tete  commence 
fes  propos  de  la  Morale  par  cette  di- 
lîin(5tioîi^  ÇQ  difanc  que  L'o^inkn  ,  h 


Chp.estienne.  il   Part^    77 
defir  y  l'apfetitfar  lecjucl  nous  nous  por- 
tons à  la  iouïfpince  des  chofes  ,  lauerfion 
que  nous  auons  four  elles  ,  é"  générale- 
ment tout  ce  qu' on  peut  affeller  du  tiltre 
de  nos  aclïons  ,    efi  réputé    en  noTtre 
fouuoir,    Q^'au  conu2^\rt  ^  le  corps ,  les 
biens  ,  la  gloire  ou  la  réputation  ,  les  di- 
gnités y  ^  généralement  tout  cela  qu'on 
ne  peut  pas  conter  entre  les  chofes  que  nous  ^^ 
fatfons  3  nefi  point  en  no  sire  dijpojhion. 
Et  ils  veulent  qiie  l'opinion,  &  le  dé- 
fit 5  &  Tappetit  ,  &:  l'auerfion  foyent 
réputés  dépendre  de  nous ,  parce  que 
rien  ne  nous  oblige  à  les  auoir  de  la 
façon  que  nous  les  auons ,  finon  nous 
mefmes.    Au  lieu  que  quant  à  noftre 
corps  5  à  noitre  bien ,  à  noftre  reputa- 
^tion,  à  noftre  dignité  ou  condition  , 
Ôià  toutes  autres  chofes  femblibles , 
nous  les  auons  bien  fouuent  telles 
que  nous  ne  voudrions  pas ,  &  fom- 
mes  forcés  à  les  receuoir  comme  les 
caufes  qui  font  au  dehors  de  nous  les 
nous  donnent.    Tel  eftle  fcns  des  pa- 
roles d'Epiftete ,  telle  l'interprétation 
que  leur  donnent  Arrianus  ,  &  Sim- 
plic^us  ,  qui  rauoycnc  ainfi  appris  de 


*t8  La  Morale 

ceux  qui  les  ont  deuancés ,  &:  tel  en^" 
core  fans  difficulté  en  a  elle  le  fenti>i 
ment  d'Ariftote.  Gry  a-t-il  dansnos 
facultés ,  où  font  les  epinians ,  les  de-* 
fîrs  ,  les  aueffiom  ,  deux  chofes  à 
confidercr  :  Tvne  ,  la  faculté  n^^fme  ^ 
iautre ,  la  bonne  ou  mauuaife  con- 
ftitution  morale  dam  laquelle  elle  eft^ 
I  appelle  ccrnftitution  morale  celle 
qui  concerne  les  vices  &;  les- vertus  ^j 
éc  qui  encline  la  faculté  aux  actions 
qui  font  dignes  foit  de  blafme  foit  de 
louange.  Car  quant  à  laiconftitutior^ 
phyfique  ,  qui  gift  en  la  conforma- 
tion des  organes  ,  ou  dans  leur  tem- 
pérament y  i'en  ay  parlé  cy  deflfus ,  Sa 
cela  ne  regarde  pas  kqueftion  que  le 
traitte  maintenant.  Or  eft-il  certaine 
que  quand  Ariftote  &:Ies  autres  Phi- 
iofophes  difeftt  que  les  vertus  &  lest 
vices  3^  èc  les  adions  ou  qui  en  procè- 
dent ou  quiles  engendrent ,  font  na- 
turellement en  noftre  pouuoir  ,  ik 
entendent  proprement  cela  à  l'égarcî 
des  facultés,  6^  non  de  leur  coxiftitu- 
tion  morale.  Ce  que  diuerfes  rai- 
{qxïs  peuuêciuftifiçr bieu  clairement. 


ChrbstiennêÎ  tl.  Part.'  7^ 
JEt  premièrement  ,  roppofinon  qu'il 
en  fait  aueclesehofes  qui  dépendent 
de  la  Nature ,  de  la  Fortune ,  &c  de  la 
NecelTité  ,  ne  perniet  pas  qu'on  en 
doute.  Car  il  ne  prétend  pas  dire  que 
CCS  chofes  là  ne  font  pas  en  noftre 
puifTarice  ,  parce  que  les  facultés  que 
nous  auons  naturellement  pour  les 
faire  ,  font  altérées  ou  débilitées  par 
quelque  mauuaife  habitude  que  nous 
ayons  acquifepar  nos  adions  :  il  pré- 
tend dire  qu  abfolument  la  Nature  ne 
nous  a  point  donné  de  facultés  pour 
les  produire.  En  efted  ,  il  n  y  ai  pas 
en  nous  la  moindre  fibre  des  forces  qui 
font  capables  d'inciter  ou  d'arrefter 
lemouuementdu  Soleil  5  pas  le  moin- 
dre rayon  de  cette  lumière  diiiinatri- 
ce  qui  eft  necelTaire  pour  preflentir 
les  euenerfiens  qu'on  appelle  fortuits. 
Et  quant  à  changer  Tertre  des  chofes 
qui  font  éternelles  3>c  inuariables  en 
leur  effence  ,  comme  eft  la  nature 
d'vn  triangle  ,  6£  la  proportion  ou 
difproportion  incdmmenfurable  qui 
eft  entre  le  cercle  îk:  le  quarré  ,  &  U 
vérité  de  ce  principe  de  Géométrie  ^ 


^O  LA       MoïIalW 

que  fi  de  chofes  égales  vous  oftés  chio^ 
(es  égales ,  le  refte  demeure  égal,  tanc 
s'en  faut  qu'il  y  ait  en  nous  aucune 
puiflance  qui  refponde  à  la  grandeur 
de  cet  efFeâ: ,  que  nous  ne  fçati rions 
pas  mefmes  le  penfer  fans  impliquer 
nos  cntendemens  en  des  cotradidions 
manifeftes.  Cela  clVant  ,  qui  peuc 
douter  que  lapoflibilité  qu  il  attribue 
aux  bonnes  &:  aux  mauuaifcs  actions, 
d'eftre  faites  par  les  hommes  ou  biea' 
de  ne  l'eftre  pas ,  ne  fe  dife  pareille- 
ment à  regard  de  leur^  facultés  à  les 
confiderer  en  elles  mefmes  ?  Tay  dé- 
fia remarqué  de  plus,  que  laraisôdont 
il  fe  fert  pour  prouuer  que  nous  ne 
fommcs  pas  ny  vicieux  ny  vertueux 
naturellement,  parce  que  les  chofes* 
naturelles  font  toujours  de  mefme 
façon  5  fans  que  la  couftume  y  puifTc 
Jamais  rien  corriger,  induit  fans  aucu- 
ne difEculté  que  c'eft  de  nos  facultés, 
&  non  de  nos  habitudes  qu'il  parle. 
Car  ^inclination  que  les  pierres  ont  a 
fe  mouuoir  contrebas  ^  de  forte  que 
quand  vous  les  ietteriés  vn  million  de 
fois  en  l'air ,  elles  ne  s'y  tiendront  ia- 

mai^ 


ChrestienneT  II.  Part^  gf 
mais  pourtant ,  correfpondenc  à  nos 
facultés ,  entant  qu'elles  conftitûenc 
ïioftre  eftre,  ou  qu'elles  eîi  dépendent 
necelTairement ,  &c  non  à  aucune  lia* 
bitude  ou  à  aucune  conftitution  mo- 
iralCj  qui  fe  foit  attachée  à  elles  parla 
fréquence  de  leurs  allions jOU  qui  foie 
furucnuë  à  leur  nature.  Adiouftés  a 
cela  que  quand  Ariftote  parle  de  la 
Confultatioti  5  c'eftpour  expliquer  la 
dodrine  delà  Morale,  &:  pour  nous 
enfeigner  que  Thomme  ayant  la  Féli- 
cité pour  fin  j  il  doit  confiderer  lej 
aûionsdu  Vice  &  de  la  Vertu  com- 
me des  moyens  fur  lefquels  il  cft  be- 
foin  de  délibérer  ,  s'ils  font  propres 
pour  nous  y  faire  paruenir  ^  ou  bien- 
$*ils  nous  en  détournent.  Son  infen-* 
tion  donc  eft  de  nous  dire  que  les 
adions  de  la  vertu  font  vne  matière 
fur  laquelle  il  arriuc  aux  hommes  de 
confulcer  s'ils  les  feront  ou  s'ils  ne  les 
feront  pas.  Or  la  confultationellva 
a£be  de  lafaculté,  &  non  de  l'habituda 
proprement.  Car  encore  que  dans  fa 
conlultation  tout  homme  fait  volon- 
tiers pancher  h  refplution  du  coftà 


îi  La    Moral E^ 

où  fcs  habitudes  luy  donnent  la  pen-^i 
te  5  neantmoins  il  eft  certain  que  c'eft 
rcntendemeritquidifcourt^  ôâ  quiop*. 
pofc  raifon  à  raifon ,  iufques  à  ce  qu'il 
foit  bien  refolu  fur  les  àrgùniens  qui 
fe  font  ptefentés  de  patt  &  d'autre. 
Sur  tout  eft  à  pefer  bien  diligëmcnt  ce 
que  i'ay  defia  remarqué  qu'il  dit  de 
rimpuiffancc  de  Tlniufte  &:  de  l'In* 
''tempérant  à  fc  r'auoir  du  vice  auquel 
ils  fe  font  abandonnés.    Parce  que  fi 
cette  impuiffarice  là  regarde  leurs  fa* 
cultes  mefmes ,  entant  que  ce  font  des 
facultés  ,  il  fe  contredit  manifefte-. 
ment  quand  il  enfeigne  que  les  vices 
&:  les  vertus  font  en  noftre  difpofî-* 
tion  y  Se  qiie  ce  font  chofes  fur  lef- 
quelles  nous  pouuons  confulter  rai-* 
fonnablemertt.  Car  chacun  fça;it  que 
nous  ne  délibérons  point  fur  les  cho* 
fcs  pour  l'exécution  defquclles  la  Na- 
ture nous  a  priués  de  facultés  ,  non 
plus  qu'vn  aueugJe  ne  confulte  point 
s'il  verra  ,  ny  vn  homme  à  qui  on  2 
coupé  les  bras,  $*il  fera  de  refpée&: 
du  poignard  dans  Vrte  fale  d'efcrime^ 
5i  au  contraire  cette  impuiflanccrer^ 


Chrèstieî^nè  ÎI.  PaktI  §5 
>arde  lents  habitudes  ,  comitie  c'eft 
thofe  fans  aucune  conteilatibn  ^  c'eft 
fans  doute  à  l'égard  des  facultés  qu'il 
dit  fi  ôuiierteitient  que  le  vice  &:  lai 
vertu  font  abfolùment  en  noftte  puif- 
fance.  loignés  à  Cela  que  ce  qu'il  dit, 
quelatertu  &c  le  vice  ne  ïious  font 
pas  naturels  y  &C  que  noiis  les  poùuons 
pratiquer  ou  ne  les  pratiquer  pas ,  il  le 
proùue  par  cette  confiderâtion ,  que 
les  Legiflatéurs  induifent  les  hdrhme^ 
à  la  vettu  par  l'efperance  défàrecom- 
penfe ,  &  qu'ils  deftournerit  du  vice 
par  la  crainte  des  fupplices  qu'ils  efta- 
bliffent  parleùts  loix  ;  ce  qui  feroit  à 
fon  adiiis  inutile,  5^  contre  le  bon  vù^ 
gc  de  la  Raifoîl  ,  fi'  la  Nature  iioiisf 
auoit tellement  déterminés  aVvh  desi 
deux  5  que  nos  affedions  fufTeht  ab- 
folùment infleîtibles  ôiî  indociles  a 
Tautre.  Or  ceh  ne  peut  eftre  ait 
qu'à  l'occaflon  des  facultés  ;  parce 
que  le  mefmc  Ariftote  ,  qui  dit  que 
1  Intempérant  &:ririiùfl:è  font  incura- 
bles j  quand  leurs  mauuaifes  ha^bitti- 
des  ont  pris  de  profoïides  racines  eîf 
eux^nekiflepas  d'eftimer  leurs  ftvaii^ 


?4  ÏÂ     M  O  R  A  LE 

uaifes  avions  dignes  de  la  punitioti 
que  les  Loix  ordonnent  :  6c  mefmes 
il  eft  de  cet  aduis  ,  qu'il  la  leur  faut 
aggraucr,  à  proportion  de  ce  que  leur 
niefchanceté  eft  plus  grande  &c  plus 
enracinée  que  celle  des  autres.  Or 
quand  il  auroit  efté  inftruit  de  la  na- 
ture du  péché  originel  5  &c  des  incli- 
nations inuincibles  qu'il  donne  au 
mal  5  il  n'âuroit  point  eu  d'autre  fenti- 
ment  touchant  le , Vice  6c  la  VertU3&: 
n'en  auroit  point  parlé  d'autre  forte. 
Car  il  eft  certain  que  fi  vous  aués  feu- 
lement égard  aux  facultés  d'Entende- 
ment 6c  de  Volonté  dont  la  Nature 
nous  a  pourueus ,  le  Vice  &:  la  Vertu 
ne  font  point  de  la  condition  des  cho- 
fes  qui  excédent  les  termes  de  noftre 
puiflance.  Les  deux  objets  aufqucls, 
généralement  parlant  ,  nos  aâions 
morales  fe  rapportent  ,  font  Dieu 
premièrement  ,  lequel  nous  deuons 
Gonnoiftre  félon  qu'il  s'eft  rcuelé  à 
nous,  6c  aimer  de  toutes  les  puifTan- 
ces  de  nos  efprits  à  proportion  de  la 
connoiflance  qu'il  nous  donne  de  fori 
eftre  :  puis  après  l'homme  noftre  pro^ 


Chrestienne.  II.  Part^  8y 
chain  ,  lequel  nous  deuons  aimer  au- 
tant que  nous  nous  aimons  nousmef- 
mes.  Or  quant  à  ce  qui  eft  d  aimer  , 
eft-ce  vne  aûion  quifurpaffe  l'eften- 
iduë  des  forces  de  la  Volonté  ?  Et  à 
quelle  opération  eft-ce  que  la  Nature 
a  deftiné  cette  faculté ,  fi  elle  n'eft  pas 
capable  d'aimer  les  obiets  véritable- 
ment aimables  ?  Pour  ce  qui  eft  de 
la  connoilTance  de  Dieu  ^  (  car 
quant  à  celle  de  Thommc ,  ie  ne  pen- 
fe  pas  qu'il  y  ait  aucun  qui  vueille  dire 
que  ce  foit  vn  obiet  qui  pafTe  la  por- 
tée de  noftre  intelled ,  aumoins  au- 
tant qu'il  eft  neceflaire  d'en  auoir 
pour  produire  dans  la  volonté  la  dilc- 
â:ion  àc  les  mouuemens  que  la  Morale 
exige  de  nous  en  cette  occurrence ,  ) 
il  faut  vfer  de  diftindlion  pour  enten- 
dre bien  nettement  iufques  où  noftre 
entendement  en  eft  capable.  Car 
Dieu  eftant  incomprehenfible  en  fa 
nature  ,  ne  peut  eftre  connu  de  nous 
fnion  autant  qu'il  luy  plaift  de  fe  reue- 
1er.  Tellement  qu'ayant  employé 
feulement  deux  moyens  pour  fe  ma- 
uifefter  à  nous  ^  à  fcauoir  l'ouurage 

?3       " 


$^  iaMorale 

idu  Monde,  &fa  Parole,  &:  ce  fécond 
moyen  nous  ayant  reuclé  des  myfteres 
fde  fa  Diuinité  ,  dont  le  premier  ne 
nous  fournit  aucun  enfeignement ,  il 
n'y  a  point  de  doute  que  les  fecrcts 
qui  n'ont  efté  découuerts  que  par  la 
Parole  de  Dieu  ,  paflcnt  infiniment 
la  capacité  de  l'entendement  de  ce? 
luy  qui  n'a  iamais  eu  deuant  les  yeux 
à  contempler  fmon  cet  ouurage  du 
'Mode .  Mais  quant  à  ce  que  le  Monde 
mefme  en  prefente  à  reconnoiftre  à 
cous  les  mortels  ,  qu*eft-ce  qui  peut 
empefcher  que  nous  ne  difionsque 
Tefprit  de  Fiiomme  ,  à  le  confiderci: 
feulement  comme  faculté  ,  eft  capa- 
ble de  l'entendre  ?   Certainement  S. 
Paul  dit  que  Dieu  s'eft  manifefté  à 
tous  les  hommes  en  la  création  &  en 
la  conduite  de  rVniuers  :  ailles  blaG 
me  à  cette  occafion,  parce  que s'e? 
ilanr  déclaré  à  eux  ils  ne  l'ont  pas  vou- 
lu reconnoiftre.  Or  on  ne  dir^  iamai^ 
xjue  Dieu  fe  foit  prefente  à  contem- 
pler à  des  créatures  qui  n*ont  aucune 
faculcé  naturelle  de  le  voir  ,  comme 
aux  cailloux ,  qui  font  deftitués  de 


Chrestienne  il  Par.'  S7' 
vie  ,  ou  aux  plantes ,  qui  font  infen- 
fibles  5  ou  melmcs  aux  animaux ,  qu'il 
n'a  point  pourueus  de  la  Raifon.  Et 
encore  moins  dira-t-on  que  ceux  là 
foyent  dignes  du  blafme  &:  de  la  pu- 
nition que  S.  Paul  décrit  en  cet  en- 
droit là ,  qui  n'ont  eu  ny  entendement 
pour  apperceuoir  ,  ny  volonté  pour 
aimer  &:  pour  admirer  les  vertus  de  Sa- 
gcffe ,  de  PaifTance ,  &de  Bonté  que 
Dieu  nous  adefployées  en  fes  ouura* 
ges.  Quant  à  la  mauuaife  conftitu^ 
tion  de  ces  facultés ,  eftanc  telle  que 
ie  l'ay-  reprefentée  dans  lesconfîde- 
rations  précédentes ,  il  eft  impoffible 
qu'il  arriue  que  l'homme  vfe  de  foa 
Entendement  5c  de  fa  Volonté  ea 
telle  façon  qu'il  connoiffe  Dieu  com- 
me il  faut,  ny  qu'il  aime  fon  prochain, 
ny  qu'il  s'acquitte  d'auciin  des  de- 
uoirs  aufquels  il  eft  obligé  par  la  Mo- 
rale. Mais  Cl  la  liberté  confîfte  à  faire 
ce  que  Ton  veut ,  comme  les  Philofo- 
phes  l'ont  définie  autrefois ,  cette  im- 
poffibilité  de  bien  faire  à  laquelle  les 
hommes^  font  aflujctcis ,  ne  leur  ofte 
point  kur  liberté  ,  parce  quç  cçtCQ 

F4 


8?"  La    Morale 

îîîauuaife  conftitution  de  leurs  facuî^ 
tés  ne  les  empefche  pas  de  faire  ce 
qu'ils  veulent  foit  de  bien  foit  de  mal, 
3z  tout  autant  comme  ils  le  veulent. 
Car  pourquoy  font-ils  le  mal  finon 
qu'ils  le  veulent  ainfi  >  Et  s'ils  vou^ 
loyent  faire  le  bien^c'eftà  due  ^  aimer 
Dieu,  Scieur  prochain,  qu'eft-ce  qui 
hs  en  empefcheroit  ?  N'ont  ils  pas  vu 
entendement  ôc  vne  volonté  capables 
de  ces  operatios,  s'ils  les  appliquoyenc 
à  leur  vfàge  }  A-t-on  iamais  veu  hom- 
me qui  vouluft  veritableiTient  &:  con- 
ilamnient  eftre  homme  de  bien ,  8c 
qui  neantmoins  ne  le  fuft  pas  ?  Ou 
qui  vouiuft  refolument  s'abftenir  de 
quelque  mauuaife  adion ,  de  qui  pour-^ 
tant  fuft  necefliré  de  la  faire  ?  Que  s'il 
arriuc  quelquesfois  quon  vueille  le 
bien  que  Ton  ne  fait  pas ,  comme  c'eft 
chofe  ordinaire  aux  Incontinens  ,  ôc 
Comme  S.  Paul  reconnoill  que  telle  a 
efté  fa  conftitution  pendant  vn  cer- 
tain temps  3  c'eft  qu'à  l'heure  qu'oa 
le  veut,  on  ne  le  veut  que  foibleméntj 
&  quand  on  fe  I  aiife  aller  au  mal ,  on 
çeffé  de  vouloir  Iç  bhn  qui  luy  eft 


CHRESrtENNE^    II.     ParT^     89 

contraire.  Ce  donc  que  le  vice  fait 
eft,  qu  il  empefche  Thomme  de  vou* 
îoir  le  bien ,  &  qu'il  luy  fait  vouloir 
le  mal ,  &:  cela  par  des  moyens  dbnt  il 
ne  peut  accufer  qui  que  ce  foit  fors 
fes propres  affedions,  &clc  contente* 
ment  qu'il  prend  à  mal  faire.  Ori'ay 
défia  dit  &:  répété  diuerfes  fois  par  les 
paroles  d'Ariftote  mefme  ,  que  c'eft 
vne  chofe  impertinente  tout  à  fait, 
que  d'appeller  forcée  ou  lion  volon- 
taire vne  aâion  que  nous  iVauons  fai- 
te finon  du  mouuement  de  noftre  vo- 
lonté feulement,  &  après  vne  délibé- 
ration dans  laquelle  rien  ne  nous  à 
obligés  à  nous  déterminer  de  ce  cofté 
là  ,  fors  l'efperance  de  la  iouïlTance 
de  quelque  contentement  ,  ou  de 
quelque  accommodement  dans  nos 
affaires. 


5?o  i,A   Morale 

CONTINFATION   DP" 

difcours  précèdent;  ou  il  ejl  traîne 
de  ce  oi/ il  y  peut  auoir  de  'volon-- 
taire  ou  d'tnuolon taire  dans  les 
allions  de  thomme  depuis  le  péché. 

IL  efl:  déformais  aflcs  euident  que 
,  félon  les  fentimens  d' Ariftote  ,  il 
n*y  a  rien  dans  la  corruption  natureU 
le  de  rhomme  qui  empefche  que  fcs 
opérations  morales  ne  foycnt  accom-' 
pagnées  d'vne  pleine  &:  entière  liber^ 
té ,  pourueu  qu'en  la  confultation  qui 
précède  la  refolution  qui  l'y  porte  ^  il 
n'entre  rien  autre  chofe  que  la  confi- 
deratioxi  de  Ces  obiets ,  &:  les  inclina^ 
dons  qu'il  peut  auoir  à  vne  certaine 
forte  d'adions ,  foit  que  l'efperance- 
de  la  volupté  l'attire  ,  ou  que  fcs  au^ 
tresintereftsle  ploycntde  cccoftélà. 
Mais  à  la  vérité  s'il  interuenoit  quel- 
que autre  chofê  en  fa  délibération  ^ 
qui  apportaft  quelque  efpece  à,ç  çon-. 


Chrestienne.    il    Part,    ^f 
crainte  à  Ces  refolutions ,  alors,  comme 
nous  allons  voir ,  félon  l'opinion  d'A- 
riftote,  la  liberté  de  rhomme  y  feroic 
çndommagce:&:  c'eft  ce  qu'il  faut  que 
nous  expliquions  maintenant.    Il  dit 
donc  qu^il  y  a  deux  fortes  de  chofes 
qui  nous  oftent  noftre  liberté.    L'vne 
eftla  violence  qui  vient  dVn  principe 
de  dehors  :  Tautre  çft  l'ignorance  , 
non  de  quelque  nature  qu'elle  foit  , 
mais  celle  dont  nous  pouuons  dire 
iuftement  que  nous  n'en  fommcs  pas 
caufe  nous  mefmes.     Et  quant  à  la 
violence ,  on  en  peut  faire  de  deux 
efpecçs.     Car  il  y  en  a  vne  qui  nou<> 
emporte  à  nos  aâions  en  telle  forte 
que  nous  n'y   contribuons  rien   du 
tout  :  comnie  quand  le  vent  iette  le 
naiiire  entre  les  rochers  ,  malgré  que 
le  Pilote  en  ait,  ou  quand  fans  y  pen- 
fer  le  Pilote  mefme  tombe  la  tefte  la 
première  dans  la  mer,  comme  il  arriue 
au  pauurc    Palinure   dans   Virgile. 
Or  eft-il  certain  que  comme  ces  acci- 
dens  font  exempts  de  blafmc  ,  quel- 
que atrocité  qui  d'abord  paroifl'e  en 
gU^f,  aufline  fpntils dignes  d'aucune. 


^t  LA    Morale 

recommandation  ,  s'il  arriue  qu'ils 
produifenc  quelque  efFed  qui  ait  de 
la  reffemblance  auec  les  aftions  ver- 
tueufes.  Mais  il  y  en  a  vne  autre  en 
laquelle  noftrc  volonté  fe  fent  afte- 
ûce  de  telle  ^çon  ,  qu'elle  fe  déter- 
mine à  Taftion,  en  partie  de  fon  bon 
gré,  Ô^  en  partie  comme  de  force.  Et 
cela  arriue  volontiers  en  deux  maniè- 
res. Car  il  y  a  certaines  aftionsauf- 
quelleslcs  hommes  ne  fe  porteroyenc 
iamais  d'eux  mefmcs  ,  parce  qu'elles 
leur  caufent  de  la  douleur,  que  neant- 
moins  il  fe  refoluent  d'exécuter ,  pour 
euitéf  vn  autre  plus  grand  mal  qui  les 
menace.  Corne  quand  pourgarentii' 
le  nauire  de  naufrage, vn  marchâd  iet- 
te  ks  marchandifes  en  la  mer:ou  com- 
me quâd  Virginius  aima  mieux  tuer  fa 
propre  fille  de  fa  main ,  que  de  la  voir 
cxpofée  à  fon  deshonneur  dans  vne 
feruitude  infâme.  Et  dans  cette  ef- 
peced'adionsonpeut  ce  femble  rai- 
îbnnablement  enuelopper  celles  qui 
fontfafcheufes  Se  importunes  en  elles 
mefmes  à  la  vérité  ,  mais  que  l'on  en- 
treprend pourtant  à  caufc  de  Tefpe-» 


Chr'estienne    II.   Part?     ^5 

rance  de  quelque  grand  bien ,  dont  la 

confideration  preuaur  par  defliis  U 

crainte  du  mal  auquel  on  s'expafe. 

Comme  quand  Zopyre  fe  fit  couper 

les  oreilles  Qc  le  nés  ,  pour  pouuoit 

mieux  tromper  les  Babyloniens ,  8c 

rendre  par  ce  moyen  quelque  grand 

fcruice  au  Roy  de  Perfc*     Ariftote 

appelle  ces  aûions  là  méfiées ,  parce 

qu'elles  ne  fontny  volontaires  ny  in* 

uolontaires  abfolument,  &  que  tous 

ces  deux  principes  de  la  force  &:  de  la 

volonté  s'y  rencontrent.     C'eft  la 

force  qui  oblige  à  faire  ce  que  Tonne 

feroit  iamais  de  gayeté  de  cœur,  èc 

fans  la  violence  de  la  crainte  ;  mais 

c'eft  la  volonté  pourtant  qui  fe  refoûc 

à  fuiure  cette  violence  là;  carfiabfo- 

lument  on  y  vouloit  refifter  ,  le  prin^ 

«ipe  extérieur  de  Tadion  n'eft  point 

fi  puifTant  ,  qu*il  y  poufTaft  Miommc 

malgré  luy  ,   comme  vn  nauire  eft 

poufle  entre  des  écueils  par  refForc 

de  la  tempefte.    Et  parce  que  c'eft  la 

Volonté  qui  eft  le  principe  le  plus 

proche  de  ladion ,  (  car  c'eft  elle  qui 

comoiande  aux  mains  de  ietter  les 


ÏA    Mo  R  Ali?  ^4 

tnarchandifes  hors  le  bord)    &  que 
toutes  telles    actions    doiuent  eftre 
confîderées ,  non  tant  dans  la  notiort 
Vague  &:  générale  de  leur  eftre,  que 
dans  les   circonftanccs  particulières 
qui  les  déterminent  à  telle  perfonne^- 
telle  occâfîorî  ,  &  tel  temps ,  Ariftote 
Veut  qtf  on  les  eftime  pluftoft  volon- 
taires qu'autrement.    Mais  là ,  tant  le 
mal  qu'on  veut  euiter^que  celuy  dans 
lequel  on  fe  iette  ^^  font  de  la  nature 
de  ceux  cja'on  nomme  phyfiqiies  feu-^ 
lement ,  c'eft  à  dire  qui  ne  font  poinc 
le  fujet  ny  da  blafme  ny  de  la  louange  *' 
Il  y  a  donc  aufli  d'autres  occurrences,,- 
où  tantoft  pour  euiter  vn  mal  phyfi-»' 
que  on  en  commet  vn  moral  :  comme 
quand    S.   Pierre  abandonna  lefus' 
Chrift  pour  fauuer  fa  vie  &:  fa  liberté  v 
tantoft  pour  paruenir  à  vn  bien  moral 
on  encourt  vn  mal  phyfîque  :  comme 
Timoleon  fe  refolut  à  fon  grand  re-^ 
gret  de  confentir  au  maftacre  de  foiT 
frère  y  parce  qu'il  s'eftimoit  obligé  do 
tirer  fa  P^epublique  de  deftbus  la  do-- 
minacion    d'vn  tyran.     Ces  adion^ 
j)§uuçAij  aufli  eftrc  dites  méfiées  par 


CHRÊStlËNî^E.  II.  PartT  5)y 
Cette  mefnieraifon,  qu'il  fe  fait  con- 
cours de  ces  deux  principes  à  leur  pro- 
dudion .  Mais  elles  différent  des  pré- 
cédentes en  cela  ,  que  les  autres  ns 
femblent  pas  eftrc  fujettes  à  blafme 
fty  dignes  de  lôiiange  non  plus  ;  au 
lieu  qu'en  celles- cy  ceux  qui  tendent 
à  vn  bien  mdral,penfent  mériter  quel- 
que recommandation  en  ce  qu'ils  y 
vont  au  trauers  de  la  fouffrance  d'va 
mal  phyfique;&:  les  autres  méritent  en 
effeft  du  blafme  ,  en  ce  que  le  bien 
moral  qu  ilsabadonnent,  leur  deuroic 
eftre  en  beaucoup  plus  de  confidera- 
tion.  le  n'examine  point  encore  icy 
quelles  font  les  adios  de  cette  nature 
qui  font  véritablement  ou  blafmables 
ou  louables,ou  qui  dcmandet  quelque 
€xcufe  entre  les  perfonnes  équitables 
&:  qui  fe  payent  de  raifon.  C'eft  fort 
fagement  quAriftotc  a  remarqué  que 
la  façon  dont  Alcraeon  fe  iuftifie  dans 
Euripide  d'auoirtuéfà  mère  Eriphy- 
le ,  eft  ridicule  tout  à  fait.  Car  enco- 
re que  le  commandement  de  fort 
perc  luy  deufl:  eftre  en  autre  chofa 
en   grande    vénération  ,   fi  eft  *  ce? 


5^  ÎA    MoRAlf 

que  nulle  autorité  de  père  ^  oit 
de  quelconque  autre  homme  que  cd 
fuft  5  ne  le  deuoit  induire  à  commet^ 
trc  vn  parricide.  Et  quoy  que  les 
Romains  n'ayent  point  bîafmé  l'aftion 
de  Virginius ,  &  que  plufieurs  d'entre 
les  Grecs  ayent  lotie  celle  de  Timo- 
leon  ,  fieft-ce  qu'à  les  examiner  bien 
cxadement  à  toutes  les  règles  de  I^ 
vertu  5  il  s*y  pourroit  trouuer  beaU'- 
coup  à  reprendre.  Mais  mon  inten-* 
tion  eit  feulement  d'examiner  icy  les 
adions  volontaires ,  &c  de  les  difcer* 
ner  d'auec  celles  qui  ne  le  font  pas^ô^: 
Kiefme  entre  celles  qui  ne  le  font  pas 5, 
dediftinguerles  degré;  de  celtes  qui 
font  plus  ou  moins  forcées.  Car  tanc 
y  a  que  qui  eufi  lai  (Té  &:  IVn  &c  l'autre 
abfolumenten  fa  liberté ,  ny  les  affe- 
ôions  de  père  n'euifent  iamais  permis 
au  premier  de  rauir  la  vie  à  fon  enfant, 
ny  l'amour  fraternelle  dans  le  fcconcî 
n'eull  pas  fouffert  qu'il  confentift  ait 
meurtre  de  fon  propre  frcre.  Ec  les 
larmes  que  ccluy-cy  refpanditàl'heu* 
rcde  cette  fanglante  exécution,  té- 
moignoyent  affés  qu'il  n'y  donnoit  fou 

confentcment 


CH:kESTl£NNÈ.'    ÎI.    l^ARr.'     ^f 

tonfentement  qu'à  regret  àc  comme 
forcé  par  la  violence  du  défit  de  ren- 
dre la  liberté  à  fa  patrie. 

Quant  à  l'ignorance  qui  fc  itieflé 
dans  nos  aftions  ô£  dans  les  principes 
qui  les  produifent ,  le  mefme  Philo- 
fophc  en  fçait  fort  bien  diftinguer  lei 
diuerfes  fortes  ,  pour  reconnoiftré 
celles  qui  nous  laiflent  ou  qui  noui 
bftent  noftre  liberté.  Car  première- 
ment il  dit  qu'il  faut  bien  mettre  de? 
la  différence  entre  ce  que  ïious  fai- 
fons  en  telle  façori  que  l'ignorance 
en  eft  la  caufe ,  &  ce  qu'il  nous  ar fiué 
de  faire  fans  bien  fçauoir  ce  que  noits 
faifons,  mais  en  forte  neahtmcrins  que 
te  n  eft  pas  l'ignorance  qui  eftpropre- 
tnent  câufe  de  noftre  aftion.  P^at 
exemple ,  ceux  qui  font  yures  igno- 
tent  ce  qu'ils  font  pendant  leui? 
yurelTe.  Et  parce  que  Tamour  dans 
les  vns ,  la  colère  dans  les  autres ,  ^ 
généralement  toiîce  violente  palTida 
en  ceux  qui  y  font  fujets/ait  à  Theure 
qu  elle  s'emeUt  en  eux ,  $C  que  f.-s  fu- 
mées s'cmparët  du  fiege  de  la  raifon, 
qu'ils  font  fort  fcmbkbles  à  des  gens 


"-^8  I.A    Morale 

à  qui  le  vin  a  troublé  rentendement, 
l'on  peut  dire  pareillement  qu'ils  ne. 
fçauent  pas  ce  qu'ils  font  dans  le 
tranfport  de  leur  paiTion  j  &c  de  fait 
on  en  tient  alTés  ordinairement  ce 
langage.  Mais  neantmoins  ce  n*eft 
pas  à  cette  ignorance  là  qu'il  faut  at- 
tribuer leur  a£l:ion  ,  pour  y  en  cher- 
cher la  iuftification  ou  Texcufe.  Par- 
ce que  les  vns  ont  deu  modérer  leurs 
paflîons  ,  &:  les  tenir  en  bon  ordre 
fous  robeiffance  de  la  Raifon  :  les  au- 
tres ont  deu  prendre  du  vin  auec  plus 
de  modération  ^  &:  par  ce  moyen  em- 
pefcher  que  fes  vapeurs  ne  leur  mifféc 
la  Fantaifîe  endefordre.  Ceftpour- 
quoy  les  Legiflateurs  puniflent  les 
crimes  commis  par  ceux  que  la  paf- 
fion  tranfporte  ,  comme  faits  volon- 
tairement ;  ôc  Pittacus  auoit  eftabli 
double  fupplice  à  ceux  à  qui  le  vin 
auoit  fait  faire  quelque  adion  preiu- 
diciable  à  la  Republique.  Apres  ce- 
la le  Philofophe  adioufte  qu'il  y  a  de 
deux  fortes  d'ignorance aufquelles  on 
peut  imputer  les  mauuaifes  avions 
morales  des  hommes ,  dont  Tvne  les 


ChrESTIENNE'*    II.     PartT     5^5> 

feyeufe  comme  non  volontaires  ,  &c 
l'autre  ne  les  excufe  pas,  parce  qu'cl- 
le  ne  leur  ofte  pas  leur  liberté.^  Et 
cette  diftin£l:ion  eft  prifc  de  la  diffé- 
rence qui  fe  trouue  entre  dciix  natu- 
res de  chofes  qui  entrent  dans  la  con- 
ftitution  de  l'eftre  de  ces  allions. Car 
il  y  en  a  vne  qu'elles  ont  commune 
auec  toutes  les  autres  actions  de  mef- 
me  cfpece ,  oC  qui  confifte  en  la  con- 
formité ou  répugnance  qu'elles  ont 
auec  quelque  loy  de  la  Nature  ôc 
quelque  difpofition  de  la  Raifon.  Et 
c'eft  ce  que  les  lurifconfultes  appel- 
lent le  Droit  :  comme,  qu'il  faut  ho* 
norer  fon  père  &  fa  mère ,  Se  par  con- 
fequent  ne  leur  faire  point  de  maL 
Mais  il  y  en  a  d'autres  qui  leur  font 
particulières  ,  telles  que  font  les  cir- 
conftances  fingulieres  de  la  perfonne  $ 
du  temps,  de  l'occafion  ,  &:fembla- 
bles  j  ce  que  les  lurifconfultes  met- 
tent entre  les  chofes  défait  :  comme^ 
que  c'eft  Oedipus,  où  Eriphyle,  ou 
Cly  tcmneftre ,  ou  quelque  autre  cho- 
ie de  cette  forte  5  qu'il  arriueafîés  or- 
dmaircmêt  qu'on  peut  innocemment 

G  X 


"ioo  lA     Morale 

ignorer.  Or  quant  à  cette  ignoran-* 
ce  des  chofes  vniuerfelles ,  &  qu'on 
appelle  de  Droit  ,  elle  n'cmpefche 
pas  que  l'aftion  qu'elle  fait  commet-^ 
tre,  ne  foitcftimée  libre  &:  volontai- 
re ,  parce  qu'aucun  ne  peut  ignorer 
ces  chofes  finon  volontairement.  Car 
fi  c'eft  vne  difpofîtion  de  la  Nature 
&  de  la  Raifon  ,  comme  ,  qu*tl  fmt 
honorer foHf  ère  &fa  mere,lz  Nature  ôc 
la  Raifon,  dont  tous  les  hommes  font 
pârticipans ,  à  deu  donner  à  qui  que 
ce  foit  CCS  lumières  &  ces  mouuemens 
de  ne  rien  faire  contre  fon  inftitution 
en  cette  occurrence.  Tellementque 
fi  quelcun  ne  le  fçait  &  ne  le  fent  pas, 
il  faut  que  quelque  extraordinaire 
mefchanceté  l'ait  mis  encore  vn  point 
au  delà  de  Tinhumanitc  des  barbares. 
Or  tant  s'en  faut  que  la  mefchanceté, 
quand  elle  cft  extrême  ,  excufe  le« 
aftions  des  mcfchans  ,  que  plus  elle 
cft  grande  de  dcfefpcrée  ,  plus  edelle 
digne  de  la  Colère  de  Dieu&deTc- 
xecration  des  hommes.  Pour  rautre,. 
que  quelques  vns  nomme t  afl'cs  com- 
modément du  nom  de //^éjrardc ,  il  cil 


Chrestienne.  il  Part.  io£ 
certain  que  fi  elle  eft  pure  6c  fimple , 
c'eftàdire  ,  fans  aucune  afFedation, 
elle  ofte  à  Tadion  fa  liberté,  &c  la  qua- 
lité de  volontaire.  Ariftote,  félon  fon 
cxaditude  ordinaire  ,  fait  vn  dénom- 
brement de  ces  circonftances  donc 
rignorance  excufe  les  adions ,  Se  en 
conte  fept  ou  huit.  Car  il  ne  fait  pas 
difficulté  d'y  mettre  mefme  la  circon- 
fiance  de  la  perfonne  qui  agit  :  quoy 
que  l'ignorance  ou  la  mcgarde  en  tel- 
le chofe  eft  plus  que  rare.  Quieft-ce, 
ie  vous  prie  ,  qui  en  entreprenant 
quelque  adion  ,  ne  fente  &:  ne  con- 
noifle  bien  qu'il  eft  celuy  qu'il  fe  fenc 
eftre  5  s'il  n'a  l'entendement  renuerfé  ? 
Plante  nous  reprefente  bien  vn  cer- 
tain valet  y  qui  doute  s'il  eft  luy  mef- 
me j  ou  vn  autre  transformé  en  foa 
image ,  qu'il  voyoit  deuant  fes  yeux. 
Mais  fî  cela  eftoit  bon  fur  le  théâtre, 
pour  faire  rire  les  aiîîftans ,  ce  n'eft 
pas  à  dire  pourtant  qu'il  arriue  effedi- 
ucment  dans  les  occurrences  de  la  vie. 
Il  met  après  l'ignorance  de  la  chofe 
mefme  fur  laquelle  Tadion  fe  fait. 
Comme  quand  il  arriua  au  poète  Ef- 


loï  tA  Morale. 

chylus  de  reueleren  qiielcnne  de  fcs 
tragédies  quelque  chofe  des  myfteres 
de  Ceres  ,  que  la  fuperftition  des 
Payens  teiioit  merueilleufemeiit  ca- 
chés. Car  en  eftant  accufé  en  iuge- 
ment ,  il  fe  purgea  par  ferment  qu'il 
ne  fçauoit  pas  qu'il  fuft  défendu  de 
reucler  ce  qu'il  en  auoit  découuert , 
ôc  ceuxquiledeuoyent  iugertrouue- 
rent  fon  excufe  receuable.  Ainfitel 
qui  ne  fçait  pas  qu  vn  fufîl  eft  chargé, 
ou  en  bleffe  fon  amy  ,  ou  s'en  bleffe 
foy  mefme  en  le  maniant ,  ôc  puis  il 
S'en  excufe  fur  fon  ignorance.  Apres 
cela  il  fait  mention  de  la  circonftance 
des  lieux  ,  dont  on  ne  peut  pas  deui- 
ner  les  relations  ,  parce  que  d'elles 
mefmes elles  nefe  prefentent  pasaux 
.yeux  ,  ôc  qu'on  n'en  void  aucunes 
marcjues.  Comme  fi  quelcun  coupe 
du  bois  dans  vn  bocage  facré ,  qu'il 
croyoit  eftre  a  vnparticulier5&:,  com^ 
l'on  dit  3  profane  5  il  pourra  bien  eftre 
puni  par  les  lurifconfultes  comme 
larron  ,  mais  non  pas  comme  impie  ou 
facrilege.  Ilferoitlong  de  s'arrefter 
fur  toutes  les  autres  qui  cocernentou 


Chrestienne.   II.  Part?    iSj 
la  perfonne  à  qui  Taftion  s'addreffe  , 
ou  rinftrumentdont  onfe  ferten  vne 
aûion ,  ouïe  bue  auquel  on  tendoit, 
ou  la  façon  dont  on  y  a  procédé ,  ou 
le  temps  dont  on  n'a  pas  elle  aduerti  , 
ou  les  autres  chofes  de  cette  nature  , 
efquelles  on  peut  commettre  quelque 
inégarde  fans  en  eftre  iuftement  blaf- 
me.     Le  fens  commun  de  tous  les 
hommes  leur  fait  aifés  iuger  delà  qua- 
lité des  adions  où  telles  circonftan- 
ces  font  ignorées  ;  la  confcience  de 
chacun  l'aduertit  affés  s'il  a  recher- 
ché de  les  ignorer  ,  ou  s'il  a  apporté 
quelque  négligence  à  s'en  informer, 
qui  luy  puifle  eftre  tournée  à  blafme  ; 
&;le  regret  qu'il  en  a  ,  quand  il  en  eft 
arriué  quelque  mauuais  accident,  eft 
le  caradere  indubitable  fi  fon  adion 
doit  eftre  contée  entre  celles  qui  font 
véritablement  inuolontaires.  Car  ce- 
luy  qui  ignore  ces  chofes  parce  qu'il 
ne  les  a  pas  voulu  fçauoir,  &:  que  de 
propos  délibéré  il  en  a  négligé  la  con- 
noiffance  ,  ne  peut  eftre  dit  auoir  fait 
Taftion  malgré  qu'il  en  euftjà:  le  prin- 
cipp  dont  elle  eft  procedée  eft  en  luy 

G  4 


T04  tA  Morale 

mefmc.    Et  celuy  qui  n*a  pas  affedc 
de  les  ignorer,  mais  qui  n'y  apasauflî 
îjpporcé  toute  la  diligence  que  doit 
vn  homme  de  bien  &:  prudent ,  dirais 
ïiuë  quelque  chofe  du  blafme  de  fon 
^£lion  ,  mais  ne  Texcufe  pas  toute 
entière.     Enfin  ,  eeluy  à  qui  on  ne 
peut  du    tout  rien  imputer  en  cet 
Igard ,  &c  qui  neantmoins  après  Ta- 
ûion  n'a  point  de  dépUifir  de  ce  qu'il 
en  éft  ^rriué  quelque  fafcheux  acci- 
dent 5  comme  fi  en  iettant  vne  picr^ 
ïe  à  vn  chieUjil  frappe  inopinément  /à 
belle-mcre,  &;puis  qu'il  Aie^Encorene 
*{)4-t'ilpas  md  ainfi^  monflre  que  bien 
qu'il  ne  Tait  pas  fait  volontairemét,  fa 
volonté  pourtant  n'auoit  point  de  dit 
pofition  ny  d'inclination  au  contraire. 
De  forte  que  fi  nous  en  croyons  Ari? 
ftote  ;  &  pourquoy  ne  l'en  croirions 
nous  pas?on  ne  doit  pas  appeller  cette 
adion  volonuire^  parce  que  la  volon- 
té  n'y  a  point  agi,  ny  inuolonuire  noii 
plus  5  parce  que  la  volonté  n'auoitau-r 
cune  inclination  à  y  répugner  j  mais 
tion-volomAÏre  fi  vous  voulés ,  dautant 
(g^u'^u  momeiit  w^uçl  çUe  lefa.it;,  I^ 


Ghre5tienne7   il  Part.'  loy 
volonté  n'eft  ny  pour  ny  contre.  Cav 
comme  dVn  cofté  il  eft  naturel  de 
donner  à  nos  adions  des  appellations 
qui  portent  les  marques  des  principes 
qui  les  produifenr  j  &  que  de  Tautre  il 
eft    raifonnable    d'imprimer  à  leurs 
noms  quelques  témoignages   de  la 
répugnance  que  nous  y  auons  s  auflî 
eftce  chofe  qui  conuiët  parfaitement 
bien  à  h  raifon ,  de  tafcher  à  les  cara- 
derifer  de  telle  façon ,  que  feulement 
à  les  nommer  on  reconnoiffe  quelle 
eftoit  Tindifference  ^  Finaduert^nce 
de  nos  efprits  à  l'heure  que  nous  les 
auons  faites.   Quant  à  celles  dont  ou 
témoigne  beaucoup  de  regret ,  com- 
me Oedipus  dans  les  Tragédies,  d'à-, 
uoir  tué  fon  propre  père  ,  &c  Atreus 
d'auoir  mage  ks  enfans ,  &  Deianeïra 
d'auoirdonnéà  Hercules  la  chemife 
teinte  du  fang  du  Centaure  ,  ôc  dans 
les  hiftoires  Pœmâder  d'^uoir  tué  fon 
fils  bien-aimé^non  feulement  les  iu-» 
gesles  excufent  fur  leurs  Tribunaux^ 
mais  toutes  perfonncs  raifonnable^ 
appellent  ces  accidens  des  malheurs 
<^igaç5  4ç  çpmpafUQn,    Bien  eft  vray 


ÏO^  I  A     Mo  RALE 

que  les  anciennes  loix  des  Beocicns 
bannifToyent  de  leur  territoire  ceux  à 
qui  il  eftoit  arriué  de  tuer  quelcun  de 
leurs  parens  fortuitement.  Et  Dieu 
mcfme  auoit  ordonné  que  celuy  à  qui 
la  coignée  auoit  échappé  de  la  main , 
Se  qui  en  auroit  aflené  fon  prochain 
fans  y  penfer  ,  de  forte  que  la  mort 
s'en  fuft  enfuiuie  ,  fe  retirait  hors  du 
lieu  de  fa  naiffance ,  dans  les  villes  de 
refuge  qu'il  ordonnoit  pour  cela.  Et 
maintenant  en  France  il  faut  auoir 
Lettres  du  Prince  pour  la  remilfion  de 
ces  aûions ,  comme  fi  elles  tiroyent 
quelque  cliofe  de  la  nature  des  cri- 
ûies.  Mais  comme  dans  la  Medeci- 
ùe  on  vfe  affés  fouuent  de  remèdes, 
non  pour  les  oppofer  aux  maladies 
défiances  ,  mais  pour preuenir celles 
dont  on  pourroit  eftrb  attaqué  ;  la 
Politique  vfe  quelquesfois  de  certai- 
nes précautions ,  qui  ne  feruent  pas 
tant  à  punir  Taftion  à  Toccafion  de 
laquelle  on  les  employé,  qu'à  d'autres 
fins  &:  d'autres  vfages  qui  font  vtiles 
au  Public.  Car  elles  rendent  les  hom- 
mes circonfpeds,  à  ce, qu'il  arriue  Iq- 


Chrestienne  ir.  Part.  107 
moins  qu'il  fe  pourra  de  tels  malheurs 
par  leur  imprudence  :  elles  donnent 
quelque  fatisfaftion  à  la  iuftc  douleur 
de  ceux  à  qui  le  dommage  de  l'acci- 
dent touche  de  prés ,  en  oftant  de  de- 
uant  leurs  yeux  la  caufe  qui  le  leur  a 
produit,  quoy  que  toutàfaitinnocen- 
te:elles  aduertiflent  combien  chaque 
homme  eft  précieux  à  l'Eftat  dont  il 
fait  partie  ,  en  impofant  la  neceffité 
d'obtenir  de  la  Puiflance  fouueraine 
vne  efpece  de  rcmiflion,  parce  que 
de  quelque  façon  que  le  mal  foit  ad- 
ueuu  5  tant  y  a  que  la  Republique  y 
eft  grandement  interefTée.Mais  com- 
me cette  partie  de  la  Médecine  qu'on 
appelle  Prophylactique  ,  n'ordonne 
damais  de  remèdes  violens  ,  ôc  qu'on 
n'ëploye  le  fer  &:  le  feu ,  que  pour  les 
maladies  défiances,  5£  quinefepeu- 
uentguerirautrement  :  cette  partie 
de  la  Politique  qui  fe  fert  de  telles 
précautions ,  les  adoucit  toujours  le 
plus  qu  elle  peut,  &:  referuela  feueri- 
té  des  loix  éc  Tatrocité  des  fupphces, 
à  la  punition  des  vrais  crimes  qui  ne 
fe  corrigent  point  d'autre  façon.    Ot 


ïoS  lA    Morale 

çfï'CC  déformais  affés  parlé  de  cette 
pîatiere  pour  monftrer  que  puis  qu© 
felon  le  fentiment  d'Ariftotc ,  il  n'y  ^ 
que  ces  deux  chofes,  la  violence  ex- 
terne ,  &  l'ignorance  des  chofes  qui 
font  de  fait  ,  qui  nous  oftcnt  noftrc 
liberté  j  par  tout  ou  ces  deux  chofes 
n'entreront  point  dans  la  confultation 
d'où  procèdent  nos  aftions  morales,  il 
faut  dire  que  nous  les  faifons  libre^ 
ment  èc  volontairement  ,  quelques 
mauuaifes  que  foyent  les  habitudes 
qui  fe  font  emparées  de  nos  facultés , 
&  pour  necelîaire  ou  infaillible  que 
foit  l'inclination  &c  la  détermination 
qu'dlles  leur  donnent.  Que  fi  queU 
cun  veut  encore  monter  plus  haut,  ôc 
recourir  iufques  à  la  première  four- 
ce  du  mal  ,  qui  çft  cette  corruption 
originelle  que  les  pères  tranfmettent 
à  leurs  enfans  ,  pour  fçauoir  fi  elle  eil 
volotaire  ou  non, déformais  c'eft  cho- 
fe  à  laquelle  nous  ne  répondrons  pas 
parles  paroles  d'Ariftote.  Car  outre 
que  ce  vice  de  noftre  origine  luy  a 
efté  entièrement  ipconnu  ,  il  n'a 
point  accoufturné  d'appellcj:  volonu^ 


.  CHREStiENNE."  ÎI.  Part.  îg^ 
f  es  ou  inuolontaires  finon  les  chofes 
qui  confîftent  en  opérations  de  nos 
facultés  quand  elles  viennent  à  fe  dé* 
ployer  fur  leurs  obiets  ,  ou  bien  au 
moins  certes  les  habitudes  que  ceS 
opérations  là  produifent.  Or  cette 
mauuaife  Gonftitution  de  noftre  eftre 
qu'on  appelle  dans  les  Efcolcs  do 
Théologie  le  péché  originel ,  n*éfl:  ny 
du  nombre  des  opérations  de  nos  fa-» 
cultes ,  ny  de  la  nature  des  habitudes? 
qui  en  procèdent  ;  &  s'il  la  faut  nom- 
mer habitude ,  il  la  faut  appellcr  na-* 
tutelle  5  non  parce  qu'elle  foit  de  Tef- 
fence  de  noftre  eftre  ,  ou  qu'elle  dé- 
coule necelTairement  des  pdncipci 
dont  il  eft  formé  ,  mais  parce  qu'elle 
naift auec  nous, &:  quelle  fe  tranfmec 
^n  nous  par  la  generatio ,  au  moment 
auquel  fe  prouigne  l'eftre  mefmc* 
Neantmoins ,  fans  nous  écarter  aucu- 
nement des  principes  de  ce  Philo^ 
fophe  5  nous  en  pouuons  dire  deux 
chofes.  L'vne  eft ,  qu'encore  qu'elle 
contribuc-infinimenr  au  vice  des  mata-» 
uaifes  a£bions  que  nous  commettons 
4juand  au  forcir  de  l'enfance  la  Raifoit 


îiô  LA    Morale 

commence  a  iouër  en  nous ,  fl  eft-ci^ 
qu'elle  ne  leur  ofte point  leur  libertév 
Parce  que  d'vn  coflé  elle  ne  change 
point  la  nature  des  cliofes  morales 
que  nous  auons  cy  deflus  dites  eftre  la 
matière  de  nos  cofultations  &:  de  nos 
délibérations.  Elle  ne  fait,  di-ie,  pas 
ny  qu'elles  dépendent  des  caufes  de  la. 
Nature  3  comme  les  mouuemens  des 
cieux,  &:  les  inclinations  des  elemens  ;^ 
ny  qu  elles  foyent  inuariablement  dé- 
terminées en  leur  eftre  par  vnenecef- 
fîté  éternelle  &C  inuiolablc  ,  comme 
les  premiers  principes  des  fciences 
fpeculatiues  ,  ou  les  euidentes  dc-^ 
monftrations  :  ny  qu  elles  arriuêt  par 
les  fecrettes  &  imperceptibles  ren^ 
contres  de  la  Fortune ,  comme  les 
accidcns  qu'on  appelle  fortuits.  Elle 
les  laifle  dans  leur  condition  naturel- 
le, qui  eft  de  dépendre  de  l'entende-^ 
ment  de  l'homme  Se  des  autres  facul- 
tés qui  font  au  deflous  de  luy.  Et  d'au- 
tre cofté  elle  n'apporte  aucune  con- 
trainte à  nos  refolutions,  &  ne  re/Ter- 
re  nullement  leur  liberté,  foitennous 
forçant  par  quelque  violence  extcr^ 


Chrestienne.    II.    PartT    IIî 
ne  ,  qui  nous  fafl'e  faire  malgré  nous 
ce  que  nous  ne  voudrions  pas  :  foie  en 
nous  couurant  quelques  vues  des  cir- 
confiances  de  fait  dont  la  connoiflan- 
ce  foit  necefTaire  pour  faire  quVne 
adion  foit  volontaire.    Car  fi  elle  dé- 
termine nos  facultés  ,   c'eft  par  les 
feuls  attraits  de  la  volupté  ;  &  fi  elle 
engendre  quelque  ignorance  en  nos 
efprits,  c'eft  celle  des  chofes  vniuer- 
felles  &  de  droit.      Or  ny  l'vne  ny 
l'autre  de  ces  chofes  n'excufepas  nos 
mauuaifes  avions ,  au  iugement  d'A- 
riftotc.    L'autre  chofe  eft,  qu'encore 
qu'elle  ne  puifle  pas  eftre  dite  volon- 
taire parce  qu'elle  cofifte  en  quelque 
ade  de  volonté  ,  ou  qu  elle  procède 
de  fes  mouuemcns ,  elle  peut  néant- 
moins  en  quelque  façon  eftre  dits 
telle ,  parce  qu'elle  affedela  volonté, 
&:  qu'elle  palfe  iufques  à  Ces  opéra- 
tions 5  pour  leur  donner  leur  déter- 
mination &:  leur  teinture.    Car  il  y  a 
certaine  mauuaife  conftitution  phyfi- 
que  des  principes  denoftre  eftre ,  qui 
cmbarrafte  tellement  les  fonctions  de 
nos  âmes  en  ce  qui  eft  du  raifonae- 


iti  ÏA  Mo  R  A ÏK 

ment  >  que  la  volonté  &  les  àffeûiofrf 
ïi'en  font  pas  plus  mauiiaifcs  ny  plus 
Vicieufes  pour  cela.  Comme  il  arriué 
âfles  foiuient  qu  vn  homme  n'a  paè 
efté  formé  affés  fauorablcmcnt  parla 
Nature  pour  eftrc  capable  d  appreil-s 
dre  laMetaphyfiquc,  ou  les  plus  hau- 
tes Mathématiques  ^  qui  pourtant  ne 
îaifTera  pas  d'eftre  vn  fort  hômrnc  dé 
bien.  Mais  celle  dont  nous  parlons^ 
eft  telle  ,  qu'elle  fait  lliommte  mef^ 
chant  j  &  qu'elle  dépraue  Ces  a;fFe- 
ftions  5  &  corrompt  toutes  les  apera-* 
irions  de  fes  puifTances.  De  forte  que 
il  Dieulalaifle  aller  félon  fapropen- 
fion  naturelle  ,  il  n'y  a  forte  de  mal  à 
quoy  elle  n'emporte  les  efprits  de  toup- 
ies hommes  auec  vnc  licence  fi  dé- 
bordée, qu'il  ne  s'y  peut  rien  ^diou-^ 
fter  ;  &  fi  elle  paroift  ou  fe  déployé 
moins  en  ceux-cy  qu'en  ceux  là,  c'eft 
que  Dieu  par  quelque  efficace  de  fà 
main,ou  la  repurge50ula  reprime ,  oii 
quoy  qu'il  en  foit  la  détourne,&  la  àc" 
riue  corne  vneeau/ur  quelques  autres 
obiets  que  fur  ceux  oùfon  impctuofîcê 
la  porteroit  à  faire  ks  inondations  & 
fesrauages,  Df^ 


ChrestienneT   il    Part.   115 

DF  SOrVEKAIN    BIEN 

de  l'homme  en  Ceflat  de 
corruptions 

SI  depuis  queliiomme  eft  decheit 
de  ce  bienheureux  eftat  que  i'ay 
d'écrit  le  mieux  que  i'ay  peu  dans 
la  première  partie  de  la  Morale  , 
Dieu  Pauoit  abfolument  abandon-^ 
né  à  la  corruption  de  fa  nature  ,  d>^ 
aux  fuites  naturelles  &:  iheiîitables  du 
péché,  ceferoit  inutilement  que  nous 
rechercherions  quel  peut  eftrc  foil 
bonheur  en  cet  eftat  là  ,  autant  &: 
plus  pour  le  moins  que  fi  nous  taf- 
chions  de  trouuer  la  quadrature  du 
cercle.  Car  ceux  d'entre  les  Mathé- 
maticiens qui  s'addonnent  à  cette  oc- 
cupation ,  ont  cette  perfuafiôn  qu'il  y 
a  quelque  proportion  entre  le  cercle 
bc\c  quarré  ;  &:  dautant  que  iufques 
icy  on  n'a  pas  demonftré  qu'jl  n'y  en  a 
point,  il femble  qu'ils  ayent  quelque 
raifon  d'eflaycr  à  rencontrer  celle 
qu'on  s'y   peut  imaginer  ^  &c  de  s'y 

G 


ÏI4  LA    Morale 

flatter  en  leurs  efperances.    Au  lieu 
qu'il  n'y  auroit    du   tout  point  de 
fouuerain  bien  pour  l'homme  ,  non 
plus  que  pour  les  Démons ,  fi  Dieu 
n'auoit  préparé  quelque  fecours  à  fa 
cheute ,  ôc  apporté  quelque  remède 
à  fon  épouuantable  calamité.    En  ef-^ 
feft ,  i'ay  dit  ailleurs  que  la  fage  pre- 
uoyance  du  Créateur  auoit  deftiné  à 
l'homme  deux  fins  ,  Tvne  naturelle  , 
qui  eft  celle  dont  il  luy  donnoit  la  pot 
feffion  dans  la  terre  ,  l'autre  furnatu- 
relle ,  qu'il  n'a  mis  dans  vne  pleine 
euidence  fînon  par  la  reuelation  du 
Rédempteur.    Or  quant  à  lanatureU 
le,  non  feulement  fa  corruption  luy 
en  a  fait  perdre  la  iouïflance,mais  elle 
luy   a  retranché  toute  efperance  d'y 
pouuoir  iama'is  retourner.    Car  puis 
que  la  Félicité  de  Thomme ,  qui  eft  fa 
dernière  &  fupreme  fin  ,  à  laquelle 
toutes  les  autres  aboutiffentcommeà 
leur  centre  ,  eft  compofée  de  deux 
fortes  de  bien  ,  dont  l'vn  eft  le  Bie^^ 
moral  ,  qui  confifte  dans  les  belles 
opérations  de  (ts  plus  excellentes  fa- 
cultés, àfcaûoir  rEntendemenc  ^  la 


Chrestiënne.  II  PartT  115^ 
Volonté,  coniointement  auecles  au- 
tres Puiilânces  qui  en  dépendent  : 
Vautre  eft  te  Bienfhyfiqu^e ,  qui  confifte 
dans  vnepofTelTion  douce,  tranquille, 
&  permanente  de  toutes  les  chofcs 
qui  fontneceflaires  pour  faire  que  ces 
facultés  produifent  leurs  opérations 
conuenablemenc  &  auec  contente- 
ment ,  ny  Tvnc  ily  l'autre  de  ces 
chofes  n'apeufubfîfter  dansTeftat  de 
la  décadence  de  la  Nature.  Non  U 
première  :  parce  que  la  corruption 
cftant  dans  les  facultés  mefmes,  com- 
me ie  l*ay  reprefentécydeflTus,  &:les 
ayant  pénétrées  fi  auant  ,  &:  gaftées- 
dans  toutes  les  parties  de  leur  eftre , 
il  eft  absolument  impoflîble  qu'elles 
produifent  ces  belles  opérations  ;  &i 
eft  mefmes  ineuitable  tout  à  fait 
qu'elles  n'en  produifent  de  fouuerai- 
nement  mauuaifes.  Non  la  féconde  i 
parce  que  le  bien  phyfique  eft  vneref- 
plcndcur  &:  vne  dépendance  du  bien 
tnoral ,  &  que  ce  dont  il  émane  eftanc 
deftruit ,  il  eft  contre  la  difpofition  d& 
la  nature  des  chofes  qu'il  fubfifte. 
De  fait  j  les  aûions  morales  de  l'iipav 


ÏK$  I  A     MORALÎ?' 

me  fontj  comme  nous  venons  de  voiiv 
en  fa  puiiî'ance  ,  eu  égard  à  fes  facul- 
tés :  de  forte  qu'il  n'y  a  rien  quiTem- 
pefchc  de  les  exercer  dont  il  ne  foie 
caufc  Itiy  mefme.     Mais  le  bien  phy- 
iîque  n'eft  nuUemêt  en  fa  difpofition , 
&:  faut  neceffairement  que  pour  ea 
iouïr  il  luy  foit  fourny  par  quelque 
caufe  plus  puiiTante,  qui  foit  maiftreffo 
de  toutes  les  chofes  qui  Ty  peuuent 
trauerfer.    Et  dans  Teftat  mefme  de 
fon  intégrité  &:  de  fon  bonheur ,  dans 
lequel  fon  bien  moral  ^  qui  gifoit  ea 
fa  vertu,  auoit  efté  remis  à  luy  mefme 
^àl'vfage  de  fcs  facultés ,  Dieus'e- 
ftoit  referué  de  luy  entretenir  la  pof- 
feflion  de  l'autre  ,  ôc  de  dcflourner 
tout  ce  qui  le  luy  pourroit  ou  ofter  ou 
incommoder ,  employant  pour  cet  ef- 
feétauec  vn  foin  tres-fpecial  l'entre- 
mife  de  fa  Prouide*nce.     Mais  quand 
cette  caufc  fouucraine ,  qui  difpofe 
de  ces  euenemens  à  fa  volonté  ,  four- 
niroit  à  l'homme  la  louïfTance  de  tou- 
tes les  chofes   dans  lefquelles  cette 
partie  de  fa  félicité  eft  eftablie  ,  de 
tbrte  qu'il  ne  luy  manquaft  du  tout 


Chrestienne    il     Par^    rîy 
Hcn  ny  pour  la  conftitution  de  fes 
f'ens ,  ny  pour  la  vigueur  de  fes  mem- 
bres ,  ny  pour  ce  qui  eft  des  obiets  &C 
des  autres  moyens  externes  qui  font 
ncccfl'aires  pour  leurs  fondions ,  il  ne^ 
feroit  pas  heureux  pour  cela  ,  parce 
qu'outre  que  c'cft  la  moins  noble  &: 
la  moins  effentielle  partie  de  fon  bon- 
heur, fa  propre  corruption  feroit  qu'il 
en  abuferoit ,  3z  que  la  poflefTion  luy 
en  feroit  calamiteufe.     Enfin,  quand 
il  n'en  abuferoit  pas  ,  quand  mefmes 
il  en  vferoit  bien  ,  (  ce  qui  eft  entière- 
ment incoceuable  en  cette  corruptio 
de  fa  nature ,  )  toujours  n'en  fçauroit- 
il  maintenir  la  poiTeifion  long  temps , 
veulesdiuers  incoueniens  qui  luy  peu- 
uent  dôner  la  mort ,  &c  que  quand  ces 
inconueniês  neluyarriueroyêt  point, 
la  vieilleffe ,  dont  il  ne  fçauroit  fe  ga- 
rentir,  la  luy  rendroit  ineuitable.    Or 
nous  auons  prouué  ailleurs ,  qu'enco- 
re que  fi  vous  regardés  fîmplement 
aux  principes  de  noftre  corps ,  &c  aux 
elemens  dont  nous  fommes  compofés, 
les  hommes  font  naturellement  mor- 
tels y  fi  eft-ce  que  fi  vous  aués  égard 

G  3 


ïi8  ÎÀ  Morale 

aux  vertus  de  SagelTc  &  de  Bonté  quï 
font  en  celuy  qui  nous  a  formés,  &: 
àuisc  raifons  qui  en  refultent  ,  vous 
îïbùuerés  que  rimmortalité  fait  vue 
des  parties  effentielles  de  noftre  Féli- 
cité ,  àc  que  celuy  là  ne  fe  peut  pas 
dire  heureux  qui  eft  neceffairemenc 
alTujetti  à  la  diflfolution  de  fon  eftre. 
Cefi:  ce  qui  fait  que  ie  ne  puis  afles 
m'cftonner  comment  Ariftote  nes'eft 
fo'mtaànïfc  du  defordre  furuenuà  la 
•Nature  ^  êc  comment  il  a  penfé  que 
rhomme  ,  enl'eftat  auquel  il  fe  trou- 
lie  maintenant,peuft  acquérir  la  iouïf- 
flTance  du  vray  fouuerain  bien  en  cette 
vie.  Parce  qu'outre  les  obftacles  in- 
Tiihcibles  que  ie  m'afleure  qu'il  fentoit 
îuy  mefme  à  l'acquifition  d'vne  par- 
faite vertu  ,  &:  la  multitude  infinie 
d^accidens  déplorables  &:  malencon- 
treux, qui  furprennent  la  plufpart  des 
hommes ,  6c  qui  leur  caufcnt  tous  les 
iours  de  très  fehfibles  Se  tres-i-eels  mé- 
contentemës ,  ils  ont  toujours  deuane 
ies  yeux  la  néceflité  de  la  mort ,  hr 
^[uelleeft  capable  de  mefler  de  la  co- 
^leKjuîntÇ'S^de  Taloçs  dm  %omc^:  \^ 


Chrestiemne.  II.  Î'art.  ïi^' 
voluptés  de  leur  vie.  Car  ie  veux  biea 
qu'Âriftote3&:  Platon  mefme,  fivous 
le  voulés ,  ayent  eu  vue  vertu  plus  fin- 
cere,  &:  dVne  plus  fort  trempe,  que 
celle  de  ce  Dcmocles,  à  qui  Denysle 
tyran  voulut  vn  iour  donner  vn  gouft 
de  la  félicité  de  fa  tyrannie,  i'ay  pour- 
tant peine  à  me  figurer  que  s'ils  euf- 
fent  efté  en  fa  place  ,  ils  s'y  fuffenc 
comportés  beaucoup  autrement  qu'il 
ne  fit.  Or  qu'eft-ce  la  Félicité  d'Ari- 
ftotc,  accompagnée  de  la  penfée  per-^ 
petuelle  de  la  mort ,  fmon  la  pofture 
d'vn  Philofophe,  aflîs  fur  vn  liû ma- 
gnifique 3  &:  enrichi  de  précieux  orne- 
mens  ,  à  qui  on  fert  des  viandes  deli- 
cieufes  dans  des  vaifleaux  d'or  &  d'ar- 
gent, qui  en  cet  eftat  là  difcourt  de 
la  nature  des  plus  beaux  eftres  du 
Monde ,  &:  enmefme  temps  pratique 
la  tempérance  auec  fes  amis ,  mais 
qui  neantmoins  void  toujours  vne 
efpée  pendante  fur  fa  tcfte  la  pointe 
en  bas  ?  Encore  celle  qui  effraya  tel- 
lement le  pauure  Démodes ,  qu'il  ou- 
blia le  goullde  ces  délices  ,  eltoit  el- 
le attachée  à  vn  filet ,  qui  pouuoit  em-^ 


i29  L  A      MoR  AL  E^ 

pçfcher  fa  cheute  ,  6c  luy  laifFer  quel-^ 
que  efperance  de  s'en  garcntir.  Au 
lieu  que  ce  trait  de  la  mort ,  qu' Ari- 
ftote  mefme  reconnoift  eftre  de  fana-, 
ture  ^res-épouuan table  ,  ne  menace 
aucun  qu*il  ne  frappe  ,  &:  tputesfois 
il  n'y  en  a  pas  vn  qui  n'en  foit  toujours 
menacé.  De  forte  que  np us  fommes 
tous  naturellement  ou  comme  vi% 
homme  condamné  à  la  mort  ,  qui  fe 
yoid  attaché  à  vn  pofteau,  &:  qui  doit 
eftre  pafle  par  les  armes ,  ou  commç 
vne  perdrix  pourfuiuie  par  vn  bon 
chaffeur  ,  qui  après  diuerfes  remifes, 
ne  manquera  pas  enfin  de  l'attrapper 
en  volant.  Or  que  ces  Meffieurs  van- 
tent la  fermeçé  de  leur  courage  tant 
qu'il  leur  plaira,  cette  feule  penfée  cft 
capable  de  les  empefcherd'eftre  heu- 
reux 5  &:fi  quelque  autre  chofe  que  la 
Philofophiene  vient  à  leur  fecours,il 
çft  malaile  que  cette  apprehenfionne 
les  ictte  dans  yn  defefpoir  inconfola- 
ble.  Vray  eft  que  Socrate  eft  allé  à 
la  mort  fans  s'eftoner^ô^  que  Phocioa 
a  imité  cet  exemple  ,  &:  que  Caton 
^'gft  défair,  dç  f^  vie  comme  s'ileiifl. 


Chrestienne^  II.  Part^    Ilî 

clefchiré  vne  chcmïfe  pour  s'en  def- 
pouiller5&:  que  plufieurs  autres  fe  fonc 
refolus  à  deflogcr  de  ce  monde  cy  , 
fans  en  perdre  la  tranquillité  de  leur 
ame.  Mais  de  ceux  là  les  vns  ont  ef^ 
peré  vne  meilleure  condition  après 
la  mort  5  comme  Socrate,  quoy  que 
félon  fa  façon  ordinaire  de  difcourir, 
il  dift  qu'il  n'en  auoit  rien  d'affeuré. 
Les  autres  s'y  voyant  ineuitablemenc 
condânés ,  ont  fubi  la  mort  de  la  meil- 
leure grâce  qu'ils  ont  peu  5  mais  qui 
leur  euft  demandé  s'ils  fe  reputoyent 
biêheureux,  ils  euffent  témoigné  que 
c'euft  efté  vne  eftrange  forte  de  bon- 
heur ,  que  de  terminer  vne  vie  labo- 
rieufe  par  vne  lamentable  fin.  Et  les 
les  autres  finalement  ont  arraché  leur 
vie  de  leurs  entrailles ,  parce  qu'elle 
leur  eftoit  plus  amere  &:plus  doulou- 
reufe  que  la  mort  :  &  tant  s'en  fauc 
qu'ils  fe  foyent  vantés  d'eftre  bien- 
heureux 5  qu'ils  fe  font  plaints  de  la 
mifere  de  leur  condition ,  &:  de  ce  que 
leur  vertu  &:  leur  bon  droit  ,  n'e^ 
ftoyent  pas  à  leur  aduis  affés  bien  re- 
connus par  la  Prouidencc.    Que  s'ils 


JIZ  tA    Mo  RALE 

cuffent  veu  nettement  &c  diftinde- 
ment  ce  que  le  péché  de  Thomme  luy 
doit  faire  attendre  après  fon  trépas, 
riîorreur  en  euft  encore  beaucoup 
plus  troublé  en  eux  la  pêfce  de  la  Béa- 
titude.Car  fi  l'imagination  d'vngibet 
ou  d'vn  échafFaut  ,  où  le  fupplice  ne 
doit  durer  qu'vn  moment,donne  de  fi 
cpouuantables  affres  à  vn  criminel  qui 
fe  void  ferré  dans  vne  prifon  ,  que  ny 
le  ieu ,  ny  le  vin  y  ny  les  autres  tels  di- 
uertiflemens  ne  font  pas  capables 
d'endormir  ny  d'appaifer  la  moindre 
de  Ces  douleurs  &:  de  fes  alarmes  : 
qu'euft  peu  faire  la  fanté  du  corps ,  de 
la  poflbfiîon  des  biens ,  &:  la  iouifl'an- 
ce  des  honneurs,6£  la  presoption  mef- 
me  de  la  vertu  ,  contre  Tidée  de  ces 
tormens  exernels ,  fi  vne  fois  elle  euft 
vn  peu  fortement  faifi  leur  ame  ?  En 
cela  doncqu'Ariftote  a  mis  le  fouue- 
rain  bien  de  Thomme  dans  les  belles 
&:  parfaites  opérations  de  la  vertu,  &: 
qu'il  a  voulu  que  ce  bonheur  pour 
çftre  accompli  fuft  accompagné  de  la 
iànté  du  corps  ,  de  la  vigueur  de  fes 
facultés^  ôc  de  r  vfage  des  biens  cxtci-- 


Chrestienke.  II.  Part.  ï£j 
iies,  ilacu  vne  conception  aflcs  rai- 
fonnable  ,  puis  qu  il  ne  connoifToic 
point  d'autre  fouuerain  bien  de  rhom- 
me  que  le  naturel.  Mais  en  ce  qu'il 
n'a  pas  reconnu  que  ce  fouuerain  bien 
naturel  eftant  impoffible  à  obtenir ,  il 
falloir  necefTairement  qu'il  fuft  arriuc 
du  dcreiglement  dans  Tordre  des  cho- 
ies du  monde,dautant  que  la  plus  ex- 
cellête  de  toutes  les  créatures  n'auoic 
point  de  dernière  fin  à  laquelle  elle 
peuft  paruenir  ,  fa  perfpicacité  luy  a 
manqué  ,  comme  à  tous  les  autres 
Pliilofophes.  Car  ils  ont  fait  comme 
ceux  qui  veulent  trouuer  toutes  les 
reigles  de  l'architedurc  dans  les  ma- 
fures  d'vn  baftiment ,  &  toute  la  ma- 
gnificence de  Tancienne  Rome,  ôc  la 
iuftice  de  fcs  lois^ô»:  la  fagelTe  de  fa  po- 
lice 5  dans  cette  carcaffe  de  ville  qui  . 
porte  encore  maintenant  ce  nom. 

Quant  à  ce  qui  eft  du  fouuerain 
bien  furnaturel ,  i'ay  peur  de  palTer  les 
termes  deladoftrine  de  la  Morale,  11 
ie  m'eftens  en  la  deduftion  des  raifons 
pourquoyTliommey  pouuoit  encore 
moins  paruenir  fi  Dieu  Teuft  aban- 
<donu|.  Et  neaatmoins  iç  ne  puis  cui- 


114  ^  ^    Morale 

ter  d^en  dire  quelque  chofe  icy  ,  la 
matière  que  ie  traitée  m'y  obligeât  ne- 
ccirairement.-mais  ieme  refl'erreray  le 
plus  que  ie  pourray  entre  les  bornes 
de  mon  defTein^de  peurquVnefcien- 
ce  n'enjambe  fur  l'autre.  Bien  que 
le  bonheur  furnaturel  ait  cela  de  com- 
mun auec  celuy  que  nous  auons  dé- 
crit ailleurs  comme  conuenable  à  l'e- 
Itat  de  la  Nature  ,  qu'il  eft  compofé 
du  bien  moral  &c  du  bien  phyfique , 
c'cft  à  dire  ,  comme  on  parle  plus  or- 
dinairement 5  d'vne  famteté  excel- 
lente ,  &:  d'vne  parfaite  félicité  ,  ils 
différent  neantmoins  entr'eux  princi- 
palement en  deux  chofes.  L'vne  eft, 
qu'au  lieu  qu'en  Teftat  de  la  Nature, 
la  parfaite  vertu  de  l'homme  dépen- 
doit  du  feul  vfage  de  fes  facultés ,  fans 
qu'il  y  interuint  aucune  opération: 
extraordinaire  de  l'Efpnt  de  Dieu, 
dans  vn  eftat  furnaturel  cette  ex- 
cellente fainteté  ne  peut  procéder 
que  de  l'impreffion  extraordinaire  de  â 
quelque  grâce  diuine  ,  qui  fe  déployé  * 
furies  facultés  de  l'homme  pour  les 
diriger  en  leurs  opérations.    Et  quoy 


Chrestienne.  II.  Part.    iLf 

qu  en  l'eftat  de  la  Nature  la  iouïfTance 
du  bien  phyfique  requift  neceffaire^ 
nient  quelque  adion  de  la  Prouiden-» 
ce  diuine ,  qui  maintint  Tliomme  en 
fon  eftre  contre  les  attaques  du  temps, 
de  qui  luy  fournift  les  obiets  fur  lef- 
quels  [es   facultés  fe  deuoyent  dé- 
ployer 5  &:  le  garentifl:  des  accidens 
qui  pouuoyent  troubler  fa  béatitude^ 
fi  cft-ce  que  cette  conduite  de  la  Pro-* 
Hidencc  fe  fuft  fi  fort  accommodée  i 
Teftat  de  la  Nature,  qu'elle  n'en euft 
point  changé  f  eftre  nylac5ftitution. 
Au  lieu  que  cet  eftat  furnaturel  au- 
quel la  bone  preuoyancc  du  Créateur 
nous  a  deftinés  ,  doit  refondre  toute 
la  ftrudure   de  nos  corps  ,  donner 
vne  nouuelle  trempe  aux  puiflances 
denosefprits,  changer  la  nature  de 
nos  obiets  ,  tirer  de  nos  facultés  de 
nouuelles  opérations  ,  ôc  mettre  vrl 
nouuel  air  &c  vne  nouuelle  face  eii 
toutes  chofes.    L'autre  eft,  que  quel- 
le que  fuft  la  perfedion  de  la  vertu  de 
l'homme  en  Teftat  de  l'intégrité  ,  elle 
cftoit  naturelle  pourtant,  6^  par  con- 
fequent  elle  eftoit  muable.    Cari  ap- 


ïiéT  LA  Morale 

pelle  à  cette  heure  Nature  ,  cetèftré 
de  l'Homme  &  du  Monde  ,  qui  a  en 
foy  de  tels  principes  de  mutation  en- 
dos ,  que  les  vici/ïîtudes&:  les  varia-^ 
tiens  du  niouuement  Se  du  repos ,  dé 
PaccroiiTement  6c  de  la  dimmution  , 
de  i'eftat  de  fon  origine  &:  de  fon  alte-» 
ration,  y  font  ou  perpetuellemët  por- 
fibles  5  ou  mefmes  qutlquesfois  ine^ 
tiitables.    Tellement  qu'encore  qu'il 
agift  de  toute  Teftenduë  de  fcs  puif- 
fancesfurics  obietsdela  vertu,  fîeft- 
ce  que  l'expérience  a  monftré  que  la 
dipofition  qu'il  y  auoit  n'eftoit  pas  in* 
nariable.  Au  lieu  que  la  fainteté  fur- 
naturelle^qui  doit  faire  la  première  5t 
la  principale  partie  de  la  Béatitude 
dont  nous  parlons  ,  doit  reprefentet 
la  condition  de  fon  principe,  qui  n'eft 
fujet  à  aucun  ombrage  de  châgement* 
Et  comme  la  Vertu  du  premier  hom- 
me eftoit  muable ,  le  refte  de  fa  félici- 
té ,  qui  confiftoit  en  la  fruition  du 
bien  phyfique,refl:oit  auffi  :  de  la  met 
me  façon  que  comme  la  Sainteté  de 
Feftre  furnaturel  doit  venir  d'vne  im- 
preffion  fi  forte  qu'elle  ne  fe  puiffe  ia- 


Chrestienne  II.  Part,  tiy 
mais  effacer ,  il  faut  pareillement  que 
le  bien  phyfique  qui  compofelc  rePce 
de  ce  bonheur  éternel ,  foit  exempt 
de  toutes  ces  variations  aufquellcs 
nous  venons  de  voir  que  la  Nature 
eft  fujette.  Cela  donc  eftant  ainlî , 
quand  il  n'y  auroit  point  d'autre  em- 
pefchement  à  Tacquifition  de  cette 
félicité  ,  finon  qu'elle  eft  au,  delà  de? 
forces  &:  de  la  portée  de  nos  puiifan- 
ces  5  nous  en  deurions  entièrement 
defefperer,  fi  Dieu  nous  abandonnoit. 
Car  figurés  vous  que  l'homme  fuft 
demeuré  dans  l'intégrité  ,  toujours 
ne  pouuoit  il  pas  faire  plus  que  ne 
portoitla  conftitution  de  fes  facultés, 
&  la  nature  de  fes  obiets  :  &:  s'imagi- 
ner qu'eftant  en  l'eftat  de  la  Nature, 
il  fe  peuft  de  luy  mefme  éleuer  à  vn 
cftre  furnaturel ,  c'eft  fe  figurer  que 
l'œil  peut  voit  quelque  chofe  de  plus 
que  ne  font  les  obiets  vifibles,  on  que 
le  toucher  s'eftend  iufqu'à  difcerner 
les  qualités  des  fubftances  qui  n'ont 
point  de  corps.  Et  c'eft  ce  que  S.  Paul 
a  enfeigné  quand  il  a  dit  que  la  chair 
^  lefangne^c^mtnt  hériter  U  royamne  ck 


ïiS  La    Morale 

Dieu.  Car  la  chair  ^  au  ftile  de  l'Ecn^ 
ture,  fignifie  l'eftat  naturel ,  au  lieu 
que  le  Kvyaume  de  Dieu  venant  à'vvi 
principe  furnaturcl ,  eft  d'vne  con-» 
dition  fpirituelle  &:  celefte.  Qiie  fir 
rhonime  dans  le  plus  haut  point  de^ 
cette  excellente  condition  dans  la^ 
quelle  fa  création  rauoitmis,  n'auoit 
pas  des  forces  proportionnées  à  l'ac- 
quifition  dVn  bonheur  fitrnaturel  , 
que  peut  on  attendre  de  la  ruine  dans; 
laquelle  il  eft  tombe  ,  finon  qu'il  y 
demeure  éternellement  gifant  ,  iuf- 
quesa  ce  que  Dieu  mefme  Ten  rele-^' 
ue  ?  Si  eftant  plein  de  vie  &:  de  vi-^ 
gueur  3  iln*apas  peu  afpirer  plus  haut 
que  la  demeure  de  la  terre  dont  il 
auoit  efté  tiré  ^  ny  que  la  iouïiTancc 
dVne félicité  conuenable  à  cette  ha- 
bitation terreftre;  mort  qu'il  eft  de- 
uenu  parfon  péché  ,  &:  deniié  de  tou- 
te connoifTance  &  de  toute  arnour  du 
bien ,  pouuoit-il  feulement  penfer  à 
's*efleuervers  les  lieuxceleftes  ?  Mais 
ce  n'eft  pas  en  cela  feulement  que  gift. 
Tobftacle  qui  s'oppofe  à  ce  que  nous 
paruenions  à  la  iouiiïiuice  du  bonheur 

furnaturel  ^ 


Chrestienne.   II.   PartT    119 
furnaturel ,  il  y  en  a  mefmes  de  la  pave 
de  Dieu,  ôc  du  génie  de  fcs  vertus  , 
qui  n'ont  peu  eftre  furmontés  que 
parluymefme.   Comme  la  nature  des 
cliofes  allie  enfemble  le  bien  phyfî- 
que  Se  le  bien  moral  ,  elle  conioinc 
pareillement  le  mal  moral  &c  le  mal 
phyfique.    L'homme  donc  ayant  en- 
couru deux  chofes  par  le  péché  qu'il 
a  commis  ;  l'vne  ,  qu'il  s'eft  priué  de 
la  Vertu  ,  pour  laquelle  il  auoit  efté 
formé  ,  Tautre,  qu'il  s'cft  engagé  &c 
entortillé  dans  le  Vice  ,  qui  luy  eft  di- 
redement  opposé,  il  s'cft  parmefmc 
moyen  non  feulement  fruftré  de  cette 
partie  de  Béatitude  qui  fuiuoit  natu- 
rellement la  Vertu  ,  mais  il  s'eft  ne- 
ceflairement  obligé   à  la  fouffrance 
des  calamités  qui  viennent  en  confe- 
quence  du  Vice.    Et  comme  la  dé- 
termination de  la  Vertu  &  du  Vice 
que  la  Nature  mefme  a  faite  ,  eft  ab- 
folument  inuiolable  ,    de  forte  que 
Dieu  mefme  ne  fçauroit  commander 
les  chofes  qui  font  mauuaifes  d'elles 
mefmes,  ny  défendre  l'exécution  de 
celles  qui  ont  en  elles  quelque  bien 

H 


îjo  lA    Morale 

moral  intrinfeqiie  &:  effentiel  ,  il  ne 
fçauroit  non  plus  abolir  l'vnion  que 
la    Nature    a     faite    de     ces    deux 
fortes  de  biens  &:  de  maux,  pour  atta- 
cher le  bien  pliyfique  au  mal  moral  > 
ou  mettre  enfemble  la  poiTelTîon  du 
bien  moral ,  &  la  fouffrance  du  mal 
phyfique.     Et  la  raifon  de  cela  cft, 
que  d'vn  cofté  la  Sainteté  inénarrable 
de  fon  Eftre  ,  luy  donne  des  inclma- 
tions  merueilleufes  à  Tamour  de  tou- 
tes les  cliofes  bonnes  ôc  honneftes, 
dautant  qu'elles  émanent  de  luy  com- 
me vne  refplendeur  dVn  corps  lumi- 
neux ;  &:  de  plus ,  des  auerfions  impla- 
cables contre  les  chofes  deshonneftes 
fe  vicieufes  ,  dautant  qu'elles  répu- 
gnent diamétralement  àfonefl'ence, 
&  entant  qu'en  elles  eit,  deftruifenc 
fes  perfedions.     De  forte  qu'il  re- 
nonceroità  foy  mefme  ,  Se  renieroic 
fon   efience  ôc  fa  propre  diuinité  > 
s'il  foufFroit  quelque  changement  foie 
dans  fes   inclmations   à  l'amour   du 
bien  5  foitdans  fes  auerfions  contrele 
mal,  pourfouffrir  le  mefpris  de  l'vn  ^ 
ôu  permettre  Tvfage  de  la  pratique  ds 


Chrestienne.  ÏI.  Part^  131 
l'autre.  Et  d'ancre  coftéfa  luftice  &: 
fa  Bonté  font  deux  propriétés  fi  inie-» 
parables  de  fon  Efl;re  ,  pour  donner 
quelque  communication  de  fon  in- 
mortelle  Félicite  à  la  créature  qui  eu 
èft  digne,  èc  pour  faire  foufFrir  fa  ven- 
geance à  celle  qui  Ta  amfi  mérité, que 
s'il  permettoit  qu'vnc  créature  fainte 
fuft  priuée  de  fon  bonheut ,  ou  qu'v- 
ne  perfônne  que  le  péché  a  corrom- 
pue fuft  exempte  des  effeits  de  fon  in- 
dignation ,  ce  ftroit  comnie  s'il  faifoic 
déclaration  qu'il  n'eft  ny  naturelle- 
ment Bon  ,  ny  naturellement  lufte 
en  fori  eflence.  11  y  a  feulement  cet-* 
te  différence  5  qui  vient  d'vne  fage 
difpenfacioii.  C'eft  que  comme  les 
bons  Legiflateurs ,  &:  les  bons  Gou- 
uerneurs  des  Republiques ,  ne  com- 
mandent ialTiais  le  mal  ,  ôc  ne  défen- 
dent iamais  le  bien  ,  non  pas  mefmes 
pour  vn  moment  ;  Se  neantmoins  ils 
difterent  quelquesfois  vn  temps  afles 
confiderable,tantrexecution  des  fup- 
plices,  que  la  diftnbucion  des  recom- 
penfes,  pour  Tvtilité  du  Public  :ain{î 
ce  grand  Legiflateur  de  tout  rViH- 

H   2. 


k^ 


151  LA  Morale. 

uers  maintient  éternellement  inuio- 
lable  la  faintetc  de  fcs  ordonnances, 
en  ce  qui  eft  de  la  prohibition  du  vi- 
ce ,  «S^  de  la  recommandation  de  la 
Vertu  ;  quoy  quepourde  bonnes  rai- 
fons  qui  concernent  le  bien  general^il 
mette  quelquefois  vn  affcs  grand in- 
terualle  de  temps  ,  foit  entre  la  re- 
compenfe  6c  la  vertu  ^  foit  entre  la 
punition  &  le  crime.    De  làil  eft  dé- 
formais affés  clair  qu'il  eftoit  abfolu- 
ment  impoflîblc  que  l'Homme,  de- 
cheu  du  fouuerain  bien  naturel ,  par- 
uint ,  fi  Dieu  ne  Peuft  fecouru  ,  à  la 
iouïflance  du  bonheur  qui  paiffe  les 
bornes  de  la  Nature.     Car  le  fouue- 
rain bien  eftant  composé  de  ces  deux 
parties;  la  Sainteté,  &:  cette  Félicité 
que  Ton  diftingue  du  bien  moral,  il 
ne  pouuoit   acquérir  celle-cy  ,  puis 
qu'il  eftoit  affujetti  à  toutes  fortes  de 
calamités,  &:  ne  pouuoit  obtenir  de 
)3ieu  la  communication  de  celle-là  , 
tandis  qu'il  eftoit  exposé  à  la  vengean- 
ce de  fa  iuftice.    Car  d'vn  coftc  la 
iouïflance  de  cette  félicité,  &  la  fouf- 
france  des  maux  que  Thomme  auoic 


Chrestienne.  II.  Part.  135 
mcrités ,  font  abfolument  incompati- 
bles dz  fcdétruifent  mutuellement:  & 
de  Taiitre  la  Sainteté  ne  pouuant  dé- 
formais germer  de  nos  propres  facul- 
tés ,  elle  ne  nous  pouuoit  venir  fmon 
de  la  communication  que  Dieu  qui 
en  eft  la  fource  ,  nous  donneroit  de 
foy  mefme.  Or  quelle  communion 
ôc  quel  commerce  y  pouuoit-il  auoir 
entre  Dieu  &  nous  ,  tandis  que  nous 
eftions  feparés  de  luy  par  nos  crimes 
6c  par  fa  iuftice  ?  Il  a  donc  fallu  que 
pour  nous  rendre  propres  a  receuoir 
la  comm.unication  du  bonheur  furna- 
turel  5  il  trouuaft  premièrement  le 
moyen  d'ofter  la  feparation  que  nos 
crimes  &  fa  Iuftice  mettoyent  entre 
luy  &  nous ,  afin  que  comme  il  eft  6c 
faint  6c  heureux ,  au  delà  de  tout  ce 
que  les  créatures  intelligentes  s'en 
peuuent  imaginer,il  fe  peuft  vnir  auec 
nous ,  6c  nous  communiquer  la  fain- 
tête  6c  le  bonheur,  autant  quenoftre 
nature  eflcuée  au  plus  haut  point  de 
fa  perfection  ,  en  fçauroit  eftre  capa- 
ble. Et  falloit  outre  cela  que  pour 
faire  que  les  hommes  afpiraflent  à  ce 

H3 


Ï34  La    Morale 

bonheur  ,  il  leur  donnaft:  la  connoif- 
fance  tant  de  la  nature  du  fouuerain 
bienfurnaturel,  que  des  moyens  ne- 
ceflaircs  pour  y  parucnir ,  autat  qu'en 
pouuoit  manifefter  la  conferuation 
de  Teflre  de  l' Vniuers,  &:  la  conduite 
ordinaire  de  fa  merucilleufc  Proui- 
dence.  Car  comme  pour  vifer  à  vn 
but  5  aumoins  eft-il  befoin  de  l'entrc- 
uoir,  (îon  nerapperçoit  bien  diftinr 
dément,  &:  de  n'ignorer  pas  tout  à 
fait  h  nature  de  fcs  flefches ,  Se  la  por- 
tée de  fon  arc  î  pour  tendre  versvne 
fin  ,  telle  qu'ell  celle  du  fouuerain 
bien  3  il  faut  auoir  aumoins  quelque 
imparfaite  connoiflance  de  fon  eftre 
ôc  de  fes  conditions ,  Se  n'eftre  pas 
ignorant  de  la  nature  des  actions  de 
des  opérations  qui  s'y  rapportent.  Et 
çcH  ce  que  nous  auons  déformais  à 
expliquer  dans  les  Confiderations 
fuiuantes. 


Chrestienne.    II.  Part7   135" 

Gi?  ^  ifê  stJ  ?fê  sr«>  sfê  35  g8  3ti  §T?  it?  ira  5^  •  §K  ik 

DE  LA  CONNOISSJNCE 

que  les  hommes  ontden  auoirde 

leur  foHUcrain  bien ,  dans  U 

corruption  de  la  Nature, 

SI  nous  mefurions  la  connoiflance 
que  les  hommes  ont  deu  auoir  de 
leur  fduuerain  bien  dans  la  corruption 
de  la  Nature ,  par  celle  qu'ils  en  ont 
eue  efFeftiuement^il  vaudroit  prefque 
âutâc  ne  leur  en  eftablir  point  du  tout, 
tant  leurs  pëfées  là  deiTus  ont  efté  im- 
parfaites ou  extrauagantes.  La  pluf- 
part  ne  s'en  font  iamais  propofé  au- 
cun fixe  (k.  déterminé  ,  pour  y  rap- 
porter leurs  adions  auecque  vne 
refolution  confiante.  Et  comme  ii 
vn  archer  tiroit  ics  flefches  à  coup 
perdu  ,  ou  félon  que  l'agitation  d'vn 
vaill'eau  que  les  ?lozs  &:  lèvent  tour- 
mentent violemment ,  Tobliore  de  re- 
garder  tantoft  deçà  tantoft  delà,  fans 
auoir  de  mirç  ferme  ^  ils  ont  en  vnc 
-         ^  H  4 


1^6  lA    Morale 

faifon  pouiTuiui  vne  forte  de  bien , 
&  puis  vne  autre  en  vn  autre  temps  ^ 
comme  leurs  propres  pafTions  les  ont 
fait  flotter  ,  ou  comme  ils  fe  font  fen- 
tis  contraints  de  changer  de  fin  à  leurs 
adions ,  félon  la  diuerfité  des  occur- 
rences. Qiielques  vns  en  ont  fuiui  vn 
conftamment ,  félon  qu'ils  ont  fait^ 
Tvn  à  cccy,  l'autre  à  cela  ,  vne  forte 
application  de  leurs  afl:'e61;ions  ^  de 
leurs  puifTances.  Car  il  y  a  eu  tel  qui 
n'aiamais  5pour  le  dire  ainfi,  tourné 
la  voile  de  fa  conuoitife  à  autre  but 
qu'à  celuy  que  les  ambitieux  fe  pro- 
pofent.  Tel  autre  a  pendant  tout 
le  cours  de  fa  vie  porté  toute  Pauidité 
de  fon  amc  à  Tacquifition  de  ce  qu  on 
appelle  èiem  :  &:  tel  autre  enfin  qui 
s*efl:  propofé  le  fouuerain  bien  dans  la 
Volupté  5  n*a  i^A^ais  varié  dans  le  def- 
fein  de  s'en  procurer  la  iouïiTance  en 
toutes  chofes.  Mais  nous  auons  alfés 
veu  ailleurs  que  le  fouuerain  bien  ne 
peut  confiiter  en  cela  ,  &  que  qui- 
conque l'y  eftablit ,  fe  laiffe  dégéné- 
rer trop  bas  au  deffous  de  l'excellence 
<le  fà  nature.    Les  autres  qui  ont  eft© 


Chrestienne.  il  Part.    157 
véritablement  Philofophes,  femblent 
auoireu  des  fentimens  plus  généreux, 
aumoins  certes  s'ils  ont  creu  de  la  ver- 
ru  ce  qu'ils  en  ont  dit  ,  &:  s'ils  en  ont 
autant  aimé  la  poiTeflion  ,  que  les  pro- 
pos qu'il  en  ont  tenus  ont  efté  honne- 
ftes  &:  magnifiques.     Car  quelques 
vns  les  accuset  d'en  auoir  eu  de  beau- 
coup plus  belles  idées  dans  l'intcHeft 
theoretique ,  que  ce  qu'ils  en  ont  pra- 
tiqué 5  3c  que  leurs  adions  ont  eu  la 
plufpart  du  temps  d'autres  motifs  que 
ceux  qu'ils  ont  fait  paroiftre.    Mais 
pour  ne  rien  décider  là  deflus,  parce 
que  ce  n'eft  pas  encore  le  temps ,  ie 
veux  que  leurs  afFe£tionsy  ayent  ou 
égalé  ,  ou  aumoins  fuiui  leurs  con- 
noiifances ,  tant  y  a  que  nous  auons 
défia  veu  que  la  corruption  de  nollre 
eftre  nous  a  retranché  toute  efperan- 
ce  de  iouir  icy  bas  du  fouuerain  bien, 
&  que  le  bonheur  naturel  nous  ayant 
manqué ,  il  faut  neceffairement  afpi- 
re  à  celuy  qui  eft  au  delà  de  l'eftenduë 
de  la  Nature.  AulTi  fçauons  nous  que 
les  plus  fages  d'entre  les  Payens  en 
ont  flairé  quelque  vent  ^  &  il  y  a  du 


îjS  LA    Morale 

contentement  à  voir  dans  Platon  &: 
dans  Ciceron ,  Socrate  qui  fe  promet 
quelque  béatitude  en  Tautre  vie.  Car 
il  s'attend  d'y  iouïrdelaconuerfation 
d'Hercule  ,  &c  de  Palamede,  &  de 
ces  autres  grands  Héros  ,  que  leurs 
vertus  ont  rendus  extraordinairement 
célèbres;  ce  qu'il  préfère  volontiers 
à  la  compagnie  des  viuans  ,  dont  il 
auoit  efté  obligé  non  feulement  de 
fupporter  les  infirmités ,  mais  de  fou- 
ftenir  la  haine  &c  les  calomnies.  Et 
comme  d'entre  les  autres  hommes  il  y 
icn  auoit  peu  qui  ne  crcuflent  l'im- 
mortalité de  leurs  efprits^aufliauoyêt- 
ils  pour  la  plufpart  quelque  efpece  de 
preifentiment  &  d'auantgouft  d'vne 
félicité  à  venir^queles  vnsmettoyent 
dans  le  Ciel ,  &:  les  autres  aux  champs 
Elifées.  Mais  ce  qu  Ariftote  difoit  en 
gênerai  de  Tefperance  ,  que  c'eft  le 
fonge  dVn  homme  veillant ,  fe  doit 
dire  de  celle  là  en  particulier  encore 
en  beaucoup  plus  forts  termes.  Car 
comme  les  illufions  des  lono-es  ont 
fouuent  vn  luiet  réel  ,  mais  que  la 
Eantaifîe  enuironne  d'vneinfinité  de 


Chrestienke  ir.  Part.  139 
erotefques,  dc  d'imaginations  bizar- 
res ,  qui  en  corrompent  tout  l'air  de 
toutes  le  proportions  ;  cette  opinion 
des  Payens  auoit  quelque  fondement 
en  la  vérité  ,  mais  ce  qu  il  y  auoit  de 
vray  eftoit  enueloppé  dans  mille  er- 
reurs, de  dansTextrauagance  de  mille 
menConges.  Et  comme  encore  que 
dans  les  illufions  qui  nous  arriuent 
pédant  le  fommeil^les  idées  des  objets 
qui  nous  paroiflent  agréables,  nous 
touchent  de  quelque  contentement, 
fîeft-ce  que  le  goufl  en  eft  extrême- 
ment vague,  &:  peu  arrefté  dans  l'ap- 
pétit j  quoy  que  les  Payens ,  comme 
Socrate  ,  ayent  peut-eftre  eu  quel- 
que fentimentdeioye  dansrefperan-r 
ce  de  lauenir/i  a-t-il  efté  merueilleu^ 
fement  mouffe  &c  flottant  ,  parce 
qu'ils  ne  voyoyent  pas  leur  obiet  di^ 
ftinélement  ,  ôc  que  ce  quils  en 
voyoyent  nageoit  feulement  fort  le^ 
gerement  dans  la  fupcrfîcie  de  leurs 
penfées.  Mais  quand  ils  en  auroyent 
beaucoup  plus  conu  qu'ils  n'ont  fait, 
&  d'vne  connoiiîance  plus  confiante 
^  plus  régulière,  le  bonheur  qu'Us  s'y 


140  La  Morale 

fuflent  figuré  euft:  toujours  efté  fort 
dcfeftueux ,  à  caufe  de  Tignorance  de 
la  refurredion  du  corps ,  dans  laquel- 
le ils  ont  tous  vefcu  iufqu'à  la  reucla- 
lionderEuangile.  Car  i'ay  bien  re- 
marqué ailleurs  que  quelques  vns 
d'entre  les  Anciens  ,  comme  ,  par 
exemple,  Phocylide,  ont  laiflé  échap- 
per quelques  traits,  qui  femblent  don- 
nent à  entendre,  ou  qu  ils  en  auoyent 
appris  quelque  chofe  par  tradition, 
ou  qu'ils  en  auoyent  eu  quelque  foup- 
çon  par  la  confideration  de  Teftre  de 
l'homme.  Mais  comme  S.  Paul  a  dit 
qu'il  n'auoit  remarqué  le  vice  de  la 
Conuoitife  finon  après  l'aduertifle- 
ment  que  la  Loy  en  auoit  dôné^parce 
que  le  peu  que  les  Philofophes  en 
auoyent  dit  ,  auoit  eftc  receu  entre 
peu  de  gens,  &c  peu  nettement  &  fer- 
mement creu  par  eux  mefmesj  nous 
pouuons  bien  dire  que  la  doftrine  de 
la  refurredion  a  efté  abfolument  in- 
connue entre  les  Gentils  iufqu\\  la 
prédication  de  l'Euangilc  de  Chrilt, 
parce  que  s'il  en  a  paru  quelques 
éclairs  dans  les  écrits  d'vn  PcQce  ^  ou 


Chrestienne.  il  Part.  141 
d*vn  Orateur  ,  il  font  demeurés  en- 
gloutis dans  la  nuid  de  l'ignorance  du 
j-efte  de  l'Vniuers  ,  Se  n'ont  mefmes 
fait  qu'éblouir  les  yeux  de  ceux  qui 
en  ont  entreueu  la  lumière.  Orfi^ 
comme  nous  auons  veu  ailleurs, le 
bonheur  de  l'Homme  n'eft  pas  parfait 
s'il  n'a  toutes  les  cliofes  qui  font  ne- 
cefTaircs  à  donner  vn  raifonnable 
contentement  aux  facultés  de  fon 
corps  5  comment  ne  feroit-il  point 
fouuerainement  defeûueux  fi  THom- 
me  eft  priué  de  l'vfage  3c  de  lapoiTe- 
ffion  de  fon  corps  mefme  ?  Maisauffi 
n'eft-ce  pas  à  la  connoiifance  que  ces 
gens  ont  eue  de  leur  bonheur  que  ie 
me  fuis  propofé  de  m'en  tenir  ;  c'eft 
celle  qu'ils  ont  deu  auoir  que  ie  re- 
cherche. 

En  fe  confiderant  donc  eux  mef- 
mes ils  ont  deu  connoiftre  que  leur 
efprit  eftoit  immortel  j  ôc  de  fait  c'a 
efté ,  comme  on  parle  ,  vne  commu- 
ne notion  ,  que  les  fages  ont  rappor- 
tée à  rinftruftion  &c  à  l'impreffion  de 
la  Nature.  Et  de  là  neceffairemenr 
a  deu  refulter  qu'après  que  leur  efprir 


i4i  tA     Morale 

eftoit  feparé  de  leur  corps ,  il  agiflbit 
conuenablement  à  fes  facultés  ,  en 
contemplant  &c  connoifTant  les  ob- 
iers intelligibles  5  &:en  fe  rejouïfTant 
de  la  fruition  des  aimables  ,  félon  la 
connôiffance  qu'il  en  auoit.  Car  s'il 
fait  tout  cela  quand  il  eft  au  corps  ,  il 
le  doit  faire  lors  qu'il  en  eft  feparc , 
puis  que  ce  n'eft  pas  du  corps  ,  ny  de 
fon  vilion  auec  luy  ,  qu'il  tire  la  parti- 
cipation de  ces  Puiflances.  Et  fi  quel- 
cun  veut  dire  icy  que  Tefprit  a  befoin 
des  organes  corporels  pour  exer- 
cer les  fondions  de  fcs  facultés ,  ôc 
que  quand  il  ne  les  à  plus  il  demeure 
ou  engourdi  ou  cftropié  ,  comme  vu 
ioiieur  qui  n'a  point  de  lut ,  &:  qui  à 
cette  occafion  ne  peut  mettre  fon  art 
en  vfage  ,  il  fera  aifé  de  le  contentet 
fi  nous  luy  pouuons  faire  diftinguer 
les  diuerfes  opérations  des  puiîTances 
qui  font  en  nos  âmes.  Car  il  y  en  a 
quelques  vncs  que  l'ame  de  Thommc 
n'exetce  finon  dautant  qn'-jlle  eft  de-' 
ftinée  à  eftre  la  forme  d'vn  corps  ,- 
qu'elle  anime  ,  qu'elle  viuifie,  &c  à 
qui  çlle  donne  la  prerogatiue  de  teriw 


Chrestienne.   il  Part.    145 
place  entre  les  eftres  viuans.   Et  tel- 
les font  celles  qui  fe  déployent  en  ce. 
qui  concerne  la  conferuation  de  la 
vie  .,  la  préparation  j  digeîlion  ,  di- 
ftribution,  6c  comme  ils  parlent ,  afli- 
milation  de  la  nourriture  ,  l'agitation 
ôc  difpenfation  des  efprits   qui  pro- 
duifent  le  mouuement ,  3c  générale- 
ment tout  cet  appareil  qui  fert  à  ce 
que  nous  auons  de  commun  auec  les 
plantes  &  les  animaux.    Or  de  celles 
là  il  eft  certain  que  rvfage  eft  telle- 
ment attaché  au  corps  ,  Se  dépend  fl 
necefl'airement  defaprefence  3  de  foii 
vnion  ,  &C  de  fcs  organes ,  que  non' 
feulement  elles  ne  peuuent  pas  fub- 
fifter ,  mais  mefmes  qu'on  ne  les  peut 
pas   conceuoir  fans  kiy.     Mais  il  y  a 
d'autres  facultés  qu'elîe  ne  poiTedc 
pas  en  cette  qualité  de  forme  d'vn  au- 
tre eftre  ,  mais  comme  vne  fubftance 
fpirituelle  &:  immatérielle  ,  celle  que 
font  celles  qui  fubfiftent   éternelle- 
ment feparées  de  la  communion  des 
corps.     Of  encore  que   tandis  que 
Famé  demeure  logée  dans  cet  habita- 
cle de  terre  ,  pour  luy  infpirerla  vie 


I 


î44  l'A    Morale 

&  le  mouuement  ,  elle  fe  fert  de  fcs 
organes  à  produire  mefmes  quelques 
vues  de  fcs  plus  nobles  opérations ,  ce 
n'eft  pas  à    dire    pourtant    que  lors 
qu'elle  ne  s'en  fort  plus  elle  en  perde 
tout  à  fait  IVfageo    Car  il  en  eft  de 
cela  non  pas  comme  de  rattachement 
dVn  ioiieur  auec  fon  lut ,  mais  com- 
me de  la  communion  d'vn  mary  auec 
fa  femme.    Dans  le  mariage  il  y  a  cer- 
taines chofes  où  la  femme  eft  telle-* 
ment  en  aide  au  mary,  qu'abfolument 
ou  il  ne  les  peut ,  ou  il  ne  les  doit  pas 
faire  fans  ellco    Et  fi  leur  vnion  vient 
à  fe  diflbudre  par  la  mort ,  Tvfage  luy 
en  eft  entièrement  interdit   tandis 
qu'il  demeure  en  fon  vefuage.    Mais 
il  y  en  a  d'autres  auflî  ,    comme  eft 
la  conduite  de  leur  famircjô*:  l'éduca- 
tion de  l:urs  enfatls ,  qu'il  ne  fait  du 
tout  point  fans  elle ,  ou  mefmes  qu'il 
ne  fait  abfolumêt  que  par  elle ,  tandis 
que  leur  alliance  fubfifte  ,  Se  qu'il  ne 
laifle  pourtant  pas  d'exercer  parfai- 
tement lors  que  le  mariage  eft  rom- 
pu. Etlaraifonde  cela  eft  que  la  na- 
ture ne  luy  a  donné  ces  premières  fa- 
cultés là 


Chrestîenne.  il  Part.  145- 
cultes  là  finon  pour  fcruir  en  quelque 
façon  de  forme  à  la  mariere  qu'elle  a 
préparée  dans  l'autre  fujec  :  au  lieu 
que  quant  aux  fécondes, il  les  poflfedc 
entant  qu'il  eft  home,  c'eft  à  dire,  rai- 
fonnable ,  &c  qu'il  a  vn  eftre  abfolu, 
qui  peut  fubfiftcr  indépendant  de 
cette  communion.  Tellement  que 
le  bonheur  confiftant  principalement 
dans  les  belles  opérations  de  ces  no- 
bles facultés  d'Entendement  &  Vo- 
lonté ,  ôc  Tefprit  eftant  capable  de  ces 
opérations  après  la  mort ,  il  Teft  aufîî 
par  confequentde  la  participation  du 
bonheur  mefme.  Mais  il  y  a  plus, 
C'cft  qu*encore  que  l'efprit  ait  vn 
eftre  indépendant  de  celuy  du  corps, 
entant  qu'il  eft  vne  fubftance  imma- 
térielle ,  fî  eft-ce  que  quand  il  eft 
ioint  au  corps  en  qualité  de  forme  qui 
le  viuifie  ,  il  conftituë  tellement  vue 
mefme  chofe  auec  luy  ,  que  fansluy 
il  eft  imparfait  ,  &  ne  fait  finon  la 
moitié  de  la  nature  de  T homme.  Car 
le  corps  n*eft  pas  feulement  comme  la 
maifon  où  l'homme  demeure ,  ainiS 
qu'ont  ellimé  quelques  vus  d'encre 

K 


ï^ê  La    Morale!' 

les  anciens  :  ou  comme  vn  inftrumcnc 
dont  il  fc  fert  fans  fe  TafTocier  en  vn 
mefmc  eftre  ,  comme  on  dit  que  les 
Intelligences  en  prennent  pour  quel- 
que tem^ps  ,  6c  pour  faire  quel- 
ques opérations ,  6c  que  neantmoins 
elles  dépofent  fans  perdre  rien  de  leur 
eftre  pour  cela.  C'eft  vne  portion  fi 
confiderable  de  noftre  eifence,  que 
fans  elle  Tame  n'eft  plus  l'homme , 
non  plus  que  fi  vous  faites  abftradion 
des  lineamens  6c  des  proportions  d'a- 
uecfor,  6c  Tyuoire,  6c  le  cuiure,  6c 
le  marbre,  <3«:  toute  autre  matière  fen- 
fible  ,  ce  ne  fera  plus  la  ftatuë  d'Ale- 
xandre ny  de  Cefar.  Comme  donc  le 
bonheur  de  Tintegrité  delà  Nature  a 
regardé  l'homme  tout  entier  ,  celuy 
auquel  il  doit  afpirer  depuis  qu'il  a 
dégénéré  de  fon  origine,  le  doit  con- 
cerner tout  entier  pareillement.  Et 
il  a  deu  entrer  affés  auant  dans  la  con- 
fideration  des  chofes  6c  de  leurs  fuites, 
pour  comprendre,  que  comme  fi  Dieu 
Teuft  abandonné ,  il  l'euft  abandonne 
tout  entier  ,  pour  le  priuer  égale- 
ment de  la  iouillance  de  la  félicité, 


Chrestienne.   II.  Part.    147 

aufli  bien  à  Tégard  de  fon  ame  com- 
à  regard  de  fon  corps  ,  s'il  la  voulu 
fecourir,  comme  il  appert  manifefte- 
ment  qu'il  a  fait  ,  il  a  de  (lin  é  fon  fe- 
cours  5  &:  la  participation  de  foil  bon- 
heur j  à  Tvn  &:  à  Tautre  également, 
à  chacun  félon  la  condition  de  fon 
eflre.     Et  c'eft  vne  vérité  de  laquelle 
i'ay  défia  dit  que  les  Payens  ont  entre- 
ueu  quelques  rayons  ,  quand  ils  ont 
dit  y  comme  Phocylide  ,  que  ce  n'cH 
tas  vne  choje  raifonnahle  ,  ny  tonuenahle 
d  la  Nature j  cjue  de  diffoudre  thar?nonie 
£[ui  eH  entre  Ve(frit  é*  /^  corfs  ,  c^  ^^'/7 
jfkut  efperer  cjue  les  reliques  de  nos  fnem- 
h^es  reuiendront  en  la  Imniere  de  la  vic^ 
Dequoy  Ton   pourroit  encore    pro- 
duire d'autres  exemples.    Mais  ie  ne 
m'eftens  pas  là  defliis  parce  que  Ten 
ay  amplement  parlé  ailleurs.    Enfin  ^ 
leur  raifonnemcnt  a  deu  monter  iuf- 
queslà,  que  puis  qu'ils  eftoyentde- 
cheus  de  la  iouifTance  de  la  béatitude 
naturelle  ,  ô^  qu'ils  n'y    pouuoycnt 
plus  retourner  ,  s'il  y  aiiort  quelque 
bonheur  auquel  ils  peuflent  arpirer^  il 
falloit  neceffairemcnt  qu'il  fuil  d'vne  . 

K  1 


14?  iA   Morale! 

condition  furnaturelle.  Parce  que  la 
participation  du  bonheur  ne  venant 
d'ailleurs  que  de  noftre  communion 
auec  Dieu  ,  comme  quelques  vns 
d^cntre  les  Philofophes  mefmes  l'onc 
remarqué ,  le  lien  par  lequel  la  Natu- 
re nous  entretenoit  en  cette  commu- 
nion eftant  rompu ,  elle  ne  fe  pouuoic 
plus  reftablir  qu'en  vertu  de  quelque 
chofe  qui  furpafTafl;  de  bien  loin  les 
loix  &:  la  condition  de  cette  première 
conftitution  de  noftre  eftre.  En  efFeâ:, 
nous  auons  veu  ailleurs  qu'en  cette 
première  intégrité  Dieu  fe  commu- 
niquoit  à  Thommc  ,  en  ce  qui  regar- 
doit  la  félicité  ,  feulement  à  propor- 
tion de  ce  qu'il  trouuoit  en  luy  des 
qualités  dignes  de  fon  amour  :  de  for- 
te que  la  nature  &:  la  durée  de  fa  béa- 
titude ,  fe  deuoit  mefurer  &:  propor- 
tionner à  celle  defafamteté  ,  pourfe 
maintenir  tandis  que  celle-là  perfeue- 
reroit,&:  fi  elle  venoit  à  s'alterer,pour 
fe  terminer  auec  elle.  Et  telle  eftoic 
l'inftitution  niuiolable  delà  Nature. 
Quand  donques  cet  adiuftement  de 
l'amour  de  Dieus^ueclafaintetc  ori- 


Chrestienne^  II.  Part^  Î49 
ginelle  de  l'homme  a  change  ^  ou  il 
a  fallu  que  la  rupture  de  cette  com- 
munion foit  demeurée  irrémédiable 
cternellement,  ou  il  a  neceflairemenc 
faUu  que  la  réparation  &  le  rcftablif- 
fement  s'en  fiiî  en  vertu  de  quelques 
autres  inclinations  de  la  Diuinité  en- 
uersnous,  &  qu'elle  nous  confideraft 
fous  quelque  autre  idée.  De  forte 
que  raffeftion  dont  il  luy  a  pieu  nous 
embraffer  depuis  noftre  cheute^ayanc 
de  tout  autres  principes  que  ceux 
defquels  noftre  ancienne  félicité  de- 
pendoit ,  elle  a  deu  produire  des  ef- 
xeds  tout  differens.  Se  proportionnés 
à  Texcellence  extraordinaire  5c  furna- 
turelle  de  leur  caufe.  Par  ce  moyen, 
outre  que  Tame  ,  dans  la  iouiflance 
de  cette  nouiielle  félicité ,  a  deu  pro- 
duire des  opérations  plus  belles  que 
n'eftoyent  celles  de  Fintegrité  ,  ce 
qui  argue  neceffairement  vne  plus 
noble  &: plus  parfaite  conftitution  des 
facultés  mefmes ,  le  corps  a  auffi  deu 
reprendre  vn  eftre  plus  noble  de  plus 
glorieux,  qui fe déployaft  en  de  plus 
•belles  opérations ,  ^  qui  par  confe- 

K3 


lyo  LA    Morale 

quent  fiift  d*vne  toute  autre  eonfti- 
tution,  ôc  enuironné  d'obietsplus  di- 
gnes des  fon£t:ions  de  fcs  nouuelles 
puiflances.  Et  dautant  que  le  feiour 
de  la  terre  eft  proportionné  à  noftre 
eftrc  naturel,  ce  qui  paroifl:  en  la  con- 
iienance  qui  eft  entre  nos  fens  &:  fcs 
obiets,  entre  nos  appétits  &:  fes  fruits, 
entre  noftre  eftomach  &c  Ces  alimens , 
entre  nos  infirmités  ôd  fa  condition 
vile  &C  abiede,  (  car  comme  c'eft  elle 
qui  nous  fournit  noftre  nourriture , 
c'eft  auflî  a  elle  à  en  receuoirles  ex- 
cremens  )  &:  que  hors  de  la  terre  nous 
ïie  voyons  rien  au  monde  capable  de 
nous  fournir  d'habitation  fmon  les 
çieux  ,  dont  les  qualités  incorruptir 
blespaft*ent  la  condition  de  la  Natu^ 
re  5  qui  fouffre  vne  infinité  d  altéra- 
tions &c  de  changemens  ,  Tefprit  de 
l'homme  a  deu  s'éleuer  iufqu'à  cettç 
confideration  ,  que  s'il  luy  reftoic 
quelque  efpcrance  d'vn  fouuerain 
bien  ,  il  falloit  qu'il  en  cherchaft  1^ 
pofleflîon  dans  les  lieux  celeftes.  Et 
de  fait ,  dans  cet  engourdiflcnient  Se 
ççt  aflbuppiflem.ent  despuifTançes  4e 


Chrestienne  II.  Par^  lyi 
leurs  âmes,  dans  lequel  les  Payensonc 
vefcu  pendant  la  Nuit  de  leur  igno- 
rance vn  fi  long  temps,  il  femble  qu'ils 
s'en  foyent  imaginé  quelque  chofe 
comme  en  refuant,  quoy  qu'ils  ayent, 
comme  i'ay  dit  cy  deffus ,  méfié  dans 
cette  belle illufion  ,  les  extrauagances 
qui  font  ordinaires  aux  fonges.  Car 
ils  fe  font  figuré  des  Héros ,  dont  la 
vertu  paflbit  les  bornes  de  la  condi- 
tion des  hommes ,  &:  qui  venoit  de 
quelque  impreflion  ôc  de  quelque 
infpiration  de  la  Diuinité.  Et  après 
leur  mort  ils  les  ont  logés  dans  les 
Ciêux ,  comme  au  domicile  qui  feul 
leur  eftoit  conuenable.  Et  pluftoft 
que  de  ne  leur  donner  point  de  corps, 
ils  les  ont  reueftus  de  ceux  des  aftres 
de  là  haut,  ne  fe  pouuant  pas  fatisfai- 
re  pour  eux  dVne  félicité  qui  ne  fufl 
que  pour  Tefprit  feulement ,  ny  n'efti- 
mant  pas  raifonnable  qu'après  auoir 
parte  par  les  infirmités  d'icy  bas  ,  ils 
enflent  déformais  là  haut  vn  corps 
pourueu  d'autres,  coditions  qu'incor- 
ruptibles Se  celeftcs.  Ce  qui  eft  vn 
indubitable  argument  que  qui  les  euft 

K4 


J^Z  L  A     Mo  RALE 

rcueillés  de  cet  endormiilement  ^  Se 
<5[ui  eufl:  itiis  deuant  leurs  yeuxrefpe- 
rance  de  ce  bonheur  furnaturel  au- 
tfjuel  les  Chrefliens  afpirenc  fous  la 
conduite  de  la  Reuelacion  ,  ils  l'euf- 
fcnt  etnbrafle  auec  vne  fouueraine 
auidité  ,  comme  merueilleufement 
conforme  aux  fentimens  que  donne 
la  droite  raifon ,  ôc  dont  en  fon  aueu- 
glement  elle  auoit  encore  conferué 
Quelques  miferables  reftes.  Et  la  vé- 
rité de  ce  que  le  dis  a  paru  lors  que 
Dieu  à  ouuert  lés  yeux  aux  Gentils 
parlapuiflance  de  fon  Efprit ,  &:  par 
la  prédication  de  fon  Euangile.  Mais 
il  efl  temps  de  paflcr  à  la  recherche  ôc 
à  la  cofideration  tant  des  moyens  par 
lefquelsles  hommes  ont  deu  tendre  à 
ce  bonheur  ,  que  des  obiers  lefquels 
pieuapropofés  à  leur  Raifon  ,  pmir 
eii  tirer  h  connoifTance. 


Chrestienne.il  Part.'     155 

CONSIDERATION  TANT 
des  moyens  mi  conduijent  les  hom-- 
mes  au  foHuerain  bien  ,  (jue  des 
ohiets  de  la  connoijjance  dejqueh 
ils  dépendent.  Et  premièrement, 
de  Dieu. 

OVtrc  ce  que  nous  anons  defe 
diuerfes  fois  reprefenté  ,  que 
fous  quelque  Difpéfation  queHiom- 
me  viue  ,  fon  bonheur  eft  compofé 
de  deux  parties  ,  à  fçauoir  le  bien 
phyfîquc ,  &:  le  bien  moral ,  il  eft  cer- 
tain qu  en  Teftat  d'intégrité  le  pre- 
mier de  ces  deux  biens  eftoit  vne  dé- 
pendance de  l'autre.  Et  foit  que  vous 
le  confideriés  dans  fon  commëcement 
&  dans  la  première  communication 
qui  luy  en  a  efté  donnée  ,  foit  que 
vous  le  regardiés  dans  la  continuation 
quil  en  pouuoit  efperer ,  l'hiftoire  de 
la  création  de  Thomme ,  &  celle  de 
fa  clieuce  d^ns  le  péché  ,  iuftifienc 


154  La    Morale 

clairement  cette  vérité.  Car  Dieu  à 
'premièrement  créé  l'homme  doué  de 
facultés  tres-excellentcs  ,  qui  n*ont 
pas  pluftoft  exifté  qu  elles  n'ayent 
produit  des  opérations  conuenables , 
autant  que  le  temps  qu  elles  en  ont 
^u  le  leur  a  permis  ;  Se  puis  il  Ta  intro- 
duit dans  le  lardin  ,  où  il  luy  auoit 
préparé  la  iouiirance  de  toutes  fortes 
de  biens.  Ce  qui  monftre  que  le 
bien  moral  deuoit  précéder  en  luy,  de 
que  le  phyfique  deuoit  fuiure.  Et  de- 
rechef,  lîiomme  a  premièrement  pe- 
ché,&:  puis  Dieu  la  expulfé  du  lardin. 
Ce  qui  fait  voir  clairement  que  s'il 
n'euft  point  volontairement  abandon- 
né la  poiTeffion  du  plus  excellent  de 
ces  deux  biens ,  il  eufl;  perpétuelle- 
ment retenu  celle  de  l'autre.  Seule- 
ment y  a-t'il  cecy  à  remarquer,  qu,e 
la  première  communication  que  Dieu 
luy  a  donnée  du  bien  phyfique  ,  n'eft 
pas  venue  proprement  en  confidcra- 
tion  de  ce  qu'il  euft  défia  pratiqué  le 
bien  moral.  Parce  qu'encore  que  fcs 
facultés  aycnt  agi  dés  auflïitofl:  qu'elles 
ont  commencé  à  exifter^  Tuiterualk 


>^ 


Chrestienne.  il  Part.  lyj- 
pourtant  d'entre  le  premier  moment 
de  leur  exiftence  &  de  leurs  opéra- 
tions, &:  reitablifTement  de  l'homme 
en  la  félicité  deTEden,  a  cfté  trop 
court,  pour  fe  figurer  que  Dieu  y  ait 
eu  égard  à  recompenfer  fes  aftions. 
Tellement  que  ce  que  Dieu  luy  auoic 
donné  &:  vn  eftre  moral  fî  plein  de 
perfedion  &:  de  vertu  ,  &:  vn  eftat 
phyfique  fi  plein  de  contentement  &: 
de  félicité ,  c'eiloit  TefFed  d'vne  bon- 
té toute  pure  ,  qui  Pauoit  également 
preuenu  &:  en  Tvn  &:  en  l'autre  ,  fans 
auoir  trouué  en  luy  aucune  qualité 
quiTy  inuitaft.  Car auant  que  d  eftre 
il  ne  pouuoit  auoir  aucune  bonne 
qualité  qui  conuiaft  Dieu  à  le  faire 
faint,  &:  iufte,  &  plein  de  vertu  com- 
me il  l'a  fait  :  5c  auant  qu'il  ait  eu  le 
loifir  d'exercer  fa  iuftice&  fafainteté 
vn  temps  vn  peu  confiderable  ,  pour 
faire  que  fcs  adions  vinfl'enten  quel- 
que confideration  deuant  les  yeux  de 
{on  Créateur  ^  il  n'a  pas  peu  préten- 
dre d'auoir  obligé  fa  bonté  aie  grati- 
fier de  tant  de  biens^&r  à  le  couronner 
de  çant  d'honneur,  que  de  le  çpnfti- 


i^€  LA   Morale 

tuer  fon  Lieutenataugoiiuernemcnt 
de  les  œuures.  Mais  ce  qu'en  la  coii- 
îondion  de  ces  deux  foi'tes  de  biens  , 
Dieu  a  voulu  que  le  phyfique  fuiuift 
le  moral  &:  en  dependift  ,  ça  efté  vn 
•cffcdi  de  fa  fag elfe  proprement ,  en  ce 
que  l'vn  eftant  beaucoup  plus  noble 
^  plus  excellent,  &  l'autre  moins,  il 
a  efté  raîfonnable  que  celuy  là  tint  le 
premier  rang  dans  la  Béatitude  de 
l'homme  ,  quile  tenoitde  fi  loin  dans 
îa  nature  des  chofesmefmes ,  ^  dans 
!e  iugefnent  de  Dieu  ,  qui  eft  la  me- 
fure  infaillible  de  Teftre  de  toutes 
<:îiofeS;,&:deleuriufte  valeur.  Car  au- 
tant qu'il  prife  plus  en  foy  mefme  la 
iàinteté  inénarrable  de  fbneflêcejqii43 
îa  félicité  immortelle  Se  inuariable  de 
fa  codition5autant  prefere-t  il  dans  les 
eftres  inférieurs  les  vertus  par  Icfquel- 
les  ils  reprefentent  fa  fain  teté ,  à  la  fé- 
licité dans  laquelle  ils  poffedent  quel- 
ques rayons  de  fon  bonheur  &:  de  fa 
gloire.  Mais  quant  à  la  continuation 
du  bonheur  de  riiomme,  s'il  eiift  per- 
f eueré  longtemps  en  fon  eftat ,  elle 
çuft  eu  quelque  autre  relation  ^  Se 


Chrestienne.,  II  Part.    157 
eiift  tenu  lieu  de  recompenfe  pour  fcs 
bonnes  adions  ,   Ô£  pour  Texercice 
de  fcs  vertus.     Et  l'hiftoire  de  fan 
eftabliflemtnt     dans     TEden     nous 
oblige  à  le]  croire  ainfi.     Car  cette 
dénonciation  &:  cette  defenfe ,  Tu  ne 
mangeras  point  de  cet  arbre  là  ,  ^au-fi- 
toftquc  tu  in  mangeras  ,  tu  ?nourras  ds 
mort  y  eft  la  féconde  partie  delà  clau- 
fuie  d'vne alliance ,  &:,  de  Teftablifle- 
ment  d'vnc  loy  ,  dont  la  première 
eftoit  tacite  dans  le  fein  de  la  Nature  ; 
Si  tu  n'en  manges  fas  ,  &fituferf€ue- 
feuerts  a  me  rendre oheïffance :,tH  viiiras, 
driouïras  de  félicité.  Etn'y  aperfonne 
qui  ne  puifle  apperccuoirde  foy  mef- 
me  y  que  l'vne  des  parties  de  cette 
formule  a  efté  difertement  exprimée 
&;  Fautre  nonj  parce  que  celle  là  eftoic 
ou  difficile  ou  impoflible  à  deuiner  , 
au  lieu  que  celle-cyfefuggeroit  d'elle 
mefme  à rentendement  humain,  6^  le 
'  recueilloit  fans  aucune  difficulté^tanc 
de  celle  que  Dieu  exprimait  ;,  que  de 
la  confideration  de  la  nature  des  cho- 
izs.    Or  en  toute  telle  alliance  5Com- 
lîie  Texecution  de  la  dénonciation 


iyS  ÏA  Morale 

pafle  pour  peine  de  la  tranfgreflîori' 
du  commandemant  ,  l'accomplifle- 
ment  de  la  promefle  pafle  pour  re- 
compenfe  de  Tobeiflance.    De  forte 
que  fi  Dieu  euft  continué  à  Thomme 
la  iouïflance  de  l'Ede  &:  de  fa  félicité^ 
c*euft  bien  eflé  vn  effcd  de  fa  Bonté  à 
la  vérité.    Car  l'homme  en  quelque 
eftat  qu'il  foit ,  ne  peut  rien  obtenir 
de  Dieu  à  autre  tiltre  que  de  fa  bon- 
té tonte  pure.    Mais  c'euft  eflé  d'vne 
bonté   que  J'hommé  euft   preuenuë 
par  fcs  aâ:ios,&  à  rexercice  de  laquel- 
le Dieu  cufl  eflé  conuié  parla confî- 
deration  des  qualités  de  fa  Créature. 
Dans  Teflat  de  corruption  il  en  va 
beaucoup  autreuien  t.  Car  nous  auons 
defiâ  pofé  pour  fondement  iicceffaire 
ôc  indubitable  du  difcours  de  la  re- 
ftauration  de  l'homme  ,  qu'ayant  en^ 
Couru  la  Colère  du  Créateur  ,  il  s'efl 
engagé  dans  l'obligation  à  fouffrirles 
chofes  qui  en  dépendent  ;  c'eft  à  dire 
vn  malheur  encore  plus  épouuanta- 
ble  en  fa  grandeur  &  en  fa  durée ,  que 
iVauoit  efté  coniiderable-le  bonheur 
dont  il  efl  decheu  5  de  forte  qu'il  ne 


Chrestienne.  II.  Part.'  lyc) 
pouuoit  eftre  reftabli  que  par  la  re- 
miffion  defon  crime  ,  &:  parla  deli- 
iirance  de  cette  condamnation.  Ec 
cela  deiioit  tellement  précéder  en  luy 
la  communication  efFeâiue  du  fouue* 
rainbienfurnaturel,  que  celle-cy  ne 
fe  peut  pas  mefmes  conceuoir  fans  la 
prefuppofition  de  l'autre.  Orcft-il 
bien  vray  qu  on  ne  fauroit  fe  figurer 
que  Dieu  vueille  deliurer  l'homme 
du  mal  dans  lequel  il  eft  tombé ,  qu'on 
ne  fe  figure  quand  &:  quand  qu'il  luy 
veut  communiquer  puis  après  le  bien 
qui  luy  eft  contraire.  Car  s'il  le  deli- 
ure  de  la  mort ,  c'eft  pour  luy  donner 
la  vie  :  s'il  l'exempte  de  la  fouftrance 
de  tout  mal ,  c'eft  pour  luy  donner  la 
iouïfl'ance  de  quelque  bien  :  s'il  laiile 
appaifer  fi  Colère  enfon  égard  ,  c'eft 
pour  luy  donner  des  témoignages  de 
Ùl  Faneur;  en  vnmot ,  s'il  deftourne 
de  defl'us  luy  fa  malediflion^  c'eft  pour 
la  conuertir  en  benediftion  ôc  en  grâ- 
ce. Et  de  cela  il  y  a  deux  laifons  in- 
dubitables. L'vne  eft,  quel'eftie  de 
l'homme  &:  des  chofés  mefmes  le  veut 
ainfi.     Car  Ihomme  eftant  vn  eftrc 


t6o  ^A    MoRAtE 

tel  que  chacun  fçait  ,  il  ne  peutn'e- 
ftre  plus  mort  qu'il  ne  foit  viuant,it 
ne  peut  eftre  viuant  qu'il  n'agifle  ,  il 
ne  peut  agir  qu  aucc  fentiment  de 
douleur  ou  de  volupté ,  ^  par  confe- 
quent  fon  eftat  ne  peut  eftre  finon 
ou  heureux  ou  miferable.  D'où  il  efl: 
clair  que  fi  Dieu  le  tire  nettement  de 
fa  mifere,il  le  reftablit  neceflairemenc 
en  la  iou'iflance  de  quelque  bonheur. 
L'autre  eft ,  que  la  nature  des  Vertus 
de  Dieu  ne  le  requiert  pas  moins.  Par- 
ée que  pour  vouloir  tirer  l'homme  de 
la  mifere  qu'il  a  méritée  par  fon  crime, 
il  faut  qu'il  faffe,  par  manière  de  dire, 
vn  effort  extraordinaire  de  bonté  , 
dautant  que  le  reffentiment  de  l'of- 
fenfe ,  &  l'inclination  de  la  Colère,  le 
porte  naturellement  à  punir.  Or  de- 
puis que  cet  effort  là  eft  fait  5  &:  qu'il  a 
gaigné  ce  point  fur  foy  mefme  6^  fur 
fa  luftice  ,  que  de  s'appaifcr  cnuers 
rhomme  Se  de  l'exempter  de  punitio  , 
déformais  eftant  appaifé  ,  les  autres 
effe(3:s  de  fa  Bonté  coulant  d'eux  mef- 
mes  5  ôc  fes  propres  inclinations  le 
portent  à  fe  vouloir  communiquer  à 

fa 


Chrestïekne.  II.  PartT  ii^i 
fa  Créature ,  tant  en  fainteté  comme 
en  bonheur.  Et  qui  en  pcnferoit  au- 
trement ,  ce  feroit  à  peu  prés  comn^c 
qui  diroit  que  la  riuiere  a  bien  peu 
s'enfler  iufques  à  ce  point  ,  qu'elle  a 
paflTé  fur  fes  éclufes  ^  &r  qu'elle  a  elle 
xpefme  rompu  fes  digues^  8c  inondé 
des  endroits  où  il  fembioit  qu'elle  ne 
monteroit  iamais  :  mais  que  cela  fait, 
elle  s'eft  arreftée  fur  le  bord  d'vns 
douce  pente  ,  6c  fur  le  panchant  d'v- 
ne  vallée  ,  qui  eftoit  toute  préparée  à 
la  receuoir  en  fon  fein.  Ce  qui  eft 
manifefl:ement  contre  la  difpofitiou 
de  la  Nature.  Dieu  donques  en  deli- 
urant  l'homme  de  fa  calamité ,  s'en- 
gageoitluy  mcfmeà  b  remettre  dans 
la  pofTeflîon  d'vn  fouuerain  bien  5 
maisquoy  qu'il  en  foit,  c'eft  toujours 
en  le  preuenant,  de  forte  que  Ton  ne 
peut  pas  dire  qu'il  y  ait  efté  inuite 
par  aucunes  bonnes  qualités  qui  fuf- 
fent  en  luy  ,  ny  par  aucunes  bonnes 
aftions  qui  en  fuiîent  procedées.  Car 
pour  ce  qui  eft  de  la  deiiurance  du 
mal,  elle  précède  toute  confideratioa 
du  bien   moral    en  Hipnime  .  puis 

L 


I 


tSi  LA    Morale 

qu'en  cette  malediftion  dans  laquelle 
il  eft,  il  eftmerueilleufement  corrom- 
pu. Et  pour  ce  qui  eft  de  la  commu- 
nication du  bien  ,  foit  phyfique  foie 
moralj  eftant,  comme  elle  eft,  fondée 
furies  raifons  lefquelles  ie  viens  d'al- 
léguer 5  riiomme  ne  s'en  peut  attri- 
buer aucune  louange.  Encore  y  a- 
t-il  cette  différence  entre  cette  Bon- 
té qui  preuient  l'homme  en  cette  oc- 
cafîon ,  &:  celle  qui  l'a  preuenu  autre- 
fois en  fa  première  création,  que  cel- 
le-cy  auoit  vn  obiet  qui  à  la  veriténe 
l'inuitoit  point  à  luy  bienfaire  ,  6^ 
qui  mefmes  ne  le  pouuoit  ,  parce 
qu'il  n'exiftoit  pas  encore  ,  ou  qu'il 
ii'auoit  pas  eu  alfés  de  loifir  pour  agir: 
mais  auffi  ne  repugnoit-il  nullement 
ny  à  Texiftencedefon  eftre  ,  ny  àl'e- 
ftablilfement  &C  à  la  fruition  de  fon 
bonheur.  Au  lieu  que  celle  là  rencon- 
tre vn  obiet  qui  refifte  à  fon  opéra- 
tion y  en  fe  plaifant  naturellement  en 
fon  mal  ,  èc  ayant  de  merueilleufe- 
ment  fortes  auerfions  contre  le  bien 
à  la  iouïffancc  duquel  cette  incojn- 
prehenfîblc  Bonté  l'appelle.    Par  ce 


Ghrestienne  il  Part,  i^j 
moyen,  ny  la  deîiurance  de  Thommc, 
ny  fa  reftauration  dans  la  iomlTance 
du  fouLierain  bien  furnacurel ,  ne  pro- 
cède que  de  la  feule  Bonté  de  Dieu , 
^  eiicote  d*vne  Bonté  qui  pafTe  de  (i 
loin  les  bornes  de  celle  qui  s'eft  dé- 
ployée en  la  création  ,  qu'ayant  vu 
obiet  tout  différent ,  &  produifant  de 
toutes  autres  opérations,  elle  a  auili , 
par  manière  de  dire ,  vn  type  &c  vn  ca- 
radere  particulier  entre  les  proprie- 
tés  de  cette  diuineeffence.  Cepen- 
dant, ilefticy  à  confiderer  qu'au  lieu 
que  dans  la  première  création  la  iouït 
fance  du  bien  phyfique  a  fuiuide  fi 
prés  le  bien  moral  ^  qu'il  n'y  a  point 
eu  d'interualle  de  temps  confidera- 
ble  entre  ces  deux  parties  du  bon- 
keur  de  l'homme  ,  eu  égard  à  leur 
pofleflîon  5  dans  fa  reftauration  ,  dc 
dans  la  communication  que  Dieuluy 
donne  dd  fouuerain  bien  furnaturcl, 
la  participation  du  bien  moral  fe  com* 
nience  ordinairement  affés  lonp-remps 
suant  qu'il  luy  fafle  goufter  la  poffef- 
fion  du  phyfique.  Et  de  plus ,  il  dif- 
jpcnfe  tellement  les  effeds  de  fa  Pre* 


^4ï  ï^     Morale 

uiden ce  ,  (  car  quant  à  ce  qui  efl:  dç 
la  reuelation  de  fa  Parole ,  ie  ne  tou- 
che point  encore  aux  inftruftions 
qu  elle  nous  donne  en  cet  égard)  qu'il 
fait  voir  manifeftement  qu  il  prend 
vn  fingulier  plaifir  que  les  hommes 
s'adonnent  à  la  Vertu  ,  &: -qu'au  con- 
traire il  a  en  horreur  ceux  qui  s'aban- 
donnent au  vice.  Car  quelque  varie- 
té  qui  femble  quclquesfois  paroiftre 
en  la  diftribution  de  fes  iugemcns  Sc 
de  fes  benedidions  ,  de  forte  que  les 
gens  de  bien  s'en  fcandalifent  ,  &: 
que  les  mefchans  prennent  occafîon 
de  s'en  glorifier  ,  {i  efl- ce  qu'enfin 
la  Vertu  a  fujet  de  fe  refiouïr  de  l'ap- 
probation du  Ciel  5  6c  que  le  Vice 
peut  remarquer  qu'ily  a  vne  Diuinité 
là  haut  qui  luy  prépare  fa  vengeance. 
Les  plus  fages  d'entre  les  Payens  Tont 
toujours  amfi  reconnu;  ceux  en  qui 
le  fcandale  de  laprofperitédes  mef- 
chans, &  de  la  calamité  des  bos,  auoic 
efbranlé  la  créance  delà  Prouidçncc, 
s'y  font  enfin  raffermis  ,  &:  le  fenti- 
ment  en  efl  demeuré  tel  vniuerfelle- 
ment  en  tous  les  peuples.  Autremciic 


Chkestiïnne.  II.  PartT  ï^f 
îiy  les  Polices  n'euflent  pas  fubfifté^ 
fi  Ton  n  euft  creu  que  la  vertu  eftoic 
fauorifée  des  Cieux  ,  ny  beaucoup 
moins  les  Religions  ,  qui  toutes  ont 
eu  pour  fondement,  que  Dieu  la  re- 
compenfe  de  fes  bienfaits ,  ôc  que  les 
rncfchans  fentent  enfin  les  effeds  de 
fa  terrible  luftice.  Tellement  qu'il 
femble  que  cette  conduite  de  la  Di- 
uinité  ait  voulu  donner  aux  hommes 
occafion  de  iuger  que  mefmes  dans 
Teftatdeleur  corruption ,  cette  partie 
du  bonheur  qui  confifte  au  bienphy- 
fique  5  dépend  de  l'exercice  &  de  la 
pratique  du  bien  moral  ,  comme  la 
recompenfe  dépend  de  Taftion  pour 
laquelle  onTeftablit;  &  que  l'homme 
le  deuoit  confiderer  fous  cette  idée  dc 
dans  cette  relation ,  pour  en  eftre  ex- 
cité à  la  Pieté  &  à  la  Vertu ,  dont  l'a- 
mour euft  efté  fans  cela  extrême- 
ment froide  en  luy  ,  ôc  merueilleu- 
fement  languifTante.  A  quoy  pouuoit 
encore  beaucoup  contribuer  cette 
confideration  ,  que  comme  le  Vice 
&:  la  Vertu  font  direftemêt  contraires 
entr'euxj  d>c  comme  Iç  Bien  &  le  Mal 

Lq  ^ 


1^6  La    MoRAtE 

phyflqnc  font  de  mefmes  diamétrale-^ 
îîîentoppofés  ,  il  femble  que  la  rela- 
tion du  Bien  phyfique  à  la  Vertu  , 
doiue  eftre  eftimce  de  mefme  nature 
Ôc  de  mefme  condition ,  que  celle  pat 
laquelle  le  Mal  phyfique  fe  rapporte 
au  Vice  ;  &£  que  comme  Dieu  punie 
le  vice  pource  qu^il  l'a  mérité ,  il  re- 
compcnfe  la  vertu  parce  qu'elle  eu 
foit  également  digne.  Et  de  fait ,  la 
pluspart  des  Payens  ont  eu  cette 
imagination ,  que  Dieu  traitteroit  les 
lîomes  félon  le  mérite  de  leurs  adions: 
.ce  qui  ne  doit  pas  eftre  trouuéeftran- 
ge  entre  les  Payens ,  puis  que  ceux 
qui  deuoyent  eftre  beaucoup  plus  il« 
luminés  qu'eux  ,  comme  ont  efté  les 
J^harificns  entre  les  luifs  ,  &c  quel- 
ques vns  mêmes  d'être  les  Chreftiens^j 
ont  eu  des  opinions  à  peu  prés  fem- 
tlables.  Mais  h  nature  mefme  des 
cliofes  fait  voir  à  l'œil  que  ce  raifon- 
Bernent  n'eft  pas  iufte.  Car  il  y  a  cet- 
te differëce  entre  le  Vice  &  la  Vertu  ^ 
que  l'homme  eftant  naturellement 
obligé  de  pratiquer  Tvne^tant  pour  la 
IPPniideration  de  rexcelîence  de  foa 


Chrestienne.  il  Part,  i^f 
fîftre  5  que  par  le  refpeft  qu'il  doit  à 
Dieu  ,  H  ne  peut  en  efperer  au- 
tre falaire  que  la  fatisfaûion  de  s'en 
eftrebien  acquité.  Au  lieu  qu'eftanc 
naturellement  obligé  à  euitcr  l'autre 
tres-exadement  ,  il  mérite  punition 
auffitoft  qu'il  s'y  laifle  aller ,  éc  le  fou- 
uerain  iuge  du  monde  ,  à  qui  appar- 
tient la  conferuation  de  Tordre  des 
chofes,  eft  non  feulement  fondé  en 
ditoit ,  mais  obligé  par  fa  iuftice ,  à  l'en 
chaftier  feuerement.  Quand  donc 
l'homme  fe  feroit  maintenu  dans  l'in- 
tégrité de  fon  eftre^  il  ne  pouuoitde 
droit  prétendre  aucune  recompenfe 
de  la  part  du  Créateur.  Car  où  a-t-on 
iamais  veu  que  pour  s'acquitter  d'vn 
deuoir  fi  précis  qu  eft  celuy-là  ,  on 
penfaft  en  auoir  mérité  falaire  ?  Si 
donc  en  Teftat  de  l'intégrité  il  n'eufl 
deu  penfer  tenir  le  loyer  de  fa  Pieté, 
&  de  l'innocence  de  fa  vie  ,  finon  de 
la  feule  bonté  de  Dieu ,  quel  en  a  deu 
eftre  fon  fentimcnt  depuis  qu'il  eft 
decheu  de  fon  origine  ?  Et  de  là  fe 
voit  auilî  qu'encore  qu'il  y  ait  à  peu 
prçs  pareille  oppofition  entre  le  Bien 

L4 


i6%  ÏA   Morale 

&:leMal  moral  ,  qu'entre  le  Bien  Sa 
le  Mal  phyfique ,  la  relation  pourtant 
du  Bien  phyfique  au  bien  moral  eft 
bien  difterente  de  celle  qui  fe  trouue 
entre  le  mal  moral  &:  le  mal  phyfique 
encore.Car  Tvnionde  ces  deux  maux 
cnfemble ,  à  ce  que  l'vn  tienne  lieu 
de  rétribution  pour  l'autre  ,  eft  de 
Tordre  de  la  iuîlice  ,  &:  de  la  rigueur 
du  Droit.  Aulieuquelaiondionde 
ces  deux  biës,  pour  faire  que  Tvn  foie 
loyer  ou  recompêfe  de  l'antre,  ne  tient 
du  tout  rien  delà  rigueur  du  Droit  à 
regard  de  DieUjmais  eft  de  pure  hbe- 
ralité.Tellemêtqu'encorequecefoit 
vn  fait  de  fageffe  que  d'euiter  en  cette 
occurrence  de  mettre  le  malauec  le 
biep,  &  le  bien  auec  le  mal,  parce  que 
la  différence  de  leur  nature  en  rend 
ralTbrtiment  mal  conuenable  &:  dif- 
proportionné  ,  fi  eft-ce  que  fi  vous 
venés  à  rechercher  les  raifons  de  la 
ionftion  du  bien  auec  le  bien,  &: du 
mal  auec  le  mal,  entant  qu'elles  peu- 
vent dépendre  des  propriétés  que 
jious  coceuons  en  Dieu  fous  l'idée  d^ 
ïuftice  Sç  de  Bonté  -,  ce  que  le  mal  fui| 


Chrestienne.   II.   PartT    I<^9 
ïa  mal ,  c'eft  vn  eifeÛ  de  la  luftice  Se 
du  droit  de  Dieu  ,  &:  ce  que  le  bien 
fuit  le  bien ,  c'eft  vn  efFeft  de  fa  pure 
Bénignité  ,  mefmes  dans  l'intégrité 
de  la  Nature.   Si  donc  tel  euft  efté  le 
lien  de  ces  deux  chofes  entr*elles  , 
mefmes  en  noftre  intégrité ,  à  quel 
excès  de  Bonté  le  deuons  nous  rap- 
porter dans  la  corruption  où   nous 
fommes  maintenant ,  &:  dans  la  male- 
diftiô  que  nous  auons  meritée?Ncant-« 
moins,  encore  que,  comme  nous  ve- 
nons de  voir ,  la  deliurance  de  la  cala- 
mité dans  laquelle  l'Homme  eft  tom- 
bé ,  ne  vienne  que  de  la  Clémence  de 
Dieu,  &  que  la  communication  da 
fouuerain  bonheur  ne  luy  puiffe  venin 
que  de  la  mefme  fource,  fi  eft-ce  qu*il 
faut  bien  diftinguer  entre  la  vrayc 
caufe    qui    induit    Dieu   à  releuer 
riiomme  de  fa  clieute  ,  ôi:  à  luy  don- 
cer  la  communication  du  fouuerain 
bien ,  confideré  dans  les  deux  parties 
defquellcs  il  eft  compofé  ;  d'auec  la 
fage  difpêfation  dont  il  fe  fert  pour  at 
tirer  les  hommes  à  l'amour  du  bien 
moral  par  Tefperançe  du  phyfique. 


17®  l'A  Morale. 

Car  comme  la  nature  générale  des 
chofes  a  voulu  que  le  bien  phyiîque 
jfuft  comme  vne  efpece  de  refplendeur 
qui  émane  du  bien  moral ,  la  nature 
particulière  de  l'homme  eft  ainfi  con- 
flituce  3  qu'il  aime  le  bien  moral  en 
grande  partie  parce  qu'il  s'attend 
qu'il  luy  produira  la  iouïfTancc  du 
phyfîque.  Et  cette  inclination  feroit 
en  nous  quand  nous  aurions  perfifté 
en  intégrité.  Car  il  eft  bien  vray  que 
l'excellence  de  la  Vertu,  àlaconfide^ 
rer  en  elle  mefme ,  doit  eftre  la  prer 
miere  6c  la  plus  noble  caufe  qui  attire 
1106  entendemens  ,  &c  par  nos  enten- 
démens  nos  appétits  ,  à  l'eftimer. 
Mais  fi  les  Stoïciens  ont  voulu  que 
l'homme  n'y  euft  aucun  égard  à  la 
pofl'effion  de  la  félicité  qui  fuit  natu- 
rellement la  vertu  3  pour  trop  affeder 
Ja  loiiangc  d'vne  haute  generofîté,  ils 
ont  encouru  le  blafme  d'impertinen- 
ce Se  d'ignorance.  Parce  que  d'vn 
cofté  l'Appétit  de  l'homme  le  porte 
iieceffairement  &  inuiolablement  à  > 
rechercher  fa  félicité  :  &c  vous  ofte^  1 
ries  auflicoft  aux  chofes  pefantcs  Fin.-^ 


Chrestienne.  II.  Part^    171 
plination  d'aller  en  bas ,  &:  aux  légè- 
res rinftinûde  voler  cotre  mont,que 
vous  ofteriés  à  Tefprit  humain  cette 
propenfion  de  fa  nature.    Et  d'autre 
cofté  la  Raifon  de  Thomme  luy  a  deu 
faire  obferuer  cette  dépendance  &r 
cette   relation  que  la  Sagefle  èc  la 
Bonté  de  Dieu  ont  mife  entre  oes 
deux  fortes  de  bien ,  pour  ne  mefpri- 
fer  pas  en  l'amour  de  l'vn  la  recom- 
mandation qu'il  peut  tirer  de  ce  que 
fautre  vient   en    confequcncc.     Si 
donc  vous    confiderés  le  fouuerain 
bien  furnaturel  en  fon  entier,  entane 
qu'il  eft  conftitué  de  ces  deux  fortes 
de  biens  ,  Dieu  n'eft  induit  à  le  luy 
communiquer  finon  par  vue  inclina- 
tion de  Bonté  qui  pafTe  de  bien  loin 
tout  ce  qu'il  luy  en  auoit  rcuelé  dans 
fa  première  création  ;  &:  fi  nous  pré- 
tendons y  ^fpirer  de  quelque  autre 
droit ,  noftre  erreur  Se  noftre  prefom- 
ption  nous  en  rendent  tout  a  fait  in- 
dignes. Mais  fi  vous  venés  à  compa-* 
rer  ces  deux  biens  l'vn  auec  Tautre, 
&:  à  remarquer  auec  quel  of-dre  &:  par 
quelle  difpeiifation  Pieu  en  donne  la 


172^  ÏA    Moral? 

communication ,  vous  trouuerés  qu*il 
fe  fert  de  Tinclination  que  noftre  ap- 
pétit naturel  a  vers  Tvn ,  pour  produi- 
re en  nous  Teftime  &c  TafFedion  que 
nous  deuons  auoir  pourl'autre.  Car 
il  propofe  le  bonlieur  qui  confifte  en. 
lafruition  du  bien  phy(ique,à  Tauidi- 
té  inuariabic  que  noftre  Volonté  à 
pour  luy ,  comme  vne  amorce  par  la- 
quelle il  introduit  dans  la  Raifon  l'ad- 
miration de  la  Pieté  3c  de  la  fainteté, 
&:  pour  en  mettre  par  ce  moyen  Tim- 
preflion  dans  nos  âmes.  A  peu  prés 
comme  quand  vn  Père  forme  d'vn  cof 
fté  fes  enfans  à  la  Vertu ,  &:  que  de 
l'autre  il  leur  deftine  fon  héritage. 
Car  ayant  ces  inclinations  pour  eux 
dés  leur  bas  aage  ,  il  n'y  peut  point 
auoir  d'autres  motifs  finon  fes  affe-^ 
ftions  paternelles ,  &c  qu'il  les  confi- 
dere  comme  fes  enfans.  Et  néant- 
moins  il  ne  laiffe  pas  de  faire  feruir 
l'cfperâce  de  la  poîreflîon  de  fes  biens 
à  leur  éducation  ,  &:  d'exciter  leurs 
affedions  à  toutes  cliofcs  dignes  de 
recommandation  &:  d'honneur  ,  par 
Fâttentede  la  recompenfe. 


Chrestienne'.  II.  Part]^  Ï7J 
C'eft  donc  pour  cela  que  Dieu  a 
reuelc  aux  hommes  les  obicts  de  la 
contemplation  defquels  ils  ont  tou- 
jours deu  recueillu:  la  connoiflance 
de  la  vraye  pieté  &:  de  la  vraye  vertu^ 
afin  qu'après  s'eftre  adonnés  àlespra- 
tiquer^ils  peufTent  paruenir  à  la  iôuïf- 
fance  de  la  félicité  qui  en  refulte.  Et 
cesobietslà,  pour  y  fuiure  la  mefme 
méthode  que  i'ay  fuiuie  en  la  pre- 
mière partie  de  la  Morale ,  font  Dieu, 
le  Prochain,^:  l'Homme  mefme,  qui 
fe  confidere  en  foy ,  &£  dans  les  motifs 
que  fa  propre  nature  luy  peut  fournis 
d'eftre  homme  de  bien  &c  vertueux  , 
quand  il  ne  rapporteroit  point  fes 
aûions  à  vn  autre  but  ,  ôc  quand  ii 
n'auroit  du  tout  rien  à  demellerauec 
perfonne.  Or  afin  de  commencer 
par  le  premier  de  ces  obiets  ,  que 
nous  auons  prouué  ailleurs  deuoir  ter- 
nir de  bienloin  la  première  place  dans 
la  Morale  ,  la  reuelation  que  Dieu  a 
donnée  de  foy  aux  hommes  depuis 
leur  corruption  ,  doit  eftre  confide- 
rée  en  deux  égards  :  c'eft  à  fçauoir 
entant  qu'çlk  coin.ieGC  la  manifcib- 


174  î   Morale 

tion  des  vertus  de  fon  Efleiice  ,  dont 
il  auoit  défia  donné  la  corlnoifl'ahcé 
auant  le  pechc  ;  &  entant  qu'elle  a  dé^' 
Couuert  quelque  cliofe  de  nouueau  ^ 
que  rhomme  ne  fçauoit  point  auparâ-^ 
uant  ,  &  qu'il  a  deu  recueillir  de  la 
confideration  de  la  Prouidence.  Cat 
|)our  le  regard  de  ce  que  les  îuifs  3C 
les  Chrcftiens  en  ont  deu  apprendre 
parla  Parole  de  Dieu  ^  c*clt  chofe  à 
laquelle  ie  ne  touche  point  mainte- 
liant.  Se  qu'il  faut  referuer  (lour  là 
troifieme  &  pour  la  quatrième  partie 
de  mon  ouurage.  Et  quant  à  ce  pre* 
mier  égard ,  ie  n'ay  rien  à  repetct  dé 
ce  que  i'eri  ay  dit  en  vn  autre  lieus 
Le  péché  a  apporte  vn  grand  change- 
înent  en  Thomme ,  &r  dans  la  confti- 
tution  de  Ces  facultés.  Mais  il  n'efl 
a  point  apporté  en  Dieu ,  qui  eft  de- 
meuré vnique  en  fon  effence ,  fpiri- 
tuei&:  inuifibleen  fa  nature,  vigilant 
6c  agiflant  en  fa  Prouidence,  &:l'ob* 
iet  de  la  vénération  &c  de  la  deuotion 
de  rhomme, tant  en  ce  qui  eftoit  de 
fes  mouuemens  intérieurs ,  qii'eii  ce 
qui  concernoic  les  geftes  extérieurs 


Crestiennè'^  il  Part^  ï^j 
&:  les  actions  de  fon  corps  ,  en  fon 
particulier,  en  fa  famille ,  &  dans  les 
aflemblces  publiques  qui  fe  deuoyent 
faire  pour  la  Pieté.  Pour  ce  qui  efi: 
du  Monde,  il  ne  faut  pas  nier  que  le 
Péché  de  Thomme  n'y  ait  apporté 
beaucoup  d'altération.  Car  l'Homme 
ayant  efté  fait  pour  Dieu  ,&  le  Mon- 
de pour  PHomme  ,  Dieu  n'a  peu 
faire  fentir  à  l'homme  la  Colère  dont 
il  s'eft  emeu  contre  fa  tranfgreffion  , 
que  le  Monde  n'en  ait  fenti  des  ef- 
feds  5  &  qu'il  n'y  en  paruft  des  traces* 
Car  fi  la  iuftice  des  Rois,  quand  elle 
eft  irritée  contre  les  crimes  de  leze 
majefté  ,  ne  s'arrefte  pas  à  la  perfonne 
du  criminel  ,  mais  pafTe  iufqu'à  (es 
maifons  ,  dont  on  démolit  les  bafti- 
menSjdont  on  dégrade  le  forefl:s,donc 
op.  arrache  les  ornemens ,  Se  abolit- 
on  les  priuileges,quoy  qu'il  les  ait  de 
fes  anceftres ,  ou  du  foin  de  fon  indu- 
flrie ,  &:  non  de  la  libéralité  des  Rois, 
que  pouuoit  l'homme  attendre  à  l'é- 
gard de  fa  demeure ,  qui  efti' Vniuers, 
finon  que  Dieu  luy  feroit  porter  de 
terribles  marques  de  fa  vengeance? 


î7<5  1a  Mo  r  a  tï 

Toutesfois ,  cela  n'a  pas  empefchs 
qu'il  n'y  ait  deu  rcconnoiftre  que  c'e- 
ftoit  Dieu  qui  Tauoit  fait ,  &:  qu'il  n'y 
ait  deu  apperceuoir  (k fa  PuifTance  in- 
finie, &  fa  Sageflc  incomprehenfible* 
Car  CCS  deux  Vertus  y  paroifloyent 
toujours  en  vn  degré  merueilleufe^ 
ment  eminent  ,  Se  dont  l'éclata  deu 
îauir  l'efprit  humain  dans  vue  admi- 
ration extrême.  Quant  à  la  Bonté  qui 
l'auoit  induit  à  donner  reftre  a  toutes 
ciiofes  5  il  y  faut  diftinguer  les  pre- 
miers motnens  efquels  elle  s'eft  dé-^ 
ploy  ée  pour  tirer  le  Monde  du  fein  du 
Néant,  d'auecleur  continuation^d'oii 
a  dépendu  fa  fubfiftance.  La  conti* 
nuation  de  cette  bonté ,  qui  a  foufte* 
nuTeflredumonde  depuis  le  péché  ^ 
mérite  vnè  particulière  cofideration  , 
ôc  regarde  l'autre  membre  de  la  diftiii- 
âion  de  cy  delTus ,  touchant  la  reue- 
lation  que  Dieu  nous  a  donnée  de  foy 
mefme.  Mais  pour  ce  qui  cft  de  ces 
premiers  momens ,  le  Monde  n'a  peu 
fe  prefenter  aux  yeux  de  l'Homme  à 
contempler ,  qu'il  ne  luy  ait  ramcntu 
que  c'eftoit  Dieu  qui  l'auoit  crcé  au 
commencement 


Chuestienne.  II  PartT  17^ 
commencement ,  &  que  par  confe- 
quent  il  ne  liiy  ait  prefenté  Toccafion 
de  fe  rcflouuetiir  de  cette  inénarrable 
Bonté  qui  luy  a  donné  fon  eftre.  En* 
fin  ,  quelque  changement  qui  foie 
arriué  tant  en  Thoi^me  qu'en  l'vni 
uers ,  il  eft  toujours  refté  quantité  de 
merueilleufement  beaux  enfeigne- 
mens  ,  que  1  Vniuèrs  auoit  efté  fait 
pour  1  Homme^^:  que  l'Homme  auoit 
elle  fait  pour  Dieu.  De  forte  qu'en- 
core qu'il  fefuft  rendu  indigne  de  te- 
nir vne  place  fi  confiderable  au  Mon- 
de 5  que  toutes  les  autres  créatures 
aboutifl'cnt  à  luy  comme  à  hnir  fin,  il 
ne  deuoit  pas  laiflcr  de  reconoiftre  de 
combien  il  eftoit  obligé  à  Dieu  de  ce 
qu'il  Tauoit  formé  pour  cela.  Et  quoy 
qu'il  fe  fuft  deftourné  de  fa  propre  fin, 
il  ne  h  deuoit  pas  méconoiftre  pour* 
tant,  mais  tafcherà  fe  rappeller  foy- 
mefme  de  fon  égarement ,  pour  ra- 
mener Ces  penfées  Se  fes  aftions  à  la 
gloire  du  Créateur  ,  qui  en  de-^ 
uoit  eftre  le  centre.  Pour  ce  qui  eft: 
de  Tautre  égard  auquel  il  faut  confi- 
dererla  rcuelation  que  Dieu  nous  a 

M 


tyS  La    MoRALir 

donnée  de  foy-mcfme ,  la  conduite  dé 
fa  Prouidence  en  la  conferuation  6c 
au  gouuernement  du  monde  ,  nous  a 
prefenté  trois  chofes  entr'autres  à 
contempler  attentiuement.  La  pre- 
mière eft  la  luftice  du  Créateur  ,  la- 
quelle a  paru  dans  la  punition  du  pé- 
ché de  THomme.  Car  il  eft  bien 
vray  qu'en  l'eftat  de  l'intégrité  ,  la 
Raifon  pouuoit  monter  à  quelque 
connoiflance  de  cette  Vertu  de  la 
Diuinitéjpar  le  moyen  de  ce  difcours, 
que  TEftre  diuin  eftant  fouueraine- 
nient  parfait ,  il  ne  pouuoit  manquer 
aucune  vertu  à  fa  conftitution.  De 
forte  qu'où  bien  il  faut  exclurre  laiu- 
ftice  du  nombre  des  vertus ,  ce  qui 
eft  contre  tous  les  fentimens  de  la 
vraye  Raifon  ,  ou  cette  conception 
eucloft  la  vertu  de  la  luftice  dansl'e- 
ftre  de  la  Diuinité  ,  quand  on  n*cn 
vçrroit  aucune  trace  dans  fcs  œuures. 
De  plus ,  cette  dénonciation ,  aujsitojt 
que  tu  auras  mangé  de  l  arbre  defendu^tu 
tnourras  de  mort ,  adiouftoit  beaucoup 
de  poids  &:  de  clarté  à  ce  raifonne- 
ment ,  6c:  donnoit  occafion  à  l'cnten- 


dcmenc  humain  de  fe  former  de  cette 
propriété  en  Dieu  ,  vne  idée  fort  bel- 
le &  fore  lumineufe.  Neantmoins, 
il  y  a  grande  différence  entre  ce  que 
1  on  ne  reconnoift  que  par  la  force  du 
ràifonnement ,  ou  tout  au  plus  ,  par 
quelque  dénonciation  qui  confifte  en 
paroles  feulement  ,  6^  Timprellion 
qu'on  en  reçoit  par  la  veuë  &c  par 
Texperience  de  la  chofe  mefme.  A  ce 
mot,  Tfcmourras  de  mort ,  Adam  s'ima- 
gina bien  quelque  chofe  de  fafcheuxi 
Mais  de  combien  eftimés  vous  que  , 
l'image  qu'il  fe  forma  de  lamortalors^ 
eftoit  foiblc  5  obfcure,  &:  peu  fenfîble 
éti  (on  efprit ,  au  prix  de  rémotion  &: 
de  l'horreur  qu'il  conceut  ,  quand 
ibvid  lecadauredefon  fils  A  bel  priuc 
de  fentiment  5  de  mouuemcnt,  de  ref- 
piration  ^  &:  de  vie  ?  Cet  effeft 
donc  de  la  luftice  de  Dieu  ,  &  plu- 
fleurs  autres  fembîables  ,  eftant  in- 
comparablement plus  vifs  &:  plus  effi- 
(^aces  prcfens ,  que  n'en  pourroit  eftre 
ridée  qu'on  s'en  figureroit  àTaidc  du 
Ample  difcours,  il  ne  faut  pas  douter 
Aon  plus  qu'ils  n'aycnt  Ô£  donné  ,  6^ 

M  1 


iîo  LA  Morale 

dcu  donner  vnc  beaucoup  plus  claîré 
&  plus  puiflantc  connoifl'ancc  de  leur 
caufe.  Et  elle  a  deu  encore  s'accroi- 
Ûvc  à  proportion  de  ce  que  ces  eiFeûs 
font  par  fucceflion  de  temps  deuenus 
plus  terribles  ôc  plus  euidens.     Car 
quand  on  a  comencé  à  voir  les  inon- 
dations des  riuieres ,  les  débordemens 
des  mersj  les  grefles  &  les  infeûes  qui 
ont  ou  abattu  ou  brouftc  les  ied  des 
arbres  ôc  des  campagnes  ;  les  maladies 
qui  font  venues  comme  à  bandes;  les 
efclandres  des  accidens  fortuits  j  les 
defaftres  des  naufrages;  les  defolatios 
des  peftilences  ô«:  des  autres  mortali- 
tés ;  les  carnages  de  la  guerre  ,  les 
fureurs  du  fac  des  villes ,  &  les  epou- 
uantables  maflacres  par  qui  on  a  de* 
peublé    des  Prouinces  toutes  entie* 
tes  5  Se  extermine  des  nations,  il  a  faU 
lu  cftre  plus  fourd  ôc  plus  infenfible 
que  les  rochers ,  fi  Ton  n'y  a  reconnu 
la  voix  de  la  Colère  diuine.   Surtout 
les  horreurs  aufquellesles  hommes  fc 
font  abandonnés  ,   &:  par  lefquelles 
ils  fè  font  eux  mefmes  fleftris  d*vne  in- 
famie éternelle  ,  en  pailUrdifes  ,  ca 


ChrestienneI  II.  Part.'  i8i 
iaclulteres ,  en  inceftes  ,  en  fodomies , 
en  brutalités  exécrables  ,  &:  qui  les 
ont  raualés  au  dclTous  de  la  condition 
dés  plus  impudens  Sc  des  plus  fales 
d'entre  tous  les  animaux,  onteftédes 
marques  fi  exprefles  de  l'Ire  de  Dieu 
furie  genre  humain  ,  que  fi  elle  auoic 
fendu  les  Cieux  ,  &  qu'elle  s'en  full 
monftrée  aux  hommes  en  fiDn  plus 
cpouuantable  appareil  ,  elle  n'auroic 
pasdeu  imprimer  plus  de. frayeur  de 
îby  dans  les  confciences.  Auflî  n'y  a- 
t-il  iamais  eu  nation  fi  barbare  ôc  û 
éfloignée  des  fentimens  de  la  Nature 
&:  de  la  raifon  ,  en  qui  il  ne  foit  de- 
meuré quelques  reftes  de  ce  fentimet^ 
que  la  iuftice  de  Dieu  prend  ven- 
geance des  crimes  des  hommes.  Et 
quant  aux  peubles  plus  polis,  &:  que 
la  Raifon  a  rendus  capables  de  quel- 
que forme  d^  gouuernement ,  cette 
commune  notion  a  cfté  le  premier 
fondement  non  feulement  de  leurs 
prétendues  Religions ,  mais  mefmes 
de  leurs  Républiques. 

La  féconde  chofe  eft  que  nonob- 
ftant  ces  iugemensde  Dieufiordinai- 
M  3 


hiz  LA    Morale 

res  &:  fi  frequens  ,  il  n'a  pas  laifle  d'Vr 
fer  dVne  très- grande  &:  comme  inr-. 
croyable  patience  à  l'égard  de  THom- 
me  tk:    du  Monde.     Car  quant  au 
Monde ,  il  l'a  toujours  fouftenu  par  fa 
vertu  ,  il  Ta  gouuerné  par  la  condui- 
te de  fa  main  ,  &:  s'il  eft  arriué  quel- 
«que  defordre  dans  les  grandes  ôc  nota- 
bles parties  defquelles  il  eft  compofé , 
foit  par  les  déluges  des  eaux  ,  ou  par 
les  conflagrations  des  villes  entières  &: 
jdes  contrées ,  an  par  la  corruption  de 
l'air,  ou  par  les  trcmblemens  de  terre, 
ou  par  quelque  autre  dereiglement 
des  caufes  de  la  Nature  &:  des  éle- 
mens  ,  ily  a  toujours  remédié  fifauo- 
rablement&fi  à  propos,  qu'après  quel- 
que demonftration  de  fon  courroux  , 
le  Monde  s'eft  incontinent  remis  dans 
y  ne    çonftitution    raifonnable.     Et 
pour  le  regard  des  hommes ,  foit  que 
vous  ayés   égard  au   premier  d'eux 
tous  ,  Dieu  l'a  conferué  en  vie  neqf 
cens  ans  depuis  fon  péché  ,  foit  que 
vous  confideriés  le  genre  humain  Iç- 
.  quel  eft  defcêdu  de  luy,non  feulemët 
il  3.  fouffert  qu'il  fe  fQitprouigqéjmai^ 


Chrestienne.  II.  Part?  183 
il  amanifeftemêt  prefidé  fur  fa  propa- 
gation 5  &:  l'a  entretenu  en  fon  eftac 
cinquante  ou  foixante  fiecles.v  Or 
faut-il  neceflairement  que  cette  pa- 
tience là  ait  quelque  motif,  que  Dieu 
fans  doute  a  laiffé  à  rechercher  à 
l'entendement  de  l'homme.  Et  les 
iuges  certes  différent  quelquesfois 
l'exécution  de  leurs  Arrefts^  par  quel- 
que raifon  de  prudence  politique. 
On  attend  à  fupplicier  vne  femme 
cnceinte^quand  elle  aura  produit  fon 
fruit  y  parce  qu'outre  qu'il  n'eft  pas  iu- 
fte  de  le  faire  périr  à  caufe  du  crime 
d'autruy  ,  peut-eftre  qu'a  Tadueniril 
fera  vtile  àla  Republique.  On  dilaye 
d*executer  vn  criminel  5  iufques  à  ce 
qu'il  ait  efté  confronté  auec  fcs  com- 
plices 5  ou  qu'il  ait  découuert  quel- 
que chofe  qu'il  eft  expédient  d'ap- 
prendre de  luy  ;  parce  que  la  luftice 
n'a  rien  de  fi  précis  en  fcs  momens ,  a 
l'égard  de  la  puniti5  d'vn  particulier , 
qu'elle  ne  puifle  bien  pour  quelque 
têpsle  faire  céder  par  difpenfatio  à  Tv- 
tilité  du  Public.  Hors  cela^la  Loy  de 
la  luftice  ne  permet  pas  qu'on  remec- 

M  4 


V84  ^^   Morale 

te  longtemps  l'exécution  des  Arrcfts 
qui  portent  condamnation  de  mort, 
quai^ul  ils  sot  irreuocables.  Et  il  eft  bië 
vray  que  Dieu  eft  le  luge  fouuerain 
de  tout  rvniuers ,  à  qui  en  cette  qua- 
lité il  appartient  de  punir  l'homme  &: 
le  Monde.  Et  eft  bien  vray  encore 
que  s'il  n'auoit  point  eu  deffein  de 
releuer  Tvn  &  Tautre  de  la  conda'm-? 
nation  &c  de  la  calamité  dans  laquelle 
il  eft  tombé  ^  Tarreft  de  leur  ruine  à 
tous  deux  eftoit  abfôlument  irreuo- 
cable  en  fa  luftice.  Tellement  qu'il 
pourroitenauoir  différé  quelque  peu 
Texecution  par  des  raifons  de  pru- 
dence &  de  fapience.  Mais  pour  la 
remettre  à  l'égard  du  premier  homme 
après  neuf  ces  ans  entiers ,  &:  à  i'égard 
dugenrehumain&  de  l'Vniuers  après 
cinquante  ou  foixante  fiecles ,  quelle 
raifon  en  pourroit-il  auoir  eue  qui 
concernaft  le  bien  du  Monde  en  gê- 
nerai, qui  outre  la  fagelfe  qui  l'y  peut 
auoir  induit ,  n*ait  porté  des  cara61:e- 
res  bien  euidens  dVne  fingulicre  clé- 
mence ?  Car  s'il  a  laiffé  le  premier 
homme  longtemps  ^u  monde  après 


Chrestienne  il  Part.     185' 

fon  péché  ,  pour  prouigner  la  nature 
humaine  en  fcs  defcendans  ,  n'euft-il 
pas  efté  plus  expédient  d'efteindre  en 
luy  fa  race  comme  vnc  femence  de 
fcorpions ,  que  de  la  laiffer  venir  fai- 
re &:  fouffrir  tant  de  mal  au  monde  ? 
Et  s'il  a  conferué  tout  le  genre  humain 
parce  qu'il  eftoit  gros  de  quelque  po- 
Iterité  qui  apporteroit  vn    iour   de 
grands  auantages  à  TVniuers  ,  n'a-ce 
pas  efté  vn   effed   d'vne  fingulierc 
bonté,  6c  que  tous  les  hommes,  s'ils 
en  auoyent  eu  la  connoifTance  ,  de- 
uoyent  admirer,  que  de  mettre  dans 
fes  entrailles  vn  germe  fi  précieux,  de 
qued'auoir  prefinile  temps  auquel  il 
deuoit  écjorre  ?  M^is  il  y  a  eu  cela  de 
confiderable  en  cxtte  difpcnfation  , 
que  les  iuges  ,  quand  pour  des  caufès 
importantes    ils    différent    vn    peu 
loin   l'exécution    de  leurs   arreils  , 
n'y  vont  pas  à  reprifes  de  temps  en 
temps  ,  fe  prenant  à  punir  auiour- 
d'huy,  &  ceffant  demain  ,  de  puis  re- 
çommençant,&:  ceflant  encore.    Au^ 
lieu  que  Dieu  en  a  vfé  tout  autre- 
ment ,  lafchant  fa  main  eii  tçrriblcs 


i8^  LA    Morale 

iugemcns,  puis  la  refTerrant  tout  auflï- 
toft ,  &:  variant  continuellement ,  de- 
puis le  commencement  du  Monde 
iufqu  à  maintenant ,  la  conduite  de  fa 
Prouidence  en  punitions  &:  en  relaf- 
ches.Pratiquequine  peut  doner  autre 
occafion  à  vn  criminel  finon  d'accufer 
l'in confiance  de  fon  iuge  &:  fon  iné- 
galité ,  ou  bien  defoupçonner  qu'il  a 
dcflein  de  luy  pardonnera  lafin^fipar 
la  réitération  de  ks  chaftimens  il  fe 
laifle  amener  à  repentance.  Et  il  eft 
bien  certain  que  fouuentesfois  les 
Payens  fe  font  trouués  fort  empefchcs 
à  deuiner  les  caufes  de  cette  variété 
delà  conduite  de  la  Diuinité  en  leur 
endroit.  Mais  enfin  pourtant  la  plus 
commune  ôc  la  plus  confiante  inter- 
prétation qu'ils  luy  ont  donnée  à  eflé 
qu'elle  les  inuitoit  à  fe  repentir  ;  ce 
qu'ils  ont  témoigné  par  leurs  facrifî- 
ces,  Se  par  leurs  procefrios,&:  par  leurs 
autres  cérémonies  relisiieufes.  Et 
bien  que  fobiet  en  foy  mefme  fem- 
femblaft  auoir  quelque  obfcuri té  <S<î: 
^quelque  ambiguité  ,  fî  efl-ce  que  fî 
Jeurs  entendemens  euflcnt  efté  natu^ 


Chrestienne.  II.  Part.^    187 

jrellement  moins  ténébreux  ôc  plus 
clairuoyans  ,  ils  Te  fuflent  portés  à 
cette  interprétation  auec  beaucoup 
moins  de  hefitation  ,  &c  s'y  fuffenc 
maintenus  auec  plus  de  fermeté  &: 
de  conftance.  Enfin,  la  troifieme 
chofe  eft  ,  qu'outre  la  patience  donc 
Dieua  vfé  en  cet  égard,  il  y  a  mefmes 
témoigné  de  la  libéralité  éc  de  la  be^ 
rieficence.  Car  le  monde  fe  pouuoic 
fort  bien  conferuer  ,  &:  le  genrehu- 
main  fe  pouuoit  entretenir  ,  quand 
Dieu  ne  leur  euft  fourni  finon  bien 
écharfement  ce  qui  eftoit  abfolument 
inecelTaire  pour  leur  fubfiftance.  Et 
s'il  n'y  euft  point  eu  d'autres  raifons 
qui  l'eulTent  induit  à  les  entretenir  , 
fors  celles  pour  lefquelles  les  iuges 
nourrirent  les  criminels  dans  les  pri- 
fons  en  attendant  Theure  de  leur 
exécution  ,  comme  on  fe  contente  de 
donner  du  pain  5c  de  l'eau  à  ceux  cy, 
il  euft  fuffi  que  Dieu  euft  donné  a 
ceux  là  cela  feulement  dont  ils  ne  fç 
pouuoyent  pafter  pour  fe  maintenir 
ipn  vn  eftre  fouffreteux ,  ôc  pour  me- 
pçr  yiie  yie  miferablç  ^  lariguiifançc. 


ïS8  La    Morale 

En  effeû  la  raifon  le  vouloit  aînfîi 
Car  de  traitter  delicieiifement  ô^ 
fbmptueufeincnt  vn  homme  qu'on 
tient  les  fers  aux  pieds  dans  vn  ca- 
chot, ou  de  le  faire  promener  dans 
vn  magnifique  palais ,  en  luy  en  fai- 
ïàtit  contempler  les  raretés  &  les 
beautés  ,  en  attendant  Theure  defti- 
Tiée  pour  le  mener  au  gibet  ou  à  Vè^ 
chaffaut ,  il  femble  que  ce  foit  ou  fai- 
re les  chofes  à  contrefens  de  la  raifon, 
ouinfulterau  condanmné  auec  quel- 
que efpece  de  barbarie.  Or  qui  con- 
fiderera  ce  grand  monde  ,  Se  la  mer- 
ueille  des  chofes  que  Dieu  nous  y 
offre  à  contempler  ;  qui  regardera  les 
vfages  que  nous  tirons  du  Soleil  2>c  du 
telle  des  aftrcs  des  cieuxj  qui  prendra 
garde  aux  vtilités  que  nous  fournif- 
■fent  la  mer  &:  les  autres  elemens  ;  qui 
de  là  tournera  les  yeux  fur  les  feruices 
que  les  animaux  nous  rendent  :  qui 
cftimera  comme  il  faut  les  richeffes 
qui  nous  viennent  des  entrailles  de  la 
terre  3  en  minéraux  ,  en  métaux  ,  en 
pierres  precieufes  5  en  teintures  Se  en 
couleurs  j  qui  fera  reflexion  fur  les 


Chrestienne  il  Par^  i8^ 
jnedicamens  qui  fe  trouuent  dans  les 
racines  ,  dans  les  fueillages ,  &c  dans 
les  femences  des  plantes ,  pour  oppo- 
fer  aux  maladies  aufquellcs  nous  fom*» 
mes  fujecs  :  qui  aura  égard  à  tant 
d'arts  &  à  tant  de  belles  fciences  à  la 
découuerte  defquelles  le  ne  fçay 
qu'elle  fecrette  Prouidencenousin-» 
cite  ,  ie  ne  fçay  quelle  fauorable  inf- 
piration  de  la  Diuinité  nous  affilie  , 
pour  la  commodité  de  noftre  vie, 
pour  rembelliflement  de  nos  âmes  * 
&:  pour  l'ornement  mefmcs  de  nos 
édifices  &  de  nos  habillcmens  j  mais 
fur  tout,  qui  ruminera  bien  auec  quel- 
le fagefle  Dieu  difpenfe  la  pluye  des 
cieux  ,  de  la  diuerfe  température  des 
faifons ,  pour  nous  rendre  la  terre  fé- 
conde en  vne  infinité  de  fortes  de 
biens  ,  trouuera  que  la  libéralité  de 
Dieu  y  pafle  la  comprehenfion  de 
toute  noftre  intelligence.  Et  mettes 
à  part  les  paffions  des  hommes ,  qui 
leur  corrompent  tous  ces  biens  là  ,  ÔJ 
qui  les  engagent  dans  la  fouffrance 
d'vne  infinité  de  maux ,  ôc  ne  regar- 
dés feulement   qu'à  ia  conftitutiou 


it^O  tA     MôRAtE 

du  monde  &  de  la  pkifpartde  Ces  par- 
ties où  il  nous  a  donne  noftre  habita- 
tion, 5c  vous  trouuerés  que  cette  ter- 
re efl  comme  vne  efpece  de  Paradis  ^ 
où  Dieu  traitteles  humains  auec  vne 
merueilleufe  indulgence.  Or  que 
peut  fignifier  tout  cela  finon  que 
Dieu  eft  bon  enuers  nous  quoy  que 
nous  foyons  foft  mauuais ,  de  que  fi 
quelquesfois  il  nous;  deftourne  du  mal 
par  la  terreur  de  fcs  iugemens  ,  it 
nous  attire  ehcôtc  incomparablement 
plus  puiflammerit  à  l'aimer  parles  de- 
monftrations  qu'il  nous  fait  de  fa 
bonté  paternelle  ?  Eneffed  ,  Tenten- 
dement  de  l'homme  efl:  naturellement 
fort  ténébreux  ,  &  fon  cœur  eft  fôu- 
ucrainement  ingrat  :  3c  neantmoins 
Cet  àueuglemeiit  &:  cette  ingratitude' 
fi'ont  pas  empefchéles  Nations  d'ap- 
perceuoir  cette  bonté  de  la  Diuinité , 
ôc  de  la  reconnoiftrc  en  quelque  fa- 
çon ,  par  hymnes  ,  par  oblations ,  par 
facrifices  &c  encenfemens ,  &:  pa;r  fe- 
ftes  folemnelles.  Toutesfois  elles' 
ne  l'ont  fait  que  tres-nnparfaitcmerït^ 
5c  encore  ce  qu  elles  eu  ont  fait ,  elles 


Chrestienne.^  il  Part.  jy% 
Tont  rapporté  6c  confacré  à  de  faux 
Dieux ,  ôc  l'ont  outre  cela  fouille  d' v- 
ne  infinité  d'erreurs  de  de  fuperftitions 
prodigieufes.  Mais  mon  intention 
n'efl:  pas  de  faire  des  inuediues  con- 
tre le  mal  que  les  hommes  ont  com- 
mis en  cet  égard  ;  c'eft  feulement  de 
rechercher  le  bien  qu'ils  y  auroyent 
deu faire.  Ce  qui  doit  eftre  le  fujet 
delà  C  on  (i  de  rat  ion  fui  uan  te. 

Gt3  35 IS  sta  Ifê  IS  Itl  ^  se  sK  Ifê  It?  Itl  5tl  '  0«  sfê  sfé 

CONSIDERATION  DES 

deuoirs  dcptetequc  les  hommesont 
deu  rendre  a  Dieu  a  loccafwn 
des  chojes  précédentes. 

LE  péché  dcThomme  n'ayat  point 
obfcurci  la  gloire  de  Dieu ,  &  le 
changement  qui  eft  arriué  en  noftrc 
nature,  n'ayant  du  tout  rien  eclipfé 
de  la  reuelation  qu'il  nous  auoit  don- 
néedela  fienne  dans  la  merueille  de 
{es  ouurages  ,  les  mefmes  deuoirs  auf- 
quels  nous  eftions  obliges  enuers  luy 


J5?t  ÏÂ   Morale 

pendant  rintegrité  de  noftreeflre^^ 
demeurent  toujours  de  meCmc  en  no- 
ftre  corruption.  Tellement  que  tout 
ce  que  fa  PuifTance  infinie  ,  tout  ce 
que  Ta  SageflTe  inénarrable;  ,  tout  ce 
que  fa  Bonté  incomprehenfible  ,  re- 
queroit  autrefois  d'admiration  ,  de 
refpe£t ,  d'amour ,  de  deuotion  ,  &: 
d'obeïffance,  tandis  que  nous  eftions 
en  cftat  de  le  luy  rendre  à  caufe  de 
Fexcellente  conftitution  de  nos  fa- 
cultés y  elles  Texigent  encore  mainte- 
nant ,  quoy  que  noftre  deprauation 
nous  en  ait  rendus  incapables.  C'eft 
pourquoy  ie  ne  repeteray  rien  icy  de 
ce  que  i'en  ay  dit  au  premier  volume 
de  mon  ouurage ,  &:  laiiTeray  la  confi- 
deration  de  tout  ce  que  Dieu  nous 
auoit  reuclé  de  foy  mefme  deuant  le 
péché  5  pour  pafTer  à  la  recherche  des 
deuoirs  de  pieté  aufquels  nous  fom- 
mes  obligés  par  ce  qu'il  nous  a  décou- 
uert  de  nouueau  dans  les  vertus  de  fon 
Effence.  Et  la  première  cliofe  que 
i'ay  à  obferuer  eft  ,  que  Dieu  ayant 
chaiTé  l'homme  de  l'Eden ,  il  a  auiîî 
changé  l'économie  de  fa  conduite 

cnuers 


ChrESTIENNe'.    II.    PartI       15); 

enuers  luy  en  cetcgard  ,  qu'il  l'adif- 
pcnCé  de  luy  donner  des  témoignages 
de  (on  obeïlTance  &c  de  fa  pieté  ea 
rabftinence  d'aucun  des  fruits  de  la 
terre.  Car  Tarbre  de  fcience  de  bien  é* 
de  mal  n'eftoit  que  dans  le  Paradis  feu- 
lement 5  de  forte  qu'Adam  en  eîlanc 
forti  il  n'a  plus  eu  cet  obiet  deuant  (çs 
yeux,  &  n'a  point  eflé  neceflaire  qu'il 
en  donnait  connoiffanceàfesdefcen- 
dans ,  fi  ce  n'eftoit  pour  les  aduertir 
que  c'eftoit  pair  cette  tranfgreflîon  li 
qu'il  eftoit  decheu  de  fa  félicité.  Et 
s'il  Ta  fait ,  comme  il  eft  bien  à  prefu-^ 
mer ,  tant  y  a  que  fa  pofterité  la  telle- 
ment oublié,  que  fi  Moyfe  n'en  eiilî: 
conferué  l'hiftoire  dans  {q%  cents  ,  il 
n'en  fuft  demeuré  aucune  trace  dans 
la  mémoire  des  hommes.  On  peut 
alléguer  décela  cette  raifon  entre  les 
autres.  Oeft  que  ce  commadement 
auoit  efté  donné  à  l'home  en  vn  temps 
auquel  fes  appétits  eftant  parfaite- 
ment bien  tempérés ,  il  eftoit  aife  de 
les  tenir  dans  le  deuoir  par  la  pratique 
d'vne  chofe  légère  &:  indifférente  en 
elle  mefmes  comme  le  moindre  fil  de 

N 


"t94  ï^     Morale 

foyefuffita  gouuemer  la  bouche  dVn 
chenal  naturellement  docile  ,  &:  par- 
faitement bien  réduit  par  l'art.  Car 
l'auidité  de  fçauoir  ,  &:  le  defir  de  la 
volupté  fenfuelle,  eftant,  comme  i'ay 
dit  ailleurs  ,  ce  qui  auoit  le  plus  de 
befoin  d'eftre  régi  par  la  raifon ,  ÔC 
ncantmoins  luy  eftant  parfaitement 
foûmisenceteftat  d'intégrité  ^  il  fal- 
loit  peu  de  chofe  pour  les  contenir 
dans  la  modération  conuenablc.  Mais 
depuis  que  ces  appétits  fe  font  vne 
fois  émancipés  de  deflbus  l'empire  de 
la  raifon ,  ç'ont  elle  comme  des  che- 
naux féroces ,  qui  ont  ietté  Pécuyer 
par  terre ,  3c  qui  fe  font  abandonnés  à 
la  fougue  de  leur  naturel,  à  l'endroit 
dcfqucls  cette  épreuue  d'obeiffancc 
ôc  de  refped  eufl;  efté  déformais  abfo-* 
lument  inutile.  Il  a  fallu  des  liens 
beaucoup  plus  forts ,  &  des  caueffons 
beaucoup  plus  roides  pour  les  rame- 
ner à  leur  deuoir  ,  &  c'eftoit  à  cela 
que  Dieu  auoit  ueftinc  la  manifefta- 
tion  de  fa  luftice.  Le  premier  mou- 
uement  donques  que  cette  nouuelle 
veuelation  des  vertus  diuincs  a  deu 


Chrestienne.  il  Part^  ipf 
produire  dans  refprit  humain,  aefté 
celuy  de  la  Crainte.  Et  quand  ie  dis 
la  Crainte  ;,  ie  n'entcns  pas  celle  qui 
naift  de  la  feule  confideration  de  la 
grandeur  &:  de  la  magniifîcence  ex- 
traordinaire d'vn  obiet  dont  Téclat 
éblouit  les  facultés  de  nos  efprits. 
Car  comme  vne  clarté  trop  brillante,, 
relie  qu'efl:  du  folcil  ,  nous  oblige  a 
baifler  les  yeux  ,  5c  met  du  trouble  de 
defobfcurité  dans  les  organes  de  la 
veuë;  vne  cliofe  trop  éclattante  $c 
reueftuë  de  la  fplendeùr  d'vne  trop 
haute  c\:trop  eminente  dignité  ,  don- 
jie  quelque  épouuantement  &  queU 
que  confufion  à  nos  âmes.  Et  riiortl- 
me,  fans  doute,  eftoit  touché  de  cette 
forte  de  crainte  ,  mefmes  en  fon  inté- 
grité, quand  il  côntemploitlamajeftc 
de  Dieu  attentiucment ,  encore  qu'il 
n'euft  que  toutes  fortes  de  faueurs  Sc 
de  benediftions  à  en  attendre.  l'en- 
tens  par  la  crainte  cette  paflîon  qui 
confiile  en  Tapprehenfion  d'vn  mal 
à  venir,  &c  qui  croift  à  proportion  de 
ce  que  le  mal  nous  paroift  grand,  ÔC 
difficile  a  euiter.     Car  quant  à  ceuîC 

N  % 


i 


t^6  La  Morale 

que  l'on  fent  defia  ,  on  ne  les  crainC 
plus  ;  &  pour  ceux  que  Pon  preuoit  fi 
certainement  qu  il  n'y  a  aucun  moyen 
d'en  échapper  ,  la  paflîon  qu'ils  en- 
gendrent dans  refprit,  ne. s'explique 
pas  proprement  par  le  mot  de  crain- 
dre. Peut-eilre que quelcun  diraicy 
que  la  crainte  qui  fe  produit  de  la 
confideration  des  effefts  de  la  colère 
de  Dieu  ,  ne  doit  pas  eftre  contée 
entre  les  deuoirs  moraux  defquels 
nous  luy  fommes  obligés ,  parce  qu'il 
eft  naturel  à  Miomme  de  craindre  le 
mal ,  autant  qu'il  eft  naturel  auxclio- 
fes pefantes  de  defcendre,  &:  aux  lé- 
gères de  monter  ;  &c  que  les  Diables 
le  craignent  ,  en  qui  pourtant  on  ne 
peut  pas  dire  qu'il  y  ait  aucun  bien 
moral.  Maisà  celailn'eft  pas  malaifé 
derefpondre.  Autre  eft  la  confide- 
ration de  la  crainte  ,  à  la  regarder 
precifémentenellemefme  ,  &:  autre 
à  la  contempler  foit  dans  les  caufes 
dont  elle  procède  ,  ou  dans  les  efFefts 
qu'elle  produit.  A  la  confiderer  pre- 
cifément  elle  mefme ,  elle  peut  bien 
eftre  contée  entre  les  chofes  pure- 


Chkestienne.  il  PartI  197 
ment  phyfiques,  qui  n'ont  ny  louan- 
ge ny  blafme  foit  de  bien  foit  de  mal 
moral.  Et  de  fait  toutes  les  créatures 
qui  font  douées  de  quelque  connoif- 
fance,  pour  fi  petite  &:  obfcure  qu'el- 
le foit,  fententPémotiondc  la  crain- 
te 5  félon  ce  qu'elles  peuuent  auoir  de 
preffentimêt  du  mal.  De  forte  que  les 
vermifTeaux  mefmes  &:  les  chenilles  fc 
retirent  &:  fe  rcflerrent  par  la  peur ,  à 
la  moindre  idée  de  mal  qui  touche 
leurfantaifie  ,  quelque  imparfaite  Sc 
tenebreufe  qu  elle  foit  en  cette  forte 
d'animaux.  Mais  fi  vous  la  regardés 
dans  les  caufes  d'où  elle  procède ,  il  y 
a  vne  certaine  forte  de  vacuité  de 
crainte  ,  s'il  faut  que  ie  me  férue  de 
ce  terme,laquellc  eftmerueilleufemêc 
blafmable,  eu  égard  au  principe  d'où 
elle  naift.  Car  l'on  ne  peut  mefprifer 
les  eifefts  de  la  Colère  de  Dieu  finon 
pour  l'vne  de  ces  deux  chofes  :  c'eft 
qu'où  bien  on  n'en  connoift  point  du 
tout  la  caufe ,  ou  fi  on  la  connoift  en 
quelque  forte  ,  on  roidit  de  propos 
délibéré  fon  efprit  alencontre  d'elle  , 
pourn'cn  auoir  point  de  reiîentiment- 

N3 


Ï98  tA    Morale 

Or  la  prcmicre  de  ces  caufcs  eft  vi". 
cieufe  ,  parce  qu'on  ne  peut  ignorer- 
la  Colère  de  Dieu  ,  qu^on  n'ignore 
quand  &  quand  fa  Prouidence  ,  puis 
qu'elle  fe  manifefte  par  elle  en  vne  in- 
finité de  façons.  Ec  qui  peut  mécon-. 
noiftrela  Prouidecede  Dieu  au  gou- 
uernemcnt  de  l'Vniuers  ,  fînon  par 
vn  aueuglement  volontaire  ?  La  fé- 
conde rcft:  encore  plus  :  parce  qu'au- 
cun ne  peut  connoiftre  la  Colère  de 
Dieu  ôc  la  mefprifer  ,  fi  ce  n'eft  par 
vne  audace  plus  que  maniaque,  ôc 
par  vn  orgueil  plus  intolérable  que 
les  Fables  ne  nous  reprefentent  celuy 
des  Geans.  Que  s'il  y  a  du  blafme  à 
lie  craindre  pas  de  la  façon ,  il  femble 
qu'au  côtraire  il  y  ait  quelque  louage 
à  craindre  Tire  de  Dieu',  en  ce  que 
cette  paffion  prouient  de  caufes  dire- 
ftement  oppofées.  Si  vous  confide- 
ïés  la  Crainte  à  i'écrard  de  Ces  efFcds  . 
comme  ils  font  pareillement  non  feu- 
lement diffcrens ,  mais  mefmes  oppo- 
fés  entr'eux ,  ils  luy  communiquent  la 
îoitage  cs:  le  blafme  qui  leur  font  deus, 
5f  la çolorczic  de  leur  teinture.  Caria 


Chrestienne.   II.   Part!    199 
crainte  qui  emporte  à  Timpatien  ce^aii 
murmure,  au  blafpheme^au  defefpoir, 
ôc  qui  engloutift  celuy  qui  la  fent 
dans  vne  triftefTe  irrémédiable  ,  doit 
eftre  contée  entre  les  vices  moraux. 
Et  la  raifon  en  eft  que  Dieu  ne  pre- 
fente  point  de  telles  demonftrations 
de  fa  Colère  aux  humains,  qu'il  ne  les 
détrempe  de  quelques  témoignages 
de  fa  clémence  3c  de  fa  faueur ,  qui 
doit  tempérer  Tinquietude  de  leurs  ef* 
prits  ,  &:  les  empefcher  de  laiiTer  de- 
uenir  leur  douleur  &  leur  deftreffe  in- 
confolable.   Mais  celle  qui  induit  les 
hommes  à  chercher  quelque  remède 
à  leur  mal  dans  la  Bonté  du  Créateur^ 
cft  au  nombre  des  chofes  que  Ton 
appelle  biensmoraux;  parce  que  c'eft 
chofc  bonne  en  elle  mefme,  5c  fort 
agréable  à  Dieu, que  les  hommes  re- 
connoiilent  qu'il  eft  bénin  Se  clcmét , 
puis  qu'il  fe  manifefte  tel  en  fa  Pro- 
uidence.     Derechef,  la  crainte  qui 
porte  les  hommes  au  vice  ,  foit  pour 
émouffer  les  pointes  Se  pour  eftoufter 
les  alarmes  dont  elle  harcelle  leurs, 
confciences ,  dans  la  douceur  des  vo- 

N4 


too  LA   Morale 

luptcs  ;  foit  par  cette  raifon  de  defer. 
poir,  qu'il  vaut  autant  fatisfaire  en- 
tièrement à  fes  appétits,  puis  qu'aullî- 
bien  la  vengeance  du  Ciel  eft  ineui- 
table  j  ne  peut  qu'elle  ne  foit  blafma^ 
ble  &:  puniflable  dcuant  Dieu.  Parce 
qu'il  ne  reuele  fa  iuftice  aux  hommes 
fmon  pour  les  deftourner  du  vice,  6c 
non  pas  pour  les  y  plonger  de  plus  eii 
plus;  6«:  qu'ils  deuroyent  recueillir  dq 
^économie  de  fa  conduite  ,  que  puis 
qu'il  faitfentirfa  iilftice  auxhommes 
pour  les  ramener  du  mal  ,  il  ne  veut 
pas  qu'ils  defefperentabfolument  des 
effets  de  fa  Clémence  &:  de  fa  Bonté, 
û  véritablement  ils  s'en  deftournent. 
loint  que  quand  ce  fujet  d'efpererne 
reluirait  point  dans  les  obiets  qu'il 
leur  met  4euant  les  yeux  ,  toujours , 
puis  que  c*eft  le  Vice  qui  allume  fa 
Golere  ^  &c  qui  fait  qu'il  la  reuele  fi 
terriblement,  il  y  auroitdelafureur  à 
Èenflammerde  prqpos  délibère  ,  &c  à 
aggrauer  fa  propre  condamnatfbn , 
parce  qu'on  penfe  la  preuoir  tout  à 
fait  ineuitablc.  Mais  la  crainte  qui 
porte  les  homn^es  ^  fç  irepeutir  ^  ^ 


Chrestîenne  II,  Part,  loi 
quelque  chofe  de  recommandable. 
Car  il  eft  bien  vray  que  ceux  qui  ne  fc 
repentent  du  mal  moral,  fînon  parce 
qu'il  en  attire  vn  phyfique  ,  comme 
il  arriue  a  quelques  vns  d'auoir  du  re- 
gret de  leurs  débauches,  parce  qu'el- 
les leur  ont  donné  les  goûtes  ,  ou 
quelque  autre  telle  incommodité  , 
n'en  font  pas  meilleurs  pour  cela. 
Mais  il  arriue  quelquesf«is  ,  &:  c'eft 
rintention  de  Dieu  dans  la  conduite 
de  fa  Prouidence,  qu'à  Toccafion  du 
mal  phyfique  on  reconnoift  la  laideur 
du  vice  qui  l'a  produit  ,  d>C  qu'en  le 
conliderant  comme  vn  mal  moral,  on 
commence  à  auoir  de  luy  quelques 
auerfions  louables.  Or  en  cet  égard  la 
Crainte  peut  eftrc  placée  au  rang  de 
cette  nature  de  biens  en  la  pratique 
defquels  confîftent  nos  deuoirs  en- 
uers  Dieu ,  &  de  fait  l'Ecriture  Sain- 
te ne  fait  point  de  difficulté  de  l'y 
mettre.  Si  les  Payens  ont  porté  la 
crainte  qu'ils  ont  eue  de  la  Diuinité 
iufques  là ,  &  en  cas  qu'ils  la  y  ayenc 
portée  ,  quels  ont  elle  les  degrés  , 
quelle  la  pureté  oqrimpureçç  de  leur 


fi-oi  LA    Morale 

religion  en   cet  égard  ,  c'efl:  chofe 
dont  ie  ne  décide  pas  maintenant  : 
tant  y  a  qu'il  eft  certain  qu'ils  en  ont 
efl:é  touches  5  &  quelques  vns  ont  eu 
cette  opinion  que  c'efl:  elle  ^m  a  fait 
la  première  les  Dieux  au  ?nonde.    Mais 
il  eft  pourtant  certain  auflî  que  la  feu- 
le reuelation  de  la  luftice  de  Dieu  ne 
fuffitpas  pour  reftablifl'ement  delà 
Religion,  fî  on  n'y  mefle  la  confidera- 
tion  de  quelques  autres  vertus  dont  il 
nous  a  donné  la  'connoiilance  en  {a 
Prouidence.  Partant,^  fécond  mou- 
uemcnt  qui  a  deu  fuiure  celuy  là,  eft 
Jd  creâce  &  la  perfuafion  que  Dieu  eft  ,  \ 
bon  5  niefmes  enuers  les  mefclians,  ^ 
qu'il  ne  veut  pas  vfcr  de  (a  luftice  à 
toute  rigueur  ,  puis  qu'il  tend  à  rame- 
ner les  hommes  du  mal ,  &  que  pour 
leur  en  donner  le  loifir  il  vfe  d'vne  fi 
longue  6<:  fi  infatigable  patience.    Et 
qu'en  ce  mouuemcnt  confifte  vn  des 
deuoirs  de  l'homme  enuers  DieUjC*eft 
vn^    chofe    manifefte.     le  ne  diray 
point  icy  que  c'eft  vne  Vérité  ,  él 
que  toute  telle  vérité  eft  vn  àts  ob- 
Vix.^  de  la  contemplation  ^  4^  U  cou-* 


N 


Crestienne.  II.  Part,  xoj 
noiiTance  de  Fliomme.  Qj^y  que 
véritablement  c'eft  chofe  qui  doit  icy 
venir  en  grande  confîderation.  Car 
s'il  eft  vray  ,  comme  les  Philofophes 
Tont  reconnu,  que  la  Nature  ait  pro- 
duit l'homme  en  grande  partie  pour 
contempler  les  eftres  de  F  Vniuers ,  &: 
que  pour  cet  efFedelle  l'ait  fourni  do 
raifon  &C  d'intelligence,  quel  plus  no- 
ble eftte  peut-il  cotemplerque  Dieu, 
5^  en  Dieu  que  peut-il  connoiftre  fi- 
non  ce  qu'il  en  a  reuelé,  èc  en  ce  qu'il 
en  a  reuelé  qu'y  a-t-il  de  plus  ienfible 
à  la  raifonj&:  qui  donne  de  plus  clai- 
res prennes  de  foy ,  que  ce  fupport  de 
l'Homme  &:  du  Monde  ?  le  duay  feu- 
lement que  c'eft  vne  vérité  pradique, 
comme  on  a  accouftumé  de  parler  , 
c'eft  à  dire  de  la  fimple  connoilTance 
de  laquelle  l'entendement  de  riioni- 
me  n'a  pas  deu  fe  contenter  ,  mais  la 
conuertir  en  adion  ,  &la  rapporter  à 
quelque  vfagc.  Car  Dieu  eft  en  foy 
mefme ,  s''l  faut  ainfi  dire ,  vn  obicc 
moral, c'eft  à  dire,qu'il  faut  connoiftre 
pour  l'aimer  &:  pour  l'honorer  ;  &: 
$'iIeftoit  goffible  de  Iç  connoiftî.'Cfay 


io4  ï-A  Morale» 

la  feule  contemplation  de  fon  eflence^ 
fans  le  regarder  dans  rimpreflîon  qu'il 
a  mife  de  foy  dans  les  œuures  de  Ces 
mains  ,  il  faudroit  que  toute  intelli* 
gcnce  qui  le  contçmpleroit  ainfi  , 
fe  fentift  émouuoir  en  Ces  appé- 
tits d'vnc  façon  conuenable  à  la  na- 
ture &:  à  rexcellence  de  fon  cftre. Et  (î 
les  intelligences  feparécs  de  la  matie- 
tiere  le  connoiffent  de  la  façon ,  il  ne 
faut  pas  douter  qu'elles  ne  rapportent 
îa  connoifl'ance  qu  elles  en  ont  à  quel- 
que opération  digne  de  la  beauté  de 
leurs  puilTancçs.  Mais  quant  à  nous 
hommes  ,  qui  fommes  enueloppés 
d'vn  corps, nous  n'auons  aucune  con- 
noiffance  de  TEdre  de  Dieu  que  par 
Vemprainte  qu  il  en  a  mife  dans  ks 
ouurages  ,  dans  lefquels  il  s'eftmani- 
fefté  tel  qu'il  efl: ,  c*efl:  à  dire ,  vn  ob- 
ier moral  ;  de  forte  que  le  moindre 
çaraftere  que  nous  y  voyons  de  Ces 
vertus,  doit  inuiter  nos  facultés  aux 
aûions  qui  font  conuenables  à  ces 
vertus  là  ,  ôc  dignes  de  nos  facultés 
|:out  enfemble.  Or  auons  nous  mon- 
ftiç  cy-delTus  (jue  la  vertu  qui  fc  té- 


Chrestienne.  il  Part,  zof 
moigne  en  cette  longue  patience 
eft  fa  Bonté,  qui  par  confequent mé- 
rite d  eftre  non  connue  feulement  ^ 
mais  reconnue  de  nous  aucc  gratitu- 
de. Enfin ,  le  troifiemc  mouuement 
que  cette  rcuelation  a  deu  produire 
en  l'efprit  humain ,  eft  de  reconnoi- 
ftre  auec  aftion  de  grâces  ce  haut 
degré  de  benignitc^quincfe  conten- 
te pas  defupporterles  pécheurs  en  pa- 
tience 5  Se  d'attendre  leur  amende- 
ment ,  mais  qui  les  preuicnt  de  l'a- 
bondance de  (es  benediftions,  ^leur 
fournit  l'occafion  d'y  auoir  recours 
auec  confiance.  Car  fi  les  demonftra* 
tions  de  fa  iuftice  doiuent  donner  de 
la  terreur  ,  &  fi  la  confideration  de  fa 
patience  la  doit  tellement  contreba- 
lancer qu'elle  empefche  Fhommc  de 
fe  laifîer  emporter  au  defefpoir  ,  de 
que  mefmes  elle  luy  donne  quelque 
inclination  à  bien  effierer  de  fa  Clé- 
mence, que  ne  doit  point  faire  enuers 
luy  ce  grand  furcroift  de  Libéralité, 
qui  le  comble  de  tant  de  biens  pour 
l'mciter  à  recourir  à  fon  Créateur 
auec  beaucoup  d'affeuraac^  ?  Certai- 


-Zôë  £  A     M  Q  R  A  I  E 

nemet  Dieu  n'a  point  parlé  aux  hom^ 
mes  fous  cette  Difpenfationfnion  paK 
la  voix  muette  de  fcs  ôuurages.  Mais 
i'oferay  bien  dire  cela  pourtant,  que 
cette  voix  n'a  point  edé  fi  obfcureny 
fi  confufe  5  que  l'Entendenient  de 
riiomme  ne  Pait  deu  ouir  ,  &^  adiou- 
fter  créance  au  témoignage  qu'elle 
rendoit ,  qu  i!  y  auoit  accès  ouuert  en- 
uers  la  Diuinicé ,  pour  tous  ceux  qui 
s'y  addrefferoyent  aitec  confiance  ô<5 
repentance.  Et  la  pratique  de  tous 
les  peuples  en  eftvneuidëtargumento 
Car  fans  cette  commune  notion  les 
hommes  n'auroyent  iamais  ofé  leuer 
les  yeux  vers  le  Ciel  ,  ou  y  eftendre 
leurs  mains  ,  pour  en  implorer  Tailî-i 
ftance.  Et  fi  dans  les  horribles  ténè- 
bres dont,  ils  ontefté  enueloppés,  ils 
ont  pourtant  inuiolablement  confer-^ 
ué  cette  perfuafion,  que  penfons  nous 
qu'ils  euflentfait  s'ils  enfilent  cuTen- 
tendemct  àufCi  éclairé  ou'ils  TanovenÊ 
rempli  d'obfcurité  ,  d'aueuglemcnt^ 
ôc  d'ignorance  ? 

De  là  il  eft  ajfé  de  recueilKr  ce  qfue. 
(î'ell  que  les  hommes  ont  deuadjou-* 


i 


CHRESTÎEKNir    II.    ParT.     107 

ft^r  à  ce  Culte  que  nous  auons  dit 
ailleurs  qu'ils  deuoyent  rendre  à  leur 
Créateur  dans  l'intégrité  de  la  Natu- 
re. Nous  auons  defîa  veu  qu'il  deuoit  ^ 
eftrc  &:  public  ôc particulier.  Et  quanc 
au  particulier,  il  nous  fuffirade  diro 
icy  qu'il  ne  diffère  en  rien  du  public 
finon  qu'il  fe  rend  à  Dieu  par  chaque 
famille  comrne  elle  eft  recueillie  en 
vne  maifon  ^  ou  par  chaque  perfonn© 
qui  fe  retire  à  part  en  Ton  cabinet,  ou 
qui  comment  que  ce  foit  donne  des 
témoignages  de  Ta  pieté  félon  la  di- 
uerfité  des  occurrences.  Au  lieu  que 
le  public  fe  rend  au  milieu  des  grandes 
congrégations,  où  plufienrs  non  per- 
fonneifeulemetjmais  familles  mefmes 
s'allient  enfemble,  pour  ioindrc  leurs 
affedions,  leurs  voix,  &:: leurs adions 
en  mefmes  exercices  de  deuotion.  Et 
cela  emporte  necelfairement  cette 
différence,  que  le  public  a  fes  circuits 
déterminés ,  (es  iours  affignés  preci- 
fément,  fes  heures  &  fes  aflignations 
reip-lées  ,  autrement  il  ne  fubfiileroit 
pas;  le  particulier  eft  plus  libre  de  plus 
indéterminé,  ^  dépend  dauantagc  de 


to8  La    Morale 

la  rencontre  des  occafions,&:  de  la  vaf^ 
rietédescirconftanccs.  Le  public  eft 
plus  régulier  &:  plus  parfait  ,  parce 
qu  il  eft  cftabli  fur  des  reiglemëâ  com- 
muns ,  à  fobfcruation  defquels  on  eft 
obligé  par  laittorité  d'vnefocietc,  qui 
ordonne  5  pour  y  vacquer  ,  la  ceffa- 
tionde  toutes  autres  occupations,  ôc 
qui  retranche  autant  qu'elle  peut  les 
occafions  de  diftraÊtiort ,  en  tranfpor- 
tant  les  familles  mefmes  lors  dé  leurs 
inaifons,  ôc  les  fouftrayant  ainfî  à  leurs 
autres  foins ,  afin  de  fe  donner  toutes 
entières  à  la  pieté  :  au  lieu  que  le  par-^ 
ticulier  eft  fujet  à  diuerfes  interrup- 
tiôns,qui  nailfent  malgré  qu'on  en  ait 
des  neceffités  de  la  vie*  Enfin ,  le 
public  eft  plus  efficace  &c  plus  agréa- 
ble à  Dieu ,  parce  que  comme  le  feu 
s*âccroift  par  l'amas  de  pliifieurs  ti- 
fons  en  vn  mefme  lieu ,  la  deuotion 
s'enflame  par  l'vnio  de  plufieurs  voix 
&:  de  plufieurs  coeurs  ,  qui  font  vn 
plus  grand  effort  enuers  le  ciel,  à  pro- 
portion de  l'ardeur  &  de  la  vehemen- 
ce  de  leur  zèle.  Quant  au  refte,  la 
matière  en  eft  toute  femblable  ,  le 

corps 


Chrestienne.  ir.  Part,  lq^ 
corps  &:  rcfp.rit  y  doiuent  aller  égaler 
ment,  &:  refFct  qui  s'en  produiroit, 
s'il  eftoit  pratiqué  comme  il  faut^ 
coniîfteroiten  benediftions,  qui  i^nr 
droient  vn  témoignage  tres-aireuré 
delà  bonne  volonté  du  Créateur  cnr- 
uers  les  hommes.  Or  auons  nous  dit 
ailleurs  ,  que  le  feruice  public  que 
Ton  rend  à  Dieu_,a  deux  parties  prm- 
cipales  :  à  fçauoir  l'inftrudion  en  la 
connoiirance  des  vérités  que  l'on  doit 
fçauoir  ,  pour  exercer  la  Religion 
comme  il  appartient ,  &:  l'adoration, 
où  nous  reduifons  en  aébion  cette 
connoifTance  des  vérités  lefquellcs 
nous  auons  apprifes.  Et  cela^propoie 
ainfi  généralement ,  ell  d'vneftablif- 
fementfi  fixe. &  fi  naturel,  qu'il  ne 
reçoit  point  d'autre  changement  fous 
quelque  DiCpenfation  qu'on  foit  ,  fi- 
non  qu'à  mefure  que  Dieu  a  reuelé 
aux  hommes  quelque  chofe  de  fùs 
vertus  qu'ils  ne  fçauoient  point  ail- 
parauant,  cette  partie  de  fon  feruice 
quiconfifteen  Inftrudionadeurece- 
uoir  de  Taccroiflement  ,  &:  celle  de 
l'Adoration  fe  porter  à  de  nouueaux 

O 


ziB  La  Moral  S' 

mouiicmens^feloil  qu'ils  ont  eftê  pro^. 
cluics  par  la  nature  de  ces  cortnoiÀan- 
ces.  A  cette  inftruftion  doncqucs 
qui  refultoit  autrefois  de  ce  qu'il  n'y  a 
cju'vn  Dieu,  qu'il  eft  inuifible  &  im- 
înaterielen  fon  eflencc  ,  qu'il  eft  itifi' 
ny  en  ks  vertus  ^  qu'il  eft  a£tif  à  mer- 
ueille  ,  Se  vigilant  en  fa  Prouidénce  , 
^u'ileftpuifTant,  qu'il  eft  fage5qu'en^ 
tiers  fa  créature  parfaitement  fainte 
il  eft  bon  Se  libéral  de  fes  biens  plus 
qu'on  ne  fe  peut  imaginer,  &:que  par 
confequentil  eft  digne  que  nous  l'ai*- 
jnions  Se  que  nous  riionorions  d© 
toutes  les  puiffances  de  nos  âmes  ,  le^ 
hommes  ont  dèu ajouter  ces  nouuel- 
les  confiderations;  c'eft  qu'il  eftjufte^ 
&  par  confequent  vengeur  du  pe^ 
ché;  c'eft  qu'il  eft  patient  enuers  les 

Î)echeurs  ,  &  que  par  confequent  il 
eur  donne  occaliondefe  repentir  Se 
d'cfperer  ;  c'eft  enfin ,  qu'il  les  com- 
ble de  toutes  fortes  de  bienfaits,  ce 
oqui  mérite  bien  iuftement  qu'ils  e^ 
ayent  des  reflentimens  conuenables. 
Quant  à  ladorationy elle  ne  compre- 
noit  que  deux  chofe§  çn  Tintegricé 


'  Chrestibnne.  il  Part,    xi? 
âe  la  Nature.  L'vne  eft  cette  admira- 
tion en  laquelle  rentendement  de 
l'homme  a   deu  auoir  TEftre  &:  les 
vertus  de  la  Diuinité,  &:  dans  laquel- 
le il  a  deu  fc  laifTer  engloutir  auec  vne 
foûmifïîon profonde.  Carlinfinitédc 
Dieu  requiert  de  Tefprit  de  Thom- 
me  qu'il  fafle  toutes  fortes  d'efforts 
pour  atteindre  à  Thonorer  à  propor- 
tion de  fa  dignité  ,  &:  que  fe  voyant 
toujours  infiniment  au  deçà  de  Te- 
ftenduç  defon  objet,  il  tafchc  pour-^ 
tant  de  s'y  auancer  tellement ,  qu'il 
s'y  perde  finalement  ,  comme  dans 
vne  mer  immenfe.   Et  la  hauteife  de 
fa  Majefté  ,  &:de  Tautorité  qu'il  a  fur 
lious  ^  doit  tellement    remplir  nos 
âmes  de  reuerence  &:  de  refped^^ 
qu'en  nous  reconnoiffant  en  fa  pre^ 
fence  comme  vn  neant^il  n'y  ait  fi  bas 
degré  de  foûmiilîon&:  d'humilité  au^ 
quel  nous  ne  defcendions  ,  quand 
nous   nous  prefentons   deuant    fon 
trône.  L'autre  eft ,  l'aftion  de  gra^. 
ces  que  nous  fommes  tenus  de  luy 
rendre  pour  tant  de  biens  qu'il  nou$ 
^  communiqués  ^  &  dans  quoy  nous 

O    ^. 


%X2^  LÀ    M  O  K  A  L  E 

deuons  témoigner  la  gratitude  qné 
nous  en  auons,  tanten  nos  mouue- 
inens  intérieurs  ,  fans  Tardeur  &  la 
iînccritédefquels  toute  noftre  pietc 
n*eft  que  fard,  qu'aux  geftes  mefmes 
de  nos  corps,  &:en  la  mélodie  de  nos 
Toix,  âueclaquelleDieutrouue  boa 
que  nous  célébrions  fes  louanges.  Et 
CCS  deux  parties  de  ladoratiou  ont 
•deu  auoir  d'autant  plus  de  lieu  dans  le 
'feruice  de  Dieu  depuis  le. péché,  que 
le  changement  qu'il  a  apporté  dans 
nos  objets  &  en  nous,  en  a  redoublé 
les  caufes.  Car  quant  à  nous,plus  nos 
facultés  font  corrompues,  moins  font 
elles  capables  de  connoifl:re&:  de  vé- 
nérer rEftrc  &:  les  vertus  de  Dieu, 
comme  il  faut:  &:  moins  elles  en  font 
Capables  ,  plus  grands  y  doiuent  cftre 
nos  efforts,  afin  de  nous  défaire  de 
cette  incapacité, c^  de  nous  ramener, 
s'ileftoit  poffible  ,  au  point  de  pour 
'  uoir,fînon  égaler  l'infinité  denoftrç 
objet ,  ce  qui  abfolument  ne. fe  peut^ 
au  moins  remplir  toute  la  mefure  dç 
noftre  deuoir ,  félon  la  nature  de  nos 
puiifanceso    Et  derechef  ^  plus  riQU:> 


Chrestienne.  il  Part."     iï$ 
fommcs  corrompus,  plus  Dieu  s'eft-il 
éleué  au  defTus  de  nous  ,  par  le  droic 
qu'il  a  acquis  de  nous  punir  ,   &:  plus 
fommes  nous  defcendus  au  defTous  de 
noftre  eftat  naturel  ,  en  nous  aflujet- 
tiflanc  à  la  peine.   Tellement  que  no- 
ftre humilité  deuant  Dieu  ne  vient 
pas  feulement  déformais  de  ce  que 
nous  nous   comparons  auec  Dieu , 
comme  la  créature  fe  compare  auec 
fon  Créateur  ,  mais  encore  de  ce  que 
nous  nous  trouuons  deuant  luy  com- 
me vn  criminel  deuant  fon  luge.    Ec 
pour  ce  qui  eft  des  objets  que  cette 
nouuelle  Difpenfation  nous  prefente 
à  contempler ,  outre  la  crainte  que  l^t 
reuelation  de  la  luftice  de  Dieu  doit 
produire  en  nous,  la  patience  dont  il 
vfe  en  noftre  endroit,  &:lesbien-fait5 
dont  il  nous  preuient  &:  novis  comble 
journellement,  doiuent  engendrer  en 
nos  coeurs  des  reflentimens  de  grati- 
tude, &:  tirer  de  nos  bouches  des  té- 
moignages de  reconnoifTance ,  d'au- 
tant plus  vifs,  que  la  bonté,  ôc  Hndul- 
gcnce  ,  &:  la  condefccndance  que 
nous  auons  pour  nos  ennemis,  a  quel* 


ii4  La    Morale 

que  chofe  cVimcomparablement  plus 
bcait&:  plus  grand  ,  que  n'a  la  bonne 
volonté  dont  nous  embraflbns  ceux: 
gui  nous  aiment.  De  forte  que fila- 
Ôion  de  grâces  a  cftc  vn  dcuoir  de 
l'homme  enuers  Dieu  pendant  le 
ten)ps  de  l'intégrité,  non  feulement 
il  ne  l'eft  pas  moins  enl'eftatde  cor- 
ruption ,  mais  iU'eft  encore  en  quel- 
que façon  dauantage.  Parce  que  le? 
crime  de  l'ingratitude  croift  à  pro- 
portion du  bien-fait  qu'on  a  receu  ;  8c 
que  le  bien-fait  elt  jugé  plus  grand 
lors  que  celuy  qui  le  reçoit  en  efb 
moins  digne.  Et  c'eft  pourquoy  S* 
Paul  enfeignant  que  l'Ire  de  Dieu  ïe- 
^oit  tout  a  plein  manifejlée  du  Ciel  fur 
les  Nations ,  &c  voulant  montrer  que 
c'a  eftétres-juftement ,  il  enadjouftc 
cette  raifon  :  C'eft  que  Dieu  leur 
ayant  reuclé  fa  Puiifance  éternelle  &2 
fa  Diuinité  fi  clairement  en  Ces  ouura- 
ges,  que  depuis  la  création  du  monde 
les  hommes  n'ont  pu  s'excufer  fut 
Icurignorance ,  faute  de  reuelation, 
ils  ne  l'ont  poiët,  glorifié  comme  Dieu 
|>ourtj^nt3  ce  qui  regarde  ceprernie^ç 


Chblestienne  il   Part^     z\j 
aflie  d'adoration  ,   &  ne  luy  ont  point 
rendis  grâces  ,  ce  qui  concerne  le  fé- 
cond ,    qui  gift  en  reconnoifl'ance. 
Mais  Te  (tac  auquel  nous  nous  crou- 
lions maintenant,  &  la  nature  de  ces 
objets  nous  oblige  à  y  en  ajoufter  vn 
troifiéme  ,  qui  conlîfte  en  la  Prière. 
le  dis  premièrement  l'eftat   auquel 
nous  nous  trouuons  maintenant.  Cac 
en  rintegritc  ,  où  nous  auions  toutes 
fortes  de  biens  ,  non  àfouhait  certes, 
mais  auant  mefmes  que  de  fouhaiter, 
la  plénitude  de  noftre  félicité  nous 
exemptoit  delà  neceffité  de  rien  de- 
mander dauantage.    A  cette  heure  ^ 
Dieu  nous  fait  vne  infinité  de  biens; 
mais  cela  n'empefche  pas  qtie  nous 
ne   foyons  fujcts  à    vne  infinité  de 
maux,  ny  mefmes  que  la  jouiflance 
des  biens  que  nous  polfedons  ne  foie 
pleine  d'inftabilité,  &:  que  pour  la  re- 
tenir nous  n'ayons  befoin  des  foins 
continuels  de  la  Prouidence.  Adjou- 
ftez  à  cela  que  ny  les  maux  que  nous 
endurons  ,    ny  les  biens  dont   nous 
joiiilTons  en  cette  vie  ,  ne  font  pas  les 
fçuls  ny  meûnçs  les  principaux  que 


nous  ayons  ou  à  craindre  ou  à  efpe-i 
^cv,&c  qu  il  faut  eftre  bien  brutal  pour 
ne  faire  point  de  reflexion  fur  les  fie* 
des  à  venir ,  dans  lefquels  nous  de- 
uons  d'autant  plus  foigneufemenc 
pouruoir  à  noftre  condition  ,  qu'elle 
doit  eftre  perpétuelle. Or  quel  moyen 
d'y  pouruoir  que  par  Tinuocation  du 
Nom  de  Dieu,  qui  a  feul  dans  la  main 
le  vray  bon-heur  auquel  nous  deuons 
afpirer,  &:  qui  feul  nous  peut  garentir 
des  fouffrances  éternelles  que  nous 
auons  méritées  >  le  dis  auiTi  puis 
apresj  la  nature  de  nos  objets.  Car  en 
l'eftat  d'intégrité,  Dieu  ne  prefentoic 
rien  à  l'homme  qui  luy  donnaft  oc«* 
cafion  d'efperer  ,  que  s*il  luy  deman- 
doit  quelque  témoignage  de  fa  fa- 
ueur,  ou  quelque  communication  de 
fa  béatitude  ,  au  delà  de  ce  qu'il  en 
auoit  receujil  prendroit  Ces  prières  en 
bonne  part. Parce  que  non  feulement 
il  ne  luy  en  auoit  rien  promis  de  viue 
voix,  mais  mefmes  que  la  Nature  des 
çhofeSjà  la  confiderer  attentiuementj, 
ne  luy  permettoit  aucunement  d*ert 
jtUQÎr  U  moindre  penfçe.    Au  liç^ 


i 


Chrestienne'.  II.   Part!    117 
qu'en  la  condition  dans  laquelle  nous 
fommes  prefentement ,  les  biens  def- 
quels  il  nous  preuient,  quoy  que  nous 
foyons  Ces  ennemis  déclarés ,  renga- 
gent neceflairemcnt  i  nous  en  faire 
encore  plus  ,  fi  nous  nous  conucrtif-- 
fons  à  luy ,  &  fi  nous  Ten  requérons 
auecalîeurance,  En  effet,  tandis  que 
rhomme  a  vefcu  en  intégrité,  il  eft 
certain  qu'il  n'a  point  prié^quoy  qu'il 
fuft  Saint  à  merueilles  ,  &:  qu'il  n'y 
cuft  rien  entre  Dieu  &r  luy  qui  luy  en 
cmpefchaftraccés  &:  la  communica* 
tion.     Depuis  qu'il  en  eft  dccheu  , 
joutes  les  Nations  de  la  terre  ont  re- 
cherché TalTiftance  du  Ciel  par  leurs 
oraifons ,  quoy  que  les  hommes  fuf- 
fent  merueilleufement  mefchans ,  6c 
<jue  la  confi:iencc  du  pèche ,  &:  la  re^ 
uclation  de  Tire  de  Dieu,  femblaflcnc 
mettre  vnc  barrière  entre  luy  &  eux, 
qui  arreftoit  ôc  qui   rompoit  toute 
*  communion  &:  tout  commerce.  D'oà 
donc  peut  eftre  venu  cela,  finon  qu'a- 
lors Dieu  communiquant  la  félicite  à 
l'homme  ,  luy  donnoit  aflés  a  enten- 
^rç  ç^w'û  youloit  au  il  $*en  çontencaft, 


2.1?  La    MoRALEr 

6c  qu'il  n'auoit  rien  à  efpcrer  défor- 
mais de  luy  finon  la  continuation  de 
fon  bon-heur,  s'ilperfeueroit  en  in- 
nocence. Au  lieu  que  depuis  la  déca- 
dence de  la  Nature, &:  le  changement 
denoftre  eftat  ,  Dieu  a  donné  aux 
hommes  tant  de  demonftrations  de  fa 
bonne  volonté,  &c  tant  d'occafions 
de  croire  qu'il  a  par  deuers  foy  diuers» 
biens,  qu'il  referue  pour  ceux  qui  les 
luy  demanderont ,  que  malgré  leur 
ignorance  &:  leur  obftination  il  les  » 
contraints  de  le  reconnoiftre.  Il  y  $^ 
plus  ;  C'eft  que  le  fouuerain  bien  d* 
rhomme  eftant  compofé  du  bien  mo- 
ral ô^  du  bien  phyfîque  ,  non  feule- 
ment il  n'a  pas  demandé  à  Dieu  eii^ 
Teftat  de  l'inteo-rite .  la  continuation, 
de  ce  dernier,  parce  qu'il  deuoit  fça- 
uoir  qu'il  dcpendoit  abfolument  de 
fa  perfeuerance  en  l'autre  ;  mais  mef- 
mesil  ne  luy  a  pas  demandé  la  perfe- 
uerance dans  le  premier  ,  parce  qu'il  • 
eftoit  remis  à  (es  facultés  naturelles, 
ôc  que  Dieu  ne  les  pouuoit  fixer  Sc 
déterminer  inuariablement  au  bien  , 
fans  faire  quelque  chofe  au  deffus  dç 


\ 


Chrestiekne.  il  Part,  ii^ 
l'ordre  de  la  nature,  &:  qui  pafTaftaii 
delà  des  bornes  de  fon  defTein.A  cet- 
te heure  le  fouucrain  bien  lequel  ell 
propofé  à  l'homme,  eft  bien  auffifans 
doute  compofé  de  ces  deux  parties, 
&:  il  ne  peut  pas  eflre  autrcment:mais 
nous  auons  deu  reconnoiftrc  qu*il 
faut  neceffairement  qu'il  Toit  d' vn  or- 
dre furnaturel.  Sa  communication 
donqucs ,  en  ce  qui  eft  du  bien  phy- 
lique,  vient  de  caufes  fort  différentes 
de  celles  qui  le  nous  donnoient  en 
Fintegrité.  Ce  qui  nous  fournit  Toc- 
cafion  déjuger  que  le  moral  non  plus 
ne  vient  pas  des  principes  de  la  Na- 
ture 5  &:  que  c'eft  à  Dieu  qu'il  faut 
auoir  recours  par  prières  pour  en 
auoir  la  participation.  Et  de  fait , 
quoy  que  les  hommes  ayent  efté  fî 
eftrangement  corrompus  en  leurs  fa- 
cultés, qu'ils  ne  s'en  font  gueres  bien 
apperceus  eux-rnefmcs,  fi  eft-ce  que 
plufieurs  Philofophes  ,  fçauans  &C 
ignorans ,  de  toutes  conditions ,  ont 
eu  cette  opinion  que  la  vertu  venoit 
ou  en  tout,ou  au  moins  en  grande  par- 
|:ie,de  Hnfpiratiou  du  Ciel;  &:  fi  quoi- 


azo  lA   Morale 

ques-vns  s'en  font  attribué  la  gloire 
priuatiuemcnt  à  Dieu,  ils,  oj;t  eu  pei- 
ne à  fc  garentir  de  pafler  pour  des 
monftresdeprefomption.  Tellement 
que  la  demande  du  bon  fcns  ,  &:  du 
bon  vfage  de  la  raifon  ,  du  confentc- 
ment  prefque  d*eux  tous ,  a  deu  cftrc 
la  première  ôc  la  plus  eflentiellc  parti© 
cle  leurs  prières.  Mais  quand  ils  ne 
Tauroient  pas  aduoUé,  la  nature  de  la 
chofe  pourtant ,  &  Tcuidence  de  la 
vérité  les  obligeoitàle  faire. Car  noa 
feulement  il  eft  certain  que  la  vraye 
vertu  ne  leur  pouuoit  venir  que  de 
Dieu,  mais  que  Tombre  mefme  qu'ils 
en  poifedoient,  eftoit  en  eux  vn  effet 
d'vne  particulière  Prouidence.  Et  S, 
Paul  le  nous  enfeigne  affés  ,  quand  il 
dit  que  ce  que  les  Gentils  fe  font  bif- 
fés aller  à  tant  d'abominations  ,  cela 
eft  venu  de  ce  que  Dieu ,  pour  les  pu- 
nir de  leur  ingratitude  &:  de  leur  im- 
pieté ,  les  auoit  abandonnés  à  eux- 
^  mcfmes.  D'où  il  eft  clair ,  que  quand 
ils  ne  s'y  laiflbient  pas  aller,  c'cftoic 
Dieu  qui  les  retenoit,  &C  qui  par  quel- 
que fçcret  frein  de  fa  Prouidence  ar- 


Chrestienne.  II.  Part,  zii 
Tcftoit  la  propcnfion  qu'ils  y'auoicnc 
parla  corruption  de  leur  nature.  Si 
donc  ils  cufTent  fait,  comme  ils  de- 
uoient,  reflexion  fur  le  principe  qui 
produifoit  la  vertu  en  eux ,  ils  euflenc 
reconnu  certainement  que  pour  en 
auoirla  continuation  &  raccroifle- 
.ment,  il  falloit  Taller  puifer  dans  la 
mcfme  fource.  Et  de  plus ,  il  ne  leur 
cuftpas  fallu  beaucoup  raifoner  pour 
conclure  de  ce  qu'ils  en  auoient,  que 
puifque  Dieu  auoit  efté  û  bon  que 
de  leur  en  donner  les  premiers  com- 
mcncemens  à  l'heure  qu'ils  ne  la  con- 
noiffoient  point,  il  leur  en  donneroic 
aulfi  les  progrés ,  fi  venant  vne  fois 
à  la  connoiftre  véritablement  &  à 
l'admirer,  ils  luy  en  demandoient  la 
pofielîîon  auec  autant  d'ardeur  &c 
d'afFedion  qu  elle  en  eft  digne  par  fon 
excellence. 

Or  encore  que' le  chant  femblc 
mieux  conuenir  à  l'Aftion  de  grâces 
que  non  pas  à  la  Prière  ,  parce  que 
c'cft  d'ordinaire  l'épanouifTementquc 
la  joye  donne  aux  efprits  qui  porte 
les  hojaim,es  à  chanter  ^  ôç  que  la  prier 


îit  LA    Morale 

rc  cft  le  plus  fouuent  accompagnée  de 
triftefle,  d'autanç  qu'elle  n'eft  point 
fans  fentiment  de  quelque  ncceflîté, 
îe  ne  doute   pas  neantmoins  que  la 
Nature  n*induife'en  quelque  façon  à 
chanter^aufli  bien  dans  les  afflidions, 
qui  font  le  vray  temps  de  prier ,  qu  au 
temps  auquel  la  iouiffance  des  bien- 
faits de  Dieu  nous  oblige  à  célébrer 
fes  louanges.  Et  la  raifon  de  cela  eft^ 
que  le  chant  ne  procède  pas  feule- 
tnent  de  Témotion  de  nos  cœurs  , 
c'cft  auilî  luy  qui  la  caufe.  Car  que  la 
mélodie  des  voix  6c  de  leurs  accords 
foit  capable  de  donner  de  la  ioye  &;  de 
la  trifteffe  ,  delalangueur&:  delà  vé- 
hémence aux  affedions^de  la  timidité 
mefme  ôc  du  oourage ,  félon  la  diuer- 
fîté  de  leurs  tons,  c'eft  chofe  qm  fc 
comprend  aifement  par  la  raifon ,  de 
qui  fe    confirme    par  l'expérience. 
Quant  à  rcxperience,il  n'y  a  perfon- 
ne  qui  ne  fe  fente  attrifter  par  les 
chants  lugubres  ,  &:  réjoîiir  par  ceux 
qui  font  gais  :  de  les  Laccdemoniens 
allans  au  combat  au  fon  des  flûtes ,  &; 
çhantans  les  vers  de  leur  Ppççe  Tyr- 


CHREStlENNÉ.  II.PaRT.       113 

tscuSjS'en  fcncôicnt  animer  d'vnc  no- 
ble ardeur;  comme  Ton  dit  qu'à  vn 
certain  fon ,  Alexandre,  en  quelque 
pofture  qu'il  fuft,  le  tranfportoit  de 
telle  façon, qu'il  ne  fc  pouuoit  empef- 
cher  de  courir  à  fa  halebardc,  La  rai- 
fon  âuffile  veut  ainfî.  Parce  que  ce 
n'eft  pas  feulement  l'Entendemenc 
qui  gouucrne  ces  paffions;  elles  dé- 
pendent auflide  rimagination,  auec 
laquelle  elles  ont  vne  correfpondan- 
ce  en  quelque  force  |plus  naturelle 
xju'aucc  l'entendement  mefme.  Or 
cftla  Mufique  vn  des  objets  qui  tou- 
chent la  Fantaifie  le  plus  vincment, 
àL  qui  font  les  plus  efficacieux  à  luy 
donner  desimpreflions,  &:àluy  faire 
conceuoir  des  idées  fort  viues  &  fort 
^giiTantès.  De  forte  qu'encore  qu'il 
n*y  ait  que  de  l'harmonie  ,  î&:  non  de 
l'articulation  dans  les  voixjà:  que  par 
confequent  l'Entendement  ne  reçoi- 
\ie  aucun  objet  qui  l'oblige  à  vfer  de 
la  domination  qu'il  a  fur  les  appétits, 
la  feule  imagination  pourtant  les 
cueille  ou  les  endort ,  les  élcuc  ou  les 
abbatj  àc  leur  donne  la  forme  &  ta 


it4  laMorale 

conftitution  qu'elle  a   receuë  elle^ 
mefmc.    Que  fi  auec  rémocion  que 
donne  l'imagination  ,  vous  venés  à 
conioindrc  celle  qui  peut  procéder 
de  rintcUed  ,  c'eft  à  dire  ,  allier  en- 
fcmblc  ladiuitc  de  la  Mufique  &c  de 
fcs  accords  ,  auec  la  fignification  des 
paroles ,  alors  ce  ne  font  plus  de  finir 
pies  mouuemens,  ce  fi^nt  des  trans- 
ports que  nous  fentons  en  nos  paf- 
fions;  ce  n'eft  plus  vne  telle  quelle 
chaleur  qui  s'amafTe  autour  de  nos 
cœurs,  ce  font  de  grands  embrafe^ 
mens  qui  faififlcnt  toutes  les  parties 
de  nos  amcs. La  nature  donc  nous  ap- 
prend à  chan,ter  auflî  bien  en  priant 
qu'en  louant  Dieu  ;  mais  elle-mefme 
^laRaifonnousenfeignent  conioinv 
tement ,  que  comme  l'eftat  de  nos  cf- 
prits  eft  autre  en  Taftion  de  grâces 
qu'il  n'eft  pas  en  Toraifon  ,  il  y  doit 
auoir  quelque   différence   entre   les 
tons  que  nous  employons  en  IVne  de 
en  Fautre.  Pour  ce  qui  eft  desinftruV 
mens  de  Mufique ,  il  n'eft  pas  du  tout 
il  clair  fi  ce  que  les  hommes  en  ont 
.^fédans  le  feruicediuin.cela  eft  venq 

^'  4^ 


ChrestienneI  II.  PartT  2.i| 
'de  l'inftriiclion  de  la  Nature  ,  telle 
que  nous  la  confiderons  maintenant* 
Car  il  eft  bien  certain  quenoa  feule- 
înent  on  n*en  vfoit  point,  mais  mef^ 
mes  qu'on  n'en  euft  point  vsé  enl'in-» 
tegrité  ,  la  manufafture  des  Arts 
deuant  eftre  en  cet  eftat  là  également 
inconnue  &  non  neccflaire.  Mais  la 
Nature  maintenant  eft  autre  qu'elles 
xi*eftoit  alors ,  3c  félon  que  le  befoia 
s'en  eft  prefenté  ,  elle  nous  a  portés  à 
diuerfesinuentions,  dont  elle  ne  nous 
cuft  jamais  aduifcs  (î  nous  fuffions  de« 
meures  en  noftre  origine.  C'cftoic 
en  l'intégrité  vne  chofe  naturelle  à* 
riiomme,  que  d'aller  tout  nu.  Parce 
que  d'vn  cofté  n'y  ayant  point  de  de- 
fordre  dans  fcs  facultés  ,  il  n'y  auoic 
tien  de  honteux  dans  les  organes  qui 
font  deftinés  à  leurs  operatios:  &:  que 
d'autre  collé  n'y  deuant  rien  auoirde 
violent  ny  d^excefTif  dans  la  confti tu- 
tion  de  l'air  ,  il  n'eftoir  point  befoia 
de  vcftemcns  pour  fe  défendre  de  fes 
injures.  A  cette  heure  c'eft  vne  chofe 
iiaturclle  à  l'homme  que  de  vouloii^ 
cftre  veftu  ,    parce  que  le  déreigle- 

P  ^ 


Vië  î  A  M  0  k  A  I  e7 

ment  de  nos  appétits  ,  &  la  mauuaifô 
température  des  faifons ,  donne  quel- 
que chofe  d'odieux  à Tafpei^:,  &:  quel- 
que cliofe  de  fafcheux  ôc  d'uTiportun 
au  fentiment  de  nos  membres.   Ce- 
ftoic  encore  en  l'intégrité  vne  chofe 
naturelle  à  l'homme  ,  que  de  feeon**- 
tenter  des  fruids  des  arbres  pour  fa, 
jiourriture5&:  de  Teau  pour  fon  breu- 
liage ,  parce  que  leur  fdubrité  &:  Pex- 
cellence  de  leurs  qualitez,  jointe  auec 
la  parfaitement  bonne  conftitutioa 
de  fon  eftomach  ,  fuffifoit  pour  luy 
rendre  fa  vie  non  commode  feule- 
ment, mais  mefmes  delicieufe.  A  cet- 
te heure  c'eft  vne  chofe  naturelle  que 
de  defirer  d'autres  alimens,  &c  mefmes 
d'y  employer  la  chair  des  animaux, 
^  delà  faire  pafler  par  quelques  pré- 
parations à  cet  effet ,  d'autant  que  les 
fruits  des  arbr  es  ont  dégénéré  de  leur 
bonté  ,  ik  que  la  conftitution  deno- 
ftre  eftomach  a  beaucoup  perdu  de  fa 
force.  On peutdire  pareillement  que 
quand  il  auroit  efté  au  commence- 
ment naturel  à  l'homme  de  fe  conten- 
ter de  fon  propre  chanc  dans  les  cho-^ 


Ëhrestfenne.  II.  PàrtT  li'T' 
tes  où  laMufique  pourroit  auoirqucl'' 
que  vtilicé  ,  ce  qu'il  s'y  fert  mainte- 
nant des  inftnimenshe  lailTe  pas  de 
venir  d' vn  inftinflt  de  la  ISfature.  Cat 
ileft  certain  que  c*ef1:  elle  qui  infti- 
guée  par  le  befoin  a  induit  les  hôni-» 
mes  à  la  recherche  des  Arts  ,  &:  àlà 
conftruûion  desinftrumens  qui  font 
neccflaires  à  les  exercer,  entre  le f- 
quels  il  faut  conter  ceuxquiferitenc 
à  la  Mufique.  Et  il  eft  certain  encore 
que  ce  n'eft  pas  feulement  la  mélodie 
des  voix  qui  émeut,  c'eft  aufli  l'har- 
anonie  des  inftrumens  ,  foit  qu'ils  fe 
touchent  de  la  main  ,  ou  qu'ils  refon- 
Tient  fous  l'archet,  ou  qu'on  les  enfle 
&  qu'on  les  entonne  de  l'haleine* 
Car  puifque  nous  auons  dit  tantoft 
que  dans  la  Mufique  des  voix  ilfauc 
diftinguerfarticulationdela  parole  ^ 
qui  porte  quelque  fens  à  l'Entende- 
ment j  d^auec  les  accords  Ôc  les  accens 
de  la  voix,  qu'il  n'y  a  que  la  feule» 
harmonie  qui  recommande  j&:  il  eft 
indubitable  que  ceux-cy  ne  laifl'e- 
roient  pasd'émouuoir,quoy  que  Tar- 
ticulacion  ny  fuilpas,    il  faut  qu^ 

V  2, 


tl8  LA    Mo  k  A  LE 

nous  difions  pareillement  que  la  Mu^ 
flquc  des  inftrumcns  eft  toute  feula 
capable  de  donner  de  l'émotion  ,  puîf 
queles accords  &  Tliarmonie  s'yrcn-» 
contrent.  Teftime  donc  qu'il  eft  en-* 
core  en  quelque  façon  de  Tinftru-' 
ûion  de  la  Nature  de  mefler  cettQ 
forte  de  mélodie  dans  le  feruicedi- 
uin  5  &C  que  fi  l'harmonie  de  la  voi^c 
ajoufte  quelque  degré  d'efficace  m 
l'articulation,  celle  des  inftrumcns  en 
peut  encore  ajoufter  à  ce  que  la  voi?fi 
&  l'articulation  en  peuuent  auoir  en-» 
femble.Neantmoins  il  faut  icy  adjou-t 
fterdeuxcliofes.  L'vneeft,  quecom-* 
me  delà  neceffitédeshabillemens  on 
en  eft  venu  à  leur  ornement ,  &  puis 
de  leur  ornement  au  luxe;  &  comma 
de  la  necefficé  de  fe  nourrir  de  la 
chair  des  animaux  on  apafTé  àl'abon-» 
dance ,  &  de  l'abondance  à  lafriandi* 
fe&àla  fuperfluitc;  en  cette  Mufi- 
que  des  inftrumens  il  fe  faut  donner 
garde  de  l'excès ,  qui  confifte  en  leur 
trop  grande  variété  ôc  en  leur  trop 
grande  magnificence.  Car  il  enarriuo 
à  peu  prés  de  cela  comme  des  viandes* 


Chrestienne  II.  Part!  ii^ 
tQuand  on  a  grand  faim  ,  il  faut  peu 
de  faufTes  pour  les  faire  trouuer  bon- 
nes. Quand  on  n'aTappetit  que  mé- 
diocrement éueillé  5  les  apprefts  vn 
peu  foigneufement  faits  les  rendent 
plus  delicieufes  de  font  qu'on  en  vfc 
ausc  plus  de  contentement. Mais  fi  on 
Ta  tant  foit  peu  mouffe  &  languiflant, 
la  trop  grande  abondance  des  vian- 
des rétouffe  de  leur  feul  afpeft  ,  ôc 
rend  les  meilleurs  feftins  defagrea- 
bles.  Et  de  mefmes  à  vne  ame  en  qui 
le  fentiment  de  la  neceffité ,  ou  celuy 
de  la  libéralité  de  Dieu,  eft  vif  &:  pro- 
fond, il  faut  peu  d'aide  en  ces  chofes 
extérieures  pour  Tcxcitcràla  pieté. 
Si  la  difpofition  qu'elle  y  a  n'eft  que 
médiocre,  elle  y  peut  eftrefortvtile- 
mentexcitécparlavoix  ôc  les  inftru- 
mens  employés  auec  modération.  Si 
on  s*y  laifle  aller  à  l'excès ,  l'émotion 
intérieure  del'efprit  demeure  éteinte 
&:  accablée  fous  la  trop  grande  occu- 
pation &:  agitation  des  fens  externes. 
^L'autre  chofe  cft^qu'ilfaut  diftinglier 
les  diuerfes  Difpenfations  fous  lef- 
[uelles  Dieu  a  voulu  que  les  hommes 

.P3 


Ï30  La  Morale 

ayêt  vêciijafin  de  leur  attribuer  ce  qliï 
leur  eil:  conuenable.  En  celle  dont  je 
parlemaintenant  ,  &:  qui  peut  eftre 
appelléc  la  Difpenfation  de  la  Natu- 
re y  non  feulement  il  n'eft  pas  mal  à 
propos  ,  mais  mefmes  il  eft  raifonna^ 
blc  d'y  déférer  aux  chofes  externes  , 
;autant  qu'elles  font  capables  d^exci- 
ter  naturellement  les  efprits  à  la  pie- 
té. Car  pour  ne  rien  dire  de  Teftat  au- 
quel nous  confiderons  la  faculté , 
comme  nous  ne  luy  prefentons  point 
à  côtempler  d'autres  objets  que  ceux: 
qui  fe  montrent  à  nous  dans  les  œu- 
tires  de  la  Nature,  il  femble  que  la 
Kaifon  vueille  que  les  aides  que  nous 
luy  donnons  pour  exciter  plus  puif- 
famment  la  faculté  à  fes  opérations  , 
foient  naturelles  pareillement,  de  que 
ce  foit  naturellement  qu'elles  y  dé- 
ployent  leur  efficace.  En  celle  fous 
laquelle  les  luifs  ont  vefcu ,  &:  qu'on 
peut  appeller  la  Difpenfation  de  h 
Loy  ,  il  y  a  pu  auoirdes  raifons  (qu(? 
nous  chercherons  &:  examinerons  en 
leur  temps  )  pourquoy  Ton  a  pu  emu 
«loyer  ces  aides  là  ^  non  fculcrnienj 


Chrestienne.    IÏ.    Part,    ijr 
^ans  cette  fimplicité  qui  conuient  à 
Teftat  de  la  Nature^   mais  auec  plus 
iie  variété,  &c  mefmes  plus  de  magni- 
ficence, Carlaconftitution  du  peu- 
ple a  qui  la  Loy  a  efté  donnée  ,  le  rc- 
queroit  ainfi;  &:la  façon  fous  laquel- 
le Dieu  luy  prefentoit  les  objersqui 
deuoient  Témonuoir  à   la  pieté ,   y 
obligeoit  encore  je  ne  fçay  comment 
dauantage.    Parce  que    toute  cette 
économie  eflant  typique,  ce  quiétoic 
£guré  par  le  feruice  extérieur  de  la 
Diuinitc  ,  ne  pouuoit  eftre  commo- 
dément reprefentc  que  par  quelque 
chofe  de  magnifique  &:  d'éclattant, 
Et  quant  à  la  dernière  Difpenfation  , 
qui  eft  celle  de  TEuangile  de  lefus- 
Chrift  ,  elle  ne  requiert  point  toute 
cette  magnificëce  qui  accompagnoic 
le  feruice  de  Dieu  fous  la  Loy,  parce 
que  contenant  la  chofe  mefme  que 
les  types  reprefentoient  ,  elle  n'a  rien 
d'allégorique  ny  de  figuré;  &:  de  plus^, 
d'autant  qu  elle  eft  toute  furnaturel- 
le,tant  eu  égard  à  la  conftitution  des 
facultés, qu'à  la  reuelation  des  obiets, 
les  aides  qui  concribuent  à  leur  effic.t- 


JL52/  I-A    Morale 

ce  &:à  Icuradiuitc  ,  y  doiuent  bcaiC 
coup  moins  tenir  de  la  condition  de 
la  Nature  qu'elles  n'ont  fait  fous  les 
autres.  Reftè  vne  chofe  à  examiner, 
fçauoir  fi  les  facrifices  tant  eucharilH- 
ques  qu'expiatoires  que  Ton  a  em- 
ployés dans  le  culte  diuin  prefque  par- 
lai toutes  nations  ,  ont  eilédcrinlli^ 
tution  de  la  Nature.  Carc'eft  vna 
matière  dont  la  Théologie  traitte  à  la 
vérité  j  mais  dont  on  peut  auflî  dire 
quelque  chofe  dans  la  Morale.  Et 
quant  aux  facrifices  que  Ton  n'a  faits 
finonà  intention  de  remercier  la  Di- 
iiinité  de  fes  bien-faits,ilfenible  quil 
y  ait  moins  de  péril  à  affirmer  quo 
c'eft  par  vn  inftinft  de  la  Nature  que 
les  hommes  les  ont  offerts.  La  raifoa 
en  cft  qu'il  n'y  a  rien  en  eux  à  confide-* 
rer  que  la  mort  des  belles  qu'on  im* 
moloit,&la  deftination  qu'on  en  fai^ 
foit  à  cet  vfaorc,  de  témoigner  ainfi 
fa  reconnoiffance  enuers  Dieu.  Or 
il  n*y  auoit  rien  de  vicieux  dans  U 
mort  des  beftcs  5  parce  que  les  ani«« 
^aux  font  en  la  puiflance  de  Thom- 


Chrestienne'^  ir.  PartJ  153 
41  efté  en  faliberté  de  leur  ofter  la  vie 
pour  les  employer  à  Tes  alimens ,  pour- 
quoy  n'eult-il  pas  pu  s'en  feruirpour 
vn  plus  excellent  vfage?  Quant  à  cet- 
te confecration  par  laquelle  on  les 
deftinoit  à  témoigner  fa  gratitude  à  la 
Diuinité ,  à  la  vérité  il  femble  que  les 
hommes  pouuoient  douter  ficelaluy 
feroit  agréable.  Ce  qui  eft  afles  pour 
arrefter  toutadle  de  deuotion,  qui  ne 
peut  aucunement  plaire  à  Dieu  fi  elle 
n'eft  accompagnée  de  quelque  con-. 
fiance  qu'il  ne  la  trouuera  pas  mau^ 
uaife.  Autrement ,  faire  vne  chofe 
dont  on  a  quelque  foupçon  que  Dieu 
ne  Tappronuerapas ,  eft  vncarafterc 
certain  qu'on  ne  le  confidere  pas  auec 
afles  de  reuerencc,  Neantmoins ,  la 
chofe  eftant  aucunement  indifterentc 
cnellemeflue,  de  tuer  vne  befte  ,  ou 
de  ne  la  tuer  pas,  les  hommes  Tont 
toujours  deu  confiderer  comme  telle, 
.&par  confequentn'eftre  pas  retenus 
de  le  faire  par  ce  fcrupule  de  con-^ 
fcience  que  de  fa  nature  elle  fuft 
mauuaife,  3c  digne  deTauerfion  de 
l^xeu.  Si  donc  ils  fe  font  détermines 


Ij4  ^^     Morale 

à  la  faire  ,  feulement  par  ce  mouue^ 
ment  5  qu'ayant  reccu  de  la  liberalito 
de  Dieu  leurs  troupeaux  ,  ils  l'ont 
voulu  reconnoiftre  parce  moyen  là, 
en  luy  en  offrant  vne  partie  ,  il  fem^ 
ble  qu*ii  n'y  arien  de  criminel  en  cet 
aûe  ,  &:  que  la  Nature  mefmc  y  don- 
ne quelque  inclination.  Mais  quant 
aux  facrificcs  propitiatoires,  il  femblo 
qu'il  en  faille  faire  vn  tout  autre  ju- 
gement. Parce  qu'à  la  vérité ,  fi  les 
hommes  ont  pu  témoigner  leur  gra- 
titude par  la  mort  des  belles  ,  ils  ont 
bien  pu  témoigner  par  le  mefmc 
moyen  qu'ils  fe  confeffoient  dignes 
de  mort.  Et  chacun  Cf  ait  que  c'eftoit 
là  le  premier  vfage  de  cette  forte  de 
facrifices.  Mais  quant  à  l'expiation^ 
ils  n'ont  peu  efperer  de  la  faire  pac 
leurs  vidimes ,  finon  eu  égard  à  la 
coulpe  réelle  &  véritable  par  laquelle 
la  pieté  oblige  naturellement  l'hom-. 
me  à  la  fouffrance  des  effets  de  la  Co- 
lère de  Dieu  5  ou  eu  égard  à  la  coulpe 
typique  &:  ceremonielle^par  laquelle^ 
non  la  nature  des  chofes^maisrinfti- 
tutionde  Dieu  avoulu  quelepechi 


Chrestiekne.  ir.  Part.  135- 
bbligcafl:  Miomme  à  quelque  chafti- 
ment  corporel.  Or  la  Nature  ne  leur 
ô  peu  donner  rinftinâ:  d'auoir  égard  à 
ce  dernier;  parce  que  rinftitutioii 
n'en  eft  venue  que  de  la  pure  volonté 
de  Dieu  ,  8c  n'a  eu  lieu  finon  entre  les 
IfLaëlites,&  non  entre  les  autres  Na- 
tions. Et  elle  n'a  pas  deu  leur  donner 
rinftin£t  d'auoir  égard  au  premier, 
parce  que  lamortd'vn  animal  n'a  rien 
de  proportionné  au  démérite  du  cri- 
me de  Tliomme.  Et  de  fait  3  les  Sages 
<i'entre  les  Payens  ont  bien  reconnu 
quelefang  des  beftes  n'eftoit  pas  ca- 
pable d'appaifer  la  colère  de  leurs 
Dieux,  &:onten  cela  condamné  Ter- 
ieut  ôc  la  fuperftition  des  peuples. De 
forte  quejetrouue  bien  fondée  l'opi- 
nion de  ceux  qui  ont  eftimé  ,  que  fi 
les  facrijSces  propitiatoires  dont  les 
Payens  fc  fontieruis,  ont  eu  quelque 
bon  principe  ,  ils  font  venus  du  pre- 
mier commandement  que  Dieu  eu 
auoit  donné  au  commencement ,  ^ 
que  dans  les  fiecles  fuiuans  la  cliofe 
cil  demeurée  par  tradition  ,  encore 
<3u'on  ait  perdu  la   fouuenance  de 


t^6  LA    Morale 

leur  origine.  Mais  quant  aux  facriiî- 
ces  d'hommes  viuans  qui  ont  eftc 
en  vfage  en  diuerfes  Nations,  &:  mef- 
nies  entre  nos  anciens  Gaulois ,  ils 
rendent  bien  témoignage  certes  que 
ceux  qui  les  oifroient  ont  creu  que  le 
péché  eft  quelque  chofe  de  grand,  dC 
parquoy  l'homme  mérite  la  mort.  C'a 
bien  mefmes  efté  vn  argument  qu'ils 
n'ont  pas  entièrement  ignoré  que  la 
juftice  de  Dieu  a  quelque  chofe  de 
terrible,  &  d'inexorable  en  fa  rigueur, 
puis  qu'ils  ont  pcnfé  que  pour  les  cri- 
mes des  hommes  elle  demandoit  ne- 
cefTairement  leur  vie. Mais  outre  que 
ce  qu'ils  en  ont  creu  eftoit  encore  in- 
finiment au  dellbus  de  ce  qu'il  en  fal- 
îoit  croire  ,  parce  qu'elle  demandoic 
non  pas  la  vie  dVn  feulement,  mais 
de  tous  ;  n'ayant  point  de  commande- 
ment de  Dieu  d'en  vferainfi,  ils  n'ont 
pu  l'entreprendre  fans  vne  damnablc 
témérité;;  &:  n'ayant  point  de  droit 
fur  la  vie  de  leur  prochain,ils n'ont  pu 
la  luy  ofter  de  la  façon  fans  vne  hor- 
rible barbarie.  Mais  c'efl:  afles  par- 
le  dufcruicc  de  Dieu.    Paflbns  à  lar 


^  Chrestïenne7  il  Part^  237 
confideration  du  refte  des  vertus  dç 
rHommc. 

ffë  3ë  Ifê  sfê  Ifê  itS  Ifê  JTO  ira  siS  §fê  Ifê  iti  ifê  *  Ifê  3fê  Iti 

VES  DEVOIRS  DE  V  HOMME 
cnuers  fes  prochains  ;  ^  première'* 
ment  k  l égard  de  la  commune  focie-*^ 
té  qne  Us  hommes  ont  enfemhle. 

I'Ay  dit  ailleurs  que  quand  Tliomi 
me  auroit  efté  créé  pour  viure  tout 
feuljil  y  a  pourtant  diuerfes  chofes  cf- 
quelles  la  naturelle  excellence  de  fon 
cftre  Tobligeroit  à  pratiquer  la  vertu  ; 
mais  que  neantmoins  le  fécond  objet 
fur  lequel  il  en  doit  déployer  les  ope- 
rations  5  eft  fans  doute  Thomme  fon 
femblable.  C'eft  pourquoy  de  la 
confideration  du  feruice  qu'il  doit  à 
Dieu,  mon  deflcin  m'oblige  à  pafler 
de  plein  pied  à  celle  des  vertus  que 
nous  deuons  pratiquer  enuers  nos 
prochains.  Or  pouuons  nous  confi- 
xlerernos  prochains  en  deux  façons  ; 
c'eft  à  fçauoir  en  regardant  chacun 
d'eux  en  particulier,  félon  les  diuer- 


138  ÎA    Morale 

fes  relations  qu'il  pciitauoir  à  nôftrè 
éaard  ;  ou  en  les  regardant  tous  en 
commun  &en  gênerai,  félon  la  focie- 
té  qu*ils  entretiennent  cnfemble.  De- 
rechef, cette  commune  focieté  qu'ils 
^ntentr'eux,  peut  cftre  coiifiderée 
dans  la  Communion  d'vne  mefme  na- 
ture &  d'vn  mefme  fan  g  ,  ou  dans  la 
participation  de  mefmes  loix  politi- 
ques. Et  je  dis  premièrement  dans  la 
communion  d'vne  mefme  nature^, 
parce  que  quand  nous  ne  ferions 
point  tous  defcendus  dVn  mefmei 
cftre  j  &  que  Dieu  nous  auroittous 
créés  vn  par  vn  ,  comme  il  eft  certain 
c]u'il  afait  les  Anges  ,  nous  ne  laifle- 
rions  pas  d'cftre  obligés  refpedtiue^ 
ment  à  ces  deuoirs  de  charité,  dont  la 
reigle  &:  la  mefure  générale  eftd'ai-* 
mer  nos  prochains  comme  nousmef* 
mes.  Car  toujours  ,  d'cù  qu'vn  autre 
iiomme  fuft  venu  ,  il  feroit  homme 
comme  nous  5  &:  par  confequent  di-* 
gne  de  Tamour  qu'vne  ii  excellente 
nature  mérite*  Et  les  fages  ont  toû-^ 
jours  eu  ccfcntimcnt  ^  &:  ont  appelle 
de  ce  nom  d'H^maràré  la  cendre fl'a 


ChrestienneT  il  PartT    255 
ides  affeûions  que  produit  en  nous  la 
confideration  delà  communion  dan^? 
vn  mefme  eftre.  Ariftoteauoit  cette 
opinion  que  le  monde  eft  éternel, non 
pour  fa  durée  feulement  ,   dont  il  ne 
p^euoyoit  point  de  fin,  mais  encore 
eu  égardàfon  commencement^parcc 
qu'il  ne  rcconnoiffoit  dans  le  temps 
aucun  premier  point  de  fon  exiften- 
ce.  De  là  s'enfuit  qu'il  ne  rcconnoif- 
foit point  non  plus  de  confanguinito 
Vniuerfelle  entre  tous  les  hommes  ,  ck: 
qu'il  n'euft  pas  accordé  qu'ils  fuffenc 
venus  d'un  feul  eftre.  Et  neantmoins» 
il  eftablit  vn  droit  entre  les  hommes^ 
parce  qu'ils  font  tels,  &:c'eftlà  deifus 
quelaplufpart  des  enfeignemens  qu'il 
donne  pour  l'exercice  des  vertus,fonc 
fondés  5  principalement   en    ce    qui 
concerne  la  juftice.  Audi  dit-on  que 
donnant  l'aumofne  à  vn  mendiant,  SC 
eftant  aduerti  que  fa  libéralité  cftoic 
fort  mal  employée,  parce  que  le  men- 
diant ne  valoit  rien ,  il  refpondit  qu'il 
y  confideroit  ,    non  pas  les  mœurs  ^ 
mais  la  nature  de  l'homme.  Mais  j'a- 
joute aufli  la  coinnuniou  dvn  mefm^ 


54^  ÏA    Moral? 

fang,    parce  qu'on  ne  fçauroit  dptô 
combien  cette  confideration  ,    que 
tous  les  hommes  font  defcendus  d'va 
mefme  tige  ,  doit  ajouter  de  poids 
^  de  ftabilitc  à  cet  amour  que  cette 
participation  d'vn  mefme  eftre  efta* 
blit  cnrr*eux*    Car  tout  le  genre  liu* 
main  doit  eftrc  confideré  comme  vue 
mefme  famille  )  dont  le  premier  père 
cft  à  la  vérité  mort  il  y  a  long-temps^ 
de  forte  que  Pimage  qu'il  a  prouignée 
defoydans  Ces  premiers  defccndans^ 
s'efl:  par  tant  de  degrés  Se  dégénéra* 
lions   merueilleufement    obfcurcie, 
mais  non  effacée  tout  à  fait  pourtant* 
Si  bien  qu'il  n'y  a  homme  viuant,fut- 
iî  venu  des  terres  Auftrales,  ou  de  Tf- 
fie  du  lapon  ,  dans  le  vifage  duquel 
BOUS  ne  dénions  reconnoiftre  quel* 
ques  traits  de  celuy  du  premier  perc , 
^qui  nedoiue  exciter  en  nous  queU 
que  fentiment  de  fraternité. En  effet, 
il  eft  bien  certain  que  la  confanguini- 
té  laquelle  eft  entre  les  luifs ,   entant 
qu'ils  font  tous  defcendus  demefmes 
Patriarches  ^  eft  plus  étroite  que  celle 
que  tous  les  hommes  ontenfcmble  , 

parce 


Chrestienne  II.  Part^  241 
parce  qu'ils  font  tous  venus  d'Adam, 
Car  autant  de  générations  qu'il  y  a 
entre  Adam  de  lacob  ,  autant  y  a-t  il 
de  degrés  d'éloignement  qui  nousfe- 
parent  à  proportion  dauantage  des 
Indiens,  que  les  luifs,  pour  fi  éloignés 
qu'ils  foient,  ne  font  feparés  les  vns 
des  autres.  Mais  pourtant  celan'cm- 
pefche  pas  qu'il  n'y  ait  prés  de  trois 
mille  cinq  cens  ans  entre  la  naiffance 
de  lacob  &  le  temps  auquel  nous  vi- 
uons.Et  toutefois,  parce  que  lesluifs 
fçauent  qu'ils  font  iflus  de  ce  Patriar- 
che 5  Se  que  réciproquement  ils  ne 
doutent  pas  de  leur  extraftion^ils  con- 
feruent  encore  ce  nom  de  frères  en- 
tr'eux  ,  &  gardent  toujours  en  leurs 
cœurs  quelques  afFeftions  fraternel- 
les. Et  quand  le  monde  dureroit  en- 
core deux  mille  ans,  qui  eft  à  peu  prés 
le  temps  qui  a  coulé  depuis  la  creatio 
du  premier  homme  jufqu'à  la  naifian- 
ce  de  lacob,  ils  auroient  toujours  les 
mefmes  fentimens  &  les  mefmes  affe- 
âions,  pourueu  qu'ils  n'oubliafTenc 
point  l'origine  de  leur  race.  Ce  qui 
monftrc  que  tadis  que  l'on  a  quelque 

O  . 


142'  £a   Mo  raie 

certaine  connoiflance  du  commuS 
tige  dont  oncftifTu,  on  reconnoift 
fa  parenté  ,  &c  que  Ton  fent  quel- 
que   chofe   des  mouuemcns  que  la 
confanguinité  engendre.     Bien  cft 
vray  que  les  peuples  qui  ont  vefcU 
fous  la  feule  Difpenfation  de  la  Na- 
ture  &  de   la    Prouidence  ,    n'ont 
point  eu    de   fi    certaine  connoif- 
fance  du  commun  principe  du  genre 
humain  ,  que  les  luifs  en  ont  de  leur 
cxtradion  d'Ifraël  ,  &:  qu'encore  à 
cette  heure  il  y  a  de  tres-gràndes  na- 
tions dans  les  vues  2>c  les  autres  Indes, 
qui  ne  fçauent  du  tout  rien  ny  de  la 
première  fouche  de  leur  eftre ,  ny  du 
moyen  par  lequel  elles  ontefté  tranf- 
portées  au    pays  où    elles  habitent 
maintenant.  Mais  je  parle  icy  non  dô 
ce  que  les  hommes  ont  fceu  de  leur 
commune  origine  ,  mais  de  ce  qu'ils 
en  ont  deu  fçauoir ,  &  de  ce  que  la  na- 
ture mefme  des  chofes  leur  en  pre- 
fente  à   recueillir  de  fa  contempla- 
tion,  par  le  vray  difcours  de  la  raifon, 
&;  par  la  lumière  de  Tintelligence. 
Or  je  dis  que  le  difcours  de  la  railbn  ^ 


Chrestienne.  il  Part^  24J 
fîPhomme  en  vfoic  comme  il  fautjuy 
doit  faire  trouuer  dans  la  Nature  des 
cnfeigncmens  indubitables  que  le 
Monde  a  eu  commen  cernent, &:  que  la 
création  du  Monde  fournit  des  docu« 
mens  non  moins  euidens,que  tout  le 
genre  humain  s'eft  prouigné  d'vn  feul 
homme,  &  qu*ainfî  il  y  a  quelque  fra- 
ternité entre  nous  tous.  Car  fi  le 
Monde  a  eu  commencement ,  il  faut 
que  le  genre  humain  en  ait  euauffi, 
puis  qu'auant  le  temps  de  la  créa- 
tion de  rVniuers  il  n'y  auoit  point 
de  lieu  pour  fon  habitation  ,  ny 
pourfouftenirfon  exiftence.  Et  file 
genre  humain  a  eu  commencement, 
puis  qu'il  eftoit  capable  de  fc  proui* 
gner  par  la  génération ,  il  eftoit  beau- 
coup plus  conuenable  à  la  fagefle  du 
Créateur  de  fuiure  cette  voyc  de  fa 
propagation  qu'vne  autre.  Parce 
qu  elle  eft  plus  naturelle,  &  que  nous 
voyons  que  par  tout  où  les  caufeis  or- 
dinaires de  la  Nature  pcuuent  arri- 
uer.  Dieu  n'en  employé  point  d'ex- 
traordinaires :  &:  parce  encore  qu'elle 
eftoit  plus  propre  pour  engendrer  ^ 


Ï44  ^^    Morale 

pour  conferuer  les  fentimens  de  Ta^ 
mour&de  la  chanté  entre  nous  ;  ce 
qui  conuient  parfaitement  bien  aux 
inclinations  de  la  nature  de  Dieu ,  ôc 
à  Texcellcnce  de  la  noftrc.  Et  de  fait, 
dans  la  façon  de  laquelle  les  familles 
fe  forment ,  nous  voyons  vn  exemple 
de  celle  de  laquelle  fe  font  première- 
ment formes  les  hameaux:  &:  dans  ceU 
le  des  hameaux,  celle  qui  a  donné  l'o- 
rigine aux  villes.  D'où  il  eft  aifé  de 
remonter  au  peuplement  des  Prouin- 
ces,  ôc  puis  après  à  celuy  des  Royau- 
mes y  ^  enfin  à  celuy  de  FVniuers. 
Car  comme  les  familles  font  compo- 
fées  de  plufieurs  perfonnesifluës  dVn 
mefme  perc ,  les  hameaux  fe  font 
compofés  de  plufieurs  familles  fortics 
dVn  mefme  ayeul ,  &:  les  villes  fe  font 
faites  de  TafTemblage  de  plufieurs  ha- 
meaux, comme  Ton  dit  que  Tliefeus 
recueillit  les  peuples  de  TAttiquc 
dans  Athènes.  Tellement  que  tous 
les  habitans  de  la  première  ville  au 
commencement  n'ont  eu  qu'vn  mef- 
me bifayeul  ,  ny  les  habitans  d'vnc 
Prouince^  c^ui  fc  font  difperfés  par 


Chrestienne  ir.  Par?  Ï4f 
colonies  ôccn  diucrfes  dations,  n'ont 
eu  qu'vnmefme  Patriarche^des  reins 
duquel  ils  font  defcendus ,  comme  il 
fe  voiden  la  nation  desIuifs.Et  de  là 
les  peuplades  partant  plus  auant,  ont 
occupé  ce  qu'on  appelle  les  Royau- 
mes, c'eft  à  dire,  de  grandes  contrées, 
telles  que  font  la  France  ou  PEfpa- 
gne,  la  Syrie  ou  la  Mefopotamie,  d'où 
enfin  la  race  dVn  premier  homme  a 
embrafle  toute  la  terre  habitable  ,  &: 
paflé  mefmes  dans  les  régions  les  plus 
éloignées,  à  trauers  les  montagnes, 
les  riuieres,&:  les  mers.  Or  outre  que 
la  confîderation  de  cette  confangui- 
nité  générale  ,  nous  doit  faire  tenir 
vniuerfellement  tous  les  hommes 
pour  nos  parens,  elle  nous  fournit  en- 
core de  belIç^Kiftruftions  pour  di*^ 
uers  deuoirs  4e  la  vie  humaine.  Car 
comme  il  eft  certain  que  plus  on  s'é- 
loigne du  commun  principe  de  fon 
élire ,  plus  cette  parenté  s^efïace  ,  ôc 
plus  s'affoiblifTent  auffi  naturellement 
les  reffentimens  qu'on  en  a;  il  eft  pa- 
reillement hors  de  doute  que  plus  on 
eft  proche  de  la  fouche  dont  on  a  tiré 


%4^  La    Morale 

fon origine,  plus  cette  confanguinité 
cftfenfible,  &:  plus  doiuenteftrc  vi- 
ues  ôt  inuiolables  les  afFedions  qui 
s'en  produifenten  nos  cœurs.  De  for- 
te que  nous  deuons  beaucoup  aimer 
noscoufins  ifTus  de  germain,  &c  nos 
coufîns  germains  encore  plus,  &:  plu5 
encore  nos  frères,  à  proportion  de  ce 
que  l'image  de  noftre  père  reluit  plus 
vifîblément  en  eux.  Là  où  donc  il  eft 
queftion  de  chofes  qui  touchent  la 
parenté  ,  comme  font ,  ainfiquedic 
Ariftotc,  les  nopces  &  les  funérailles, 
S£  s'il  y  en  a  encore  quelques  autres 
de  cette  nature ,  ceux  qui  nous  font 
les    plus  proches    nous  y    doiuent 
eftrc  les  premiers  en  confideration. 
Et  cela  ne  peut  pas  receuoir  aucune 
difficulté  entre  les  fages.    Que  s'il  y 
en  aquelcune  en  cette  matière  ,  c'eft 
areigler  les  degrés  de  cette  proximi- 
té en  certaines  occurrences  fur  leC- 
quelles  les  jugemens  des  hommes  font 
differens  ,  ou  la  nature  de  la  chofe 
mefme  aucunement  ambiguë.    Car 
perfonne  ne  douce  qu'en  cet  ordre 
que  je  viens  de  reprcfenccr,  les  frere^ 


Chrestienne.  il    Part.    147 
hc  tiennent  le  premier  rang,  &c  les 
confins  germains  après ,  &:   ainfi  de 
degré  en  degré  dans  la  mefme  ligne. 
On  ne  doute  pas  non  plus  que  la  pa- 
renté qui  giften  cofanguinité,nefoit 
plus  proche  &:  plus  eftroitc  que  celle 
qui  ne  confifte  qu'en  alliance  &  en  af- 
finité feulement.     Car  tout  ce  que 
peut  faire  Talliance  c'eft  d'imiter  la 
confanguinité  ;  ce  qu'aufiî    fait  elle 
très-certainement  ;  mais  tant  y  a  que 
les  copies  ne  font  iamais  à  comparera 
l'original,  &  que  telles  fortes  d'imita- 
tions ne  fçauroient  égaler  le  premier 
modelle.  La  raifon  en  eft  euidente  en 
ce  que  dans  la  confanguinité  la  nature 
eft  dans  fon  propre  fiege ,  au  lieu  que 
ce  qu'il  y  a  de  naturel  dans  Taffinitc 
vient  par  communication.  D'où  re- 
fultc  que  les  relations  qui  nailTent  de 
la   confanguinité  font  immédiates; 
car  la  nature  n'a  rien  mis  ,  par  exem- 
ple 5  entre  le  père  &:  fils.    Mais  les 
relations  qui  fe  produifent  de  Taffi- 
nitc,  font  par  fentremife  de  quelque 
autre  chofe:  caria  brus,  par  exemple, 
p' eft  fille  de  ce  peve  là  ,  que  par  1  in« 

a„4 


148  La    MoralëT 

teruention  de  fon  fils  qu'elle  aefpou- 
fé.  Or  les  deuoirs  fuiuent  la  nature 
des  relations  ,  Se  font  ,  fans  aucune 
doute  ,  plus  cftroits  où  les  relations 
font  plus  conjointes.  Mais  quelques- 
vns  ont  eftimé  qu'ils  deuoicnt  plus 
aimer  leurs  frères  que  leurs  enfans,  dC 
ce  n'eft  pas  chofe  encore  ce  femblc 
bien  nettement  décidée  ,  lequel  des 
deux  ,  du  frère  ou  de  l'oncle  ,  doit 
eftre  eftimé  le  plus  proche  dans  la 
confanguinité.  Pour  le  premier,  Plu- 
tarque  rapporte  qu  vne  femme  Per- 
fienne,  quand  on  luy  demanda  pour- 
quoy  elle  aimoit  mieux  fauuer  la  vie 
à  fon  frère  qu'à  fon  fils  ,  dit  qu  elle 
pouuoit  auoir  d'autres  enfans  ,  mais 
non  pas  d'autres  frères  ,  d'autant  que 
fon  père  &  fa  mère  eftoient  morts  ;  ôC 
ajoute  ce  Philofophe,  (Ju'e//e  refpondit 
(dgement.  Il  parle  ainfi  fans  doute  par- 
ce qu'il  auoit  deffein  de  recomman- 
der/W///>///r^i^^r«^&5  dont  il  compo-* 
foit  vn  Traitté  ;  car  au  fonds  cette 
rai  fon  là  n'eft  pas  pertinente. Dans  les 
deuoirs  il  ne  faut  pas  confiderer  fi 
flous  pofTederons  quelque  chofe  ^  ou 


Chresttekne*  II.  Part!  24^ 
fi  nous  ne  la  pofTederons  pas;  il  y  faut 
auoir  égard  feulement  à  ce  quife  doit^ 
tL  c'eft  pourquoy  nous  les  appelions 
de  ce  beau  nom  de  deuoirs  en  noftro 
langue  Françoife.  Et  ce  qui  fe  doit , 
c'eft  ce  quiell  honnefie^^  bem^^  hom, 
en  vn  mot ,  qui  mérite  de  la  loùango 
entre  les  chofes  morales.  Si  le  pereôC 
la  mère  de  cette  Perfienne  cuflenc 
cfté  encore  viuans,  &:  en  eftat  d  auoir 
desenfans,  fa  raifon  n'euft  point  eu 
de  lieu  ,  &  ainfi  elle  euft  préféré  la 
conferuation  de  la  vie  de  fon  fils  à 
celle  de  fon  frère.  Or  ce  qu'il  y  a  do 
plus  &:  de  moins  dans  raffcdion  que 
nous  deuons  auoir  pour  nos  frères  &: 
pour  nos  cnfans,ne  dépend  pas  de 
1  accident  de  la  mort  qui  furuient  à 
ceux  qui  nous  ont  engendrés  ,  mais 
delà  dignité  de  l'objet  que  nous  ai- 
mons,  &  des  relations  qui  Tenuiron* 
nent.  Autrement,  par  cette  raifon, 
jamais  vaillant  homme  n'iroit  à  la 
mort  pour  la  conferuation  de  fon 
pays,  jamais  bon  fujet  ne  s*y  cxpofc- 
roit  pour  pour  fauuer  la  vie  à  fon 
Prince,  ^  jamais  bon  amy  ne  feroit 


2.50  t>  K     MoHALE 

ce  que  firent  Damon  &  Pythîas ,  qui 
font  fi  célèbres  dans  les  hiftoires.  Car 
on  peut  bien  recouurer  &  des  amis  j 
&:  des  Rois  ,  &:  des  chofes  qui  cqui- 
poUent  à  ce  qu'on  appelle  fon  pays  j 
mais  la  vie^qui  nous  cft  naturellement 
auffi  chère  que  celle  d*vn  frère  ,  ne  fo 
peut  pas  recouurer  quand  vne  fois 
on  Ta  perdue.     Si  cette  queftion  fo 
decidoit  par  les  mctes  à  la  pluralité 
des  vofx,  contre  vne  il  s*en  tfouue- 
roit  des  millions  qui  feroient  d'autre 
fentiment,  parce  qu'elles  confiderenc 
leurs  frères  comme  ceux  qui  font  for- 
tis  des  mefmes  entrailles  dont  elles 
fontaufliifluës;  mais  elles  confiderenc 
les  leurs  comme  leurs  propres  entrail- 
les d'elles  mefmes  5  pour  lefquelles  il 
n'y  en  aprefque  pas  vne  qui  n'ait  au- 
tant Se  plus  de  tendreffe  que  pour  foy • 
Certainement  il  n'y  a  personne  qui 
puiffe  reuoquer  en  doute  que  nous 
ne  dénions  plus  aimer  nos  petes  Se 
nos  meres,que  nos  frères  &;  nos  fœurs. 
Et  neantmoins  nos  pères  &:  nos  mères 
nous  aiment  encore  beaucoup»  plus 
<jue  nous  ne  les  aimons •    Commenç 


Chresttenne.  II.  Part.'     ïyi 

cîonc  eft-ce  que  la  dilcftion  fraternel- 
le pourroic  venir  en 'comparaifon  do 
celle  que  nous  auons  pour  nos  en- 
fans  ?  L'erreur  en  cela  dépend  de  ce 
qu'on  ne  diftingue  pas  afles  bien  Iz 
différence  qui  eft  entre  la  relation  du 
père  à  l'enfant, &  celle  du  frerc  au  frc* 
re.  Celle  dupera  a  Tenfant  eft  com- 
me de  la  caufeàTeffet,  au  lieu  que 
l'autre  eft  comme  de  deux  effets  pro- 
cedans  dVnc  mefme  caufe.    Ainfilo 
père  regarde  fon  enfant  directement 
comme  fien  :  les  frères  ne  s'cntre-re- 
gardent  comme  tels  finon  par  refle- 
xion fur  le  commun  principe  dont  ils 
partent^Si  donc  vous  comparés  la  re- 
lation qui  eft  entre  deux  frères  ,auec 
celle  que  deux  beaux-freres  ont  cn- 
tr'eux,celle-cy  eft  plus  reculée,  com-* 
me  nous  auons  déjà  dît ,  &:  l'autre  eft 
proches  immédiate.  Mais  à  compa* 
rer  ce  rapport  que  les  frères  ont  Tvn 
à  l'autre  ,  auec  celuyquicftdupere  à 
Tenfant,  celui-cy  eft  abfolument  im- 
médiat &:dire(3:  ,  au  lieu  que  Tautre  a 
quelque  chofe  d*entremoyen  ,  parce 
<ju*ils  ne  fe  touchent  que  dans  leur 


IJi  LA     Mo  RAIE 

père. Le  pcrc  eft  donc  plus  obligé  à  fa 
conferuation  de  fou  enfant  ,  parce 
qu'il  luy  touche  de  plus  prés^que  non 
pas  à  celle  de  fon  frère.  Or  c'eft  de 
îamour  que  doit  procéder  le  foin  de 
la  conferuation  ;  d'où  refulte  que  fon 
âffeftiôn  enuers  fon  enfant  doit  eftro 
plus  grande.  Auffi  par  le  commun 
confentement  de  toutes  les  nations 
raifonnableSj  c'eft  aux  enfans  queles 
pères  laifTent  leurs  biens  par  fuccef- 
fion,  &:  cen'cft  qu'à  leur  défaut  que 
l'hérédité  en  vient  aux  frères. Ce  que 
chacun  eftiniant  eftre  de  l'inftitution 
de  la  nature,  parce  que  les  pères  font 
dans  leurs  enfans  par  reprefentation  , 
il  eft  clair  que  la  conferuation  de  nos 
enfans  nous  doit  eftre  en  plus  grande 
recommandation  :  car  c'eft  en  la  pof- 
feflîon  du  bien  que  confifte  la  confer- 
uation de  la  vie.  L'autre  queftion, 
dans  laquelle  les  frères  &:  les  oncles 
entrent  en  comparaifon  ,  pourroit 
auoir  de  la  difficulté  dauantage.  Car  il 
femble  que  la  relation  d'oncle  oblige 
à  plus  de  refped  à  caufc  de  l'inferio- 
ricé  du  neveu^  Sc  que  l'image  de  l'au- 


CHRESTIEÏrNE.    II.   PART."       Zfj 

torité  paternelle  reluit  en  quelque 
forte  plus  clairement  dans  la  perfon- 
ne  de  l'oncle  qu  elle  ne  fait  en  celle 
du  frère.  Neantmoins  il  eft  certain 
que  dans  les  deuoirs  que  la  confan- 
guinité  produit  ,  les  frères  doiuent 
cftre  préférés  aux  oncles  &?  aux  ne- 
veux, parce  que  leurs  relations  font 
plus  proches  '&:  plus  étroittes.  C'eft 
dVn  mefme  principe  que  les  frères 
font  ifTus  immédiatement  ;  au  lieu 
que  Toncle  &  le  neveu  font  tellement 
defcendus  dVn  mefme  tige  ,  que  l'vn 
en  eft  plus  éloigné  que  l'autre  d*va 
degré,  &:  qu'au  lieu  que  les  deux  frè- 
res voyent  dans  le  vifage  l'vn  de 
l'autre  l'image  de  leur  principe  com- 
mun, Toncle  ne  la  void  dans  le  vifage 
du  neveu,  le  neveu  ne  la  void  dans  le 
vifage  de  Toncle  ,  finon  par  Tentre- 
mife  de  celuy  qui  eft  père  à  Tvn  ô^ 
frère  à  l'autre  feulement.  Et  dautanc 
qu'il  eft  naturel  aux  hommes  de  s'ar- 
refter  plùtoft  à  la  confidcration  des 
chofes  prochaines ,  &:  qui  fe  peuuenc 
contempler  diredement,que  de  por- 
ter la  veuë  de  leurs  efpucsfur  cdlcs 


Ïy4  ^^    MoRALÏ 

qui  font  plus  loin  ,  &  qui  ne  fc  peu- 
lient  voir  que  dans  quelque  pli  ÔC 
dans  quelque  reflcchifTenient,  l'oncle 
n'aime  pas  tant  fon  neveu  parce  qu'ils 
font  defcendus  d'vn  mefme  eftoc, 
que  parce  qu'il  aime  fon  frère,  lequel 
il  void  reuiure  en  celuy  qu'il  a  engen- 
dré 5  &:  dans  TafFedion  que  le  neveu  a 
pour  fon  oncle,  il  ne  confîdere  pas 
tant  leur  commune  extra<3:ion  de 
l'ayeul  dont  ils  font  fortis,  que  la  rela- 
tion immédiate  de  frères  que  fon  on-* 
clc  &:  fon  père  auoicnt  enfemble. 
Auflî  ,  par  le  confentement  de  toutes 
les  plus  fages  nations  ,  les  frères  font 
préférés  aux  oncles  en  ce  qui  eft  des 
fucceffions  ;  comme  fi  la  nature  nous 
apprenoit  que  la  conferuation  des 
frères  nous  doit  eftre  en  plus  grande 
recommendation  que  non  pas  celle 
àes  oncles.  Et  quant  à  ce  qui  eft  du 
refpeft  5  il  eft  vray  que  la  relation 
d'oncle  nous  oblige  en  cet  égard  à 
quelque  chofe  de  plus  que  ne  fait 
celle  de  frère. De  quoyl'on  peutren« 
dredeux  raifons.  LVne  eft,  que  le 
refpe£t  de  frère  à  frère  eft  réciproque 


Chrestienne.  II.  Part,    lyj 
à  peu  prés  en  pareil  degré ,  parce  que 
Timage  du  pcre  dont  ils  font  ifTus  , 
paroift  également  en  eux.     Au  lieu 
qu'entre  l'oncle  &le  neveu  il  n'en  va 
pas  de  mcfme  ;  parce  que  fi  le  neveu 
void  dans  la  perfonn  e  de  fon  on  cle  Ti- 
tnage  de  fon  ayeul  emprainte  immé- 
diatement ,  l'ayeul  ne  void  l'imagé 
de  fon  perc  en  la  perfonne  de  fon  ne- 
veu, fmon  moins  viae  &:  plus  effacée 
à  caufe  de  Tcloignement  d' vn  degré  : 
ce  qui  laluy  rend  à  proportion  moins 
confiderable.    Tellement  qu'en  céc 
égard  le  neveu  eft  de  beaucoup  infé- 
rieur ,  là  où  les  frères  femblent  cftrc 
dans  vne  relation  tout  à  fait  égale.  Et 
file  neveu  void  en  fon  oncle  quelque 
reffemblancc  de  fon  propre  père,  qui 
luy   en  remette  l'idée    deuant    les 
yeux ,  il  la  y  void  toute  entière  dc 
ians  aucune  altération  ;  ce  qui  excite 
en  fon  ame  quelque  reffemblancc  de 
ces  refpcfts  qu  il  auoit  quand  il  re- 
gardoit  ceux  qui  luy  ont  donné  fon 
cftre.  Mais  fi  les  oncles  voyent  l'ima- 
ge de  leurs  frères  en  la  perfonne  de 
leurs  neveux,  c'cft  l'image  de  leurs 


aj?  ÏA   MôRAIE: 

frères  feulement ,  qui  ne  produit  pas 
tout  à  fait  les  mefmes  fentimens  de 
refpeâ:,  que  produit  la  confideration 
des  pères.  L'autre  eft  Tinegalitc  de 
laage  ,  qui  donne  de  la  vénération 
mefmes  à  ceux  entre  qui  il  n'y  a  point 
de  confanguinité,  &  qui  fait  que  les 
vieillards  font  fouuent  appelles  de  ce 
nom  de  pères.  Et  de  fait,  quelque 
égalité  que  les  frères  ,  entant  que  frè- 
res, ayententr*eux,  fieft-ce  queles 
aifnés  ,  qui  précèdent  les  autres  de 
bien  loin  en  Tordre  de  la  naiflance , 
les  précèdent  aufli  à  proportion  en 
dignité.  £t  bien  que  comme  frères 
ils  fe  doiuent  entr'aimer  également, 
Se  que  mefmes  le  rcfped  qu  ils  s'entre- 
doiuent  à  caufe  qu'ils  portent  égale- 
ment rimage  du  père  dont  ils  font 
iflus,  doiuc  eftre  tout  à  fait  pareil ,  fi 
.cft-ce  que  celuy  que  l'auantage  de 
l'aage  produit  ,  met  quelquesfois 
prefque  autant  d'inégalité  entr'eux, 
que  celle  qui  eft  de  Tenfant  au  père. 
Jvlais  cela  n'empefche  pas  que,  com- 
me je  Tay  montré  cy-deiTus ,  la  rela- 
tion de  loncle  au  neveu  ne  foit  plus 

éloiç^uce 


Chre^tiëï^ne.  ÎI  ParT'  i^y^ 
èlàignée  dans  la  coiifanguinité  ,  que 
celle  que  les  fieres  ont  encr'eux  ;  ny 
que  par  confeqiient  raffeftion  qui 
s'en  produit  j  ne  doiuc  auoir  quelque 
chofe  déplus  vif ^  de  plus inuiolable, 
«&  déplus  tendre. 

Quant  à  ce  qui  cft  de  là  Gommii* 
liion  que  les  hommes  ont  en  mefme 
police^clle  fcmble  eftre  bien  difFcren- 
^te  de  celle  qui  confîlte  en  leur  con^ 
fanguinité.  Car  premièrement  ceiU 
de  la  confanguinitc  eft  vniuerfelle  , 
parce  que  tous  les  hommes  font  def- 
cendus  d'vn  mefme  père,  &:  ohtefté 
créés  dVn  mefme  fang  ,  au  lieu  que 
toutes  les  polices  du  monde  font  fe* 
parées  5  6c  qu'il  n'y  à  point  entre  les 
hommes  de  fouueràin  Magiftrat  ^ 
dont  tous  les  Eftats  &c  toutes  les  Re* 
publiques  de  la  terre  dépendent  com- 
me d'vn  principe  commun .  De  plus  ^ 
ks  deuoirsquinaiflent.de  la  confan^ 
guinité  font  purement  naturels  ,  Se 
ont  leurs  raifons  déterminées  d'vné 
mefme  façon  par  tout  j  les  pères  &:  les 
enfaas ,  les  oncles  &c  les  neveux  ,  lc% 
frères  èC  les  couûnSj  ^  gcnevalcmeul 
"'  R 


TyS  LÀ  Morale 

tous  ceux  qui  ont  entr'eux  quelque 
proximité  éc  quelque  liaifon  par  le 
làng,  rayant  également  étroitte  en 
koutes  nations ,  fans  que  la  diuerfîte 
<les  lieux  en  mette  entre  leurs  rela- 
tions, ny  par  confequent  entre  les  de- 
noirs  qui  naturellement  en  refultend 
Mais  quant  aux  deuoirs  qui  naiffent 
de  la  comuni5  politique,  parce  qu'ils 
procèdent  de  la  conftitution  des  loix, 
^quelesloix  qui  règlent  les  polices 
Befont  pas  de  me  fine  façon  en  tous 
lieux  5  il  faut  auilî  necelTairemcnc 
qu'ils  foient  difTemblables.  Garilefh 
bien  vray  que  les  fagcs  Legiflateurs 
conforment  leurs  loix  autant  qu'il  fo 
peut  à  celles  de  la  Nature,  &:  que 
leur  principal  but  deuant  eftre  de 
former  les  hommes  à  la  vertu  ,  ils  ne 
c[oiuent,sûl  eftpoffible,  ny  défendre 
ce  que  la  Nature  permet,  ny  permet- 
tre ce  qu  elle  défend ,  en  ce  qui  re- 
garde les  chofes  morales.  Mais  le 
changement  que  le  péché  a  apporté 
aux  affaires  du  monde, eft  tel, qu'il  y  a 
fallu  eltablir  des  loix  ,  &:  par  elles 
ÀQS  relations^  qui  a'auoyeatpomtd^ 


CHRESTlENNEr  IL  Part.  IJ^ 
ïicu  auant  le  péché  ,  &:  qui,  quoy  qu(3 
rihftiturion  de  la  Nature  en  fa  prc- 
miere  intégrité  n'y  ait  point  de  part , 
fontpourtant  inuiolables.  Telle  eft, 
par  exemple  ,  celle  qui  eft  entre  les 
uiaiftres  &  les  valets ,  entre  les  fouue- 
rains  Magiftrars&les  fujets ,  ô^s'il  y 
çn  a  quelqu  autre  femblable.  Enfin, 
la  neccilité  des  chofes  humaines  eft 
telle  5  que  dans  l'eftabliflement  des 
polices  non  feulement  il  a  fallu  allef 
bien  loin  au  delà  des  inftitutions  de 
la  Nature ,  mais  mefmes  y  côntreiie- 
ïiir5&  faire  céder  la  majefté  du  droit 
naturel  à  celle  du  politique. Car  il  eft, 
pour  exemple  ,  fans  aucune  doute  , 
que  dans  la  comparaifon  des  deux 
fexes,  l'auantage  de  la  nobleffe  ,  du 
courage,  &  de  la  prudence,  eft  du 
cofté  du  mafculin,  &  qu'à  cette  occa- 
fion,  à  fuiure  exaftement  la  Nature, 
Tautorité  du  gouuernement  luy  ap- 
partient plutoft  qu'à  l'autre  entoure 
forte  de  focieté.  Et  neantmoins  nous 
voyons  quelques  polices  eftablies  de 
telle  fiçon,  quelapuiffance  fouuerai- 
ne  y  eft  entre  les  mains  d' vne  femme  : 


2.^0  LA    Morale    >riL/ 

ce  qui  oblige  les  hommes  à  certains 
deuoirs  aufquels  ils  ne  feroient  nulle- 
ment fujets  autrement.  Neantmoins 
deux  chofes  font  icyfouuerainemenc 
à  confiderer.     L'vnc  eft  ,  qu'encore 
qu  il  n'y  ait  aucun  fouueram  magi- 
ftrat  entre  les  hommes ,  à  qui  toutes 
les  polices  du  monde  fe  rapportent 
comme  à  leur  centre ,  fi  cft-ce  que 
Dieu  eH  le  Roy  des  Roy  s ,  ^  le  Seigneur 
des  Seigneurs.  Ce  que  l'Ecriture  faintc 
ne  dit  pas  feulement  parce  que  les 
Rois&:  les  Potentats  de  la  terre  font 
infiniment   inférieurs  en  dignité  au 
créateur  de  l'Vniuers ,    comme  en 
chaque  empire  les  gouuerncurs  des 
Prouinces  ,  &:  les  magiftrats  fubalter- 
nes  font    inférieurs   au    Souuerain; 
mais  encore  ,  parce  que  comme  elFe- 
âiuemcnt  le  Souuerain  en   chaque 
Eftat  gouuerne  par  {es  Lieutenans  , 
de  forte  que  plufieurs  Prouinces  ne 
font  finon  vn  mefme  Royaume ,  dont 
toutes  les  parties  fe  rallient  en  la  per- 
fonne  &:  en  fautorité    d'vn   mefme 
Roy  :  Dieu  gouuerne  effediuement 
par  les  Rois  ^  pai  les  autres  ^Quuc;; 


Chrestienne.  II.  Part?  2?i 
rains  Magiftrats ,  comme  par  fcs 
Lieutenans  en  tout  le  Monde ,  telle- 
ment que  la  terre  habitable  n'efl 
qu'vn  Empire,  dont  toutes  les  parties 
&:  toutes  les  focietés  s'vnifTent  cn- 
femble  fous  l'autorité  du  Créateur. 
Comme  donques  quand  vn  Angeuin 
va  en  Bourgogne, il  faut  qu'il  s'acco- 
mode  aux  Couftumes  de  cette  Pro- 
uince  là  ,  parce  qu'encore  qu*elle$ 
foient  fort  différentes  de  celles  d'An- 
jou,fi  eft- ce  qu'elles  y  font  fouftenuës 
de  l'autorité  du  Roy,  duquel  l'Ange- 
uin  eft  fujet,  en  quelque  Prou  in  ce  de 
la  France  qu'il  fe  trouue  ;  quand  vn 
François  va  en  Allemagne  ,  il  eft 
obligé  de  s'affujettir  aux  Loix  du 
pays,  parce  qu'encore  qu'elles  foient 
différentes  de  celles  de  France  ,  fi  eft- 
ce  qu'elles  font  appuyées  de  l'autorité 
de  Dieu,  à  qui  nous  deuonsobeïffan- 
ce  en  quelque  endroit  de  la  terre  que 
nous  nous  rencontrions.  Car  c'eftpar 
luy  que  les  puiffances  fouueraines 
font  en  eftat  ;  &  par  confequent  c'eft 
de  luy  que  leurs  conftitutions,  quand 
eiles  ne  contiennent  rien  qui  choque 


^ëi  LA   Morale 

fonferuice&la  Vertu,  tirent  leur  ma^ 
jefté  &:  leur  force.  L'autre  cliofc  eft, 
qu'encore  que  les  droidts  delà  Police 
contrarient  quelquesfois  à  ceux  de  la 
Nature  en  certain  égard ,  ils  ne  laif- 
fent  pas  d'eftreen  quelque  forte  con- 
formes à  la  Nature  en  vn autre.  11  eft 
du  droit  de  la  Nature  que  le  fexo 
iRafculin  ait  vn  confiderable  degré 
d'autorité  fur  le  féminin  ;  mais  il  eft 
du  droit  de  la  Nature  aufllî  qu'il  y  aie 
vn  certain  ordre  en  la  focieté  ,  qui 
quand  il  eft  vne  fois  bien  eftabli ,  de- 
meure facré  Se  inuiolable.  Car  c'eft 
vne  inclination  naturelle  qui  conjoint 
les  hommes  en  certaines  focietés  ^ 
bien  que  la  force  &:  la  façon  de  ces  fo- 
cietés là  ait  aucunesfois  quelque  cho- 
fe  qui  choque  les  inftitutions  de  la 
Nature.  Mais  il  eft  raifonnable  que 
(es  inftitutions  particulières  cèdent 
aux  plus  générales,  &c  comme  dans  la 
phyfique,les  chofes  pefantcs  vôt  con- 
trempnt,&  les  légères  defcencjent  en 
bas,  pour  fatisfaire  à  cet  ordre  de  tout 
rVniuers ,  que  pour  fa  conferuatioi^ 
fes  parties  fe  tiennent  vnies  s  dans  i^ 


Chrestienne.  il  Part!  lij 
focieté  des  hommes  il  faut  que  les  re- 
lations particulières  fouffrent  quel- 
quesfois  quelque  peruertiflement , 
afin  de  faire  régner  cette  générale 
eonftitution,  que  leurfpcieté,  &  Tor- 
dre par  lequel  elle  fe  maintient,  fe 
conferucnt  inuiolablement  ,  quand 
vne  fois  ils  ont  pris  vne  légitime  for- 
me. Et  de  là  rcfultent  quantité  de 
chofes  dans  lefquelles  les  hommes 
ont  de  belles  reigles  de  leurs  actions. 
La  première  eft  ,  que  tout  homme  de 
bien  &c  d'honneur  aime  la  forme  de 
gouuernement  qu'il  void  eftablie  en 
fon  pays ,  &:  s'interefTe  en  fa  confer- 
uation  ,  félon  qu'il  s'y  trouue  obligé 
par  les  conjonftures  des  temps ,  &  par 
les  occurrences  des  chofes.  Car  fi  les 
puiffances  fouueraines  font  de  finfti- 
tution  de  Dieu  ,  comme  fa  Parole  le 
nous  apprend  ,  la  confciencc  nous 
obligea  reuerer les  chofes  qu'il  a  efta- 
blies^  ôc  à  les  maintenir  entant  qu'en 
nous  eft.  Et  fi  c'eft  de  la  manuten- 
tion de  l'ordre  public  que  dépend  la 
<K)nferuation  de  la  focieté  ,  comme 
^expérience  le  monftrc  ;  qui  fouffre 

R   4 


iéf4  LA    Morale 

la  perturbation  de  l'ordre  quand  illa 
pcutempefcher,  abandonne  la  focie- 
té,  &:  par  mcfme  moyen  il  renonce  à 
l'humanité,  d'où  rinclinationàlafo- 
cieté  germe.  Ne  feruirbit  icy  rien  de 
dire  qu'il  y  a  des  formes  de  gouuerne- 
ment  qui  font  plus  excellentes  que  les 
autres  ,  de  que  toute  ame  genereufe, 
&;  qui  a  du  zele^our  le  bien  public, 
doit  tafcher  d^introduTre  dans  la  fo- 
cieté  dont  il  fait  part ,  la  forme  de 
gouuerner  la  plus  belle  &  la  plus  vti- 
le.  Car  premièrement,  toutes  les  for-- 
Pies  de  police  qui  font  au  monde,  foie 
pures  &^  fimples ,  comme  on  parle, 
îbit  mixtes  &  tempérées,  comme  elles 
le  font  pour  la  plufpart,  font  fujettes 
^quelques  inconueniens;  non  peut-?* 
cftre  à  caufe  d'elles  mefmcs,  niais  pac 
Je  vice  de  Tefprit  de  rhomme  ,  qui 
abufe  de  toutes  ehofes,  &  plus  encore 
peut-eftre  de  celles  qui  font  plus  ex- 
cellentes ,  que  de  celles  qui  le  font 
moins.  Tellement  que  tout  bien  con- 
lîdcré,  il  feroit  malaifé  de  décider  la- 
quelle eft  la  plus  auantageufe  ,  parce 
me  celles  (juisot  les  plus  aç)ble§  &  Içs 


Chrestienne.   II.  Part.     itÇ^ 

meilleures,  font  peuc-eftreplusfujec- 
tes  à  corruption  ,  &  qu'au  contraire, 
celles  qui  ne  femblent  pas  fi  fujettes 
à  dégénérer  ,  ont  moins  de  bonté  ôi^ 
d'vtilitéen  elles.  Déplus,  il eft  cer- 
tain qu'il  n'y  a  point  de  forme  de  gou- 
uernement  fi  abfoluoîent  bonne  en 
elle-mefme  ,  qu'elle  foit  propre  pour 
le  génie  de  toutes  fortes  de  nations, 
La  Monarchie  eft  meilleure  pourvu  ^ 
peuple  ,  TAriftocratie  pour  vn  autre, 
&:  vn  autre  fe  peut  mieux  gouuerner 
luy-mefme  par  fcs  propres  loix.  Et  ce 
qui  paroiftra  plus  eftrange  ^  ^  qui 
neantmolns  eft  tres-vray  ,  vn  mefme 
peuple  a  quelqucsfois  befoin  de  chan- 
ger d'efpece  de  domination  ,  félon 
que  fcs  affaires  ou  (es  inclinations 
changent.  Car  les  Romains,  qui  pour 
quelque  temps  fe  crouuerent  bien  de 
la  domination  des  Rois,  ^  qui  depuis 
ayant  pafle  par  diuerfes  variations,  re- 
duifirentleur  Eftat  à  la  forme  Démo- 
cratique, tempérée  en  quelque  façon 
de  l'autorité  du  Sénat ,  retournèrent 
enfin  à  ce  pomt  qu'ils  eurent  befoin 
^§  finipçreyvs  5  dç  qui  la  puiif^nce 


l66  LA     îvl  O  RALE 

cftoit  Royale.  Puis  donc  que  cç^  cho- 
ies là  r/arriuent  pas  fortuitement  ,  &: 
que  c'eft  dVne  fpeciale  Prouidenco 
que  dépendent  tous  ces  eftablifle- 
lîiens,  il  eft  du  deuoir  d'vn  homme 
iie  bien  deprefumer  que  la  domina- 
tion fous  laquelle  il  vit ,  fi  elle  n'eft  la 
meilleure  en  elle  mefme  ,  à  les  com- 
parer prccifément ,  eft  neantmoins  la 
plus  propre  pour  la  nation  à  laquelle 
Dieu  Ta  donnée.  Tellement  que  ce- 
celuy  qui  entreprend  de  la  renucrfer, 
non  feulement  fe  rend  coupable  d'vn 
attentat  contre  Tautorité  de  Dieu, 
mais  commet  vne  imprudence  contre 
fon  pays ,  &:  contre  le  bien  du  peuple 
dont  il  il  fait  partie.  Mais  quand  il  y 
auroit  quelque  vice  côfiderable  dans 
le  gouuernenientderEftat,  &  quand 
ilferoitauiTi  certain  comme  il  eft  or- 
dinairement douteux,  qu  vne  autre 
forme  de  Republique  conuicndroit 
mieux  à  telle  ou  telle  nation,  que  non 
pas  celle  qui  de  longue-main  y  eft 
eftablie  ,  vn  homme  de  bien  ne  de- 
uroir  pas  laiil'cr  pourtant  de  s'oppofer 
au  changement,  à  caufe  des  defordre^ 


^   i 


Chrf.stiénne.  II.  Part,  z^y 
^ue  telles  cntreprifes  prodnifenr. 
Qiielque  incommodité  qui  le  remar- 
que dans  la  forme  du  gouuernemenc 
d'vn  Ellat,  ncantmoîns,  parce  que 
c'efl:  vn  eftablifîement  de  Dieu,  il 
faut  vne  vocation  particulière  de  fa 
part  pour  le  ruiner  ,  &:  pour  ea 
mettre  vn  autre  en  fa  place.  Et  fans  vn 
commandement  exprés  du  Ciel  ,  ou 
c^uelqucs  mouuemens  extraordinaires 
il  héroïques  ,  qui  equipollent  à  Tau- 
torité  d'vn  commandement  exprès, 
vn  attentat  de  cette  nature  n'eft  ja- 
mais fans  crime.  le  diray  encore  quel- 
que ciiofe  de  plus.-  Qiielque  cor- 
ruption que  Ton  voye  ,  non  dans  la 
première  forme  d'vn  Eftat,  mais  dans 
ion  adminiftration,  il  n'eft  pas  permis 
niefmes  d'entreprendre  de  le  refor- 
mer, &;  de  le  ramener  à  fes  principes  , 
fans  y  auoir  vocation;  principalem.enc 
fi  on  y  employé  les  voyes  de  fait  ,  ^ 
les  clîofes  dont  l'vfage  n'appartienc 
finon  à  la  puilfance  fouuerame.  Cac 
il  eft  incomparablement  moins  vi- 
cieux que  ceux  à  qui  Dieu  a  mis  le 
louucrain  poiiuoir  en  la   main  ,  ea 


2.^8  La  Morale 

abufcnten  quelque  façon  ,  que  non 
pas  que  ceux  à  qui  il  ne  l'a  pas  com- 
mis, s'ingèrent  de  leur  mouuement, 
fous  quelque  prétexte  que  ce  foit  ,  à 
fe  l'attribuer  eux-mefmcs.  Mais  ce 
u'eftpas  à  cela  que  je  veux  mainte- 
nant m'arrefter.  le  diray  feulement 
que  CCS  changemens  ne  fe  faifans  ja- 
mais fans  guerres,  foit  eftrangeres» 
foit  inteftines,  ny  par  confequent  fans 
de  grandes  confufions,  &c  fans  grande 
cffufion  de  fang  ,  il  feroit  fouuent 
beaucoup  plus  expédient  d'endurer 
quelque  incommodité  que  ce  fuft, 
que  d'y  vouloir  remédier  par  des 
moyens  fi  violens ,  ôc  qui  mettent 
l'Eftat  entier  en  péril  eminent  de  rui- 
ne. C'eft  à  faire  aux  Empiriques  dc 
aux  Charlatans,  d'entreprendre  la  cu- 
re des  maladies  inueterées ,  &:  qui  ont 
quelque  racine  dans  le  tempérament 
naturel  du  paient,  par  des  médecines 
corrofiues ,  &:  qui  donnent  des  con- 
vulfions.  Les  fa?,es  &c  entendus  Me- 
decinsfe  contentent  de  remèdes  pal- 
liatifs ,  &c  de  diminuer  autant  qu'ils 
peuueut  la  vigueur  du  mal  ^  de  fes 


Chrestiennê  il  Part^  2.6^9 
{ymptomes, afin  que  le  malade  &:  luy 
puiflent  fubfifter  enfemble  long-- 
temps. Quant  à  la  caufe  mefoie  qui  le 
produit,  ils  aiment  mieux  la  remettre 
àlaProuidence  de  Dieu  &:à  la  Natu- 
re y  qui  font  quelquesfois  des  mi- 
racles là  où  on  en  attend  le  moins. 
Bieneft  vray  que  les  anciens  ont  mis 
entre  les  aûions  dicrnes  de  o;randc 
louange  ,  les  entreprifes  qui  le  font 
faites  contre  les  tyrans. La  deliurancc 
d'Athènes  de  dcfTous  la  domination 
des  Trente  5  celle  de  Thcbes  &c  du 
chafteau  de  la  Cadmée  ;  le  meurtre 
de  Iules  Cefar  ,  &:  quelques  autres 
chofes  femblables ,  fî  on  en  croid  dC 
Philofophcs5&:  Poètes,  &:  Hiftoriens, 
&  Orateurs ,  ont  efté  non  feulement 
dignes  d'vne  recommandation  im- 
mortelle, mais  mefmes  d'eftrc  propo- 
féescn  exemple  à  tous  les  fiecles  fui- 
iians.  Mais  c'eft  chofe  ncanrmoins  en 
laquelle  il  eft  aifé  de  fe  tromper  ,  à 
qui  n'y  apporte  les  diftindions  &  les 
circonfpedions  conuenables.  Autre 
eft  la  tyrannie  qui  confifte  en  Tabus 
d/yne  puillancc  légitime  ;  ^  autre 


'vLjo  t  A    Morale 

celle  qui  gift  en  rviurpation  d'vhé 
puiflaiice  illcgitime  ,  &  que  de  droit 
on  n'a  du  tout  pouit.  De  celle  là  fe 
doit  entendre  ce  que  i'ay  ditcy-def- 
fus,  quil  n'y  a  que  ceux  qui  y  ont 
vne  jufte  &:  autentique  vocation  de  la 
part  de  Dieu  ,  qui  foient  fondés  à  la 
réprimer  par  la  voye  de  la  violence. 
Mais  de  cellc-cy  la  condition  eft  ex- 
trêmement différence.  Car  le  tyran 
ii'eftantrien  quVn  homme  piiué,cn 
qui  Dieu  ny  le  Public  n'ont  point 
mis  le  caractère  de  fouuerain  ,  celuy 
qui  s'oppofe  à  fon  vfurpation^defencl 
feulement  fa  liberté  qu'on  luy  veut 
rauir  injuftement  ;  chofeen  laquelle 
il  eft  jufques  là  naturellement  aurtî 
bien  fondé  ,  qu'à  fe  garentirs'il  peut 
de  la  confpirationdes  brigands ,  qui 
I  attendent  en  quelque  palîage.  le  dis 
expreiîcment ,  jufques  là  :  car  enfin  , 
il  le  defiein  d  vn  vfurpateur  reuilîc  ,  il 
en  faut  faire  auec  le  temps  vn  tout  au*- 
rre  jugement  qu'on  ne  fait  d'vn  bri-^ 
gandagc.  Parce  que  dans  le  brigan- 
dagCjiion  feulement  Taélion  de  celuy 
qui  Tcxcrcç  eft  vicieufe  ^  maisauffi  k 


Chrestiïnke.  ïL  PartT  'iy% 
chofe  mefme ,  qui  tend  à  Textindjon 
de  toute  juftice,  &c  à  i'abolition  de  la 
focicté.  De  forte  que  nul  con^ntC" 
prient  de  volonté  ,  nulle  interpofition 
de  ferment^  nulle  fucceiïiô  de  temps, 
ne  la  peut  jamais  rendre  légitime. 
Au  lieu  qu'en  l'affaire  dVn  vfurpa- 
teur  ,  qui  empiète  la  feigneurie  fur 
yne  ville  auparauant  libre,  il  n'y  a  que 
Tadion  feule  injufte,  la  chofe  en  elle- 
iTiefme ,  qui  eft  d'eftablir  vne  certai- 
ne forme  d'Eftat  fous  la  domination 
d'vn  feul ,  tient  vne  belle  place  entre 
les  Puiffances  fuperieures  qui  font  de 
l'ordonnance  de  Dieu,^  quiferuent 
à  laconferuation  de  la  focieté  d'entre 
les  hommes.  Tellement  que  quand 
vne  fois  la  chofe  eft  eftablie  par  le 
fuccés  de  la  victoire  5  &:  que  le  con- 
fentement  des  vaincus ,  &  le  ferment 
defideUtéy  font  interuenus,  le  vice 
de  l'aftion  demeure  englouti  dans  la 
bonté  de  la  chofe  mefme.  Sur  tout 
quand  elle  a  pailc  de  rvfurpateur  à 
fcs  fuccelfeLirs  fans  aucune  interrup- 
tion, 6c  qu'elle  a  efté  confirmée  par 
quelque  intcrualle  alTés  coafidcvablv 


iyi  La    Morale' 

de  tempSjCenx  qui  y  tiennent  lieu  de 
fujets  n'ont  pas  mefme Tappàrence  de 
droit  de  fereftablir  dans  la  liberté  de 
leurs  ancefttes.  Autrement  fi  en  telles 
chofes  la  prefcription  n^auoitlieu,  on 
ne  verroit  autre  chofe  que  foûleue- 
mens  &:  feditions,&:  n'y  auroit  jamais 
rien  d'afleuré  dans  Teftat  des  chofes 
du  Monde.  Or  pour  continuer  dan$ 
la  recherche  des  leçons  qu'on  peut 
tirer  de  ces  cofiderations  pour  la  con- 
duite de  la  vie,  ce  refped  à  l'ordre  pu- 
blic Se  à  rinftitution  de  Dieu  va  fî 
auant  ,  qu'il  n  eft  pas  permis  à  vn 
vrayement  homme  de  bien  de  fe  de-* 
fendre  de  l'outrage  qu'il  en  reçoit^au- 
tremenr  que  par  la  patience.  Ce  que 
Socrate  ,  &:  Ariftide  ,  &c  Phocion^  6^ 
Themiftocles,  &c  Camillus,  &:  Metcl- 
lus,  &:Ciceron3  &:  quelques  autres 
illuftres  Grecs  &  Romaiûs,  ont  ratifié 
par  leur  exemple.  Car  quelque  mau- 
liais  Ci  aitcement  qu'ils  ayent  receu  de 
leurs  concitoyens  ,  les  vus  en  ayant 
elle  bannis  ,  &:  les  autres  priués  de  la 
vie  ,  ils  n'en  ont  pourtant  jamais  eu 
de  nuuuais  reflentaneut  i,  ou  s'ils  en 


Chrestiennê    il    Par?    ïtj 
l'ont  eu     quelcun  ,    il  *  uè    les  a   au 
iiioins    jamais    emportes    jufques  à 
prendre  les  armes  contre  leur  patrie* 
Et  la  raifon  de  cela  eft  ,  qu'encore 
que  la  Nature  nous  autorife  à  nous 
<lefendre  d'vn  particulier,  &:  mefnves 
-jufques  à  luy  ofter  la  vie  pour  nous 
rconferuer,  la  Raifon  pourtant  ne  nous 
ipermet  pas  d'en  vfer  demefme  cotre 
le  Public. Cardas  vn  particulièr^nous 
iic  confiderons  rien  flnon  foneftre, 
.auquel  le  noftre  eftant  égal  en  toute 
autre  chofe,  il  eft  en  cela  préférable  à 
noftre  égard,  qu  il  nous  eft  beaucoup 
plus   proche  comme  eftant  à  nous. 
Au  lieu  que  dans  l'ordre  public,  nous 
confiderons  en  noftre  prochain  ,  ou- 
tre Teftre ,  la  dignité ,  &  le  caraftere 
de  fuperieur,  qui  d'autant  qu'il  eft  de 
Dieu ,  doit  preualoir  en  noftre  efprit 
par  deflus  cette  cofideration  ,  que  nô- 
tre eftrc  nous  appartiét.  De  forte  qu'e- 
ftantcgal  à  mon  fouuerain  en  ce  quî 
eftdel'eftimation  de  Teftre  mefme  , 
parce  qu'il  n'eft  tien  qu'vn  homme 
non  pkis  que  moy  ,  &c  mon  eftre  me 
deuanteftie  en^juelque  particuliers 

S 


^74  ^^    Morale 

confideration  par  deirusle  fien,  parce 
qu'il  eft  à  moy  ;  le  fien  pourtant  le  doit 
infiniment  emporter  à  la  balance  de 
moneftime  par  cette  raifon  ,  qu'il  eft 
fouuerain  ,   &  que  je  fuis  fujet  ,  dC 
qu'en  luy  reluit  vn rayon  delà  Diui- 
nitc  5  dont  le  refpeûmedoiteftre  in- 
uiolable.    Et  de  plus ,  dans  mon  eftrc 
n'eft  contenu    que    Tintereft    d'vn 
homme  feulement  :  au  lieu  que  dans 
les  p.erfonnes  où  refidc  l'autorité  de 
Tordre  public  ,  eft  contenu  l'intereft 
de  TEftat  &:  de  la  Republique  toute 
entière.     Or  comme  dans  Teleélion 
des  maux ,  il  faut  toujours,  qui  peut, 
choifir  le  moindre;  dans    l'elcdtion 
des  biens  ,  il  faut   préférer  le  plus 
grand,  &:celuy  quia  le  plus  d'eften- 
duë.    Tellement  qu'vn  homme   de 
bien  fouffrira  plûtoft  toutes  fortes  de 
maux  en  particulier ,  que  de  fe  porter 
pour  s'en  garentir  à  ruiner  ou  mef- 
mcsà  troubler  l'Eftat  dont  il  fait  par- 
tie.   Enfin  ,  delà  refulte  neceflaire- 
uient  que  tout  homme  de  bien  doit 
tafcher  de  contribuer  tout   ce  qu'il 
peut  à  l'ornement  &  à  rvtilité^de  ia 


CHRÎstiÉNNÈ.  If.  Part?   177 

ï^epublique.  Car  ceux  qui  ne  font 
bons  que  pour  eux-mefmes  ^  ne  fe 
confidereiit  que  comme  des  eftrcs  fe- 
jparésdu  commerce  &  de  là  commu- 
nication d'ail truy.  Tellement  qu'ils 
Viueht  ne  plus  ne  moins  que  s'ils  ha- 
bitoienttous  feuls  dans  le  fonds  dV- 
nè  Ifle  deferte.  Or  la  Nature  nous  a 
formés,  non  pas  feulement  pour  cette 
focietéque  la  confanguinité  eftablit 
entre  nous  tous,  mais  aulîi  pour  celle 
qui  a  fon  fondement  dans  la  police^ 
Comme  donqùes  les  corps  naturels , 
tels  qu'eft  celuy  de  l'homme,  font  tel- 
lement compofés,  que  leurs  membres 
ne  trauaillent  pas  feulement  chacun 
pourfoy-mefme  ,  mais  auflîpourla 
conferuatîôn  du  tout ,  les  parties  des 
corps  politiques ,  qui  imitent  en  cela 
la  fageflfe  de  la  Nature  ,  doiiient  eftre 
animées  d*vn  noble  zèle  j  qui  ne  fe 
borne  pas  à  l'vtihté  des  particuliers, 
mais  s'eftende  à  tout  le  Public.  Et 
tomme  dans  les  corps  naturels^  Dieu 
à  mis  certainis  inftinds  en  chacun  des 
membres  qui  les  compofent ,  depoft- 
pofcr  leur  propre  conferuationà  celle 

Sa. 


^7^  3La    Morale 

du  tout ,    de  forte  que  le  pied  ich 
main  n^  font  point  de  difficulté  de 
Vexpoferà  toutes  fortes  de  dangers, 
jpour  en  garentir  le  gros  du  corps  -,  la 
Raifon  doit  donner  à  toutes  les  par- 
ties d*vn  corps  politique  cette  gène- 
"rôfitc,  de  poftpofer  fon  bien  &:fon 
Intereft  particulier  à  celuy  de  tout 
l'Eftat.      Et  quoy  que  beaucoup  de 
monde, peut-eftre,  negoufte  pas  ce 
fentimeht  ;  il  trouue  pourtant  lieu 
fans  difficulté  dans  toutes  les  âmes  vu 
peu  rcleuées. 

Ï>£S    DEVOIRS    DES    HOMMES 
'   i^ir'euX)  à  V égard  de  ce  qtiHls  font 
QH  fuperieurs  ou  inférieurs  les  vnsaux 
autres. 

DAns  Tvne  &  Tautre  de  ces  corn-» 
munions,  politique^&naturelle, 
dont  nous  venons  de  parler  ,  l'ordre 
cft  tellement  conftitué,  que  les  hom- 
mes font  neccflairement  (liperieurs  6c 
inférieurs  les  vns  aux  autres:  de  forte 


Chrestienne.  II.  Pab^tÎ  iff 
que  leur  focicté  ne  fubfîfteroit  pas 
autrement.  Car  la  naturelle  eftablic 
les  pères  fur  les  enfans  ;  &  la  politi- 
que les  Magiftrats  furies  fujets  ;  les 
vns  &  les  autres  auec  autorité  de  gou- 
uèrner&:  de  commander  :  d'où  naif- 
fcnt  diuers  deuoirs  dont  l'explication 
eftfouuerainement  importante  dans 
la  conduite  de  la  vie.  Mais  de  plus,  le 
Droit  qu'on  appelle  des  Gens ,  c'eft  à 
dire,  le  jugement  des  Nations,  a  efta- 
bli  les  maiftres  furies  valets  auec  vne 
telle  puiffance  ,  qu'encore  qu'elle  ne 
foit  ny  naturelle  ,  comme  celle  des' 
Pères  ,  ny  Politique  ,  comme  celle 
des  Magiftrats,  fieft-ce  qu'elle  a  ac- 
couftumé  d'efhreeftimée  plus  grande 
&:  plus  abfoluë  que  toutes  les  deux. 
Or  eft-il  bien  vray  que  les  Chreftiens 
ont  en  quelque  forte  abrogé  entr'eux 
cette  fuperiorité  de  MaiftreSj  &:  cette 
fujetion  d'efclaucs ,  qui  eftoit  en  vfa- 
ge  parmi  les  anciens.  Tellement  que 
Texplication  des  deuoirs  qui  naifl'enc 
de  ces  relations  n'eft  plus  maintenant 
fi  necefîaire  à  noftre  Morale  ^  qu'elle 
eftoit  autrefois ,  lors  que  cette  corn- 


2,78  LA    Morale 

ïpune  inftitiiçion  des  peuples  cftoiç 
en  vigueur.  Et  neantmoins  non  feu- 
lement mon  deflein  ne  feroit  pas 
complet  fijen'entraittois  en  quelque 
façon  5  parce  que  quoy  qu'il  en  foiç 
cette  couftume  u'çft  pas  abolie  en 
toute  la  terre  5  &:  que  les  Chreftiens 
niefmes  ont  des  Efclaues  au  nouueau 
nionde  5  fur  lefquels  ils  exercent  la 
mefme  domination  que  les  luifs ,  ôc 
les  Grecs ,  &  les  Romains  ont  exer- 
cée furleslçurs  :  mais  encore  quand  il 
n'en  refteroit  aucune  trace  en  rVni-- 
qers ,  la,  connoiffancç  en  peut  telles 
ment  feriiir  à  d'autres  fujets  ,  qu'il  ne 
la  faut  pas  pafTer  fous  filence. 

Or  quant  à  ce  qui  eft  des  deuoirs 
des  pères  enuersles  enfans  ,  &c  des 
enfans  enuers  les  perçs ,  j'en  ay  die 
dans  la  première  partie  de  la  Morale , 
ce  que  j'ay  creu  que  la  Nature  en  euft 
enfeignc  aux  hommes  s'ils  euflent 
perfifté  en  intégrité.  Ce  donc  qui 
m'en  tefte  maintenant  à  difcourir^ 
regarde  feulement  ce  que  la  Nature 
en  apprend  depuis  que  nous  auons 
dégénéré  de  noftre  origine.  Or  il  n'y 


Chrestienne.  il  Part.^  zji 
a  point  de  doute  que  comme  elle 
nous  a  donné  le  droit  de  Teducation 
denosenfans  ,  auflî  d'vn  codé  nous 
en  a-t-elle  ordonné  le  foin,  &  de  l'au- 
tre elle  nous  a  armés  de  l'autorité  d'y 
employer  la  correûion  &  le  chafti- 
ment,  pour  donner  de  l'efficace  à  nos 
foins  5  &:  rendre  leur  éducation  fru- 
âueufe.  le  dis  premièrement  quelle 
nous  en  a  ordonné  le  foin.  Car  puis 
que  nos  enfans  font  hommes  comme 
nous ,  nous  les  deuons  aimer  entant 
que  tels ,  &  pouruoir  autant  qu'il  fe 
peut  &  qu'il  fe  doitparles  offices  de 
la  charité,  à  tout  ce  qui  les  concerne. 
Et  puis  qu'ils  ont  leur  cftrede  nous  , 
de  forte  qu'ils  font  comme  vne  par- 
tie de  nous  -  mefmes ,  l'amour  que 
nous  auons  pour  nous ,  &:  celle  dont 
nous  les  embraflons ,  doiuent  eftre  à 
peu  prés  égales.  L'homme  donc  étant 
produit  au  monde  par  la  conduite  de 
la  Prouidcfice  ^  pour  y  faire  les  fon- 
dions de  deux  eftres ,  l'vn  phyfîque, 
l'autre  moral^ce  foin  qui  regarde  l'é- 
ducation de  nos  enfans ,  fe  diuife  ne- 
cefl'airement  en  deux  branches;  dont 

S4, 


zîo  ïa     Morale 

Tvne  fc  rapporte  à  la  conferuation  de 
leur  vie,  5c  Tautre  concerne  leur  in- 
ftruftion  à  la  vertu.  Or  quant  à  ce  qui 
eft  de  leur  vie ,  la  Nature  nous  en  fei- 
gne non  feulement  à  en  auoir  foin  en 
leur  fournifTant  la  nourriture  de  iour 
en  iour ,  autant  que  leur  neceflité 
le  requiert  &C  que  noftre  faculté  le 
permet  :  mais  auffi  à  y  pouruoir  au- 
tant que  nous  pouuons  pour  l'adue- 
nir,  ce  qui  encloft  neceffairement 
deux  chofes.  L'vne  eft  detafcherà 
jie  cofumer  pas  tellement  les  moyens 
que  Dieu  nous  a:  communiqués  ,  à 
nos  vfages  particuliers ,  que  nous  ne 
laiffions  quelque  chofe  après  nous 
pour  leur  fubuenir.  Car  ce  que  S, 
Paul  dit  que  les  percs  thefaurifent four 
leurs  enfans^  eft  fans  doute  de  Tinftru- 
ftion  de  la  Nature.  Parce  que  puis 
que  nous  nous  prouignons  en  eux,  dç 
forte  que  nous  fubfiftons  en  leurs  per- 
fonnesà  Thcure  que  nous  ne  fomme^ 
plus,  il  eft  raifonnablc  que  la  foUici- 
rude  que  nous  auons  naturellement 
pour  la  conferuation  de  noftre  eftre  , 
5'eftende  fur  eux  au  delà  de  noftre 


Chrestienne.  II.  Part.  iSr 
vie,  pourl'entretenemcnt  de  la  leur. 
L'autre  eft ,  qu'autant  que  nous  le 
pourrons,  nous  les  rendions  capables 
de  pouruoir  pareillement  à  eux-mef- 
mes,  &c  à  leur  pt)ftericé  auffij  cequife 
fait  en  leur  apprenant  à  trauailler 
dans  vne  honnefte  vacation  ,  chacun 
félon  la  condition  en  laquelle  il  a 
pieu  à  la  Prouidencc  de  nous  mettre, 
Etlaraifondecclaeft  ,  que  noftre  la- 
beur ne  reiiflît  pas  toiijours  telle- 
ment, que  nous  puiflionslaiiTer  à  nos 
enfans  après  nous  dequoy  fournir  à 
toutes  leurs  neceflités.  De  forte  qu'il 
eft  beaucoup  plusfeur  de  leur  laifler 
en  la  main  comme  vn  outil, ou  comme 
vn  gage  de  leur  fubfiftance  à  l'adue- 
nir,  foitles  fciences,ou  les  arts,  ou  les  ' 
autres  inuentions  dont  l'induftrie  de 
Miomme  fe  fcrt  pour  gaigner  fa  vie 
honneftement  ,  que  de  nous  en  re- 
mettre aux  rentes  que  nous  pouuons 
laiffcrapres  nous.  lointque  le  maria- 
ge eftant  capable  de  nous  produire 
pUifieurs  enfans ,  fi  le  bien  que  nous 
pouuons  auoir  acquis ,  eft  confidera- 
ble  çTifon  tout ,  &:  fournit  au  foufte- 


iSl  la    Morale' 

nenicnt  de  la  famille  toute  entière 
quand  elle  eft  vnie  ,  il  ne  le  fera  pas 
à  beaucoup  prés  tant  quand  il  fera 
partagé ,  &:  ne  fufïîra  pas  à  plufieurs 
quand  la  famille  fera  diuifée.  Enfin , 
quand  il  y  pourroit  fuffire  en  quelque 
faço,fi  eft' ce  quefinosenfansnetra- 
uaillent  pas  pour  les  leurs,  corne  nous 
auos  trauaillé  pour  eux,  il  fera  abfolu- 
ment  impolîîble  qu  ils  les  laiflent  auflî 
auantagés  comme  nous  les  aurons 
laiflesî  &  cette  portion  de  noftre  bien 
qu'ils  tiennent  de  nous ,  s'ils  n'y  ad- 
joûtent  rien  par  leur  labeur,vcnant  à 
eftre  fubdiuifceàleurpofteritéjfc  di- 
minuera de  telle  façon  >  que  leurs  en- 
fans  tomberont  dans  vue  piteufe  de- 
cadence. Or  bienqueledeîir  de  ceux 
qui  tafchent  d'éleuer  leurs  enfans  à 
des  conditions  beaucoup  plus  hautes 
que  la  leur,  tiennent  fouuent  trop  de. 
l'ambition  ,  &  que  ce  foit  vn  des  plus 
ordinaires  bourgeÔs  de  la  corruption 
de  riiomme  ,  ce  nclaillepas  d'eftre 
vne  inclination  naturelle,  ô^  que  Ton 
ne  peut  juftement  blâmer,  qued'ef- 
fayer  à  les  mamtenir  au  moins  dans  vn 


Chrestienne.  II.  Part.  z8} 
cftat  proportionné  à  fa  propre  digni- 
té ,&:  à  celle  de  fcs  anccftres.  Et 
encore  n'eft-il  pas  défendu  de  leur 
procurer,  s'il  fe  peut,  quelque  peu 
plus  d'auancement  ,  pourueu  que 
ce  foit  par  d'honneftcs  &  légitimes 
moyens,  à  celle  fin  de  les  rendre  d'au- 
tant pins  capables  de  feruir  6c  à  au- 
truy  &:  à  eux-mefmes.Pource  qui  re- 
garde leur  éducation  à  la  Vertu  ,  To- 
bligation  y  eft  encore  plus  étroite, 
tant  à  caufe  de  Teftime  que  nous  en 
deuons  faire  en  elle-mefme,  que  pour 
Timportance  incomparable  dont  leur 
eft  fa  poffeffion.  Car  quant  à  elle  , 
c'eftlefeul  vray  bien  ,  en  comparai- 
fon  duquel  à  peine  les  autres  font-ils 
defirables.  Voila pourquoy  ,  mefme 
l'vtilité  quelle  peut  produire mife  à 
part ,  elle  doit  exciter  &:  allumer  en 
nos  efprits  vne  grande  admiration  , 
&:  vne  merueilleufe  amour  de  foy  , 
non  feulement  pour  en  joiiir  quant  à 
nous,  mais  aullî  pour  en  faire  joitir  les 
autres.  Et  plus  nousauonsde  proxi- 
mité  auec eux,  plus  doit  eftre forte 
en  pous  Imclmation  de  les  en  ren* 


284  La    Morale.^ 

dre  parcicipans  ;  tellement  que  ceux 
que  nous  confiderons  de  que  nous  ai- 
mons comme  nous ,  nous  doiuent 
eftreencét  égard  en  vne  confidera- 
tion  &:  recommandation  fingiiliere. 
Mais  otttre  cela  Timportance  de  fa 
pofleffion  eft  ineftimable.  Car  c'eft 
elle  qui  nous  rend  agréable  la  joiiif- 
fancc  des  autres  biens, &:  qui  en  rele- 
ue  legouft;  c'eft  elle  qui  détrempe 
&:qui  adoucit  l'amertume  de  tous  nos 
maux,  &c  qui  nous  en  rend  les  poin- 
tures moins  fenfibles  5  c'eft  elle  qui 
régit  noftre  vie  comme  le  gouuernail 
fait  vn  vaifleau,  fans  quoy  nous  don- 
nerions à  toute  heure  à  trauers  les 
bancstk:  les  rochers;  c'eft  elle  feule  qui 
tait  que  nous  fommcs  hommes  ,  &: 
fans  elle  nous  porterions  fous  l'appa- 
rence de  l'humanité ,  la  btutalité  des 
beftes  ,  &:  la  mefch an ceté  des  dé- 
mons; c'eft  elle  enfin  qui  feule  nous 
accompagne  dans  les  ficeler  à  venir, 
au  lieu  que  tous  nos  autres  auantages 
s'enfeueliffent  auec  nous  &  periifent 
fous  la  tombe.  Tellement  que  quand 
nousnelaifterions  aucun  autre  bien  à 


ChrestienîTe.  II.  .Part,    x&j 

nos  enfans  ,  ils  s'en  pourroient  en 
quelque  façon  p'afTer  pource  qu'ils 
pofledent  celuy-là  ;  &  quand  ils  au- 
roient  tous  les  autres  à  fouhait ,  s'ils 
font  priués  de  la  .Vertu ,  ils  ne  leur 
peuucnt  eilre  finon  dommageables. 

î'ay  dit  auflîque  la  Nature  nous  y 
munit  de  l'autorité  d'y  apporter  la 
correftion  &:  le  chaftiment  félon  la 
neceflîté  des  occurrences.  Si  l'hom- 
me cuft  perfifté  en  intégrité ,  la  natu- 
re euftefté  fi  belle  ôcfi  noble  dans  fcs 
enfans,  quefe  portans  d'eux-mcfmes 
à  la  V  ertu ,  les  foins  d'vne  fort  exaftc 
&  fort  fcrupuleufe  éducation  y  euf- 
fent  cfté  moins  neceflaires.  Mais 
quand  il  en  euft  efté  befoin,lefuecés 
en  euftefté  tel,  que  les  corrections  de 
la  parole  y  enflent  efté  fuperfluës, 
tant  s'en  faut  qu'il  euft  fallu  y  em- 
ployer les  chaftimens  de  la  maïUo 
Dans  fa  corruption  il  en  va  tout  au- 
trement. Parce  que  le  mal  que  les 
Théologiens  appellent  le  Péché  ori- 
ginel, donnant  naturellement  à  tous 
les  enfans  vnetres-forte  inclination 
vers  le  vice,  les  autres  parties  de  le- 


x%6  LA  Morale: 

ducation  ,  qui  confiftenc  en  enfei- 
gnemcns,en  exhortations  ,  eii  exem- 
ples ,  &r  en  louanges  ,  ne  peuuent 
auoir  alTés  d'efficace  pour  les  rame- 
ner du  cofté  de  la  vertu ,  fi  Ton  n'y 
ajoute  des  remèdes  plus  violens.Et  le 
premier  &:  plus  conueiiable  à  la  natu- 
re de  rhomme  ,  eft  celuy  de  lareprê^ 
henfion  ,  laquelle  confifte  en  paroles, 
êc  qui  par  confequent  vadireftement 
à  la  raifon .  Car  l'enfeigneihent  eft  îâ 
déclaration  de  la  nature  du  vice  &  de 
la  vertu,  pour  détourner  de  Tvn  par 
fa  laideur  naturelle,  &r  pour  attirer  à 
Fautre  par  fon  excellente  beauté. 
L'exhortation  y  ajoute  ordinaire^ 
mentlareprefentation  de  la  peine,  St 
refperance  de  larecompenfe,  ce  qui 
ajoute  beaucoup  à  Tcfficace  des  au- 
tres motifs.  L'exemple  fe  fert  de  l'vft 
ôc  de  l'autre.  Mais  ce  que  l'enfeigne*^ 
ment  Se  l'exhortation  ne  font  voir 
que  fousvne  idée  generalcjles  exem- 
ples le  circonfcriuenr  Sc  le  détermi- 
nent par  la  fingularité  des  citcon- 
ftances  ;  ce  qui  le  rend  plus  recon- 
noiffable  ôc  plus  agiflant.  La  louange 


Chrestiennë  il  Part^    187 
nous  pr&nd  par  l'amour  que  nous  por- 
tons à  nous  mefmes,  àc  par  l'approba- 
tion d'autruy  ;    ce  qui  e(t  vne  anfe 
par  laquelle  nos  cfprits  felaiffent  ma- 
nier aifement.  Lareprchenfion  nous 
prend  par  la  mefme  anfe  à  reuers ,  en 
nous  faifant  honte  de  nous  mefmes  , 
&:en  nous  en  donnant  du  jugement 
que  les  autres  font  de  nos  adions.  Ec 
tout  cela  va  direûement  à  Tintelleâ: , 
faculté  très-excellente, &:  feule  capa- 
ble d,e  reconnoiflre  la  différence  da 
vice  ô^  de  la  vertu  ,  mais  qui  a  peu  de 
force  dans  les  enfans  ,  au  prix  de  ce 
que  peuuent  en  eux  les  facultés  ou 
la  Colère  &:  la  Conuoitife  ont  leur 
fiege.    Voila  pourquoy  Thomme  n'y 
agiflant  pasaffés ,  il  eft  neceflaire  d'y 
chaftier  l'animal  ;   ce  qui  ne  fe  fait 
que  par  lefentimcnt  de  la  douleur 
corporelle.    Car  ce  font  les  inclina- 
tions de  rirafcible  &:  de  la  Concu- 
pifcible,  lefquelles  proprement  font 
animales^  qui  empefchent  ordinaire- 
ment les  enfans  de  s'affeclionner  à  la 
vertu  5  &:  qui  les  portent  aux  actions 
&:  aux  habitudes  vicieufes.    Ec  ces 


2.8iÇ  LA     M  O  R  A  LE 

inclinations   là   tendent    naturelle- 
ment à  la  volupté  î  car  la  Conuoitife 
Ta  pour  objet  5  &  la  Colère  penfe  en 
trouuerdans  l'exécution  de  fa  ven- 
geance.   Or  les  contraires  fe  répri- 
ment &  Ce  gueriffentpar  les  contrai- 
vtes  :  c'cfl:  poùrquoy  il  eft  necefTaire 
deleur  oppofer  de  la  douleur.    Mais 
dautant  que  ce  chaftiment  ne  tend 
.:finon  à  ramendcment  de  ceux  qui  le 
fentent5troischofesyfontiinguliere- 
ment  à  obferuer.    LVne  eft ,  que  les 
pères  qui  le  difpenrenr,  ne  s'y  laiftenc 
emporter  fînon  par  raffeft.ion  laquel- 
le ils  ont  pour  leurs  enfans ,  &:  par  le 
defir  qu'ils  ont  de  les  corriger  de  leurs 
vices,  3c  de  les  former  à  la  vertu.    le 
ne  dis  pas  abfolument  qu'ils  ne  s'y 
laiilent  point  emporter  par  la  Colè- 
re. Car  il  y  a  vne  colère  qui  ne  procè- 
de que  de  Tabondancc  de  Pamour 
qu'on  a  pour  ceux  contre  qui  Ton  eft 
irrite.    Et  fi  celle  là  n'eftoit  louable. 
Dieu  n'en  qualiiîeroit  pas  comme  il 
fait  les  mouuemenSjS'il  faut  ainfî  dire, 
qui  le  portent  àchaftierlcs  fautes  de 
{es  enfans.    En  effet ,  il  eft  maKaifc 

d'aimer 


Chrestienne.  II.  PartT  z89 
^'aimertout  eiifcmble  beaucoup  vne 
pcrfomie  &!  la  vertu  ,  de  neantmoins 
ne  fentir  point  d'uritation  de  voir 
que  celle-cy  eft  négligée  ou  trop  peu 
aimée  par  l'autre.  Mais  je  dis  qu'en- 
core qu'on  fe  fente  émouuoir  à  cha- 
(lier  fon  enfant  par  la  colère  5  ce  doit 
eftre  par  celle  qui  ne  procède  point 
d'autre  principe  que  de  Taffedion 
qu'on  a  fourluy.Et  ficela  eft,  iln'efl: 
pas  à  craindre  qu'on  y  commette  au- 
tun  excès:  parce  que  l'excès  ne  peuc 
venir  que  de  quelque  autre  paflîor^ 
qui  n'a  rieri  de  commun  auee  les  af- 
fedions  ôc  les  tendrefTes  d'vn  père. 
La  féconde  eft,  que  comme  les  cha- 
ftimens  corporels  tiennent  en  quel- 
que forte  lieu  de  médecines  ,  on  ne 
les  employé  finon  comme  on  fait  les 
medicamens.  Or  les  fages  Médecins 
ne  les  donnent  ny  trop  violens  ny 
trop  frcquens.  Parce  que  s'ils  font 
trop  violens,  ils  irritent  plùtoft  le  mal 
qu'ilsnelcgueriflent,  &:  mettent  de 
l'intempérie  dans  les  parties,  de  enfla-» 
ment  les  bonnes  humeurs.  Et  s'ils 
font  trop  frequens.la  Nature  s'y  habi- 

T 


Ï9<i  LaMorale 

taë,  de  forte  que  par  raccouftumah- 
ceils  perdent  leur  aûiuité.  Or  eft-cc 
icy  d'vn  codé  vn  merueilleufement 
fage  précepte,  &c  tiré  des  fources  mef- 
mes  de  la  Nature,  Pères,  n'irrité  s f  oint 
'VOS  enfans  :  &  de  l'autre  ,  c'eft  vne 
grande  incongruité   en  matière  de 
prudence  5  que  de  rendre  inutile  par 
(a  fréquence  vn  mal  qui  pourroit  eftre 
efficace  &:  auantageux  par  la  rareté. 
Car  quoy  qu'il  en  foit ,  le  chaftimcnt 
eft  vn  mal  ,  que  Ion  ne  doit,  s'il  cft 
|)offibIe,  nyfoufFrir  foy-mefme  ,  ny 
fairefentiràautruy,  s'il  n'en  reuient 
quelque  vtilité.  Si  donc  on  n'en  tire 
aucun  vfage,  c'eft  fureur  que  de  s'ob- 
ftiner  par  colère  ou  à  le  fouffrir ,  ou  à 
le  faire  j  &  brutalité  plus  que  barba- 
re que  d'y  vouloir  prendre  plaifir.La 
troifiéme  eft ,  que  dans  les  fautes  des 
enfans  lefquelles  pafTent  jufqucs  au 
crime  ,  de  forte  que  TEftat  ou  la  Re- 
publique y  a  mtereft ,  les  pères,  quel- 
que douleur  qu'ils  en  fcntent  ,  s'ab- 
ftiennent  pourtant  de  cç,s  chaftimcns. 
La  raifon  en  eft  que  quand  les  enfans 
font  capables  de  commettre  de  ces 


CHKESTÎENfTÊ.    IL    PaRT^      i^f 

trimes ,  à  peine  font-ils  plus  en  aag^ 
cVeftre  coitigés  de  la  maih.  C'eft  de-* 
formais  Tentendetnent  qui  les  doit 
Conduire,  à  Tâmendement  duquel 
j*ay  déjà  dit  que  les  reprehenfions 
verbales ,  les  louanges  ,  les  exem^ 
pies  ,  &  les  exhortations ,  &  les  enfei-- 
gnemensfontdeftinés.  Qiiefilevicô 
s'cft  tellement  emparé  de  Vinttllcdt^ 
que  ces  moyenslà  ne  Tamendent pas, 
les  chaftimens  corporels  enuenime- 
tot  plûtoft  les  pafEos  des  jeunes  gens^ 
&irriter5t  plutôt  leurs  mauuais  cou-* 
tages,  qu'ils  ne  réduiront  leurs  affe- 
ôions  fous'  Tempire  de  la  Raifon» 
îoint  que  les  chaftimens  légers  ne 
font  pas  proportionnés  à  Tatrocitc  de 
ces  aàions;  3c  lesfupplices  quilcui? 
font  proportionnés,  ne  doiucnt  pas 
cftre  en  la  difpofition  des  pères.  Car 
s'ils  ne  font  pas  Magiftrats ,  ce  n'efl: 
pas  à  eux  que  touche  le  foin  de  la 
manutention  de  la  majefté  desloix, 
&  de  l'intcteft  du  Public.  Et  s'ils  le 
font  5  la  tendreffe  ne  leurconuient 
pas  ,  parce  qu'ils  font  Magiftrars  ^  ny 
la  rigueur,  parce  qu'ils  font  percs.  Si 


191  L  A    MoR  AÎE 

Tvne  les  amoUifToir ,  pour  relafcher 
de  la  fcucrité  des  peines  ^  ils  feroient 
tort  à  la  Police  5  qui  ne  fe  peut  pas 
maintenir  que  par  la  vigueur  des 
loix.  Si  Tautrelcs  reijdoit  inflexibles 
à  la  pitié,  ils  ofFeilferoient  la  Nature^ 
qui  fi  elle  ne  s'égare  de  Ces  reigles, 
donne  d'inuiolables  tendreffes  aux 
pères  a  l'endroit  de  leurs  enfans.  Or 
auonsnous  déjà  veu  combien  la  con- 
feruation  des  droits  de  Tvne  &:  de 
Tautre  doit  eftre  reconimandable  à 
tout  homme  de  bien  &:  d'honneur. 

Quant  aux  Magiftrats ,  ce  n'efl:  pas 
fans  raifon  que  les  Anciens  les  ont 
appelles  de  ce  nom  de  Pères,  veu  la 
reiTemblance  qu'a  la  relation  qui 
ell:  entre  leurs  fujets  &  eux^auec  celle 
qui  eft  eftablië  entre  les  pères  ôc  leurs 
enfans.  Il  eft  bien  vray  que  fi  vous 
aués  égard  à  la  caufe  qui  produit  la 
relation  du  père  au  fils^dautant  qu'el- 
le eft  nacurelle  ,  3c  qu  elle  confiftc 
en  la  génération  6c  en  la  propagation 
de  i'cftre  ,  ces  deux  choies  n'ont  pas 
cntr'elles  beaucoup  de  rapport  :  fi  ce 
n'eft  que  Ton  vueiUe  dire  que  c'eft 


Mi 


Chrestienne.  il  Part^  t^j 
dans  reftabliflemcnt  des  founerains 
Magiftrats  que  gift  l'eftrfc ,  l'eflencc  , 
Se  la  forme  de  tout  Eftat  politique  , 
&  que  de  là  elle  fe  prouigne  dans  tous 
les  membres  inférieurs.  Mais  fi  vous 
regardés  à  leurs  effets  ,  il  ne  fe  peut 
rien  dire  de  plusfemblable.  Car  com- 
me les  pères  font  obligés  à  auoirfoin 
de  la  conferuation  de  la  vie  de  tous 
leurs  enfansen  gênerai,  &:de  chacun 
en  particulier,  c'eft  le  propre  d'vn 
bon  Magillrat  de  veiller  continuel- 
lement tant  au  bien  gênerai  de  la  Re- 
publique ,  que  de  chacun  de  Ces  fu* 
jets.  Et  comme  les  bons  pères  ne  re- 
gardent pas  feulement  à  leurs  enfans 
pendant  leur  vie  ,  mais  effayent  aies 
laiflcr  à  leur  aife  ,  mefmes  lors  que 
quant  à  eux  ils  ne  feront  plusjlcs  bons 
Magiftrats  ne  regardent  pas  feule- 
ment aux  chofes  prefentes,  mais  font 
pafïer  les  effets  de  leur  vigilance  iuf- 
ques  à  la  pofterité.  Tellement  que 
Ciceron  témoigne  en  quelque  lieu 
que  s'ileuft  preueu  que  la  Republi- 
que de  Rome  euft  deu  périr  quelque 
iour  y  pour  G.  éloigné  que  cet  acci- 

T3 


4cnt  cuft  cfté  dans  les  ficclcs  à  venir, 
il  en  euft  receu  dés  fon  viuant  vnc 
douleur inconceuablc.  Etcommeies 
bon$  pères  apportent  à  leur  poflîble 
Tabondancc  dans  letirs  familles  3  & 
auanccnç  le  plus  qu'ils  peuuent  hon-. 
iieftemenc  leurs  enfans;  les  bons  Ma-» 
giflrats  n'épargnent  rien  pour  rem- 
plir leur  Republique  de  félicité  ,  &ô 
autant  que  le  permettent  la  juftice  &C 
réquité ,  ils  procurent  de  tout  leur 
pouuoirl'auancement  de  fa  grandeur 
ô^  l'augmentation  de  fa  gloire.  Enfin, 
comme  les  bons  percs  employeur  tou- 
tes fortes  de  moyens  pour  éleuer  leurs 
enfans  à  la  vertu,  parce  que  c'eft  de 
cela  principalement  que  dépend  leur 
contentement  Se  leur  bon-heur  ,  les 
bons  Magiftrats  vifent  principale- 
ment à  rendre  leurs  citoyens  &:  leurs 
fiijets  gens  de  bien,  parce  que  c'eft  de 
là  principalement  que  dépend  la  féli- 
cite des  Eftats  ,  6c  la  gloire  de  leurs 
empires.  Or  comme  j'ay  dit  cy-deffus 
que  la  corruption  furuenuë  en  la  Na- 
ture auoit  oblige  les  pères  à  vne  difci- 
pline  plus  exafte  en  Veducation  de 


Chrestienne.  II  Part?  i9f 
leurs  enfans,  &:  qu'elle  les  auoit  ar- 
jnés  dcraucoritc  d'vfer  enuers  eux  de 
corredion  ôc  de  chaftiment ,  je  diray 
icy  pareillement  que  c'eft  elle-mefmc 
quiafaicquêla  diuine  Prouidencc  a 
eftabli  les  Magiftrats  politiques  ,  & 
qu'elle  leur  a  donné  lapuiffance  de 
faire  des  loix  pour  le  gouuernement 
des  Republiques  ,  èc  d'vferdes  voyes 
de  fait  pour  les  faire  exécuter.  Carfî 
les  hommes  n'auoyent  point  d'incli* 
nation  naturelle  au  mal ,  ou  fi  l'incli- 
nation qu'ils  y  ont  eftoit  facilement 
corrigible ,  il  ne  leur  faudroit  point 
d'autres  inftrudions  que  celles  de  la 
Nature  ,  pour  les  faire  viure  comme 
gens  de  bien  en  toute  forte  de  focie- 
té  ;  ou  s'ils  auoient  befoin  de  quel- 
ques loix  politiques  au  delà  de  celles 
que  la  Nature  mefme  prefcrit ,  il  ne 
faudroit  que  les  propofer  en  public, 
&  exhorter  les  citoyens  à  les  lire  &:  à 
les  pratiquer  i&l'obeïflance  fuiuroit 
d'elle-mefi-ne.  Mais  les  paffions  des 
hommes  font  deuenuës  fi  corrom- 
pues ôc  fi  violentes ,  que  non  feule- 
ment les  loix  de  la  Nature  ne  fuffifenc 

T4 


^9^  La    Morale' 

pas  pour  les  reprimer,  de  forte  qu*il 
eftbefoind'vne  infinité  de  conftitu- 
tions  politiques  qui  les  arreftent  ôâ 
qui  leur  déterminent  leurs  mouue- 
mens  ;  mais  mefmes  qu'il  y  faut  em- 
ployer les  fupplices  ,  fans  la  crainte 
defqucls  il  feroit  abfôlument  impoifi- 
ble  de  conferuer  au  monde  aucune 
fociete.  Car  Fimpudicité  rempliroit 
tout  d'adultères  &  d'antres  fcandales 
de  mefme  nature  ;k  violence  fouille- 
roit  tout  d'homicides  ôc  de  fang  ;  l'in- 
jufticedefoleroit  tout  par  fes  larcins 
&c  {es  brigandages  ;  l'infolence  &c  la 
pétulance  renuerferoit  toute  diftin- 
âion  de  perfonnes  6c  de  chofes,  5£ 
mettroit  tout  en  confufion  :  en  va 
mot,  les  bons,  qui  font  toujours  en 
plus  petit  nombre,  demeureroient  af^ 
fujettis  àla  tyrannie  des  mefchans,  ce 
qui  eft  le  plus  grand  renucrfement 
qui  puifle  arriuer  aux  chofes  du  mon- 
de. Pour  dônques  y  obuierila  efté 
neceffaire  que  comme  dans  les  famil- 
les les  pcres  ont  le  pouuoir  de  remé- 
dier aux  defordres  par  les  cliaftimens, 
dans  les  Eftats  l'es  Magillrats  eufTen^ 


j 


Chrestieî^e  II.  Part^  297 
l'autorité  d'y  poufuoir  par  rexecu- 
tiondes  peines ,  &:  parla  pratique  de 
la  feuerité  des  Loix.  Car  comme 
chaque  famille  efl;  ainfi  qu'vn  petit 
Eftat  5  chaque  Eftat  efl:  comme  vue 
grande  famille  5  où  la  fubfifl:anGe  des 
perfonncs  &:  des  chofes  dépend  de  la 
conferuatiofi  de  l'ordre  ^  Se  la  confer* 
uation  de  l'ardre,  de  la  crainte  d'eflirc 
puni.  Mats  quoy  que  ces  chofes  fe 
reffemblent  en  beaucoup  d'égards, 
elles  ont  pourtant  entr'elles  de  fore 
notables  différences.  Car  leschaftir 
mens  des  pères  font  ordinairement 
doux,  èc  ne  paffent  jamais  jufques  à 
flétrir  leurs  enfans  d'ignom:nic  ,  ou  à 
les  mutiler  de  leurs  membres ,  ou  à 
leur  faire  fouffrir  la  mort.  Et  fi  quel- 
ques-vns  ont  attribué  aux  pères  le 
droit  d'infliger  de  tels  fupplices  à 
leurs  enfans,  ils  ont  enfin  reconnu 
qu'ils  fe  trompoient ,  &:  ont  corrigé 
leur  erreur  par  cette  confideration 
entr'autres  ,  que  c'efl:  vn  manifefl:e 
attentat  à  la  puiffance  politique.  Car 
les  enfans  font  tellement  à  leurs  pè- 
res^ qu'ils  fqnt  à  la  Republique  quand 


19%  ÏA     Mb  K  AIE 

&  quand.  De  forte  qu'il  importe  %. 
FEftat  de  prendre  connoiflanec  du 
mal  qui  arriue  à  l'vn  de  (es  membres. 
Et  quand  il  n'y  auroit  point  tant  d'in^ 
tereft  qu'il  y  a ,  U  vie  &  Thonneur 
des  hommes  eft  de  trop  grande  confî-» 
deration ,  pour  eftrc  laiflc  à  la  difpo-^ 
fition  d'vn  particulier  ,  &:  au  caprice 
de  fa  fantaifîe.  Parce  qu'encore  quQ 
d'ordinaire  les  pères  font  indulgens 
cnuers  leurs  enfans,  il  y  en  a  pourtant 
de  farouches  &  dénaturés^que  la  pre^ 
cipitation  de  leur  courroux ,  Se  leur 
brutale  infenfibilitc  ,  porteroit  à  des 
exécutions  barbares. Et  quanç  àTex- 
heredation  ,  il  eft  vray  que  c'eft  vn 
chaftiment  rigoureux  ,  dont  les  loix 
politiques  donnent  en  quelque  forte 
la  puifl'ance  aux  pères.  Mais  le  mal 
pourtant  n'en  eft  pas  abfolument  irré- 
médiable quand  les  enfans  retour- 
nent à  leur  deumr  ;  Se  s'il  ternit  en 
quelque  façon  le  luftre  de  leur  bonne 
réputation, il  ne  les  rend  pourtant  pas 
infâmes  :  s'il  les  priue  des  biens  de  la 
-famille  ,  il  ne  leur  ofte  pas  les  mem- 
bres qui  font  neceifaires  pour  en  ac-» 


Chrîstiennb.  II.  Part.  199 
quçrir^  &  s'il  incommode  leur  vie  ^il 
Xic  les  en  priue  pas  pourtant,  &  ne  les 
rçtraiichc  pas  comme  des  membres 
gangrenés ,  qui  corrompent  le  corpi 
de  la  Republique. Encore  ont  les  loix 
publiques  apporté  tant  de  précau- 
tions à  l'exheredation ,  elles  en  ont  fi 
exactement  expliqué  les  caufes ,  elles 
ont  voulu  qu'on  y  apportaft  tant  de 
cirçonfpedion  &  de  formalités ,  elles 
ont  donné  tant  de  moyens  aux  enfans 
de  fe  pouruoir  alencontrc  ,  &c  les  ea 
releuent  fi  facilement  quand  il  fe 
trouue  qu'on  y  a  manqué  ,  que  dVit 
cofté  elles  ont  aflcs  donne  à  eatendre 
aux  pères  qu'ils  ne  doiuent  fc  portei: 
à  cette  feuerité  qu'après  vne  délibé- 
ration bien  meure  ,  &C  fur  de  grande^ 
extrémités ,  &:  que  de  l'autre  elles  s*y 
fontreferué  furlapuiflancedespcïes 
l'intendance  de  leur  jugement,  parce 
que  la  Republique  y  cft  intereflce  en 
quelque  façon. Mais  quant  aux  Magi* 
ftrats,  les  peines  qu'ils  infligent  tou- 
chent l'honneur,  vont  jufqu'à  la  mu- 
tilation des  membres ,  6c  paffent  mef^ 
mes  jufques  à  la  mort,  qui  eft  tout  ce« 


$09  LA   Morale 

la  à  quoy  fe  peut  eftendre  la  puiffancc 
des  hommes  les  vus  fur  les  autres. 
La  raifon  de  cette  différence  eft  cel- 
le que  j'ay  déjà  touchée ,  que  les  cha- 
ftimcns  paternels  peuucnt  fuffire  à  la 
correftion  des  enfant ,  parce  qu'ils  ne 
font  pas  encore  fi  endurcis  au  mal , 
que  ce  remède  n'y  puifTe  apporter  do 
Tamendement ,  jufques  à  ce  que  la 
raifon  domine  en  eux*,  &c  qu'ils  puif- 
fent  exercer  Ips  adions  de  la  Vertu 
fous  fa  conduite.  Mais  quant  aux 
hommes  faits ,  fi  le  Vicê  y  a  preualu 
fur  la  lumière  de  la  Raifon  ,  il  faut  à 
leurs  partions  des  corredifs  plus  vio- 
lenSj&deschaftimens  plus  terribles. 
De  plus,  il  eft  bien  certain  que  les 
pcres,  quand  ilschaftient  vn  de  leurs 
enfans,  ont  quelque  égard  à  profiter 
aux  autres  pav*  rexemple  de  leur  dif- 
cipline  5  pour  les  retenir  en  leur  de- 
uoir  ;  mais  neantmoins  leur  principa- 
le vifée  eft  fur  celuy  qui  a  péché,  à  ce 
qu'il  fe  donne  garde  à  î'auenir  de 
tomber  en  pareilles  fautes.  Dansles 
punitions  infligées  parles  Magiftrats 
iln'en  va  pas  de  mefme.Çarleur  prin- 


Chrestienne-  It-  Par*,t.^  3ot 
cipal  é^ard  eftde  feruir  par  l'exemple 
à  rinftruftion  de  leurs  autres  fujets: 
&  quant  à  ce  qui  eft  du  criminel  ,  ils 
ne  pcnfent  que  fort  peu  ,  ou  ne  pen- 
fcnt  du  tout  point  à  l'amendement 
de  fa  vie.  Parce  que  s'ils  le  punilTent 
de  mort,  il  n'y  aura  point  de  lieu  d'a- 
mendement pour  luy  à  l'heure  qu*il 
ne  fera  plus  :  de  s'ils  fe  contentent 
de  l'infamie  ou  de  quelque  chafti- 
ment  corporel ,  la  flétrifleurc  de  fou 
honneur  ,  quelque  homme  de  bien 
qu'il  peuft  deuenir  ,  le  rend  prefque 
entièrement  inutile  à  la  Républiques 
Et  en  Cela  paroift  encore  vne  autre 
notable  différence  qui  eft  entre  les 
Pères  Se  les  Magiftrats  :  c'eft  que 
ceux-là  ne  fe  portent  à  chaftier  leurs 
enfans  que  par  l'abondance  de  TafFe- 
£tion  qu'ils  ont  pour  eux;  voila  pour- 
quoy  ils  font  ce  qu'ils  peuuent  pour 
les  corriger  5  V  afin  qu'ils  deuiennçnc 
honnclles  gens^iS^  dignes  de  leur  naïf- 
fance.  Au  lieu  que  le  motif  de  la  fe- 
uerité  des  Magiftrats  n'eft  pas  dans 
l'afteûion  qu'ils  portent  au  criminel  , 
mais  dans  le  rcfpçd  qu  ils  ont  pour  la 


502.  LA    Morale" 

maj cftc  des  Loix,&  dans  le  liele  qu'ils 
ont  pour  l'vtilité  du  public ,  ôc  pout 
la  conferuation  de  la  focicté  toute 
entière.  Enfin^l'autorité  que  les  pères 
ont  de  chaftier  leurs  enfans ,  cft  Vné 
Conceffion  de  la  Nature,  qui  veut  que 
celuy  qui  a  donne  Teftre ,  foit  prépo- 
fé  aie  conferuer  ,  &:  à  le  rendre  tel 
qu'il  faut  pour  faire  les  fondions  de 
la  vertu;  &c  n^eft  pas  befoin  que  pout 
leur  donner  ce  droitily  interuienne 
aucune  autre  foit  inftitution  de  Dieu, 
foit  conftitution  des  hommes*  Maià 
quant  à  l'autorité  que  les  MagiftratS 
ont  de  punir ,  ce  n'eft  pas  la  Nature 
qui  le  leur  donne. Hors  la  fuperiotité 
&:  l'infériorité  qui  eft  entre  les  petes 
ô<:les  enfans  ,  la  Nature  met  vneen-* 
tiere  égalité  entre  nous,  en  nous  pro-* 
duifant  tous  libres. Or  naturcllemenC 
vn  égal  n'a  point  de  pouuoir  ny  d'em- 
pire fur  fon  égal  5  foit  pour  luy  com- 
mander en  fes  adions  ,  foit  encore 
beaucoup  moins ,  pour  entreprendre 
quoy  que  ce  foit  fur  fon  honneur  3^ 
fur  fa  vie.  Bien  eft  vray  que  depuis  le 
changement  arriué  au  monde  par  le 


Ghrestienne.    il    Part.    305 
p^ché,  il  y  en  a  qui  naiflent  beaucoup 
auantagés  par  deflus  les  autres  ,  tant 
en  ce  qui  eft  des  forces  du  corps,  que 
mefmes  en  ce  qui  eft  des  dons  bc  des 
qualités  deTefprit.    Et  Ariftote  veut 
que  ceux  qui  font  eminens  en  toutes 
fortes  de  vertus  ,  &:  particulièrement 
en  celles  qui  font  propres  augouuer- 
nemcnt;,  (oient  ordonnés  par  la  Natu- 
re pour  eftre  Rois  &Souucrains  Ma- 
giftrats  des  autres.     En  quoy  il  n'eft 
pas  dcftitué  deraifon.  Car  il  eft  de  la 
difpofition  de  la  Nature,  que  les  cho^ 
fes  plus  excellentes  dominent  fur  cel- 
les  qui  le  font  moins ,    comme  les 
Cieux  fur  les  elemcns  5  &  particuliè- 
rement que  les  natures  plus  intelli- 
gentes foient  eftablies  à  la  conduite 
de  celles  qui  ne  le  font  point,    ou 
au  moins  qui  ne  le  font  pas  tant  :    & 
c'eft  ce  qui  a  donné  à  l'ame  la  domi- 
nation fur  le  corps ,    &:  à  l'Entende- 
ment l'empire  fur   toutes  les  autres 
puiifances  de  Tame.  Mais  à  cela  il  y  a 
deux  ou  trois  chofes  a  répondre.   La 
première  eft  qu'encore  qu'ordinaire- 
ment on  appelle  dons  de  Nature  ces 


304  l'A    Morale 

grands  auantages  du  corps  ^dcFa^ 
me  qui  rendent  quelques  -  vns  des 
hommes  extraordinairément  excel- 
lens,  fi  eft-ce  qu'à  proprement  parler, 
ce  font  dons  de  Dieu.Naturellement^ 
depuis  noftre  corruption  ,  nous  de- 
urions  eftre  également  tarés  en  nos 
corps  &  défectueux  eh  nos  efprits  ; 
tellement  que  s'il  y  a  de  la  diftinftion 
entre  nous  ^  principalement  fi  c'eft 
<]Uelque  chofe  d'vn  peu  éclattant ,  il 
faut  necefTaircmeftt  que  ce  foit  cjuel-* 
que  particulière  efficace  de  la  Proui- 
dence  de  Dieu  qui  nous  difeerne.  Ec 
c'eft  ce  qui  a  fait  queles  Payens  mcf-^ 
mes  ont  appelle  les  Héros,  des  enfaris 
des  Dieux  ,  n'eftimant  pas  qu  à  la 
confiderer  en  elle-mefme  ,  la  Nature 
Jiumaine  foit  capable  de  ces  gtandes 
&  admirables  produdions*  De  forte 
que  ceux  qui  font  tels  portent  en  eux 
quelque  caraCtere  de  la  Diuiftité,  qui 
leur  donne  quelque  autorité  fur  ceux 
qui  leur  font  fi  diifemblables*  La  fé- 
conde eft,  que  ces  Héros  font  fi  rares,, 
que  s'il  n'y  auoit  de  fouueraine  Ma- 
giftratuic  que  pour  eux,  il  faudroin 


que 


Chrestienne  il  Par^  fSf 
^ue  bienfouuent  la  plufpart  du  mon- 
de fuft  fans  ordre  ,  vn  feul  ^  quelque 
vertueux  qu'il  foir^n'eftant  pas  capa- 
ble de  gouuerncrvn  grand  Empire^ô,^ 
ne  s'en  trôuuant  pas  affés  pour  les 
eftablir  fur  toutes  les  parties  &c  les  fo- 
cietés  de  TVniuers.  De  forte  qu'il 
faut  laifl'er  tout  aller  en  confufion,  ou 
bien  auoir  recours  à  quelques  autres 
moyens  &:  à  quelques  autres  perfon- 
nés,  pour  ce  qui  ell:  de  reftabliffement 
&:  de  l'adminiftration  de  la  puifTanco 
fouueraine.  La  troifieme  eft ,  que 
quand  il  s'en  trouueroic  plus  fré- 
quemment 5  il  ne  fuffît  pas  à  vn  hom- 
me d'auoir  des  qualités  eminentes,  8c 
dans  ces  qualités  là  quelque  droit 
de  s'eftablir  augouueruement  :  il  faut 
auflTi  qull  foit  reconnu  pour  tel ,  &: 
que  les  autres  à  cette  occafîon  luy 
rendent  vne  foumifTion  volontaire* 
Autrement  s'il  n'eft  pas  reconnu  Toa 
refîfteraà  fa  domination;  &  de  la  re-* 
fiftancc  viendra  la  confufîon  &c  la  rui- 
ne de  la  focieté  ,  au  lieu  que  nous 
cherchons  fa  conferuation  &:  fon  or- 
dre»   Si  vous  mettes  à  part  les  autres 

V 


I 


^O^  L  A     M  O  R  A  L  E 

vertus  morales,  dans  Icfquelles  il  eft 
certain  que  Iules  Cefar  n'eftoit  pas 
fort  excellent  5  &  que  vous  ayés 
égard  à  la  prudence  politique  ,  à  la 
grandeur  du  courage,  &:  à  la  capacité 
de  rentendement,  jamais  homme  ne 
fut  plus  capable  de  régner  que  luy  ,  J 
ny  plus  digne  d'vn  grand  Empire.  Et  ' 
eu  égard  à  Teftat  auquel  eftoit  la  Ré- 
publique de  Rome  alors, il  luy  eût  efté 
expédient  de  le  reconnoiftre  pour  tel, 
&:  de  luy  déférer  volontairement  ce 
qu'il  afFedoit  auec  vne  ambition  fî 
démefurée.Neantmoins,parce  qu'en- 
core que  les  Romains  fuflcnt  pour  la 
plufpart  deuenus  tout  à  fait  efclaues 
deleurs  vices  5  ils  cftoient  pourtant 
fort  jaloux  de  la  liberté  de  leur  Eftat, 
ils  s'oppoferent  tant  qu'ils  peuret  aux 
deffeins  de  ce  perfonnage ,  &:  quand 
il  en  fut  venu  à  bout ,  ils  luy  ofterent 
la  vie,  parce  qu'ils  ne  pouuoient  fup^ 
porter  fa  domination.  Ce  qui  caufa 
parmi  eux  vne  infinité  de  malheurs, 
de  defolations,  de  profcriptions,&:  de 
carnages.  Tellement  qu'il  cUncccC- 
faire  ^  ou  que  la  volonté  de  Dieu  in- 


' 


Chrestienne.  il  Part.^    jof 
teruienne  manifeftement  à  reftablif- 
fement  desfouuerains  Maiftrats,  afin 
que  de  quelques  qualités  qu'ils  foient 
doués  3  les  hommes  cèdent  &  fe  foû- 
mettent  à  vite  fi  puiffante  autorité  3 
ou  que  la  domination  fe  défère  par  le 
confentement  des  fujets  ^  afin    que 
l'ordre  s*entretienne  par  vne  volon- 
taire obeïffance.  Par  ce  moyen  ce  ne 
fera  pas  vne  puiflfance  naturelle  ^  telle 
qu'eft  celle  des  Pères  fur  les  cnfans  ^ 
ce  fera  vne  autorité  fondée  dans  la 
Volonté  de  ceux-là  qui  la  deferenr, 
oudans  la  manifeftation  de  celte  de 
Dieu. Mais  de  quelque  façon  que  ce 
foit,  toujours  eft-ilneceffaire  que  les 
Souuerains  Magiftrats  foient  reue- 
ftus  d'vne  autorité  diuine.  Car  la  Na«=i 
ture  autorife  bien   vn  particulier  à 
ofter  la  vie  à  foti  prochain  afin  de  con- 
feruer  la  fienne,  quand  il  ne  le  peut 
faire  autrement.  Et  la  mefme  Nature 
autorife  pareillement  toute  vne  com« 
munauté  à  s'oppofer  à  main  armée  à 
la  violence  de  ceux  qui  la  viennent 
opprimer  par  voye  de  fait. Mais  quant 
à fau'e  des  loix  qui  dénoncent  ,    par 

V2. 


3o8  La    Morale 

exemple  ,  peine  de  mort  à  vn  larcin 
commis  clandeftinement  &:  fans  vio- 
lence 5  de  force  que  celuy  qui  en 
fouffre  le  dommage  ne  court  aucune 
rifque  de  fa  vie,  &  que  la  Republi- 
que n'en  efl  pas  ouuertement  mena- 
cée d'opprefïion  &:  de  renuerfement , 
c'eft  chofe  qu  aucun  homme  n'auroit 
droit  de  faire  ,  ô^  beaucoup  moins 
d'en  venir  à  la  réelle  exécution ,  s'il 
n'eftoit  armé  de  Tautorité  de  celuy  à 
qui  feul  appartient  la  vie  de  tous  les 
hommes  du  monde. 

Refle  à  confiderer  brieuement  la 
puifTance  des  Maiftres  fur  les  valets. 
Et  quand  je  dis  les  valets  ,  j'entens 
ceux  qu'on  nommoit  autrefois  efcla- 
iies,  &  non  cette  forte  de  mercenai- 
res dont  nous  nous  fcruons  mainte- 
nant, &  qui  eftoit ,  comme  je  croy , 
inconnue  entre  les  anciens.  Car  ces 
gens  qui  fe  louent  à  nous  pour  nous 
feruir  au  long  d'vne  année  , 
font  de  leur  condition  libres  ,  ôc  ne 
font  feruiteurs  fin  on  entant  qu'ils 
nous  engagent  non  tant  leur  liberté 
que  leur  peine  ,  pour  vn  certain  prix 


Chrestienne.  II.  Part.  305 
&:  pour  vn  certain  temps  feulement- 
Or  eft-il  bien  vray  qu'ils  s'obligent  à 
la  fouffrance  de  quelque  chaftiment 
delà  mani ,  s'ils  viennent  à  manquer 
au  trauail  qu'on  a  ftipulé  de  leurs 
pcrfonncs.  Mais  neantmoins ,  parce 
que  ce  font  hommes  libres ,  &c  qui  ne 
prétendent  pas,  quand  ils  s'obligent  à 
nous,  déroger  à  leur  eftat  ,  il  n*ya 
point  de  doute  qu'ils  ne  prétendent 
pas  nous  donner  fur  eux  le  droit  que 
les  Maiftres  ont  autrefois  eu  fur  leurs 
efclaues.  Auffi  voit-on  que  quand  on 
les  traitte  tant  foit  peu  rigoureufe- 
ment,  les  Magiftrats  viennent  à  leur 
fecours,&:  les  garentiflent  de  la  vexa- 
tion qu'on  leur  fait ,  comme  des  per- 
fonnes  qui  font  partie  de  la  focieto 
au  gouuernement  de  laquelle  ils  font 
eftablis,  &:  qui  ont  vn  droit  commun 
auec  les  autres  citoyens,  &c  mefmes 
auecque  leurs  propres  maiftres.  Mais 
quant  aux  efclaues  des  temps  pafTés , 
leur  condition  eftoit  extrêmement 
différente. Car  foit  qu'ils  enflent  efté 
pris  en  guerre ,  &:  vendus  par  le  vam- 
queur;  foit  qu'ils  fe  fullent  vendus 


510  tA     Morale 

cux-mefmes  ;  foit  enfin  qu'ils  fuffent 
nés  en  ce  miferable  eftac  ,    tant  y  a 
qu'ils  auoient  perdu  leur  liberté  ;    ce 
qui  tiroit  necefTairement  deux  cho- 
fcs  en  confequcnce.  L'vne  eft,  qu'ils 
n'eftoient  aucunement   les  maiftres 
de  leurs  adions ,  mais  qu'ils  dépen- 
doient  abfolument  de  la  volonté  de 
ceux  à  qui  ils  eftoientafleruis  ,  com- 
me fi  ç'euflent  efté  des  inftrumens  en 
leur  main  ^  à  peu  prés  comme  font  les 
belles. Car  encore  que  la  Nature  leur 
eiift  donné  vn  entendement  &:  vne 
volonté  ,  au  lieu  que  les  belles  n'en 
ont  point ,  fi   eft-ce  que  dans  leurs 
allions  ^  il  ne  leur  eftoit  pas  permis 
de  dépendre  de  ces  principes  ,  non 
plus  que  s'ils  n'en  eufTent  point  eu  , 
fmon  entant  qu*i!s  s'accordoient auec 
l'entendement  &c  la  volonté  de  leurs 
Maiftres.  L'autre  eft,  qu'ils  n'eftoient 
pas  eftimés  faire  partie  de  lafocieté 
politique  dans  laquelle  ils  viuoient, 
fînon  entant  qu'Us  eftoient  en  lapof- 
feflîon  de  leurs  Seigneurs,  ^  qu'ils 
faifoient  partie  de  leur  bien^  comme 
les  bgeufs  c^  les  chenaux  qui  ferucnu 


Chrestienne.  II.  Part^     jii 

au  charroi  ôc  au  labourage.  Or  posé 
la  juftice  de  la  première  de  ces  cho- 
'fes  5  celle-cy  s'en  enfuit  neceffaire- 
ment.  Car  il  eft  bien  vray  que  dans 
les  chofes  qui  regardent  le  gênerai  de 
l'Eftat,  la  volonté  dufujet  fe  doit  ac- 
commoder à  celle  du  fouuerain  ,  6c 
c'eften  cela  proprement  que  confîftc 
la  fujetion  politique.  Mais  dans  cel- 
les qui  le  concernent,  luy  &ra  famil- 
le, en  particulier  ,  il  vfe  librement  de 
la  conduite  de  fon  entendement  ,  ôC 
des  mouuemens  de. fa  volonté  ,  pour 
former  fes  refolutions  ,  &:  pour  les 
exécuter  comme  bon  luy  femble.  Et 
c'eft  en  cela  que  confifte  la  liberté 
des  particuliers ,  qui  ne  fe  perd  ÔC  ne 
s'anéantit  pas  par  la  fujetion  à  la  puif- 
fance  fouueraine.Or  vn  homme  libre 
de  cette  façon  peut  faire  partie  de 
l'Eftat,  ôc  auoir  des  droits  communs 
auec  toutes  les  autres  perfonnes  qui 
lecompofent.  Quant  auxefclaues, 
puifque  des  actions  qui  les  concer- 
nent ,  &:  leurs  femmes  ,  &c  leurs  en^ 
fans,  ils  n*ont  pas  le  principe  au  de- 
dans d'eux-mefmes  ;>  mais  dans  l'en- 

V  4        ' 


jît  ï  A      M  O  R  A  t  E 

tendcment  &:  dans  la  volonté  de  ceu?c 
à  qui  ils  font  aflcruis  ,  &  qu'eftant 
abfolument  à  autruy ,  ils  n'ont  du  touc 
rien  qui  leur  foit  propre,  quelle  place 
peuuent-ils  tenir  dans TEftat public, 
&:»quel  droit  commun  peuuent-ils 
èuoir  aûec  ceux  qui  le  conftituent? 
Que  s'ils  ne  font  pas  capables  de  te- 
nir rang  entre  les  perfonnes  qui  font 
partie  dVnEftataflujetti  à  vn  Soyuc- 
rain  ,  beaucoup  moins  font-ils  capa- 
bles d'eftre  citoyens  d'vne  Republi- 
que libre.  Car  le  citoyen  d^vne  ville 
libre  peut  auoir  fa  part  en  i'admini^ 
ftration  du.  Gouuernement  public  ." 
tellement  que  non  feulement;  dans 
les  affaires  qui  le  concernent  en  parti- 
culier il  peut  vfer  de  la  liberté  de  fa 
volonté,  mais  encore  en  quelque  fa- 
çon là  où  il  s^agit  des  communes.  Or 
comment  pourroit  auoir  cette  liberté 
d*agir  à  fa  volonté  en  ce  qui  regarde 
le  publiCjCçlui  à  qui  il  n'eft  pas  permis 
d'en  vfer  dans  fcs  affaires  particulie- 
3H5S  ?  Toute  la  difficulté  donc,s'il  y  en 
a,  gifl;  à  fçauoir  fi  c'eft  chofe  qui  puiiTe 
^ftre  Jufte  que  d'ofteraux  hommes 


Chrestienne  il  Part.     315 
cette  liberté  que  laNatureleurauoic 
donnée.Ie  n  allegueray  point  icy  que 
la  Parole  de  Dieu  ,   au  Vieil  Se  au 
Nouueau  Teftament,   confirme  ce 
droit  des  Gens ,  &  cette  inftitutioii 
des  peuples ,    parce  qu'en  cette  fé- 
conde partie  de  la  Morale   je  n  ay 
égard  qu'à  ce  que  la  Raifon  de  Thom- 
me  peut  recueillir  delà  contempla- 
tion des  chofes  mefmcs ,  Se  non  à  ce 
qui  luy  peut  eftre  perfuadé  par  auto- 
fité.Iediray  donc  feulement  qu^à  ce- 
luy  à  qui  on  peut  juftement  ofterle 
plus,  on  peutaufTi  juftement  ofter  le 
moins,  &  que  fi  en  luy  oftât  le  moins, 
on  luy  conferuele  plus,  dont  neant- 
moins  on  le  pouuoit  fort  juftement 
dépouiller  ,  il  a  fujet  de  s'en  louer, 
tant  s'en  faut  qu'il  ait  matière  de  s'en 
plaindre.    Orperfonne  ne  doute  que 
celuy  qui  a  de  juftes  armes  à  la  main, 
&c  qui  eftpar  la  vidoire  demeuré  le 
maiftre  de  fon  ennemy ,  ne  foit  fon- 
d  é  en  droit  de  luy  ofter  la  vie  s'il  veut. 
Caries  juftes  armes  ,  entre  les  mains 
de  ceux  qui  ont  le  pouuoir  de  les  em- 
ployer^ tels  que  font  les  Souuerains  ^ 


514  La    Morale 

ne  font  pas  feulement  pout  fe  défen- 
dre des  attaques  de  fes  ennemis,  mais 
aiiflî  pour  les  attaquer  ;  &  non  feule- 
ment pour  les  attaquer  ,  mais  auffi 
pour  les  punir,  quand  vne  fois  par  la 
vidoire  on  les  a  mis  en  fa  puiiïance. 
Cette  punition  làdonquespouuant, 
s'ilplaiftainfi  au  victorieux,  confîfter 
fort  juftementen  lamort,  c'eft  faire 
grâce,  &c  non  pas  tort  au  vaincu,  que 
de  luy  ofter  fa  liberté  en  luy  confer- 
iiant  la  vie.  Car  comme  je  Tay  nion- 
tré  ailleurs  ,  la  vie  eft  beaucoup. plus 
que  la  liberté  ,  quoy  que  quelques- 
vns,par  vn  ingénient  erroné, cftimenc 
celle-cy  préférable.  Il  femble  qu'il  y 
ait  quelque  peu  moins  de  juftice  à  re- 
ceuoir  vnhommeàfe  vendre  volon- 
tairement :  parce  qu'il  n'y  peut  eftrc 
induit  il  ce  iveft  par  quelque  renuer- 
fement  d'entendement  qui  luy  fafle 
méprifer  vne  chofe  fî  precieufe  qu'eft 
la  liberté  ,  ou  par  quelque  irrémé- 
diable extrémité  de  Ces  affaires ,  qui 
I*empefche  de  pouuoir  autrement 
pouruoir  à  fa  vie.  Or  ne  faut-il  pas 
abufer  de  la  folie  des  hommes  ^  mais 


Chrestienne.  II.  Part.      31J 
la  guérir  s'il  fe  peut  j  &:  quant  à  l'au- 
tre neceilité  ,  il  y  faut  fubuenir  par 
charité  ,    &s  non  pas  s'en  preualoir 
pour  afTeruir  indignement  celuy  que 
la  Nature  auoit  créé  libre.    Neant- 
jnoinSjil  faut  que  ceux  qui  ont  intro- 
duit cette  couftume  dans  le  monde, 
ne  Payent  pas  jugée  tout  à  fait  repu-r 
gnante  àlaraifon,  &:   puis  quelle  a 
efté  confirmée  par  le  côfentément  de 
toutes  les  Nations ,    qui  en  ont  faie 
vne  partie  de  leur  Droit  commun  ,  il 
y  doit  auoir  quelque  grande  apparen- 
tée de  juftice.    En  effet  Dieu  mefme, 
qui  auoit  donné  aux  cfclaues  d'entre 
les  luifs  la  faculté  de  reprendre  leur 
liberté  après  quelques  temps  s'ils  vou^ 
loient  3  leur  permet  pourtant  de  de- 
meurer enferuitude  à  perpétuité,  s'ils 
fetrouuentbien  deleursmaiftres.  En 
quoy  s'il  n'approuue  pas  la  laichetc 
de  ceux  qui  s'affcruilTcnt  ainfi  volon- 
tairement^ au  moins  n'improuue-t'il 
pas  auffi la  domination  de  ceux  en  la 
puiflance  defquels  ils  demeurent.  La 
raifon  de  cela  eft  que  d'vn  codé  l'im- 
pofîibilicp  de  Iç  poiiuoir  nourrir  foy- 


^i(y  La     Morale 

mefmc  contraint  quelquesfois  les 
hommes  à  de  telles  extrémités,  qu'où 
bien  il  faut  qu'ils  fe  laiffent  mourir 
de  faim  5  ou  bien  il  faut  qu'ils  enga- 
gent leur  liberté  pour  laconferuation 
de  leur  vie.  Or  aimer  mieux  mourir 
de  faim  que  de  s'afleruir  à  vn  autre , 
c'eft  vne  brutale  férocité  j  parce  qu'a- 
près s'eftre  afferuiron  peut  recouurer 
fa  liberté  -,  au  lieu  que  la  perte  de  la 
vie  eftabfolument  irrémédiable.  Et 
(déplus,  quand  la  feruitudc  feroic 
perpétuelle  ,  elle  n'empefche  pour- 
tant pas  entièrement  vn  honneftc 
homme  d'exercer  les  fondions  de  la 
vertu:  mais  la  mort  oftant  à^  Thommc 
fon  eftre  &:  auec  luy  fes  facultés ,  re- 
tranche toutes  fes  opérations,  quelles 
quelles  foient,  dans  leur  racine.  D'au- 
tre cofté ,  la  diuifion  des  biens  ,  qui 
s'eft  faite  entre  les  hommes,  leur  en 
en  a  tellement  acquis  non  la  poifef- 
fion  feulement ,  mais  auflî  la  proprié- 
té ,  qu'ils  la  peuucnt  fort  bien  retenir 
fans  faire  tort  à  perfonnc.  Tellement 
que  la  charité  les  oblige  bien  à  fubue- 
nir  en  quelque  forte  à  la  nçccflité  des 


Chrestienne.  II.  Part^     317 
fouffreteux,  maislajuftice  ne  peirniec 
pas  qu'on  leur  ofte  ce  qu'ils  ont  légi- 
timement acquis  ,  pour  fournir  à  la 
nourriture  des  autres.    Si  donquesla 
puiflance  politique  difpofe  tellement 
des  chofes  ,  qu'elle  pouruoye  à  faire 
trauailler  les  panures  valides,  &  à  fai- 
re contribuer  charitablement  tout  le 
gênerai  dVne  Republique  à  la  fubfi- 
flance  de  ceux  qui  ne  le  font  pas, il  eft 
du  deuoir  de  chaque  citoyen  de  s'y 
porter  volontairement ,    tant  parce 
que  Tordre  public  le  veut,  que  parce 
que  les  charges  diftribuées  à  plufieurs 
ne  leur  font  pasinfupportables.  Mais 
fila  puifl'ance  politique  ne  s'en  mefle 
pointjpar  quel  droit  diuin  ou  humain 
vn   honncfte  homme  fera-t'il  con- 
traint de  fe  priuer  des  biens  qu'il  a  ju- 
ftement  acquis, &:  de  fe  réduire  peut- 
cftreluy  &  fcs  enfans  à  la  mendicité, 
pour  fubuenir  feul  à  la  calamité  des 
autres  ?     Comme  donc  l'extrême  ne- 
ceffité  rend  en  quelque  forte  jufte 
l'adion  de  celuy  qui  fe  vend  luy-mef- 
me  ,  quand  il  ne  peut  viure  autre- 
ment, le  péril  de  tomber  en  cette  ex- 


3i8  La  Morale. 

treme  neceflité ,  s'il  ne  conferuoit 
fou  bien,  peut  aufiî  en  quelque  forte 
rendre  iuftel'aâion  de  celuy  qui  l'a- 
cheté, &:  qui  donne  la  vie  à  vn  hom- 
rneau  prix  de  fa  liberté.  Qiiant  à 
ceux  qui  naiflent  efclaues,il  n'y  a  pas 
moins  de  iuftice  en  leur  cfclanage^ 
quelque  chofe  qui  d'abord  paroi ifeî 
autrement.  Il  fcmble  qu'il  foit  bieil 
rigoureux  ,  6c  bien  indigne  de  l'ex- 
cellence de  la  nature  de  l'homme  ^ 
que  comme  les  petits  des  beftes  font 
eftimés  vn  fruit  qu'elles  produifent 
au  maiftre  qui  les  poffede ,  parce  qlieî 
lafouche  mefme  encftàluy  ,  les  en- 
fans  des  homes  foiêt  tenus  en  mefme 
rang ,  &  poffedés  parleurs  maiftres  à 
mefine  tiltre  &:  par  mefme  droit* 
Neantmoins  il  n'y  a  point  de  doute 
que  les  enfans  appartiennent  en  par- 
tie à  leurs  pères  qui  leur  donnent 
Tertre  ,  en  partie  à  la  Republique  au 
milieu  de  laquelle  ils  font  nés.  Or 
des  chofes  qui  font  à  nous  il  efl:  cer- 
tain que  nous  en  pouuons  difpofer, 
pourueu  que  nous  n'y  facions  point 
de  préjudice  au  droit  d'autruy.    Si 


Chrestienne.  II.  Part^  519 
donc  vn  père  fe  vend,  à  la  condition 
que  les  cnfans  qui  luy  naiftront  fe- 
ront vendus  auec  luy,  &:  feront  repu- 
tés  comme  vn  fruit  croiifant  pour 
fon  maiftre  ,  &  que  la  Republique , 
qui  y  a  auilî  fon  intcreft ,  confentc  à 
lavendition,  ce  qu'elle  fait  par  Tefta- 
bliiTement  de  ce  droit ,  qui  peut  dou- 
ter que  fur  les  principes  que  nous 
auons  déjà  pofés  ,  le  contraû  ne  foie 
bon  &  légitime  >  Et  de  là  s'enfuit 
neceflairement  que  fans  aucune  in- 
jufticelaferuitudc  fe  peut  continuée 
de  génération  en  génération  ,  fans 
qw'il  foit  permis  aux  neveux ,  ny  aux 
arricre-neveux,  s'ils  ne  font  légitime- 
ment affranchis,  de  fe  tirer  eux-mef- 
mes  de  dcffous  la  domination  de 
leurs  maiftres.  Parce  que  le  droit  de 
feigneurie,  ainfi  que  tous  les  autres 
droits  de  la  famille ,  palTe  des  pères 
aux  enfans,&:  des  auteurs  &  teftateurs 
aux  héritiers  ,  &:  que  les  héritiers  le 
pofledentauifi  entier  qu'il  a  efté  pof- 
fcdé  par  leurs  anceftres.  D'où  vient 
encore ,  que  ce  qui  femble  d'abord  fi 
barbare,  qu'entre  les  hommes  il  y  ait 


310  LA       MORAXÊ 

commerce  d'hommes  leurs  fembla* 
blés  ,  comme  il  y  en  a  des  animaux , 
n'eft  pas  deflicuc    de  toute    iuftice 
pourtant.   Car  puifque  lafeigneurie 
eft  vn  droit ,  lequel  on  poflcde  à  peu 
prés  de  la  mefme  façon  qu'on  fait  les 
autres  ,  il  n'y  a  pas  plus  d'injuftice  à 
le  tranfporter  à    vn  autre  par   vne 
conuention  volontaire  dans  laquelle 
il  interuienne  quelque   recompenfc 
ou  quelque  prix ,  que  de  le  tranfmet* 
tre  à  fon  fils  comme  le  refte  de  fa  fuc- 
cefTion ,   ou  de  le  laiffer  à  fon  héritier 
par  vne  difpofitionteftamentaire»  De 
tout  cela  il  efl:  aifé  de  recueillir  quelle 
eft  la  puiflance  que  les  Maiftres  ont 
fur  leurs  efclaues,  &:  quelle  eft  la  fa- 
çon dont  ils  doiuent  en  vfer.    Car  ce 
neft  pas   vne   puiflance  naturelle  > 
comme  celle  des  pères  furies  enfans, 
puifque  ce  neft  pas  la  Nature  qui  la 
donne,  &:  mefmes  quelle  y  répugne 
pluftoft.    Ce  n'eft  pas  aufli  vne  puif- 
fance  politique  ,    comme  celle  des 
fouuerains  Magiftrats  ftir  leurs  fujets, 
puifque  la  puiflance  politique  laifli 
aux  fujets  la  liberté  de  difpofer  des 

valons 


•liions  quilès'^oiiGernent  en  pàtti-* 
culier  ^  &nè  domine  , qu'en  ce  qui 
touche  le  gouuernemeiit  public.  Ec 
s'il  yû  quelque  empiré  oti  lé  foiiue- 
rainMagiftrat  prétende  aiioir'furfesr 
fujéts  quelque  tel  pôuûoîr  que  'lés:' 
maiftres  ont!  fur  leurs  efclaues  ^  c'éfl: 
que  la  forme  du  gouuerhémeiit  y  eflr 
-meflce  de  telle  forte  que  les  fujets 
n'y  font  pas  feulement  fujets  ,  •  mais 
ûuflî  en  quelque  façon  valets.  C'eft 
donques  vnépuiffance  telle  que  celle 
que  nous  auons  fur  toutes  les  auttes 
chofes  qui  font  à  rlbusv&:  dontnoci? 
pouuons  difpofer  à' rioftre  volonté; 
quoy  que  noftre  %lotité  doit  tou- 
jours eftre  celle  de  gens  qui  font  mo- 
dérés &  fages.  Tellement  que  dans 
les  chaftimens  qu'on  leur  applique, 
ce  n  eft  pas  raffeftion  qu'on  a  pour 
leurs  peribnues  qui  règne  ,  comme 
quand  les  pères  corrigent  leurs  en- 
fans  ;  ce  n'eft  pas  non  plus  le  zélé 
qu'on  a  pour  le  bien  public  qui  y 
porte,  comme  quand  les  Magiftrats 
appliquent  àlcurs fujets  lesfupplices 
prefcrxts  par  les  loix  j  c'elt  l'uitereft 


'ïjlt.  L  A    M  O  R  A I.  E         ' 

particulier  de  celuy  qui  en  eft  le  Cci^ 
gneur,  qui  pouruoit  à  ce  que  ce 
qui  eftàluy  ne  luyfoit  pas  inutile  ou 
dommageable.  Et  comme  quand  vn 
hoyau  &  vne  faux  ,  qui  luy  feru^nt 
en  fon  bien  champeftre ,  font  émouf- 
fés  ÔC  rebouchés,  il  les  racommodc 
&:les  acere  à  coups  de  marteau ,  afin 
de  les  rendre  bons  à  leur  vfages  ;  de 
comme  quand  vn  bœuf  ou  vn  che- 
ual  font  reucfches  à  leur  deuoir,  il  les 
y  forme  &:  les  y dreffe  auec  laiguil- 
Ion  ôc  le  foûet^afin  qu'ils  luy  feruenc 
aux  chofes  aufqucUes  ils  font  defti-» 
nés  î  quand  fcs  efclaues  fc  rendent 
refradaires  à  fes  volontés ,  il  les  y  ré- 
duit par  le  chaftimcnt,  afin  d'en  tirer 
les  vtilitésaufquellcs  leur  labeur  peut 
eftre  propre.  Car  toutes  ces  chofes 
là  (ont  tenues  dans  vne  famille 
ainfi  que  des  inftrumens ,  dont  on  ne 
fait  en  cet  égard  autre  confîderation, 
qu'entant  qu'ils  peuuent  contribuer 
aux  vtilités  ôc  aux  commodités  de 
leurmaiftre.  Neantmoins,  comme 
j'ay  dit ,  il  en  faut  vfer  comme  des 
gens  fages ,  6c  qui  fçauent  mettre  dç 


ChRESTIENNE    II.     PART^      ]tj 

U  différence  entre  les  qualités  de 
leurs  inftrumens.  Car  vn  foc  &  vne 
faux  eftanc  des  cliofcs  infenfibles ,  ôô 
qui  ne  fe  corrigent  point  par  la  dou* 
leur ,  il  ne  faut  garder  autre  mefure 
aux  coups  de  marteau  qu'on  leur  don- 
ne, finon  comme  il  eft  neceflaire  pour 
le^  remettre  en  bon  cftat.Et  fi  le  mar- 
teau n'y  fuffit ,  il  n'y  faut  pasTnefmes 
épargner  k  violence  de  la  forge. 
Quant  aux  animaux  deftitués  de  la 
Raifon,  comme  font  les  bœufs  &  le» 
chenaux  ,  parce  qu'ils  font  difcipli^ 
iiables  parlé  chaftiment,  il  y  en  faue 
employer  autant  qu'il  eft  necefTair© 
pour  les  corriger.  Mais  dautant  qu'il 
y  en  a  quelqiies-vnt  enuers  lefquels 
les  carefles  &  les  autres  aides  de  cette 
iiature  ,  font  autant  ou  plus  efficaces 
pour  les  réduire,  que  le  peuteftre  le 
chaftiment^  il  eft  de  la  fagelTe  &  de  la 
bonté  des  homrties  de  s'en  feniir  li 
où  elles  peuuent  produire  ce  bon  ef- 
fet, plutoft  que  de  mal-traitter  ces 
animaux ,  &:  de  les  matter  par  la  vio*- 
lence.  Et  les  bons  écuyersle  prati- 
quent delà  façon,  dcpeUrquelatrof» 


314        "  Ca    Morale       ^ 
grande  rigueur  n'augmente  la  fou^ 
gue  naturelle  du  cheual,  ou  ne  dimi- 
nue fa  vigueur  &  fon  alegrefre.  'Mais 
quand'  la  rigueur  &:  la  douceur  y 
Teiiffiroient  également ,  de  combien 
eft-il  plus  digne  de  Ihomme  de  trait^^ 
ter  les  beftes  mefraes  humainement, 
que  de  prendre  plaifir  à  les  tourmen-» 
ter  fans  ncceffité  ?    Encore  donques 
que  les  efclaues  ne  foîcnt  conftderés 
iinon  cômmedesinftrumens,  fieft-iï 
«iu  d^uoir  des  maiftres  de  regarder 
-de  quoy  la  nature  les  a  faits  capables. 
Or  la  nature  les  a  doiiés  de  raifon  ^  ôc 
ies  a  rendus  difciplinables  par  la  ,  au 
lieoi  quej  les?  beftes  ne  le  font  que  pat 
le  cKaftiment  ou'  par  les  careffes  .Tel- 
lement  que   d^en  vfer  firiiplement 
comme  on  fait  des  ciiofes  deftituées 
<îe  fentiment,  c'eftles  raiialer  au def- 
fôus  de  la  condition  des  animaux  -,  ôC 
d'en  vfer  feulement  comme  l'on  fait 
de  celles  qui  font  priuées  de  raifon, 
c'eft:  les-  abbaiffer  au  deflous   de  la 
condition  des  hommes.  Ce  quiell  vn 
trop  grand  renuerfement  dans  la  Na- 
ture.   Il  faut  doue  premièrement  taf- 


Chrestienne.  il  Fart?  jty 
cher  de  les  auoir  par  la  raifon  &:  pai: 
la  douceur,  &:  n'y  employer  le  fenti- 
ment  de  la  douleur  ,finon  après  auoir 
expérimenté  que  ces  autres  moyens 
fontabfolumentim^tilcs.  Gomme  do 
fait,  il  y  a  quelques  efclaues  qui  font 
naturellement  fi  malins,  que  la  raifon 
p'a  aucun  pouuoir  fur  eux ,  ^  qu'ils 
abufent  des  carcffes  ^  de  la  debon- 
naireté  de  leurs  maiftrcs  ,  de  forte 
qu'on  eft  forcé  d'employer  enucrs 
eux  malgré  qu'on  en  ait,  .les  mt^fmes 
remèdes  dont  on  fe  fcrt  pour  tirer 
quelque  vfage  des  beftcs  féroces, 
Ncantmoins  ,  quand  on  eft  obligé 
d'en  venir  là  ,  encore  y  faut-il  foi-, 
gneufement  obfcruer  aiuerfes  cho-» 
fes.  ^  La  première  eft  ,  qu'on  ne  s'y. 
laifte  pas  tellement  tranfporter  à  la 
colère  ,  qu'on  pafte  mefure  dans  le 
chaftiment.  le  ne  dis  pas  qu'on  ne  s'y 
mette  point  en  colère  du  tout.  Car 
il  eft  bien  vray  que  de  laifler  émou- 
uoir  cette  paillon  contre  vne  chofe 
inanimée,  commetft  vncfcie  ou  vn 
foc ,  c'eft  vne  chofe  tout  à  fait  indi*- 
gne  de  l'homme  ,'^^parce  qu'on  .n'en 

X.5 


j:^tf  La  Morale 

peut  reccuoir  d'ofFenfe  ,    qui  cft  h 
caufe  la  plus  naturelle  &:  la  plus  ordi- 
naire du  courroux.    Et  de  s'y  laiflec 
emporter  contre  les  animaux  defti^ 
tues  de  la  Raifon  ,  c*eft  chofe  qui  à  la 
vérité  n'en  eft  pas  du  tout  fi  indigne , 
parce  qu'encore  qu'on  n  en  puifTe  re- 
ceuoir  d'affcnfe  ,    fi  eft-ce  qu'on  y 
void  quclquesfois  de  la  malignité  , 
contre  laquelle  il  eftauflî  en  quelque 
façon  naturel  de  s'irriter  :  mais  néant-» 
moins  va  homme  fag;e  doit  prendre 
garde  a  ne  s'en  emouuoir  que  rorç 
médiocrement  &:  pour  peu  de  temps , 
dautant  que  le  mal  qu'ils  font  eft  fans 
injure,  puis  qu'ils  not  point  d'enten- 
dement3&  que  leur  malignité,pour  h 
mefme  caufe ,  n'eft  pas  morale ,  mais 
feulement  vne  ombre  de  vice  moral. 
Oeft  pourquoy  Socrate,  en  qui  la  rai- 
fon eftoit  bien  lumineufe  6c  bien  for-i. 
te,  difoitquequi  a  receu  vn  coup  de 
pied  d'vn  afne  en  pafsât^ne  fe  doit  pas 
tellemét  laiffer aller  à  fbn  reifentimerj, 
^u'il  luy  en  redonne  vn  autre.  Qu?nc 
fux  cfclaucs  5  parce  qu'ils  font  doiié^ 
4çi'^fon  3  leur  malice  eft  vrayemeni 


CHRESTIENVEr  It/   Part?     JI7 

morale  ,  &c  les  maux  qu'ilsTont  tien- 
nent lieu  ct*ofFenfe,  quand  ils  font  ac- 
côpagncs  de  malignité  &  de  mefpris  5 
ce  qui  eft  proprement  la  caufe  natu- 
relle du  courroux, C'eft  pourquoyon 
fepeut  bien  irriter  contr'éux  ^  &  fc 
laiflfer  inciter  par  cette  irritation  à 
leur  appliquer  les  corredions  dont  ils 
font  dignes.  Mais  ïieantmoins  il  faut 
que  ce  foit  auec  beaucoup  de  rete- 
nue &:  de  modération ,  &  qu'on  y  ap- 
porte dautant  plus  de  prccaution,que 
l'on  y  peutpafler  les  bornes  auec  plus 
d*impunité,  de  qu'il  y  a  dans  cet  objet 
de  noftre  courroux  moins  deconfide- 
rations  qui  en  modèrent  la  violence. 
A  cette  occafion  Platon  fe  fentanc 
extraordinairement  émcu  par  lofFen- 
fe  dVn  fien  valet ,  pria  vn  amy  de  le 
chaftier,  de  peur  que  fa  paffionne 
lemportaft  à  y  commettre  quelque 
excès  qui  nefuftpas  digne  dVnhon- 
nefte  homme.  Car  quant  à  ce  qu'il 
femble  que  les  Stoïqucs  ont  abfolu- 
ment  condamne  toute  émotion  de 
colère  en  telles  occafions ,  c'eft  vn  de 
ces  paradoxes  qui  ne  confiftentqu'ea 

X4 


3  ijî  :  .K  ï  A  T  3Vf  O  R  AX  E 

n-jagnificence  de  paroles,  &:  non  ei^ 
realitc4'a<ît;ions.  ;  Catfon  mefme  5qui 
leiireufliÊiic  leçon  àitous  de  laprati» 
que  de  leur^jctogmes .,  fe  mit  en  telle 
çolcxcconXtX^yi}  de  fçs.feruiteursqui 
luy  qi\.^  (ç>n^ÇpèQlpYS  qu'il  Je  voulait 
tupïy  ^.-i^qH'il"  Ipy  dpnna:vn  coup  de 
poing  dop^Ui^'^enfanglaptia  la  main  5^ 
^y  fit  venir  vi-be;infl,ammarion  confi- 
derable.    Sans  doute  il  auoit  eu  de. 
r.cnfleuredaasrefpritauant  qu'il  luy 
en  vintÀ  lamain}  car  la  raifon  toute- 
pure,  fans  aucun  mélâge  de  paflio^n'a 
pas  accouftumé  d'auoirde  fi  grandes 
émotioiis ,;  ^ny  de  produire  des  adion^- 
fi  violentes.,;    La  féconde  chpfe  eft  ^ 
qu'encore  queja  puiflançe  dçsmai- 
fii.cs  fur  leurs  efclaues  femble  eftre 
plus  grande  que  n'eft  celle  despercs 
furies  enfans,  oudesfouuerains  Ma- 
giftrats  fur  leurs  fujets  ,  &  qu'on  les. 
confidere  feulement  comme  vne  ef- 
pecc  d'mftrurnens,  fi  eft-ce  qu'elle  ne 
fç  doit  pas  eftendre  iufques  à  leur 
piler  la  vie    ,    quelque  offenfe  qu'ils 
aycnt  commife. Parce  que  d'attribuer 
qepouuoirlà^uxmaillrcs  entant  que 


Chrestienne.  II.  P*art.    319 

maiftres ,  c'eft  chofe  qui  palle  de  bien 
loin  les  bornes  de  la  raiion.  Si  vn 
homme  eft  efclaue  parce  qu'il  a  eflé 
pris  en  guerre  ,  le  vidorieux  luy  a 
donné  fa  vie  pour  fa  liberté,  &:  n'a  ny 
peu  ny  deu  fe  referuer  l'autorité  , 
après  Tauoir  priné  de  fa  liberté  ,  de 
luy  ofter  encore  la  vie  quand  la  fan- 
taifîe  luy  en  prendra.  Ou  il  falloir  la 
luy  ofter  lors  que  la  vidoire  eftoit  ré- 
cente ,  ôc  qu'on  n'auoit  encore  rien 
change  dans  le  droit  lequel  elle  ac- 
quiert ;  ou  depuis  qu'on  a  commué  fa 
peine  de  mort  en  feruitude ,  il  fe  faut 
tenir  dans  ces  termes,  &:  ne  fe  repen- 
tir pas  delà  mifcricorde  dont  on  a 
vfé.  S'il  eft  efclaue  dautant  qu'il  s'eft 
vendu  foy-mefme  volontairement, 
puifque  c'a  efté  ,  comme  nous  auons 
veu,  pourlaconferuation  defa  vie,!! 
eft  à  prefumcr  qu'il  n'a  pas  eu  inten- 
tion de  donner  à  fon  maiftre  la  puif- 
fance  de  laluy  ofter  quand  il  luy  plai- 
roit.  Joint  que  n'ayant  pas  la  puifïan  ce 
defcTofter  à  foy-mefme,  parce  qu'il 
faifoit  partie  de  l'Eftat  public,  quel- 
que intention  qu'il  ait  pu  auoir  en  fe 


5ÎO  La   MoRAtf 

vendant,  il  n'a  pu  donner  fur  foy  plu  J 
d'autorité  à  autruy  qu'il  en  pofTedoit 
luy-mefme.  Etd*autre  codé  quand  la 
Republique  luy  a  permis  de  fc  ven- 
dre ,  pour  l'intereft  qu'elle  y  auoit, 
elle  a  deu  fe  referuer  cette  intendâcc 
fur  celuy  qui  l'a  acquis  ,  que  de  ne 
commettre  pas  aux  caprices  de  fa  vo- 
lonté, vne  chofe  fi  precieufe  qu'eft  U 
vie  dVn  homme.  Et  défait,  la  Repu- 
l)lique  ne  confent  point  autrement  à 
ce  que  les  hommes  fc  priuent  eux- 
mefmes  de  leur  liberté  ,  finon  en  fc 
referuantle  droit  de  la  leur  redonner 
quand  il  luy  plaira  ,  &:  qu'il  fera-ainfî 
jugé  expédient  pour  l'vtilité  commu- 
ïie.  Et  quand  Toccafion  s*eft  prefen- 
téede  lefaire,Ies  Romains, les  Grecs, 
les  Carthaginois,  Tout  ainfi  pratiqué, 
foit  en  dédommageant  les  particu- 
liers, &  en  leur  rendant  le  prix  qu'ils 
enauoient  débourfé,  foit  mcfmesen 
les  en  fruftrant,  félon  la  neceflitédes 
occurrences.  Or  ce  feroit  vne  chofc 
impertinente  à  vne  puiflance  fouuc- 
laine^  de  retenir  ce  droit  furlesefcla- 
ues  3  qiie  de  les  pouupir  aifraaçhir  ^ 


Chrestienne.  ir.  Part.  331 
&  neantmoins  remettre  leur  vie  &: 
leur  mort  à  la  difcretion  de  leurs  mai- 
ftres.  Car  outre  que  la  vie  eft  plus  que 
la  liberté,  &quequi  fe  refcrueleplus 
cft  prefumc  fe  referuer  auffi  le  moins, 
û  le  maiftre  veut  ofter  la  vie  à  fon  fer- 
iiiteur,  comment  eft-ce  que  fa  liber- 
té luy  fera  rendue  par  la  Republique  ? 
Et  d'attribuer  ce  pouuoir  là  aux  mai- 
ftres  entant  que  Magiftrats ,  il  eft  en- 
core moins  delà  prudence  politique 
de  le  faire^que  de  la  donner  aux  pères 
fur  leurs  enfans.  Parce  que  fi  d'vn 
coftcil  eft  à  craindre  que  l'indulgen* 
ce  des  pères  ne'leur  fafle  relâcher  Te» 
xecution  des  loixau  préjudice  du  pu- 
blic 5  il  eft  encore  plus  à  craindre  que 
la  feueritc  des  maiftrcs  ne  la  leur  faflc 
pratiquer  auec  trop  de  rigueur  à  fon 
dommage.  Or  en  cette  matière  il 
vaudroit  mieux  pécher  en  indulgen- 
ce qu'en  cruauté  ,  &  conferuer  les 
hommes,  quels  qu'ils  foient,  en  eftre, 
en  attendant  leur  amendement ,  que 
non  pas  précipiter  leur  condamna- 
tion &:  leur  mort ,  pour  auoir  trop  toft 
^efefperé  de  la  correction  de  leur  vie. 


352,  lA    Morale 

Et  Cl  d'autre  cofté  il  eft  fcandaleiix  &S 
de  mauuais  exemple  ,  de  voir  vn  père 
iiifcnfible  aux' affedions  naturelles, 
exercer  fur  fon  enfant  toute  la  ri- 
gueur desfupplices  capitaux  ,  il  arri- 
uera  fouuent  dans  les  crimes  des  ef- 
claues  qÙ  il  ny  aura  que  le  public  in- 
terefTc ,  que  le  maiftre  négligera  cet 
intercftpourfuiure  le  fien  5  &:  pour 
conferuerau  préjudice  du  public  va 
efclaue  qui  luy  eft  vtile.  loignésà  ce- 
la que  la  fouueraine  Magiftratura 
n'ayant  point  de  caradere  plus  ex- 
prés, ny  dVfage  plus  cleué,  ny  en  qui 
reluife  plus  Tautorité  de  Dieu  mef-, 
me,que  lapuiflance  de  vie  &:  de  mort, 
il  n'eft  ny  de  la  forme  des  "Republi-' 
ques,ny  de  la  bien-feance  de  l'ordre, 
ny  de  la  majefté  d'vn  Eftat^d'en  met- 
tre indifféremment  Tadminirtration 
entre  les  mains  de  tous  ceux  à  qui  il 
peutéçheoir  d'auoirdesefclaues.  La 
troifienie  eft  finalement,  que  quelque 
fuperiorité  que  ce  droit  donne  aux 
maiftres  fur  les  feruiteurs  ,  de  forte 
qu'ils  font  tellement  éleués  au  deifus 
d'eux,  qu'ils  n'ont,  ce  femblc ,  aucu% 


CHJR.ESTIENNE.    II.    Part.'       333 

droit  commun  qui  les  ramené  à  la 
proportion  les  yns  des  autres,  fi  eft-cc 
pourtant  qii'ils  doiuent  penfer  qu'ils 
ont  vn  mefme Dieu,  dont  Teminence 
infinie  les  réduit  tous  à  l'égalité  ,  vu 
iTiefine  Créateur  ,  qui  les  a  tous  for- 
més dVn  feu!  Tang  ,    &  qui  par  ce 
moyen  a  eftabli  vneinuiolable  con- 
fanguinité  entr'eux  tous ,  de  vn  mcf^ 
jne  fouuerain  Seigneur  ,    par  deuers 
lequel  il  n'y  a  point  d'égard  à  Tappa- 
rence  des  perfonnes.     Dé  fierté  qu'il 
fait  plus  d'eftat  d'vn  efclaive  fage  &t 
qui  le  craint ,  qu'il  ne  fait  d'vn  Po- 
tentat vicieux  hc  contempteur  de  la 
pieté  ;    &qu'il  y  a  par  deuers  luy  re- 
compenfe  pour  rhumilité,^:  la  vertu^ 
&  les  bonnes  qualités  des  plus  mife* 
râbles  d'entre  les  humains,    au  lieu 
qu'il  a  referué  la  feuerité  de  fcs  juge- 
mens  pour  les  Grands  d'entre  eux  qui 
s'éleuenttrop  par  orgueil,  &  qui  fou- 
lent aux  pieds  fcs  ordonnances.     Or 
qui  penfera  ferieufement  à  cela  ,  il  fe- 
ra impolfible  que  cette  méditation  ne 
luy  donne  desfcntimens  de  douceur, 
des  inclmatiqns  d'Iiumanitéjdes  afîe- 


35J  t.A  Morale 

ftions  en  quelque  forte  fraternelles^ 
cnuers  tous  ceux  auec  qui  nous  auon'^ 
ces  relations  antre  les  autres  ,  c^eft 
que  nousn'auons  quVn  mefme  Do- 
minateur dans  les  Cieux  ,  ny  quVa 
mefme  eftoc.  Se  vne  mefme  fouche 
de  noiftre  origine  dans  la  terre. 

Il  a  efté  neceffairc  pour  cxpliquet 
comment  les  fuperieurs  fc  doiuent 
comporter  enuers  leurs  inférieurs  , 
que  je  me  fois  vn  peu eftendu  à  mon* 
crer  fur  quoy  leur  puifTancc  cft  efia* 
blie.  Cela  fait,  il  n'eft  pas  befoin  que 
J'infifte  beaucoup  à  faire  voir  en  quoy 
confifte  le  deuoir  des  inférieurs  en- 
tiers ceux  que  la  Nature,ou  la  Police, 
ou  le  Droit  des  gensa  eftablis  auydct 
fus  d'eux  ,  parce  quecclaparoiftde* 
formais  affés  de  foy- mefme.  Car 
quant  à  ce  qui  eft  des  enfans,  j'ay  dé- 
jà dit  ailleurs  que  la  Nature  les  oblige 
tellement  à  l'honneur,  à  robeïflancc, 
&  à  toutes  fortes  de  marques  de  gra- 
titude enuers  ceux  dont  ils  tiennenC 
reftrcj&labone  nourriture  à  la  vertu, 
qu'ils  ne  fçauroient  jamais  par  aucun 
bien- fait  égaler  celuy  qu'ils  tiennenC 


Chrestienne.   II    Part.    334 
d'eux  ;  tellement   que    robligatiori 
qu  ils  leur  ont  cftabfolumentindifro- 
luble.  Et  ce  que  la  Nature  en  Ton  en- 
tier enfcigne  ainfî  généralement ,  les, 
cnfans  font  tenus   de  le   pratiquer 
dans  les  occafions  mefmes  qui  ne  peu- 
uent  auoir  lieu  finon  dans  la  eorru-» 
ption  &:  dans  la  décadence  des  cho* 
fes  du  monde.     La  première  dont  je 
feray  icy  mention eft  celle  en  laquel- 
le le  père  ^  la  mère  tombent  en  quel- 
que neccflîté  pour  ce  qui  eft  deTen- 
tretenement  de  la  vie.  Là  fans  doute 
cft-il  du  deuoir  des  bons  enfans,  non 
feulement  de  leur  fubuenir  par  cette 
charité  commune  que  nous  deuons 
auoir  pour  tous  les  humains,  mais  en- 
core de  fefouuenir  que  l'effet  eft  in- 
digne de  Teftre  qu*il  a  ,  s'il  ne  fait 
tout  ce  qu'il  peut  pour  le  conferuer  à 
fa  caufe .  Ce  que  les  Grecs  ont  repre- 
fenté  par  vn  mot  qui  apprend  aux 
hommes  à  tirer  cétenfeignementdes 
beftes  mefmes.    Car  dautant  que  la 
cicoigne  rend  à  fonpere&à  fa  mère 
quand  ils  font  vieux,  les  mefmes  foins 
qu'ils  ont  eus  d'elle  quand  ils  eftoient 


33<^  lA    Morale 

ïcnnes,  ils  appellent,  faire  lacicoîgne 
afon  tour,  les  offices  que  les  enfans 
Tendent  à  leurs  pères  en  telle  occu- 
rence.Cen'eftpas  que  cet  oifeaufça^ 
che faire  reflexion  ny  fur  la  relation 
d'enfant  au  père  ,  ny  fur  les  fuites  qui 
en  dépendent ,  &:  que  nous  appelions 
du  nom  de  deuoirs  ;  mais  c'eft  que 
comme  lia  pieu  à  Dieu  qu'il  y  euften 
quelques  beftes  vne  vaine  ombre  dé 
la  raifon  ,  pour  faire  honte  aux  lïom^ 
mes  s'ils  n'vfent  pas  comme  il  faut  de 
celle  qu'effefliiuement  il  leura  don-i- 
Tiée,  il  a  voulu  qu'elles  reprefentaA 
fent  auffi  quelquesfois  vne  fombre 
imaee  des  deuoirs  moraux,  afin  de 
nous  reprocher  nos  manquemens  u 
nous  ne  les  pratiquons  pas  conformé- 
ment à  Texcellcnce  de  noftre  nature. 
QiT^and  doi^iques  nous  ne  pourrions 
fournir  à  noftre  neceflîté  &:  à  laleui* 
finon  en  leut  doimant  vne  partie  de 
noftre  fuc  ,  nous  deurions  autant  que 
nous  pourrions  imiter  cette  Romaine 
qui  alloit  allaitter  fon  père  en  prifon, 
éc  qui  pour  le  fouftenir  n'épargnoit 
pas  fa  propre  fubftance.   La  féconde 

eft  y. 


Chrestienne.  II.  Part,'  537 
cft,  quand  non  parle  défaut  des  cho- 
fes  neccflaires  à. la  nourriture  ,.mais 
par  quelque  accident  que  ce  foit, 
ceux  qui  nous  ont  engendrés  font 
dans  vn  manifefte  péril  de  mort  ,  le-^ 
quel  nous  ne  pouuons  empefcherfi- 
non  en  nous  y  expofant  nous  -  mef- 
mes. Ce  n'eft  pas  l'ordre  delà  juûice, 
ny  fans  doute  la  raifon  ,  de  receuoir 
vn  père  à  fouffrir  pour  le  crime  de  fon 
£Is,  ny  vn  fils  à  fubir  la  punition  pour 
la  faute  defon  père.  Neantmoinsles 
affections  naturelles  des  pères  enuers 
les  enfans,  &:  les  émotions  de  la  pieté 
des  enfans  enuers  les  pères,  doiuenc 
élire  fi  véhémentes  ,  que  fi  l'occafion 
le  requeroit,  &  fi  c'eftoit  chofe  quife 
pûft,  ils  fuffent réciproquement  dif- 
pofés  àencourir  toutes  fortes  deha- 
fards  pour  la  conferuation  les  vns  des 
autres.  Et  fi  dans  ces  horribles  pro- 
fcriptions  qui  fe  font  pratiquées  à 
Rome  autrefois  ,  dutempsde  Carbo 
&:  de  Cinna  5  de  Marins  &  de  SyU 
Ja  5  de  Marc  -  Antoine  &c  des  autres 
Triumvirs,  il  s'eft  trouué  despercs 
<qiufe  foient  déguifcs  pour  fe  rublli- 

Y 


33?  LA    Morale 

tuer  en  la  place  de  leurs  enfans,  ou  des* 
cnfans  qui.fe  foient  ofterts  àfouffrir 
la  mort  pour  leurs  pères,  ils  ont  égalé, 
mais  non  furpafTé  la  mefure  des  fen- 
timens  qu'vn  beau  &  généreux  natu- 
rel doit  imprimer  en  nos  âmes.    Il  y  a 
feulement  cecy  de  différence  entre 
les  pcres  6c  les  en  fans  en  cet  égard', 
que  fi  les  pères  le  font,  c'eft  par  abon- 
dance d'affedion,  &c  non  par  les  rci- 
glesdudeuoir  ;  au  lieu  que  les  enfans 
y  font  obligés  par  celles  de  la  recon- 
noifl'ance.  Toutefois,  il  faut  toujours 
icy  diftinguer  l'intereft  public  d'auec 
le  particulier  ,  &:  où  il  ira  du  premier, 
faire  ccfler  la  confîderation  de  Tau- 
tre.Car  fi  vn  fils  garde  vne  place  pour 
le  fcruice  de  fon  Prince  ôc  pour  la 
feureté  de  TEftat,  &c  qu'on luy  amène 
fon  père  fur  la  contrefcarpe  ,    auec 
menaces  deluy  plonger  le  poignard 
dans  le  fein  s'il  ne  liure  la  place  à  Ten^ 
nemy,  il  doit  bien  faire  ce  qu'il  pour- 
ra pour  fauuer  la  vie  à  fon  père  par 
quelque  action  gcnereufi.%  y  deuil-il 
courir  rifque  de  laficnne  ,  comme  fit 
le  jeune  La  Cieutat.Mais  s'iln'y  a  pas 


Chrestienne.  il  Part.'  539 
moyen  de  facisfaiie  tout  enfemble  à 
fon  père  &  à  fon  Roy  ,  il  ne  luy  tour- 
nera pas  à  déshonneur  d'auoir  préfé- 
ré le  public  à  fes  affeûions  naturelles. 
La  troifiéme  eft  quand  les  mauuais  5C 
rigoureux  traittemens  d'vn  père  dé- 
naturé femblent  difpenfer  vn  fils  de 
l'obeïfl'ance  &  des  refpeds  aufquels 
il  ne  manqueroit  pas  s'il  n'auoit  point 
de  mécontentement  ny  dejufte  fujec 
d'irritation.  Car  il  femble  d'abord 
que  l'iniquité  d'vn  père  enuers  fon 
enfant  ,  le  defcharge  d'vne  partie  de 
l'obligation  qu'il  a  contradtée  par  la 
naifl'ance.  Neantmoins  il  n'en  eft  pas 
ainfi. parce  queTobligatio  qu'il  a  à  fon 
père  n'eft  pas  née  d'vne  conuentioii 
volontaire^  par  laquelle  ils  foient  te- 
nus de  quelques  deuoirs  l'vn  à  l'autre 
réciproquement  ^  de  forte  que  fi  l'vn 
vient  à  y  manquer  ,  elle  foit  eftimée 
nulle  à  l'égard  de  l'autre.  C'eftvn 
eftabliflement  de  la  Nature  ,  qui  a 
précédé  à  régaid  du  fils  toute  opéra- 
tion de  fa  volonté.  Elle  n'eft  pas  mef- 
me  fondée  en  quelque  relation  mu- 
tuelle ,  telle  qu'tft  celle  des  frères 

Y  z 


,/ 


340  La    Morale 

entr'eux  ,  qui  précède  bien  tout 
ade  de  leurs  volontés  à  la  vérité , 
mais  qui  toutesfois  conftituë  vne 
telle  égalité  de  Tvn  à  l'autre  ,  qu'ii 
femble  qu'il  y  ait  quelque  appa- 
rence de  juftice,  fi  Tvn  manque  de  fa 
part  à  TafTeftion  6c  au  refped: ,  que 
l'autre  fe  difpenfe  de  le  rendre.  C'eft 
la  fuite  ôc  la  dépendance  naturelle 
dVne  relation  qui  met  vne  fi  grande 
diilance  ôc  vne  difproportion  fi  ex- 
trême entre  le  père  &:  le  fils  ,  que 
quand  le  père  cclferoit  abfolument 
d'aimer  fon  fils ,  le  fils  pourtant  eft 
toujours  également  obligé  d'honorer 
ôc  de  refpecber  fon  père.  Et  que  tels 
foient  les  mouuemens  d'vnc  nature 
vrayement  genereufe  ,  il  en  appert 
entr'autres  par  l'exemple  de  ce  Tor- 
quatus  ;  qui  nonobftant  la  rigueur 
inexorable  que  fon  père  luy  tenoit , 
le  deliura  pourtant  de  la  vexation  du 
Tribun  qui  tenoit  fa  vie  &  fon  hon- 
neur en  efcheq,  par  l'accufation  qu'il 
auoit  intentée  contre  luy  deuant  le 
peuple.  Tout  cela  pourtant  n'empef- 
chc  pas  que   la  puiilance  politique 


Chrestieîtne.  II.  Part^     341 

n'alteftabli  certaines  loixfotis  lapro- 
tediondefquellçsils  ont  mis  les  bons 
cnfanSjContre  la  violence  ôc  Tinjudi- 
ce  des  mauuais  pères.  Car  dautant 
que  5  comme  i'ay  dit ,  ils  ne  font  pas 
feulement  à  leurs  pères  ,  mais  auflîà 
VEftat,c'cft  à  la  puifTance  fouueraine, 
qui  tient  entre  fes  mains  le  gouuer- 
nement  du  Public ,  de  pouruoirà  ce 
qu'il  ne  foufFre  point  de  dcfordre  ny 
de  dommage  par  le  vice  des  particu- 
liers. Ceft  pourquoy  t;andis  que  les 
enfans  fonten  lamaifonde  leurs  pe- 
resi  leur  vie  eft  fous  la  protection  du 
Magiftrat  ;  &:  quand  ils  font  famille 
à  part ,  leurs  biens  mefmesleur  font 
conferués  par  Tautorité  des  loix  pu- 
bliques ;  tellement  qu'ils  y  peuuenc 
auoir  recours  fi  leurs  pères  leur  font 
quelque  tort.  le  voudrois  pourtant 
qu'on  obferuaft  en  cecy  fort  exade- 
mentdeuxreigles.^  LVne,  qu'ils  n'y 
fuflent  point  receus  finon  dans  les 
chofes  d'importance  ,  &  où  ils  fouf- 
frent  quelque  fignalée  lefion.  L'au- 
tre ,  que  ce  ne  fuft  pas  proprement 
leur  action  qu'on  y  receuîl ,  mais  que 


342^  l'A   ■  Morale 

le  Public  y  agifl:  pour  eux,  &  les  main^ 
tint  dans  leurs  droits  ,  fans  qu  eux- 
mefmes  s'en  meilaflenc.  La  raifôn  ért 
eft,  que  puifque  c'eft  à  caufe  de  l'in- 
tereftdcrfftat  que  ces  loix  font  efta- 
blies  5  c*e(l  à  ceux  à  qui  l'exécution 
âcs  loix  eil  commife  qu  appartient 
laconferuation  de  cet  intereft  pu- 
blic. Et  rinfirmité  humaine  eftanc 
telle  qu'il  eit  tres-difficile ,  ou  mefme 
impoilible ,  de  plaider  de  fon  chef 
contre  qui  que  ce  foit' ,  fans  auoir- 
quelque  auerfion  contre  luy,  il  fau- 
droit  exempter  les  enfans  delà  ne-f 
ceflicé  d'auoir  procès  aucc  ceux  qui 
ies  ont  engendrés  ,  afin  de  conferuer 
en  eux  l'honneur  &:  le  refpêftqiti  eft 
deu  à  l'autorité  paternelle.  Car  quant 
àn'auoir  recours  à  la  défenfe  des  loix 
contre  les  injures  des  pères  finon  où 
il  s'agit  de  chofes  de  grande  impor-» 
tance,  &:où  le.Pjfblic  mefme cft'in-. 
tereiîé  ,  qui  ne  void  qu'il  eft  du  de* 
uoir  des  enfant  de  fupporter  tout  ce 
qui  fe  peut  auant  que  d'eftre  occa- 
fion  que  l'autorité  du  Magiftrat  flc- 
tnfreparfcs  corrections  ^  pai'fesrç* 


Chrestieknb  il     Par.     345' 
prehenfions  la  rcputation  delà  con-  - 
Milite  de  leurs  pères  ? 

Quanta  ce  qui  eftde  robeiffancc 
que  les  fujets  doiuent  à  leurs  Magi- 
ftrats,  la  reigle  en  dépend  de  la  confi- 
deration  de  la  diuerfe  forme  des  Po- 
lices.   Cardains  les  Republiques  li- 
bres, rautorité'fôuueraine  eftant  par 
deuers  le  peuple  tout  entier,  6c  Tad- 
lîûniftration  en  cftant  entre  les  mains 
des  Magiftrats  qu'il  a  eftabliSjChâque 
particulier  doit  obeifTanGeauMagi- 
ftrat ,  mais  le  Magiftrat  mefme  doit 
eftre  foûmis  à  la  majeftc  de  tout  le 
peuple.  Tellement  qu'autres  doiuenq 
cftre  les  fentimens   des  particuliers 
quand  ils  fe  confiderent  à  part ,  à  l'é- 
gard de  ceux  qui  tiennent  l'admini-^ 
ftration  du  pouuoir  public  ,    autres 
quand  ils  font  tous  en  corps  dans  vnor 
légitime  affemblée.  En  cette  premie-' 
re  façon  ils  font  fujets  ;  en  cette  autre 
ils  ont  leur  part  dans  Tautorité  fouuc- 
raine  ,  jufques  là  que  les  pères  mef- 
mes  doiuent  obeïr  à  leurs  enfans ,  Se 
leur  porter  de  l'honneur  quand  ils 
font  dans  les  fondions  de  la  M  agi- 

Y  4 


344  La 'Morale. 

ilrature  publique.     Ce  que  Fabius 
Maximusfçeut  bien  pratiquer  enuers 
fon  fils  quand  il  vint  à  exercer  le 
Confulat.    Dans  les  fcigneuries  Ari- 
ftocratiqucs  ,  où  la  majeilé  eft  toute 
entière  par  deucrs  vn^cnat,  il  y  faut 
diftinguei  les  dcuoirs  du  peuple  d'a- 
iicc  ccuxdu  Sénat  mefme.  Parce  que 
quant  au  peuple  ,    foit  que  vous  en 
confideriés    les  particuliers  feparé^ 
ment,  foit  que  vous  les  regardiés  en? 
gênerai  ,  ils  {ont  toujours  inférieurs 
&fujets  5.  &:  par  conféquent  obligés 
àrhonueur&:  à  robeïflance.    Mais 
pour  ce  qui  eft  du  Senat,les  Sénateurs 
confiderés  à  part  font  fujets  au  Sénat 
entier,  quoy  que  quand  ils  font  affem- 
blés  en  corps,  il  n'y  en  ait  pas  vn  d'en- 
tr'euxquine  poflede  vn  rayon  de  la 
JMajeftéfouuerâine.  Et  à  cetteocc^ 
fion,  bien  quervfagcdecefouuerain 
pouuoir  ne   conuienne  finon  au  Sé- 
nat en  corps,  fi  eft-ce  que  le  carade- 
re  de  dignité  qu'il  imprime  en  chaque 
Sénateur  à  part,  oblige  ceux  du  peu- 
ple à  quelque  reuerence  enuers  luy, 
mefmes  quand  il  eft  hors  des  fon- 


Chrestienne.  II.  Part.  34^ 
aions  du  Public  ,  &:  feparé  d'auec 
rafTemblcc.  Car  comme  il  eft  de  la 
nature  des  chofes  5  que  ceux  qui  fonc 
inférieurs  en  dignité  refpedent  ceux 
qui  y  font  fuperieurs,  il  eft  aufli  hors 
de  toute  conteftation ,  que  celuy  qui 
de  quelque  cofté  qu'on  le  confidere 
eft  toujours  fujet  5  eft  de  beaucoup 
inférieur  en  dignité  à  celuy  qui  a  Iç 
droit  de  prendre  place  entre  ceux  à 
qui  la  foUueraine  puiftance  a  eftc 
commife.  Enfin  ,  pour  ce  qui  eft  des 
Monarchies,  le  deuoir  des  fujets  y 
dépend  de  la  conftitution  de  TEftat. 
Gar  s'il  eft  purement  royal,  c'eftà  dire 
politique,  chaque  particulier  y  eft  en 
partie  libre  ,  en  partie  fujet.  Libre, 
à  regard  des  adions  qui  le  concernenc-^ 
luy  ïc  fa  famille  en  particulier  :  fujet, 
à  regard  de  ce  qui  concerne  le  gou- 
uernementdcrÈftatmefmc.  Encore 
donques  qu'il  puifte  difpofer  de  ce 
quilc  concerne  à  fa  volonté,  fieft-cc 
qu'en  ce  qui  touche  Tordre  public , 
il  y  doit  vne  obeïflance  toute  entière. 
Et  dautant  que  dans  les  Monarchies 
lamajeftc  eft  par  deu^ers  le  Roy  feul. 


54^  ÏA     Morale 

au  lieu  que  tous  les  autres  fontfujcts^ 
ôc  que  ncantmoins  le  Roy  ne  pou- 
tiant  pas  tenir  feul  les  refnes  du  gou* 
tiernement ,  il  faut  qu'il  y  employé 
desLieutenans  Se  des  Magiftrats  in- 
férieurs, qui  font  bien  fouuent  fous- 
ordonnés  les  vus  aux  autres  ,  félon  la 
grandeur  de  l'Empire  &:  le  befoindu 
Public  ;  l'honneur  leur  eft  deu  à 
chacun  félon  fon  degré, &  l'obeïflan- 
ce  quand  &  quand  félon  reftcnduô 
de  leur  jurifdldion ,  &:  félon  la  natu- 
re ou  la  grandeur  de  leur  pu'ifïknce, 
Neantmoins,  parce  qu'on  ne  les  ho- 
nore &:  qu'on  ne  leur  obéit  fi  non  dau- 
taht.qu'ils  portent  le  caractère  du 
Sottuerain ,  de  qu'il  leur  a  communi- 
c[ué  fon  pouuoir ,  non  feulement  il 
ai'y  a  point  de  proportion  <întrerhon- 
iieur  qu'on  leur  défère  &:  celuy  qui 
eft  deu  au  Roy  ,  puifque  leur  dignité 
cft  d'vne  efpece  différente  tout  à  fait, 
maisdautant  qu'ils  n'ont  aucun  pou- 
uoir que  de  luy,  s'il  arriue  du  confliit 
entre  leurs  commandemens ,  c'eft 
fans  difficulté  à  celuy  du  Souuerain 
quelefujet  doit-l'obci/lance.    Dans 


Chrestiekne.  II.  Part.'  347 
les  gouueniemens  Monarchiques  ou 
les  Princes  ont  fur  leurs  fuiets  quel- 
que droit  femblablc  à  celuy  que  les 
maiftres  ont  fur  leurs  valets  ,  les  de- 
iioirs  de  la  fu  jet  ion  s'étendent  juf- 
que  s  à  ceux  de  la  feruitude,  à  propor- 
tion de  ce  que  ce  droit  eft  plus  ou 
moins  limité.  De  forte  qu'ayant  cy- 
deflous  à  parler  du  deuoirdcs  efcla- 
ues  enuers  leurs  Seigneurs  ,  je  me 
contenteray  de  ce  que  l'aydit  icyde» 
l'autorité  politique.  Cela  donc  ainfi 
brièvement  expliqué  ,  je  n'ay  a  y 
ajoiiter  que  deux  reigles  générales. 
*La  première  eft  celle  que  i'ay  déjà 
pofée ailleurs  ,  c'eft  qu'y  ayant  tant 
dediuerfes  formes  de  gouuernemenc 
politique  au  monde  ,  qu'à  peine  en 
fçauroit-on  trouuerdeux  qui  fe  ref- 
fembknt  entièrement,  &  de  plus  vn 
mefme'eilat  changeant  de  temps  en 
temps  de  telle  façon  infenlîblement , 
qu'à  peine  y  reconnoit-on  les  traces 
de  la  forme  qu'il  auoitauant  plufieurs 
fîecles,  il  eft  de  touthomrne  de  bien 
de  l'aimer  tel  qu'il  le  trouue  prefen- 
renient ,  &c  mcfmes ,  quand  il  auroïc 


^4S  La  ^Mor  ale 

befoin  de  quelque  reformation  ,  de 
ne  l*attenter  pas  fans  vne  légitime 
vocation,  &:  de  fe  montrer  fouuerai- 
nement  ennemy  de  toutes  fortes  de 
broiiilleries.  L'autre  eft ,  que  s'il  en  a 
receu  quelque  dommage  ou  quelque 
outrage  en  particulier,  il  luy  foit  per- 
mis à  la  vérité  d'y  remédier  autant 
qu'il  pourra  par  lavoye  delà  remon- 
ftrance  6c  de  la  fuppli cation  :  parce 
tque  s'ilii'eft  pas -défendu  de  s'addret 
fer  de  la  façon  au  Dieu  du  Ciel ,  il  le 
doit  eftre  beaucoup  moins  où  il  s'a- 
gift  de  ceux  qui  ne  portent  que  quel- 
que image  de  fa  puiflanceenlaterre.- 
Que  fi  cette  voye  là  ne  reiiflît  pas ,  il 
fe  difpofe  plutôt  à  fouffrir  patiem- 
ment, qu'à  exciter ,  ou  mefme  à  en- 
durer quà  fon  occafion  il  s'excite 
quelque  trouble  dans  la  Republique. 
Parce  qu'en  ce  qu'il  fouffre  ,  il  n'y  va 
que  de  fîntereft  d'vn  feul,  au  lieu  que 
dans  le  trouble  public  ,  il  y  a  des  mil- 
lions entiers  deperfonnes  &:  de  famil- 
les intercflees.  Or  y  a-t'il  prefquc 
autant  de  proportion  entre  le  mal  &: 
k  bien  ,  qu'entre  le  bien  d'vn  parti- 


Chrestienne  II.  Part?  34^ 
culier  &  celuy  dVne  Republique 
toute  entière. 

Quant  aux  efclaues,  dautant  qu'ils 
ne  font  plus  à  eux,  &c  que  tout  le  droit 
qu'ils  auoient    de  difpofer  de  leurs 
adions  cft  deuolu  entre  les  mains  de 
leurs  maiftres,  leur  deuoir  gift  à  rap- 
porter tous  leurs  foins  &:  toute  leur 
induftrie  au  bien  &  à  l'auantage  de 
ceux  qui  les  ont  en  leur  pouuoir.   Et 
puifque  la  feruitude  les  a  réduits  à 
cette  condition,  qu'ils  font  réputés 
feulement  comme  des  inftrumens  en 
la  main  de  leurs  feigneurs  ,   la  reigle 
eenerale  de  leurs    deportemens  efi: 
qu'ils    font  obligés   à    vne    entière 
obe'ifTance.  Car  ne  deuant  point  au- 
trement vfer  de  leur  jugement  ea 
leur  conduite  ,  finon  autant  qu'il  eft 
necelfaire  pour  bien  exécuter  les  or- 
dres qui  leur  font  donnés,  c'eft  de  là, 
&:  non  de  leur  propre  volonté,  qu'ils 
doiuent  prendre  la  tablature  de  leur 
vie.  Que  s'ils  y  manquent,  ils  fe  doi- 
uent   volontairement   foûmettre  au 
chaftiment ,  comme  à  vne  efpece  de 
fatisfaction  qu'ils  f^nt  tenus  de  don- 


35^  L  A      M  ORALE 

ner  à  ceux  aufquels  ils  font  affujec- 
tis,  pour  le  dommage  qu'ils  ont 
receu  par  leur  defobeiflancc  ou  leur 
négligence.  Et  quand  leurs  maiftrcs 
s'ylaifTeroienten  quelque  forte  em- 
porter à  leur  courroux  ,  pour  y  pafTer 
les  bornes  de  cette  douceur  &:  de 
cette  modération  dont  nous  auons 
parlé  cy-defTus  ,  les  efclaues  neant- 
moins  ne  fe  doiuent  pas  émanciper 
de  leur  fujetion  ,  ny  prétendre  que 
cela  leur  donne  le  droit  de  s'affran- 
chir de  laferuitude.  Laraifon  en  eft, 
que  dans  l'excès  du  chafliment  les 
jnaiftres  pèchent  bien  contre  Dieu^ 
qui  eft  leur  commun  feigneur  à  tous  ; 
ils  pèchent  bien  peut-eftre  encore 
contre  TEftat,  qui  fe  referue  toujours 
quelque  droit  fur  les  efclaues;  ils  pè- 
chent enfin  contre  l'humanité  mef- 
nic  3  $c  contre  les  deuoirs  de  cette 
vniuerfcile  confanguinité  que  la  Na- 
ture a  cftablic  entre  nous  quand  elle 
nous  a  tous  fait  defcendre  d'vne  mef- 
me  tige.  Et  tic  ces  fautes  ils  font  te- 
nus de  rendre  conte  de  au  fbuuerain 
.Magiftrat,  qui  ajesinterefts  duPu-^ 


Chrestienne.  II.  Part,  ^yi 
blic  entre  les  mains,  ôc  au  Créateur  de 
r  Vniuers,  qui  eft  le  proteâeur  de  Ces 
Loix&  de  celles  delà  Nature.  Mais 
quant  aux  efclaues  mefmes  ,  en  per- 
dant leur  liberté ,  ils  ont  perdu  tout 
droit  de  la  repeter  ^deforteque  pour 
s'en  remettre  en  poireflîon  ,  il  faut 
qu'ils  attendent  le  fecours  d'vne 
puilTance  fuperiçure.  Dautant  que 
par  la  fcruitude  il  fe  fait  vn  tranfporc 
de  tous  les  droits  qu'on  auoit  aupara- 
uant  entre  les  mains  de  celuy  à  qui 
on  eft  aflerui,  &  qu'il  n'eft  pas  permis 
de  le  reprendre  fans  fon  abfolu  con- 
fentement,  finon  qu'on  y  foit  refta- 
bli  par  vne  autorité  fureminente. 
Pour  ce  qui  eft  des  reuoltes  que  les 
efclaues  ont  quelquesfois  faites  ^ 
main  armée  ,  comme  quand  ceux  de 
Tyr  coupèrent  la  gorge  à  leurs  mai- 
ftrcs,  ôc  quand  ceux  de  l'Italie  firent 
la  guerre  aux  Romains  fous  la  condui- 
t<;  de  Spartacus,  ce  font  des  attentats 
à  peu  présfemblables  aux  briganda- 
ges .  Encore  fi  les  brigands  n'ont  point 
de  droit  de  domination  ny  d'entre- 
prife  fur  les  paflans  qu'ils  attaquent 


352'  LA     Morale 

fur  les  grands  chemins  &:  au  coin  des: 
bois ,  les  paflans  n'en  ont  point  aufll 
fur  eux  finon  celuy  que  leur  acquiert 
la  neceffité  de  leur  défenfe.  Au  lieu 
cjueles  efclaues  font  en  la  puiflance 
\àc  leurs  feigneurs  ,  de  telle  façon 
c^u'ils  ne  fe  font  pas  mcfme  referuéle 
clroit  de  leur  rcfifter,  en  cas  qu'ils  ex- 
cédent en  leurs  chaftimens.Car  qui  à  ^ 
<îroif  de  refifter  cft  égal  en  cet  égard 
ii  celuy  à  la  violence  duquel  il  eft 
fondé  de  s'oppofer.Or  entre  Tcfclaue 
&  fon  feigneur  le  droit  des  Gens  a 
cftablivne  telle  difproportion  ,  qu'i! 
n'y  refte  plus  rien  de  cette  nature  qui 
les  égale.  ' 

Reftcnt  donc  deux  enfeignemens, 
qui  font  communs  &:  aux  cnfans  Se 
auxfujets  5  &:  aux  efclaues.  L'vn, 
que  riionneur,  lafujetioUj&robeïf- 
fance  qu'ils  rendent  à  leurs  fuperieurs 
chacun  en  ce  qui  les  regarde,  ne  con- 
fille  pas  en  aâions  Se  en  contenan- 
ces extérieures  feulement ,  mais  pro- 
cède d'vne  bonne  Rentière  difpofi- 
tion  du  cœur  ,  fans  quoy  l'apparence 
de  la  vertu  n'a  rien  debonny  de  loua- 
ble. 


Chrestienne  il  Part^  3^5 
ble.  Et  cette  difpofirion  intérieure 
doit  anoir  Dieu  pour  motif,  félonies 
diuers  é2:ards  aufquels  fa  Prouidence 
fe  manifefte  en  la  difpenfation  de 
toutes  ces  chofes.  Car  les  enfans  l'y 
doiuent  refpeder  comme  l'auteur  de 
la  Kature  :  lesfnjets  comrhe  Tinfti- 
tuteur  des  Puiflances  qui  font  en 
cftat  :  &:lesefclaues  comme  celuy  qui 
far  fa  Prouidence  gouuerne  telle- 
ment rVniiiers ,  qu'il  n'y  arriuc  rien^ 
iion  pas  mefmes  les  plus  fafcheux  eue- 
Hetnens,  &c  qui  nous  reduifent  aux 
J)lus  grandes  extrémités  ,  je  ne  diray 
fas  feulement  fans  fa  permiffion^mais 
iwefmes  fans  fon  efficace.  De  forte 
que  s'il  a  voulu  qu'ils  tombaflent 
fous  la  puilTance  d'autruy,  c'efl:  à  eux 
à  s'hiimilier  fous  fa  main  ,  &  à  con- 
former entièrement  leur  volonté  à 
la  fienne.  L'autre ,  que  l'obeilTance 
qu'ils  doiuent  à  leurs  pères  ,  à  leurs 
Souucrains,  &:  àleurs  maiftres  ,  nt 
s'eftetid  pas  iufques  à  leur  faire  faire 
des  chofes  ihjuftes  Se  dcshonneftes,^^ 
qui  font  contre  la  Morale  de  la  Na» 
ture  3  &^  contre  les  inftitucions  de 

z 


354  ^^   Morale 

Dieu.    Car  quelque  fuperioritéque 
les  pères  ,  les  fouuerains,  &:  les  mai- 
ftres  puiilent  auou'à  l'égard  de  ceux 
qui  leur  font  fournis  ,  celle  de  Dieu 
eft    pourtant  iniînuTient   au  deiTus; 
d'où  vient  que  les  refpefts  que  nous 
luy  deuons  àcetteoccafion  font  in- 
comparablement    plus    inuiolables. 
Encore  donques  que  ce  que  les  Apo- 
ftres  ont  dit  autrefois  ,  qu  il  n'eft  pas 
jufteny  raifonnable  d'obéir  aux  hom- 
mes au  préjudice   des    commande- 
mens  de  Dieu  ,  ait  efté  prononcé  à 
l'occafion  d'vne  chofe  extraordinai- 
re, Se  qui  n'eftoit  pas  de  la  portée  de 
la  Nature ,  mais  de  la  rcuelation  de 
Dieu,  fi  eft-il  tiré  de  ces  notions  com- 
munes dont  la  droite  raifon  des  hom- 
mes les  rend  tous  participans  ou  ca- 
pables.Témoin  en  foit  que  Socrate, 
conuié  à  fe    déporter  d'inftruire  la 
jeunefle  de  la  ville  d'Athenes^ô^  de  la 
former  à  la  vertu,  s*en  défendit  com- 
me les  Apoftres  firent  depuis  ,    5C  à 
peu  près  en  mefmes  termes.  Car  dau- 
tant  qu'il  s'ellimoit  fufcité  de  Dieu 
pour  la  rcformacion  des  mœurs  des 


Chrestienne.  il  Part.  3^5- 
Athéniens  de  fon  temps  ,  il  répondit 
à  ceux  quiTen  voivloient  dertourner, 
quil  eftoit  plus  raifonnable  qu'il 
obeift  à  Dieu  que  non  pas  aux  hom- 
mes. Ce  qui  doit  eftre  à  tous  les 
hommes  qui  ont  des  fuperieur^  , 
de  quelque  (orte  que  ce  foit  ,  vne 
reigle  générale  &:  inuioUble  de  leur 
vie. 


VES  DEVOIRS  DV  MJKT 

(^  de  la  femme  entr  eux. 


DAns  les  confiderations  que  j'ay 
faites  fur  l'intégrité  de  la  Na- 
ture, j'ay  mis  le  mary  &  la  femme  en 
quelque  degré  d'égalités  d'inégalité 
en  diuers  égards.  Car  ic  les  ay  faits 
égaux  en  cela  que  ce  font  deux  cftres 
raiionnables,  qui  concourent  de  mef- 
mc  rang  à  la  production  de  leurs  en- 
fans  3    qui  ont  fur  eux  vne  autorité 

Z  i 


-y^  laMorale 

non  dépendante  l'vn  de  l'autre,  com- 
me s'ils  compofoicnt   enfemble  vu 
petiteftat  Ariftocratiquc,  3c  qui  ne 
font  pas  fous-ordonnés  au  gouuerne- 
ment  de  leur  famille  ,  mais  que  leurs 
enfans  doiuent  confiderer  en  quel- 
que forte  comme  également  fouue- 
rains.  Et  ic  les  ay  faits  inégaux  en  ce 
que  le  fcxedervneftantplus  auanta- 
gé  que  celuy  de  l'autre  ,    non  feule- 
ment dans  les  qualités  corporelles  , 
mais  auflî  en  celles  de  Tefprit ,  s'il  ar- 
riue  de  la  diuerfitéd'aduis  entr'eux, 
le  fexe  le  plus  parfait  le  doit  empor- 
ter, comme  fi  dans  les  chofes  qui  dé- 
pendent de  leurs  communes  delibe- 
rations,ilauoitla  prerogataie  d'y  con- 
tribuer deux  fuffrages.    Quant  aux 
deuoirs  que  leurs  relations  produi- 
fent  naturellement ,  je  m'en  fuis  la 
mefme  fi  amplement  &  H  particuliè- 
rement expliqué  ,  que  fi  les  chofes 
eftoicnt    demeurées   dans  ce   bien- 
heureux eftat  auquel  Dieu  les  auoic 
mifcsau  commencement,  il  ne  feroïc 
pas  befoin  que  )>  Me  icy  beaucoup 
de  nouuelles  réflexions.     Mais  l'ay 


Chrestienne.  il  Part.  3^7 
quand  &:  quand  aduerci  en  quelque 
lieu,  que  ces  paroles  de  la  Genefe  , 
prononcées  à  la  femme  incontinent 
après  le  péché  ,  Tes  dejirs  fe  rapporte- 
ront à  ton  mary ,  d"  il  aura  Çeïgmurie 
eu  domination  fur  toy  y  ont  quelque  re- 
lation à  ce  que  la  décadence  de  la  Na- 
ture peut  auoir  apporté  dans  la  focie- 
tcdu  mariage  ,  qui  n'y  eftoit  pas  au- 
parauanr.  Et  il  eft  fans  doute  que  le 
pcché  a  mis  la  femme  en  quelque 
plus  bas  degré  d'infériorité ,  &  dans 
quelque  plus  grande  dépendance  à 
l'égard  de  fon  mary ,  qu'elle  n'euft 
eftéfinonsfuifions  demeurés  en  no- 
ftre  origine.  Ce  que  quelcun  pour- 
roit  bien  imputer  à  vne  efpece  de 
chaftimentj  de  ce  qu'ayant  appris  de 
fon 'mary  la  défenle  de  manger  de 
l'arbre  de  fcience  de  bien  &  de  ?nal^  Se 
de  ce  qu'ayant  tant  befoin  de  fon 
confeil  dans  la  refolution  qu'elle 
auoit  à  prendre  à  l'heure  de  la  tenta- 
tion, elle  l'auoit  abfolument  néglige, 
&:  puis  s'eftant  corrompue  la  premiè- 
re par  la  tranfgrelTion,  elle  auoit  en  le 
feduifant ,  abufé  de  Taffedion  qu'il 


35^  LA    Morale 

auoit  pour  elle.  Neantmoins  y  quand 
cela  ne  tiendroit  point  lieu  de  chafti- 
ment  en  fon  égard,  comme  defaitfoii 
action,  qui  luyaefté  perfonnelie  &: 
particulière,  ne  doit  pas  eftre  imputée 
à  toutes  les  autres  femmes  ,  qui  font 
pourtant  toutes  réduites  à  cette  fu- 
jetion  ,knaturedes  chofcs  mefmes  a 
voulu qucla  Prouidencede  Dieu  en 
difpofafl:  de  la  forte.  Et  c'efl:  ce  qu'il 
me  faut  expliquer  icy  le  plus  briève- 
ment que  je.pourray.  Car  cette  infé- 
riorité cftant ,  quoy  qu'il  en  foit , 
d'vne  autre  nature  que.  celle  des  en- 
fans,  des  fujets,  &:  des  fcruiteurs  ,  ôc 
n'aboliflant  -pas  abfolument  toute 
CQttc  égalité  dans  laquelle  je  les  ay 
conflitués  au  commencement  ,  je 
ii'ay  pas  iugé  à  propos  d'en  compren- 
dre le  difcours  dans  vue  mefiiiecon-^ 
fideration.  Et  toutefois,  parce  que 
non  feulement:  eHe  n'aneantift  pas 
aufiil'auantage  du  fexe  mafculin  fur 
le  féminin ,  mais  mefmes  qu'elle  ajou- 
te quelque  cliofe  de  confidcrable  à^ 
l'autorité  du  mary  ,  ilefl:  raifonnable 
de  placer  les  reflexions  que  nous  y 


Chrestienne.  II.    Part.    559 
ferons,  deuant  le  traitté  des  deiioirs 
qui    obligent    refpediuement  ceux 
qui    font  abfolument  égaux  les  vns 
aux  autres.    La  première  chofe  don- 
ques  laquelle  nous  deuons  icy  confî- 
derer  eft,  qu'encore  que  la  corruption 
de  noftre  nature  fe  manifefte  en  vne 
infinité  de  fujets  ,  il  n'y  en  a  point  où 
elle    paroilTe     plus    vniuerfelle    ôc 
plus  ordinaire  qu  enl'impatiëce  de  la 
fujetion  &:  du  joug.    Car  l'excès  au- 
quel eft  venu  l'amour  propre  ,   fait 
que  nous  nous  eftimons  tous  chacun 
plus  que  nous  ne  faifons  nos  pro- 
chains ;  de  forte  que  nous  ne  pouuons 
fupporter  leur  fuperiorité  au  defTus 
de  nous  qu'auec  quelque  efpece  de 
defpitdece  que  nos  qualités  3c  nos 
vertus  ne  font  pas  cftimées  ce  qu'à 
noftre  aduis  elles  valent.  Déplus  ,  le 
dcfordrefuruenudans  noftre  Appé- 
tit fenfitif  a  rendu  cette  partie   de 
Tame  qu'on  appelle  communément 
r  Ira  fable  ^  intraittable  tout  ce  qui  fe 
peut  ;  tellement  qu'à  la  moindre  pe- 
tite occafion  que  nous  penfons  auoir 
de  nous  oiFenfer  ,  nous  nous  empor* 

Z4 


3<^o  LA   Morale 

tons  bien  loin  au  delà  de  la  modéra- 
tion que  nous  deurions  garder  en  tous 
nos  refTentimens  ;  &:  qui  nous  laifTe- 
roic  aller  à  la  violence  de  nos  mouue- 
mens,  il  n'y  a  fi  douce  ny  fi  légitime 
domination  dot  nous  ne  fecoiiaflîons 
le  refpedl,  quand  vne  fois  nous  nous? 
fonimes  imaginés  que  celuy  qui  la 
pofTede  en  abufe.  Et  bien  que  cela 
ne  paroifle  que  trop  dans  la  conduite 
des  enfans  enucrs  leurs  pères  ,  &:  des 
fujets  çnuers  leurs  Souuerains,  &  des 
efclaues  enuers  leurs  fcigneurs  ,  je  ne 
fcay  s'il  y  a  aucun  ordre  d'inférieur^ 
ou  il  paroifle  tant  qu'au  fexe  des  fem- 
mes. Car  foit  que  cette  égalité  que  la 
nature  leur  donne  auec  leurs  maris  en 
certain  égard,  les  fafl'e  mefprendre  au 
iugement  durefle  de  leur  condition, 
il  y  en  a  peu  de  celles  en  qui  U  pieté 
aie  domine  pas  ,  qui  ne  voulufl*ent 
fe  mettre  au  pair  auec  leurs  maris  : 
foit  que  plus  il  y  a  de  foiblefle  dans 
leur  raifon,  plus  y  a-t'il  auflî  d'empor- 
tement dans  leurs  paflîons,  il  n'y  en  a 
prefque  point  à  qui  la  colère  ne  fafle 
f4irc  quelquçsfois  des  efcapades  vii 


Chrestienne.    il   Part.     j<?i 
peudéreiglécs.  Dautant  donc  que  la 
conferuation  de  Tordre  eft   enuers 
Dieu  en  fouueraine  recommendatioii 
en  toutes  chofes  ,   parce  que  c'eft 
deluyque  Icurfubfîftance  dcpend,&: 
que  la  principale  partie  de  Tordre  en 
toute  focieté,  confifte  en  la  conferua- 
tion de  ces  relations  de  fuperieur  6>C 
d'inférieur,  il  a  elle  necefïaire  qu'à 
caufe  de  Tinclination  que  les  infé- 
rieurs ont  à  la  rébellion  depuis  le  pe- 
chéjTautorité  des  fupcrieurs  fuft  por- 
tée mcfmes  au  delà  du  premier  efta* 
blilfement  de  la  Nature.  Apres  cela, 
le  mariage  eftant  au  commencement 
vn  contraft  de  la  Nature  Amplement , 
il  eft  deuenu  par  le  changement  arri- 
uc  en  T  Vniucrs  ,  vne  conuention  eu 
quelque  forte  politique.    Car  outre 
Tvniô  des  perfonnes^qui  s'y  fait  pour 
la  focieté  infeparable  de  la  vie  ,  ÔC 
pourlapLocreation  desenfans,  on  y 
joint  encordes  intérêts  dcTkf^ Se  do. 
oTf/V;?,  qui  font  réglés  par  les  loix  ci- 
uiles.  Et  il  eft  bien  vray  que  ces  loix 
font   merueilleufen;ient  différentes  , 
pon  feulement  félon  h  dmerfité  des 


5(3 î'  ••  LA  Morale 
régions ,  mais  encore  en  vn  mcfme 
pays  :  de  forte  qu'autre  eft  la  confti- 
uition  du  Droit  Romain ,  autre  celle 
de  l'Athénien  en  cet  égard ,  autres 
les  couftumes  de  diuerfes  Prouinces 
de  la  France.  Mais  neantmoins  il  n'y 
a  pas  vne  feule  forme  de  Republique 
bien  policée,  qui  ne  donne  quelque 
notable  auantage  à  Thomme  par  def- 
fus  la  femme  en  ce  qui  concerne  le 
bien,  foiten  le  conftituantle  maiftre 
du  fonds,  foit  au  moins  en  luy  lailfanc 
k  libre adminiftration des  fruitsquil' 
produit  ,  pour  en  difpofer  comme 
bon  luy  femble. Tellement  qu'encore 
que  le  maryfoit  obligé  par  les  confî- 
derations  de  TafFedion  qu'il  porte  à 
fa  femme,  Se  par  la  part  qu'elle  peut 
auoir  dans  ce  commun  intereft  ,  de 
ne  négliger  pas  abfolument  fon  aduis, 
ôc  de  requérir  fon  confentement  en 
ce  quitouche  leurs  afïliires,  fi  eft-ce 
que  c'eft  proprement  à  luy  que  le 
gouuernementen  appartient,  &  que 
la  femme  eft  tenue  d'y  fuiure  fes  or-  . 
dres.  Car  comme  c'eft  la  propre  fon- 
ûion  de  l'homme  d'acquerir^amfi  que 


Chrestienne/ II.   Part.    3(^5 
eelledclafemme  gift  à  conferuer  ce 
que  fon  marv  a  acquis  ,  (  d'où  vient 
qu'Ariftotefemble  attribuer  à  la  fem- 
me le  gouucrnement  du  dedans  de  la 
maifon,  pour  prendre  garde  à  ce  que 
k  bien  ne  s'y  perde  pas,  ^  ne  s'y  con-* 
:  fume  pas  inutilement,  au  lieu  qu'il  at- 
I  tribue  à  l'homme  tout  ce  qui  concer- 
ne le  dehors  ,  où  il  faut  qu'il  prenne 
lesoccafions  de  fes  auantages  )  il  efl: 
;  plus  que  raifonnablc  que  le  iugemenc 
des    occurrences   d'acquérir    ou  de 
dcpenfer,  dépende  de  luy,tant  parce 
que  c'eft  à  luy  qu'elles  fe  prefentent, 
&;  qu'il  les  connoift  ,  que  parce  que 
la   Nature  l'a    pourueu  de    plus  de 
prudence.  loignés  à  cela  que  comme 
en  toute  autre  focieté,  l'équité  natu- 
relle vent  que  celuyqui  contribue  le 
plus' au  bien  commun,  en  tire  plus  de 
profit  à  proportion,  il  eft  raifonnable 
qu'en  celle-cy ,  au  bien  de  laquelle  le 
m ar y/apporte  beaucoup  plus  d'indu-» 
ftric  &  detrauaii  que  ne  fait  la  fem-: 
me,  il  y  foit  auffipkisauantagé,  fi  ce 
B'eil  pour  auoirplus  grande  part  au 
bien  acquis,  quand  envient  àfeparer 


5^4  ^^    Morale 

la  communauté,  au  mains  certes  pour 
â.uoir  plus  de  puifTance  d'en  difpofer 
tandis  que  la  communauté  fubfifte» 
Enfin ,  le  changement  arriué  par  Is 
péché  en  a  beaucoup  apporté  dans 
les  dépendances  des  droits  que  la  Na- 
ture auoit  eftablis  pour  le  mariage. 
Car  à  confidercrlcs  chofes  dans  leur 
origine,  Tobligation  àfe  garder  la  foy 
mutucllement,eftoit  égale  au  mary  éc 
à  la  femme.  Et  dautantque  cette 
obligation  ne  les  regarde  pas  feule- 
ment, 6c  que  Tadultere  eft  vn  péché 
contre  les  loix  de  Dieu,  dont  U  maje- 
jftéeft  éternellement  inuiolable  ,  le 
mary ,  quand  il  le  commet ,  n*eft  pas 
moins  coupable  deuantluy  ,  que  le 
peut  eftre  la  femme  lorsqu'elle  tom- 
be en  cette  faute.  Mais  quant  à  ce 
qui  eft  de  Tintereft  que  l'vn  &:  l'autre 
ypeutauoir,  leur  condition  y  eft  de- 
iTcnuë  très-inégale.  Car  au  jugement 
de  tous  les  peuples ,  la  propre  vertu 
morale  de  la  femme  eft  la  chafteté, 
comme  celle  de  l'homme  eft  le  cou- 
rage.Tellement  que  les  femmes  mef- 
mes,  qui  d'ordinairç  ne  fe  picquenc 


Chrestienne.  il  Part,  jéf 
pas  de  valeur  ,  ôc  qui  n'ont  point  de 
honte  de  paroiftrecraintiues  dans  les 
dangers,  mefprifent  les  lafches  6c  les 
poItrons5&:ne  les  eftimentpas  dignes 
d'eftre  hommes.  Comme  au  contrai- 
re, mefmes  les  hommes  les  plus  def^ 
bauchés  ont  de  Teftimc  &:  de  la  venc* 
ration  pour  les  femmes  qui  aiment 
beaucoup  leur  honneur,  &  hors  la 
paflion  de  l'amour  ,  les  impudiques 
leur  font  ,  non  mefprifables  feule- 
ment ,  mais  mefmes  infâmes.  Quel- 
ques-vns  ont  eftimé  que  ce  qui  fait 
que  les  hommes  mettent  principale- 
ment leur  honneur  dans  la  réputation 
du  courage ,  &  les  femmes  le  leur 
dans  celle  de  la  chafteté,  c*eft  que  la 
vertu  des  vns  a  pour  fujet  où  s'exer- 
eer,  les  dâgers,  dot rafpe£l  eft  malaife 
à  foûtenir ,  &  celle  des  autres  les  plai- 
firs,  dont  l'amorce  eft  difficiles  éui- 
ter,  &  la  tentation  violente.  Telle- 
ment qu'il  faut  que  dans  le  fexe  le 
plus  noble  &:  le  plus  fort  ,  l'idée  de  ce 
qui  eft  Honnefie  ^  Beau  y  ait  fait  vne 
profonde  impreifion  ,  pour  ne  fclaif- 
fer  pas  effacer  ou  obfcurcir  par  le 


5^^  La  Morale 

trouble  que  produit  la  prefence  d'vn 
objet  naturellement  formidable.  Et 
que  dans  le  fcx.e  le  plus  mol  &  le  plus 
flouëc,  la  mefme  idée  fe  foit  bien 
auant  infinuée  en  l'entendement  ^ 
pour  tenir  les  appétits  dans  le  deuoir, 
quand  ils  viennent  à  eftrefoUicités 
par  Pefpcrance  d'vne  volupté  bien 
îenfible.  On  pourroitajoilterà  cette 
raifon,  que  les  femmes  eftans  naturel- 
lement foibles  &  de  courage  &de 
corps ,  elles  prifent  le  plus  dans  leurs 
maris, &:  confequemment  dans  les  au- 
tres hommes,  la  vertu  dont  elles  ont 
plus  de  befoin  pour  leur  proteâ:ion  : 
èc  que  les  hommes  ayans  naturelle- 
ment de  rinclination  à  la  jaloufie  en 
ce  qui  eft  de  la  joiiiflance  de  leurs 
amours  ,  ils  eftiment  dauantage  dans 
leurs  fcmrues  ,  6c  confequemment 
dans  les  autres,  la  vertu  dont  Tabfen- 
ce  &:laprmationleur  donneroit  plus 
de  mécontentement  ôc  de  douleur. 
Mais  d'où  que  cela  vienne ,  il  eft  cer- 
tain que  comme  entre  les  vertus  mo- 
rales des  hommes ,  la  valeur  eft  fins 
doute  celle  qui  a  le  plus  d'éclat  y  de 


Chrestienne.   II    Part.     3^7 
qui  donne  le  plus  d'admiration  quand 
elle  eft  vn  peu  fignalée  ,  de  forte  que 
c'eftelle  qui  a  eftéla  première  entre 
les  Romains  appellée    du  nom   de 
yertu^  lequel  s'eft  puisapre*s  commu- 
niqué à  toutes  les  autres  belles  ^ 
louables  qualités  j   entre  les  vertus 
morales  des  femmes  ,  lapudicité  eft 
celle  qui  naturellement  a  le  plus  de 
recommendation,  &:  qui  mérite  plus 
de   louange.     Les  deux  fexes  eftans 
donc  ainfi  partagés,  &:  leiugement 
vniuerfel  de  toutes  nations  eftanttel, 
Toffenfe  de  la  femme  enuersfon  ma- 
ry  5  eft  de    beaucoup    eftimée  plus 
grande,  que  non  pas  celle  du  mary 
cnuers  la  femme ,   en  vne  mefme  na- 
ture de  faute.    lufques  là  qu'en  Tof- 
fenfe  de  la  femme ,  fi  le  mary  la  porte 
en  patience  &   fans  témoignage  de 
reiTentimcnt,  il  eft  tenu  pour  homme 
deftitué  d'entendement  &:  de  cœur  : 
parce  qu'il  ne  fcait  pas  rcconnoiftre 
la    grandeur  de  l'outrage  qu'on  luy 
fait,  &  que  s'il  lareconnoift  en  quel- 
que façon,  il  a  la  partie  Couragenfe  de 
foname  naturellement  émouflee.  Au 


5^8  La    Morale 

lieu  qu'en  TofFetife  duniary,  fi  la  fem- 
me ne  s'en  émeut  qu'auec  beaucoup 
de  modération  5  &rfielleen  diffimulc 
fon  reflentiment,  tant  s'en  faut  qu'il 
luy  en  reuiennc  du  deshonneur,  qu^à 
peine  y  a-t'il  rien  qui  la  rende  plus 
recommandable.    De  là  vient  que  là 
où  le  diuorce  aeftépermiX^apuiflan- 
ce  de  le  faire  pour  le   foupçon  de 
paillardife  a  efté  donnée  au  mary,  à  là 
femme  non  :  dautant  que  dans  le  fcul 
foupçon  riionneur  du  mary  eft  inte^ 
refle,  comme  Cefar  Ta  prononcé  au- 
tresfois*     Et  ailleurs ,  où  le  diuorce 
pour  de  fimples  foupçons  n'a  point  de 
lieu,  l'aftion  d'adultère  effcûiuement 
commis,  eftoftroyéeauxTiary  contre 
fa  femme  5  pour  obtenir  feparation, 
là  où  l'aftion  de  la  femme  contre  foii 
jnaryentel  casneferoitpas  iugée  re- 
ceuable.   Et  chacun  fçait  ce  que  les 
Loix  ou  permettent  ou  excufent  à  Té^ 
gard  du  mary  ,  quand  la  fureur  de  h 
jaloufie  le  tranfporte  iufques  à  vfef  de 
main-mife   lors  qu'il  eft  outragé  de 
cette  forte  deuant  fcs  yeux;  au  lieu 
^uelamefmeaftion,  dont  on  luy  ac- 
corde 


Chrestienne.  II.  Part^  5^9 
corde  rimpunitc  ,  feroit  en  pareille 
occafîon  tenue  pour  vn  crime  très- 
capital  &:  tres-puniflable  dans  fa  fem- 
me. Qne  fi  pour  vne  jaloufieinjufte 
Se  mal  fondée  de  la  femme,  le  mary  fe 
contraint  en  fa  conduite, &:  reffcrrc  la 
liberté  de  fes  conuerfatiohs,  c'eft  vne 
condefcendance  très  -  digne  d'vn 
honnefte  homme,  &:  vne  des  plus  bel- 
les pïcuues  de  la  qualité  d'vn  bon 
mary:  mais  c'eft  vnc  condefcendan- 
ce  feulement  5  5^  non  Taccomplifle- 
ment  d'vn  deuoir  auquel  il  foit  inuio- 
lal  lement  obligé  par  les  loix  de  leuc 
tnariagc.  Mais  quand  dans  vne  jalou-* 
fie  ,  dans  laquelle  les  foupcons  d'vn 
mary  font  injuftes  &c  mal  fondés  ,  il 
tient  neantmoins  fa  femme  de  court, 
&:  luy  retranche  les  libertés  ôc  les  fré- 
quentations qu'il  luy  permettroit  vo- 
lontiers s'il  n'auoit  point  l'efprit  ma- 
lade ,  l'obeiflanccde  la  femme  ,&:  fa 
foûmiffionen  telle  chofe,  n'eft  pas  de 
fimplecondefcendance ,  mais  d'obli- 
gation &:  de  deuoir.  Car  en  tout  or- 
dre de  pcrfonnes  où  il  y  afupe^ieur 
.& inférieur  ,  il  cft  dcluiltitution  de 

A  a 


37^  ï^  'MoRAii 

DicUj  &  de  celle  de  la  Nature  ,  qu© 
l'infeneuL*  obeïfle  ,  mefmes  dans  les 
chofes  qu'on  requiert  de  luy  injufte- 
ment,  quand  elles  ne  viennent  point 
z  vn  tel  excès  ,  que  l'abus  de  lapuif- 
fance  change  tout  à  fait  la  forme  de 
la  fujetion  &:  de  l'autorité  du  gouuer- 
nement.Mais  à  la  vérité  lors  qu'on  en 
vient iufques  là  ,  fila  refiftance  n'ell 
abfolument  fondée  en  droit,au  moins 
ne  peut-on  pas  nier  qu  elle  ne  foie 
fortexcufable.Et  c'eilcedont  il  faut 
que  nous  difions  encore  vn  mot  , 
pour  expliquer  comment  il  faut  que 
de  leur  cofté  les  maris  vfcnt  de  leur 
puilTance. 

Nous  auons  dit  cy-defTus  que  Tau- 
torité  paternelle  s'eftend  iufqu  à  l'ap- 
plication du  chaftiment  ;  &:  auons 
ajouté  que  ce  chaftiment, quand  bien 
il  feroit  rigoureux  au  delà  des  termes 
delà  raifon ,  doit  eftrc  porté  patiem- 
ment, par  le  refpedque  les  enfans 
doiuent  à  leurs  pères  ,  pourueu  qu'ils 
n'en  viennent  point  à  la  mutilation 
des  membres  ,  6c  moins  à  la  peine  de 
mort. Mais  à  U  vérité  quand  on  pallc 


ChrestiennE  ir.  Par^  37t 
a  cet  exccs,  l'autorité  change  de  for- 
me ,  8c  de  naturelle  &C  paternelle 
qu  elle  eftoit,  elle  dénient  politique 
&:  de  Magiftrat  fouuerain  ,  ce  qui 
donne  vn  droit  manifefte  à  fe  fouftrai- 
re  de  robeïffance.  Car  iufques  là 
Tenfant  eft  tenu  de  refpcder  l'auto- 
rité de  fon  père  ,  dautant  qu'encore 
qu'il  en  abufe ,  il  a  de  Tautoritc  pour- 
tant. Au  lieu  que  quand  il  en  vient 
là  5  il  entreprend  vue  chofe  où  il  n'a 
du  tout  point  d'autorité  ,  Te  confti- 
tuant  Magiftrat  fans  qui! y  ait  voca- 
tion, &:  empiétant  vne  puifîance  fou* 
tieraine  fans  en  auoir  tiltre.  Nous 
ûuons  auflî  veu  que  la  puiifance  poli- 
tique du  fouuerain  Magiftrat  s'eftend 
au  gouuernemcnt  de  l'Eftat  en  gêne- 
rai ,  mais  qu'elle  laiftc  les  fujets  en 
leur  liberté  pour  ce  qui  eft  de  leurs 
adions  &:  de  leurs  affaires  particuliè- 
res. Où  donques  le  fouuerain  Magi- 
ftrat fc  tient  entre  les  bornes  de  la 
forme  de  l'Eftat ,  il  luy  faut  preftcr 
obeilîance  quand  il  abuferoit  de  fon 
pouuoir,  parce  que  fi  pour  en  abufer 
en  quelque  façon  il  eftoit  permis  d« 

À  a  z 


'yji  ÏÀ    Morale 

luy  refifter,  il  ne  reftcroit  point  d'o?- 
dre  defuperioritc  &:  d'infériorité  en 
la  terre. Mais  s'il  en  vient  iufques  à  ce 
point  5  que  de  conuertirles  hommes 
libres  en  efclaues,  alors  non  feulemec 
ilabufe  de  fa  puiflancc  ,  mais  il  s*eit 
donne  vne  qu  abfolumcnt  il  n*auoit 
point.  Enfin  ,  nous  auons  veu  que  la 
puiffance  des  maiftres  fur  les  valets, 
allât  plus  loin  que  ne  fait  celle  des  pè- 
res furies  enfâsj&mefmes  en  ccrtaia 
égard,  des  Souuerains  fur  leurs  (\x)ç,tSy 
il  eft  plus  difficile  d'y  commettre  de 
l'excès  5  parce  quelle  eft  moins  bor- 
née.Neantmoins^puifquc  nous  auons 
dit  qu'elle  ne  s'eftend  pas  iufques  à 
donner  la  mort,  il  eft  permis  à  vn  ef- 
claue  en  vne  telle  occafion  ,  de  s'en- 
fuir auxafyles  &:  aux  autels  ,  &  s'il  ne 
s*y  peut  pas  fauuer  ,  la  refiftance  luy 
eft  en  quelque  forte  pardonnable. 
Parce  que  le  maiftre  n'ayant  du  touc 
point  de  pouuoir  en  cet  égard  ,  fon 
cfclaue  luy  eft  aucunement  égal  en 
cela  ,  ce  qui  rend  à  proportion  fa  re- 
fiftance  légitime. Pour  ce  qui  eft  de  la 
puiilance  des  maris^  ie  voy  que  quel- 


Ghrestienne.  il  Part?  373 
ques  -  vns  ,  ôc  mefmes  de  grands 
Thcologiens  ,  l'eftcndent  iufqu'à 
la  corrcftion  de  la  main  ,  de  t4€n- 
jient  qiie  c'eft  vnc  dépendance 
de  CCS  par<5lçs  ,  C^  /7  aura  domina- 
iion  fur  toy.  Si  cela  eft  ,  ils  ont 
raifon  de  le  faire  dépendre  de  là  , 
car  il  eft  certain  qu'il  ne  conuiehtpas 
à  la  première  inftitution  de  la  Nature. 
Car  la  Nature  ayant  fait  l'homme  &: 
la  femme  pour  eftre  dans  leur  conjon- 
ftion  abfolument  de  mefme  ordre  , 
de  forte  que  l'inégalité  qui  s'y  trou- 
uoit  confiftoit  feulement  en  la  diffé- 
rence de  la  noblcfle  du  fexe,  il  femble 
que  l'autorité  d'vfer  de  la  main  en 
chaftimcnt  ne  puiffe  pas  compatir 
auec  cette  égalité  de  rang  que  la 
Nature  leur  donne.  Que  fi  l'auanta- 
gc  de  riiomme  confifte  en  ce  que  la 
noblcffe  de  fon  fexe  luy  donne  lapre- 
rogatiue  de  deux  fuffrages  en  ce  pe- 
tit Eftat  Ariftocratique  ,  dans  lequel 
la  femme  n'en  a  qu'vn ,  il  doit  fuffirc 
à  l'homme  d'y  vfer  de  fon  droit,  &  de 
faire  ce  qu'il  luy  plaift  ,  mefme  contre 
le  grc  de  fa  femme,  comme  l'on  fait 

Aa3 


574  La    Morale 

en  vn  Sénat  à  la  pluralité  des  voix. 
Mais  quant  à  frapper  ou  à  mal-trait- 
ter  fon  compagnon  parce  qu'il  n'eft 
pas  de  mefmeaduis  ,  c'eft  ce  qui  ne 
ie  pratique  point  ,  &c  qui  n'eft  des 
loixô^  des  inftituts  d'aucun  Collège. 
Et  quant  à  ce  qu  vn  Sénat  Ariilocra- 
tique  alapuiflance  de  punir  Tvn  des 
membres  de  fon  corps  ^  quand  il  a 
commis  quelque  crime  contre  l'Eftat, 
cela  ne  fait  rien  à  ce  propos  :  parce 
que  le  crime  dégrade  le  criminel ,  de 
luy  ofte  la  qualité  de  Sénateur ,  de 
forte  qu  il  dénient  abfolument  infé- 
rieur à  ceux  qui  luy  font  fon  procès  : 
^  l'ordre  politique  veut  que  le  Se- 
nat  ait  le  pôuuoir  de  faire  cette  dé- 
gradation, pour  le  bien  gênerai  de  la 
-Republique.  Mais  félon l'inftitution 
<le  la  Nature  il  n'eft  pas  au  pouuoir 
cle  rhomme  de  dégrader  fa  femme  du 
rang  qu  elle  tient,  &:  tandis  qu'elle  ne 
forfait  point  à  fon  honneur,  il  faut, 
malgré  qu'il  en  ait ,  qu'elle  demeure 
toujours  fa  femme.  Déplus,  lacon- 
jondion  dumary  &:de  la  femme  eftft 
cft|:oitte  qu'elle  les  fait  vne  mcfme 


Chrestienne.  h.    Part.     37^ 
chair;  tellement  qu'autant  comme  il 
fe  peut  faire  5  ce  font  deux  indiuidus 
qui  fe  compofent  en  vn.     En  cette 
vnion  donques  ,  tout  le  plus  grand 
auantage  que  l'homme  puifle  auoir 
eft  ,  qu  il  ait  autant  de  puiiTance  fur 
/à  femme  que  l'efprit  en  a  fur  le  corps; 
ce  qui  regarde  feulement  le  gouuer» 
ncment&:  la  conduite.  Comme  donc 
Tefprit  ne  mal-traitte  point  le  corps  ^ 
parce  qu'il  n*eftpas  fonefclaue,  mais 
vne  partie  efl'enticlle  du  tout  qu'ils 
compofent  tous  deux;  félon  l'inflitu^ 
tion  de  la  Nature  le  mary  n'a  point  de 
droit  de  maltraitter  fa  femme  non 
plus  5  puis  qu'elle  fait  vne  partie  cf- 
fentielle  de  leur  commune  focieté. 
A  n'en  mentir  point ,  ie  croy  que  ces 
Meilleurs  là  fe  trompent.     Quelque 
changement  que  le  péché  ait  apporté 
dans  la  focieté  du  mariage  ,  ôc  quel- 
ques nouueaux  droits  que  ce  change»- 
ment  ait  eftablis  à  Tanantage  du  ma- 
ry, ils  n'ont  pourtant  pas  aboli  ce  qui 
cftoitde  fa  première  inftitution,  c'eft 
que  les  deux  eftres  qui  s'y  conjoi- 
gnent ,  y  tinlfent  vn  mefme  rang,  ô.: 

Aa4 


37^  l'A    Morale 

que  pour  ainfi  parler  ils  n'y  conftî-. 
tuafTent  qu'vne  feule  &:  mefme  per-. 
fonne.  Cette  égalité  là  donc  fubfî-. 
fiant  3  ie  dis  qu'elle  eft  incompatible 
auec  Tautorité  de  la  correftion  ma-, 
nuelle.  La  raifonen  elt,  que  quicon-. 
que  poflede  ce  droit  eft  conftitué 
dansvn  tel  degré  de  fuperiorité,  que 
celuy  qui  eft  fujct  au  chaftiment  ne 
peut  eftre  d'vn  mefme  rang  auec  luy, 
ny  prétendre  cette  égalité  que  la  Na- 
ture donne  à  la  femme.  En  effet,  il  n'y 
a  que  les  pères,  ou  les  Magiftrats  fou- 
uerains,  oulesmaiftres,  ou  ceux  à  qui 
ils  communiquent  leur  autorité,  qui 
ayent  ce  droit  fur  ie  corps  de  leurs 
inférieurs.  Les  pères,  acaufe  de  l'e- 
rninence  que  la  Nature  leur  donne  fur 
ceux  qu'ils  ont  engendrés  ;  les  Sou- 
uerains  Magiftrats ,  à  caufe  de  celle 
à  laquelle  la  Police  les  élcue  fur  ceux 
qui  leur  font  affujettis  :  les  maiftres,  à 
caufe  de  celle  qu'ils  tiennent  da 
droit  des  Gens  fur  ceux  qui  font  en 
leurpuifTance  :  Toutes  fuperiorités 
qui  font  telles  que  chacune  en  fon 
égard  elles  excluent  toute  égalité  en- 


Chrestienne.  II.  Part.  377 
treeux&  leurs  inférieurs  .Or  les  ma-- 
ris  n'en  ont  aucune  de  la  nature  de 
celles  là,  U  s'ils  en  veulent  affeder, 
dautant  qu'ils  changent  la  forme  de 
lafocieté  que  leurs  femmes  font  auec 
eux  ,  ils  commettent  vn  attentat  qui 
autorifelesfemmesenleurrcfiftance. 
De  plus,  les  maiftres  battent  leurs  va- 
lets comme  s'ils  raccommodoienc 
leurs  inftrumens,  pour  les  rendre  plus 
vtiles  à  leurs  vfag;es.  Or  les  femmes 
ne  tiennent  point  ce  lieu  dans  le  ma- 
riage ,  mais  y  agiffent  comme  caufe 
collatérale  en  la  production  des  en- 
fans,  en  leur  éducation,  &:  au  gouuer- 
nement  des  feruiteurs  &:  des  affaires. 
Les  Magiftrats  puniflent  pour  l'inte- 
reftdePEftat,  &:  pour  preuenirTeifet 
des mauuais  exemples.  Or  le  mary, 
entant  que  mary',  n'efl;  point  eftably 
pour  procurer  le  bien  du  Public  ,  ny 
pour  pouruoir  à  la  conferuation  de 
fes  interefts. Les  pères  chaftient  leurs 
enfms  pourles  former  à  la  vertu  dans 
leur  bas  aage,  ^  s'abftienn  entde  ces 
corrections  quand  ils  font  deuenus 
grands.  Orles  femmes  font  plutoil  en 


57?  La   Morale. 

aage  5c  en  eftat  d'empirer  que  d'à-* 
mcnderpar  ces  chaftimenSj&:  Tirrita- 
tion  que  leur  efprit  en  reçoit  écoufFc 
en  elles  les  afFcâions  qu  elles  doiuenc 
âuoir  pour  leurs  maris ,  &:  qui  feules 
font  capables  de  les  réduire  à  vne 
bonne  &:  volontaire  obeifTance.  Eu 
vn  mot,  comme  il  cft  raifonnable  que 
les  maiftres  traittent  autrement  les 
pcrfonnes  libres  que  les  efclaues  ;  de 
que  les  Magiftrats  fouuerains  met- 
tent vne  grande  diftindion  entre 
leurs  frères  &  le  commun  de  leurs  fu- 
jets;  3c  que  les  pères  fe  gouuernenc 
autrement  auec  leurs  cnfans  qu'auec 
leurs  feruiteurs;  il  cft  plus  que  raifon- 
nable pareillement  que  les  maris  faf- 
fent  autre  confidcration  de  leurs  fem-» 
mes  que  de  leurs  enfans.  Puis  donc, 
que  la  correûion  que  les  pères  appli- 
quent de  la  main  aux  perfonnes  de 
leurs  enfans,  doit  eftre  &:  rare  5c  lé- 
gère, autant  que  le  peut  permettre  le 
bien  de  leur  éducation,  que  refte-t'il 
fînon  qu'en  tout  Se  par  tout  ils  s'ab- 
ftiennent  d'en  vfer  enuers  leurs  fem- 
mes/* Encore  ne  mets-je  point  icy  ea 


Chrestienne.  II.  Part.  379 
ligne  de  conte  que  fi  les  enfans 
voy oient  leur  mère  fujette  à  cette 
correction  comme  eux,  ils  ne  fe  pour- 
roient  pas  perfuader  qu  eftant  rédui- 
te à  mefme  condition  qu'eux  ,  elle 
full  digne  de  la  mefme  forte  de  ref- 
pcd  qu'efl;  celuy  qu'ils  doiuent  ren- 
dre à  leur  pcre.Orn'eft-il  pas  conue- 
nable  à  la  fageffe  que  la  Nature  fait 
paroiftre  en  toutes  fcs  difpofitions  , 
que  d'vn  cofté  elle  porte  les  enfans  à 
auoir  vne  mefme  forte  de  vénération 
pour  ceux  qui  les  ont  engendrés ,  5c 
que  neantmoins  elle  leur  prefentc 
Toccafion  d'auoir  pour  eux  de  fi  dif- 
ferens  fentimens,  qu'ils  en  tiennent 
l'vn  comme  infiniment  éleué  au  def- 
fusd'eux,  ôc  l'autre  à  peu  prés  d'vn 
mefme  rang  &c  d'vne  mefme  condi- 
tion auec  eux  -  mefmes.  le  conclus 
donc  premièrement  qu'autant  qu'il 
fe  peut  vn  honnefte  homme  doit 
ramener  le  mariage  aux  premiè- 
res inftitutions  de  la  Nature  ,  ôc  s'y 
gouuerner  enuers  fa  femme  félon  les 
préceptes  que  i'cn  ay  donnés  dans  la 
première  partie  de  la  Morale.  En  fe- 


380  La     Morale 

cond  licu^que  fi  la  condition  des  cho- 
{es  ne  permet  pas  qu'il  Vy  ramené  en- 
tièrement, ilvfeneantmoins  de  ces 
nouueaux  Droits  que  i'ay  reprefen- 
tes  cy-defTus ,  auec  toute  la  douceur 
&  toute  la  modération  imaginable^ea 
tafchant  d'induire  fa  femme  à  fuiurc 
fcs  intentions,  par  la  perfuafion  de  la 
raifon;  comme  dans  les  confultations 
d'vn  Sénat,  c'eftl'euidencedela  Rai-^ 
fon,  non  l'autorité  qui  l'emporte.  Ea 
troifiéme  lieu  ,  que  s'il  eft  quelques- 
fois   bcfoin  d'vfer.  de  l'autorité  du 
commandement,  il  l'employé  à  peu 
prés  demefme  qucrefprit  envfeen- 
uers  le  corps  ,  lequel  il  efpargne  de 
conferue  le  plus  qu'il  peut ,  comme 
vne  partie  effcntielle  de  fon  eftre. 
En  quatrième  lieu,  que  s'il  eft  befoin 
d'vfer  de  quelque  feueritc  pour    ré- 
duire l'indocilité  <S«:  Topiniattreté  dV- 
11e  femme  à  la  raifon  ^  il  la  chaftie 
comme  nous    chaftions   nos   corps. 
Car  nous  ne  le  faifons  pas  en  nous 
battant  Se  en  nous  outrageant  nous- 
mefmes,  fi  nous  ne  fommes  furieux; 
mais  nous  les  macérons  par  i'abftinen- 


CHREsrfEKWE.  II.  Part.  381 
ce  6c  par  Tafliduité  au  trauail.  Telle- 
ment que  le  chaftiment  d'vne  femmes 
confîfte  à  la  priuer  des  contentemens 
donc  elle  abufe ,  &:  à  ne  luy  fournir 
pas  toutes  fes  aifes  ny  mefmes  toutes 
les neceffités à fouhâit.  Enfin,  qu'il 
luy  fourniffe  luy-mefme  Texemplo 
cle  toutes  fortes  de  vertus ,  &:  qu  il  la 
vainque  par  les  témoignages  qu'il  luy 
donnera  de  fon  amitié  ;  parce  que 
quand  ce  feroit  vne  lionne  ,  on  Tap- 
priuoiferoit  par  ce  moyen  là  :  &ù  d 
elle  eft  telle  qu'elle  furpalfe  mefmes 
les  lionnes  en  férocité^  les  rudes  d^  ri" 
goureux  traittemens  ne,  la  retidront 
que  plus  furieufe.Ainfien  ont  vfé  les 
Sages,  comme  Socrate ,  dont  l'ejxem- 
f  le  doit  cftre  de  grand  poids  en.  CQuf-^ 
tes  faconsiainfien  vfenttousles  f^ens 
d'honneur  qui  ont  quelque  chofe  de 
releué  èc  de  généreux  dans  r-ame. 
Que  fi  d'ordinaire  les  loix  politiques 
n'eitabliflent  point  de  peines  à  la.  vio- 
lence de;s  maris  qui  vfent  de  cette 
forte  de  cliaftimentjce  n'eft  pas  qu  el- 
les en  cftiment  lapuiffance  bonne-  6^ 
légitime.  Mais  c'ell  qu'il  va  certains 


^Sz  La    Morale 

maux  aufquels  il  eft  fi  difficile  de  re- 
médier ,  qu'il  eft  bien  fouuent  plus 
expédient  de  n'en  entreprendre 
point  la  cure.  D'vn  cofté  il  y  a  des 
femmes  fi  mauuaifcs  ^  ôc  dVne  hu- 
meur fi  querelleufe  Ô£  fi  tyrannique, 
qu'elles  feroient  abfolument  infup- 
portables  à  leurs  maris  ,  fi  elles  ne 
•craignoientle  chaftiment:  &:  de  l'au- 
tre il  y  a  fi  grand  nombre  de  maris  qui 
fe  laifTent  emporter  à  leur  colère ,  &^ 
qui  outrepafient  la  mefiire  de  leur 
droit ,  que  fi  le  Magiftrat  les  rcpri- 
moittous.lesfupplicesdeuiendroient 
fi  ordinaires ,  qu'où  bien  leur  trop 
grande  fréquence  cauferoit  aux  hom- 
mes trop  d'horreur,  ou  bien  l'accou- 
ftumance  de  les  voir  empefi:heroit 
qu'ils  n'en  caufaflent  afi^és ,  &:  qu'ils 
ne  produififTent  l'effet  auquel  ils  font 
dcftincs  pour  le  bien  de  la  Republi- 
que.loigncs  à  cela  qu'il  y  a  quantité 
de  femmes  qui  fe  plaignent  entre 
leurs  amis  6c  à  leurs  parens  delà  vio- 
lence de  leurs  maris /qui  ne  vou- 
droient pourtant  pas  intentera  cette 
occafion  accufitiou    contr'eux  de- 


Chrestienne  il  PartT  385 
liant  les  Magiftrats  politiques.  Et 
quand  elles  le  voudroient,  il  ne  feroic 
pas  toujours  à  propos  de  les  y  recc- 
uoir,  parce  que  ces  accufations  cm- 
pefchent  leur  reconciliation  ,  qu'il 
eft  incomparablement  plus  auanta- 
geux  pour  le  bien  public  de  procu- 
rer, que  de  laiiîer  venir  l'aigreur  à 
vne  rupture  irrémédiable.  Neant- 
moins  ,  quand  la  rigueur  d'vn  niary 
eft  abfolument  intolérable  à  fa  fem- 
me 5  le  Magiftrat  eft  autorifé  d'y 
pouruoir,  tant  pour  la  maintenir  dans 
le  droit  que  la  Nature  luy  a  donné  , 
que  pour  empefcher  qu'il  n'arriue 
des  accidens  fcandaleux  6c  domma- 
geables à  TEftat public  dont  les  fem- 
mes font  partie.  De  ce  que  defliis  il 
eft  aifé  de  recueillir  ce  que  l'on  doit 
juger  des  anciens  Romains  qui  s'attri* 
buoient  fur  leurs  femmes  la  puiflancc 
de  vie  de  mort  en  certaines  occafions. 
Mais  ce  n'eft  pas  feulement  en  cela 
qu'a  paru  la  férocité  de  cette  nation, 
quoy  que  d'ailleurs  elle  euft  des  ver- 
tus fort  cminentes. 


5S4  l'A    Morale 

DES   DSFOIRS  DE  CEVX 

oui  font  en  relation  d' égalité  les 
^ns  aux  autres. 

LEs  plus  communes  &:  plus  ordi- 
naires relations  d'cgâlité  que  les 
Jiommes  aycnt  entr'eux  ,  font  celles 
d'amy  à  amy  ,  de  citoyen  à  citoyen  y 
êc  de  frère  à  frère  ;  &:  bien  qu'il  y  en 
ait  quelques  autres  qui  doiuent  venir 
en  confideration,fî  eft-ce  qu'elles  ont 
tant  de  rapport  à  ces  trois  là,  que 
quand  nous  en  aurons  expliqué  les 
diuers  dcuoirs ,  il  ne  fera  pas  malaifc 
de  leseftendreaux  autres  femblable.s 
occurrences  de  la  vie.  C'eft  à  cela 
que  j'ay  dedic  le  propos  de  mainte-' 
nant,  que  je  commenceray  par  ce  que 
les  frères  fe  doiuent  les  vns  aux  au- 
tres. l'ay  dit  ailleurs, &:châcun. le  cbn^ 
çoit  ailes  defoy-mefme,  que  toute  la 
liaifon  qu'ils  ont  entr'eux  entant 
qu'ils  font  frères^  conlille  en  ce  qu'ils 

font 


Chrestienné.  II.  Part.  3^^ 
iont  iffus  de  mcfme  eftoc  ,  ôc  qu'ils 
doiàent  fe  confidercr  refpectiuemenc 
comme  portans  chacun  en  fon  en- 
droit l'image  de  leur  père  &:  de  leuir 
niere.  D'où  fuit ,  à  parler  générale- 
jinenc  ,  qu'ils  font  obligés  à  fe  porter 
beaucoup  de  refpeft  mutuellement^ 
&:  beaucoup  d'amitié  tout  enfem- 
ble.  Car  commela  difpofitiondercf- 
prit  des  enfans  enuers  leurs  pères  , 
doit  eftre  mcllce  de  ces  deux  incli- 
jiations,  il  faut  qu'elles  fe  rencontrée 
pareillement  dans  les  affedions  qu'ils 
ont  les  vns  pour  les  autres.  Et  quoy 
que  l'honneur  &  le  refpefl:  femble 
eftre  vn  mouuemcnt  de  l'inférieur, 
qui  reconnoiften  celuy  qu'il  honore, 
quelque  eminence  foit  de  dignité,, 
-foit  de  vertu  ,  foit  de  quelque  autre 
telle  qualité  qui  fait  les  hommes 
inégaux,  régatité  que  nous  fuppofons 
eftre  entre  les  frères  n'empefche  pas 
qu'ils  ne  fedoiuentrefpecter  récipro- 
quement. Parce  que  ce  qu'ils  s'en-* 
ir'honorent  c'eft  qu'ils  confiderenc 
en  la  perfonne  T vn  de  l'autre  vne  ima- 
^e  de  leurpcte.,  que  chacun  d'eues 

B    b 


3?^  lA   Morale 

ïçait  eftre  bien  loin  au  deflus  de  foy? 
comme  deux  Ambafladeurs  dVn 
mefmePnhce  refpedent&:  veîierent 
Tvn  dans  raûtre  la  dignité  dé  leur 
AmbafTade ,  &:  le  caraftete  de  leur 
Souuerain.  11  eft  vray  que  comme  Te- 
minence  du  père,  qui  le  rend  hono- 
rable de  iefpedable  à  fcs  enfàhs  ,  èft 
dans  fa  perfonne  comme  dans  fon  fie- 
ge,  &c  dans  le  lieu  mefmé'où  elle  fiibfî- 
îlc,  au  lieu  qu'on  ne  la  confidefc  dans 
vn  frère  que  comme  cti  image  ôc  en 
reprcfentation ,  rhoniieùr  &  le  ref- 
peft  que  Ton  porte  au  père  en  cet 
cgardjdoit  eftre  beaucoup  plus  grand 
que  celuy  que  les  frères  s'entréren- 
dent.  Mais  neantmoins  la  Nature 
veut  qu'il  foit  fi  confiderable  &  G. 
grand  ,  qu'il  en  approche  en  quelque 
forte.  D'où  vient  qu'encore  que  là 
conjondion  du  père  auec  fa  fille,  ou 
du  fils  auec  fa  mère,  foit  de  toUs  les 
inceftes  le  plus  odieux,  celle  du  frerc 
^uec  lafœur  ne  laifTe  pas  d'eftre  tenu 
pourprefque  également  abominable. 
Ce  qui  ne  procède  d'ailleurs  finou 
quele  refpeftà  l'autorité  paternelle^. 


t^HRfesTlENNE.  IL  Part.    3S7 
dont  les  rayons  fè  communiquent  aux 
enfans  ,  eft  violée  dans  ce  mariage. 
Qj-iantàrafFediondont  ilsfedoiuenc 
embrafTer  ,   comme  elle  tire  fon  ari-t 
gine  de  làmefme ,  auffi  en  prend  elle 
Jamefure  de  fa  véhémence  &:  de  {es 
degrés.   Tellement  que  comme  il  n'y 
a  rien  entre  les  hommes  ,  fors  la  liai- 
fon  du  mary  auec  la  femme, qui  égale 
Pamour  que  les  enfans  doiuent  auoir 
pour  leurs  pères  ;  il  n'y  a  rien  qui  en 
approche  de  fi  prés  que  celle  que  les 
bons  frères  ontl'vnpout  l'autre  reci-* 
proqùément.   Si  donques  il  fe  trouue 
entr'eux  quelque  fi  grande  inégahtô 
qùaiht  à  i'aage ,  que  les  vns  puiflent 
prendre  les  foins  d'Vri  père  pour  les 
autres,  ^  ceux-cy  confiderer  leurs 
aifnésà  peu  prés  comme  les  pères  font 
confiderés  par  leurs  enfans ,  il  eft  dé 
rhiftitutiondela  Nature  que  les  plus 
aagés  âyent  pour  ceux  qui  le  font 
moins,  à  peu  prés  les  mefmes  tendref- 
fes  que  les  pères  ont  pour  ceux  qu'ils 
ont  engendrés  ,&:  que  les  plus  petits 
fe  tiennent  à  leur  égard  dans  la  meft 
me  dépendance  Se  dans  le  mefmcref* 

BbA 


'j88  LA      M  O  R  A,Lf , 

pe£t ,.  que  les  enfans  ont  pour,  ceuS; 
dont  ils  ont  tiré  l'origine  de  leur  cftre. 
Que  s'il  y  a  peu  de  diftance  entre 
leurs  aages  ,  ou  fi  enfin  le  temps 
en  a  fait  difparoiftre  Tinegalité  , 
(  car  dix  ans  de  l' vn  fur  l'autre  paroif- 
fent  beaucoup  quand  on  eft  jeune  , 
ni^i?  à  peine  fc  reconnoiifent-ils 
quand  on  commence  à  vieillir  )  les 
deuoirs  des  frères  entr'eux  font  noiî 
feulement  réciproques,  mais  en  quel- 
que fq^pe  femb{fibles ,  fi  ce  n'eft  que 
la  Vertu  ,  ou  ,  comme  on  parle ,  la 
Fprtune^y  mette  quelque  bien  nota- 
ble difproportipn..  Car  il  arriue  affés 
^Diluent  qu'en  l'vqe  ou  en  l'autre  de 
çe^  ch.ofes,  ou  en  toutes  les  deux  en- 
fcmble,  le  cadet  deuance  raifné,  &;  j 
alors  les  deuoirs  aufquels  ils  font  obli- 
gés mutuellernent,  changent  en  quel- 
que façon  de  forme. Parce  que  ccluy 
qui  eft  le  plus  avantage  dans  la  pof- 
feflîonde  la  Vertu ,  du  Pouuoir  ,  des 
Amis  y  des  biens  qu'on  appelle  dçr 
iF.ojrtune,  doit  alors  la  mefme  protec- 
tion à  fes  frères aifnés,qui  ne  luy  fonc 
pjasegaux,  qu'il  a  deurcceuair  d'eu}^ 


ChrestienneMI.  Part.^  jSji 
pendant  la  foiblefTc  de  fon  enfance  f 
&:eux  luy  doiuentà  peu  prés  les  mef- 
mes  refpeds  qu'ils  requeroientdeluy 
lors  que  l'enfance  le  leur  rendoit  de 
beaucoup  inférieur.  Et  neantmoins 
il  y  a  toujours  certains  droits  de  la 
Nature  ,  que  ces  avantages  ne  peu- 
lient  iamais  effacer  ,  Se  dans  Tvfage 
defquels  il  faut  que  la  prudence  &  là 
modeftic  de  chacun,  luy  faffe  faire  Ici 
diftindions  &:  les  obferuations  con- 
uenables.  Car  dans  les  occafîons  pu-^ 
bliques  ,  là  où  il  importe  que  la  Vertu 
tienne  fon  rang,  ou  bien  que  les  char- 
ges conferucnt  leur  dignité,  ou  enfin, 
que  les  autres  avantages  de  cette  na- 
ture mettent  de  la  diftindion  entre 
les  hommes,  on  ne  regarde  pas  alors  à 
Tordre  de  la  naiffance  pour  diftinguer 
entre  les  frères,  mais  aux  autres  qua- 
lités qui  les  conftituent  en  quelque 
degré  d'inégalité.  Dans  les  oecafions 
particulières,  là  où  le  public  n'eft  au- 
cunement intereffé ,  la  Nature  doit 
fans  aucune  doute  preualoir,  pour  au 
moins  donner  à  Taifné  la  prerogatiud 
de  la  prefeancc.    Parce  qu'il  eft  bien 

?  b  5 


raifonnable  qu'elle  fouflfre  quelque 
Cclipky  ou  quelque  obfcurcirfement, 
quand  vne  plus  grande  clarté  ,  telle 
qu'eft  celledela  Vertu  5  &  des  digni- 
tés politiques  ,  feleve,  par  manière 
de  dire  ,  fur  Ton  horizon  :  mais  où  il 
n'eftpas  neceffaire  de  faire  paroiftre 
cette  nouuclle  &  eftrangerc  fplen- 
deur ,  il  eft  de  la.  difpofition  de  la  vo- 
lonté de  fon  auteur  ,  qu'elle  retienne 
fa  lumière.  Et  bien  que  celaainfi  dit 
généralement  puifTe  eftre  appliqué  à 
tous  les  temps  delà  conuerfation  des 
frcres  entr'eux  ,  ncantmoins  il  y  en  a 
principalement  trois  aufquels  on  la 
peut  diuifcr,  où  il  faut  que  cette  ami- 
tié fraternelle  fe  falfc  connoiftrc.  Et 
premièrement  il  y  a  le  temps  de  la  vie 
des  pères  &c  des  mères  qui  les  ont  en- 
gendrés ;  puis  après  celuy  auquel  ils 
partagent  rheritagc  qu'ils  leur  ont 
laiffé;  6^  enfin  celuy  auquel  après  le 
partage  fait,  ils  joiiifTcnt  chacun  à 
part  5  de  la  portion  qui  leur  en  eft  de-, 
meurée.  Or  quant  au  premier  de  ces- 
temps  ,  on  ne  fçauroic  dire  combiea 
1^  prcfence  de  leurs  pères  Se  de  leurs 


tticres  cft  vn  puiffant  motif  de  con- 
corde àde  bonsenfans.  Carvnhom- 
mc  vrayement  généreux  eft  ainfi  na- 
turellement difposé  ,  qu'il  n'y  a  rien 
quikiy  foit  fi  doux  que  d'eftre  caufc 
de  quelque  fcnfible  contentement  à 
ceux  dont  il  a  tire  fon  cftre ,  ainfi  que 
letémoignoit  Epaminondas;  nyrienL 
au  contraire,  qui  luy  apporte  tant  de 
déplaifir,  que  de  leur  donner  quelque 
trifteflfe  confiderable.    Gr  n'y  a-t-il 
rien  fi  capable  de  deftremper  la  vie 
des  pères  &  des  mères  dans  de  Tamer- 
tume  ou  de  la  douceur  ,  que  la  mau- 
lîaife  intelligence  ou  la  concorde  de- 
leurs,  enfans.    Et  bien  qu'il  paroifl: 
qu'en  la  plufpart  de  ceux  de  lacob  , 
Tenuie  qu'ils  auoient  contre  lofeph  , 
auoitptefque  entièrement  efteint  ces 
beaux  fentimens  de  la  nature,  fi  eft-cc 
que  dans  le  plus  fort  de  leur  inhuma- 
nité iU  en  retinrent  encore  ou  quel- 
que fibre  ou  quelque,  ombre.    Car 
quand  Ruben  ne  trouuaplusce  pan- 
ure jeune  homme  dans  la fofFe  où  on 
l'auoit  defccndu ,  &  qu'il  fe  reprefen- 
ta  la  douleur  auec  laquelle  fon  pero 

B  b  4 


5^ï  i  A    Morale 

receuroît  la  nouuelle  de  fa  mort,  î! 
penfa  fe  defcfperer  :  &  les  autres  pour 
luy  celer  que  c'eftoient  eux  qui  l'a- 
noient  vendu  ,  ce  qui   l'euft  outré 
cl*vne  affliftion entièrement  inconfo- 
lable,  luyenuoyerent  fon  hoquetoa 
cnfanglanté,  pour  luy  donner  à  con- 
je6burer  qu'il  auoit  eftc  defcliiré  par 
îcsbeftesfauuages.  Carilspreuoyoiêc 
qu'il  luy  feroit  moins  fafcheux  qu'il 
cull:  efté  deuoré  par  des  lions  ,  que 
jion  pas  s'il  euft  fçeu  qu'il  auoit  des 
enfans  fidefnaturés  &:fî  barbares  en- 
tiers leur  frerç.  Atofla,  fille  du  grand 
Cyrus  5  de  Reyne  des  Perfes  ,  fut  eft 
cela  beaucoup  plus  heureufe  quelar 
çob;  parce  qu'eftant  belle-mere  d'A- 
riamenes,  &:  mère  de  Xerxes ,  dont  le 
premier  pretendoit  à  l'Empire  parce 
qu'il  eftoic  l'aifné,  &  le  fécond  y  pre- 
tendoit pareillement  parce  qu'il  ef- 
toit  né  au  temps  que  leur  père  Darius 
eftoit  Roy ,  elle  eut  ce  contentement? 
de  voir  pour  le  refpcd  qu'ils  luy  por-> 
toient,  agiter  &  décider  vne  fi  impor- 
tante queftion^par  des  voyes  merueil- 
leufement  amiables,  Car  à  fa  prière  il.^ 


Chrestienne.  II.Part,       55?$ 
fe  fournirent  à  ce  qu'en  ordonncroit 
leur  commun  oncle  Artabanus  ,  le-^ 
quel  ayant  prononcé  en  faueur  de 
Xerxes,  Ariamenes  acquiefça  fran- 
chement à  fon  jugement,  prit  volon- 
tairement cmploy  dans  les  armées  dii 
nouueau  Roy,  &  mourut  en  combat- 
tant vaillamment  pour  luy  à  la  bataille 
de  Salaminc.    Ce  qui  eft  vn  auflî  bel 
exemple   d'vnc  grande  modération 
d'efprit,  &  d'vne  véritable  affeftion 
entre  des  frères  ,  qu'on  en  puifTe  lire 
dans  les  hiftoires.  Car  quant  à  ce  que 
Jes  fables  difent  de  Pollux,  qu'il  vou- 
lut partager  fa  condition  auec  celle 
de  fon  frère  Caftor,  en  s'aflujettifTant 
auec  luy  alternatiuement  à  la  mort^ 
&:  en  luy  communiquant  par  moitié 
rimmortalité  que  luy  donnoit   fon 
origine  de  la  femence  de   lupiter, 
c'eftàla  vérité  vn  emblème  dans  le- 
quel on  a  voulu  reprefenter  ce  que 
peut  la  force  de  lamitié  fraternelle 
dans  vn  naturel  diuinement  excel- 
lent, mais  non  vne  narration  decho- 
fe  eftediuemcnt  arriuée. 

Incontinent  après  la  mort  des  pcré 


594  LA  Mo  R  ALB 

&:  merc,lors  que  l'idée  toute receritiS 
du  i:efped  qu'on  leur  povtoit ,  &  le 
regret  qu  on  a  de  leur  perte,  boùillenc 
pefle-mefle  dans  le  fang  ,  vous  voyçs 
ordinairement  les  frères  s  embraffer 
cftroittement  les  vns  les  autres ,  &2 
mefler  enfemble  leurs  larmes  &  leurs 
fanglots,  auec  beaucoup  de  tendreflc 
&:  de  ferueur.  Et  bien  que  cela  s'at- 
tiediffe  auec  le  temps>  G  eft-ce  qu'en- 
tre ceux  qui  ont  quelque  fentiment 
de  generofité  &:  d'honneur^il  fe  main- 
tient pourtant  en  qiielque  notable 
degré  de  chaleui* ,  iufqu'à-ce  qu'on 
vienne  aux  partages.  Mais  quand  il 
en  faut  venir  là  ,  c'eft  yne  çfpece  de 
pierre  de  touche  ,  où  l'on  conno.ift  fi 
ces  mouuemens  ont  quelque  vérita- 
ble fincerité  ,  ou  au  moins  certes 
quelque  fermeté. Car alorsjon  a  deux 
objets  deuant  les  yeux  :  dontryneft 
ce  qui  s'appelle  honnefie  &  beau  ,  &$ 
l'autre,  ççqu  on  nomme  vùLe»  Celuy 
là  vous  remet  en  Vefprit  l'image  de 
voftre  père  ,  &:  ce  que  vous  deuçs.  i 
fon  fouuenir;  celui-cy  vous  prend  pair 
jrpftrç  intereft,  &:  parles  avantages 


CHRESTTÏNîFiT  II.  Part?  'i^^ 
qiicla  poireflîondes  biens  tire  natu- 
rellemenr  auec  elle.  Celui  là  vous 
avertit  combien  c'eft  vne  belle  chofc 
que  Tamour  des  frères  entr'eux  :  ce?» 
lui-cy  vous  follicite  par  la  confidera- 
don  de  vos  enfans ,  à  Tavancement 
defquels  il  vous  reprefcnte  cette  for^ 
te  de  moyens  abfolument  nccefTaire»' 
Et  dans  les  âmes  bien  nées  l'idée  de  cç 
ce  qui  eft  honnefte  ,  l'emporte  aisé- 
ment furl'vtilité.  Tefmoin  le  Philo- 
fophe  Athenodorus,  qui  quoy  que 
fbn  frère  euft  diffipé  vne  partie  de  leur 
bien ,  qu'il  adminiftroit  comme  aifné  , 
6c  qu'enfin  il  euftperdutout  à  fait  la 
portion  qui  luy  en  deuoit  rcuenir  ,  la 
lufticelaluy  ayant  confifquce  pour 
quelque  crime,ne  laiflTa  pas  de  luy  do- 
ner  égale  part  en  l'autre  moitié ,  qui 
luy  auoit  cftéreferuée.Mais  en  cette 
corruption  de  noftre  nature  il  en  arri- 
uc  ordinairement  autrement  ,  &  fe 
fait  peu  de  partages  des  biens  des  fa- 
niilles^qui  n'apporte  quelque  diuifioii 
en  ce  qui  eft  des  aftedions.  Néant* 
moins ,  on  y  deuroit  attentiuemenc 
écouter  entr'autrcs  chofes  deux  Ie«* 


jF^  L  A     Mo  RALE 

çons,  qui  nous  y  font  données  par  là 
nature.   LVne  eft  celle  de  la  juftice, 
qui  fî  elle  nous  oblige  à  laifTer  jbiiir 
qui  que  ce  foit  de  ce  qui  luy  ap- 
çartientjbeaucoup  pluftoft  la  deuons- 
lîousrefpeder  lors  qu'il  eft  queftion 
dVn  frère.  Car  ce  qui  nous  aftreint  à 
l'obfcruation  de  fcs  préceptes  à  re- 
gard des  autres  hommes  ,  eft  la  rela- 
tion que  nous  auons  entre  nous  com- 
me d'homme  à  homme  ;  ou  tout  au 
plus  cette  confanguinité  vniuerfelle 
que  noftre  origine  a  eftablie  entre 
tous  les  hommes,  en  ce  que  nous  fom- 
anes  tous  iffus  d'vn  commun  eftoc. 
Or  quelle  proportion  y  a-t-il  entre  la 
liaifon  que  nous  auons   entre    nous 
dans  vn  commun  ayeul  dccedé  il  y  â 
déjà  quarante  ou  cinquante  fiecles,&: 
celle  qui  nous  joint  dans  vn  principe 
dont  nous  fommes  tout  fraifchemenç 
&  immédiatement  defcen dus  ?  Socra- 
te  difoit  autresfois  que  ceux  qui  fe 
chagrignent  d'auoir  plufieurs  frères, 
parce  qu'ils  leur  diminuent  leur  he- 
reditévauroient  auffi  bonne  raifon  de 
feformaUfer  contre  tous  les  hommes^ 


«Chrestiênne.  II.  Part7    39^ 

parce  qu'en  viuant  au  monde  ils  ne  les 
laifTent  pas  tous  feuls  pofleder  tout 
le  bien  de  l'Vniuers.  Car  auffipeu  efl 
à  eux  la  portion  de  l'hérédité  pater- 
nelle qui  vient  à  leurs  frères  en  par- 
tageant ,  que  celle  des  autres  biens 
qui  font  diuisés  à  chacun  des  hom- 
mes viuans  &  cheminans  fur  la  terre. 
Comme  donc  ce  feroit  vne  barbarie 
de  fouhaitter  l'extermination  du  gen- 
re humain  ,  afin  que  la  polTeffion  de 
toutes  chofes  reuintvniuerfellemenc 
à  toy  feul ,  c'eft  vneauaricefauuage 
&  inhumaine  tout  à  fait,  que  d'auoir 
du  déplaifir  que  ton  père  &:  tamero 
ayent  engendré  plufieurs  enfans  ^ 
parce  que  tu  ne  poffederas  pas  tout 
feul  les  commodités  qu'ils  ont  laif- 
fées.  L'autre  eft, celle  delà  bonté  , 
dont  lesmouuemens  vont  au  delà  de 
ce  que  la  juftice  prefcrit  ordinaire- 
ment aux  hommes.  Car  la  juftice  fe 
contente  de  nous  faire  rendre  à  cha- 
cun ce  qui  luy  appartient,  &  nenous 
oblige  pas  à  rien  relafcher  dunoftrc^ 
Tellement  que  dans  ce  que  nous 
auons  à  dcmcller  auec  les  eftrangers  j^ 


^98  I-  A    IWoR  AIE' 

û  nous  n'vfons  denoftre  droit  vn  pcti 
trop  rigoureufement ,  Ton  ne  nous 
peut  pas  juftement  blafmer  de  nous 
tenir  prés  de  nos  intérefts ,  &  y  a  met 
mes  quclquesfois  telle  conjoniluire  de 
temps  où  cette  exaditude  eft  eftiméd 
mériter  de  la  louange.  Mais  U 
bonté,  où  roccafiôn  fe  prefente  d'en 
vfer  5  requiert  dé  nous  que  nous  n'y 
foyons  pas  fi  précis  ,  &C  veut  mefiticS 
quelquesfois  que  nous  les  abandon-^ 
nions  abfolumcnt  ,  fi  nous  voulons 
mériter  la  recommandation  d'auoir 
fait  vnc  adion  vcrtueufe.  Or  enuers 
4qui  feroiis-nôus  bons  ,  fi  nous  ne  le 
fommes  enuers  nos  frères  ?  Etoùfc 
trouucra  Toccafion  dVfer  de  cette 
bonté,  finonlorsquepourretenirleur 
amitié,  &:  pour  éuiter  l'aigreur  &:  la 
conteftation  ,  il  eft  ncceflaire  de  leur 
céder  quelque  chofe  de  nos  avànta-' 
ges?  Selon  que  les  polices  du  mondo 
fonteftablies  ,  il  y  a  vn  certain  droit 
commun  entre  les  pères  &  les  enfans  3 
quand  vne  fois  ils  ont  leurs  familles 
ieparées  ,  qui  fait  que  lors  qu  il  eft 
queftion  départager^  chacun  eft  foii^ 


iCHRESriENKE.  II.  ParT.^     fj'^ 

y  c  à  demâdér  la  part  qui  luy  en  échet^' 
Et  fi  les  pères  font  déraifonnables 
iufques  à  ce  poinft ,  que  de  n'y  fairo 
point  de  raifon  à  leurs  enfans  ,  il  eft 
quelquesfois  expédient  d'y  faire  iîi- 
tcruenirlaiitoritcdu  Magiftrat,  afin 
que  le  Public  ne  (oit  point  intetefTé 
danslalefion  que  foufFriroit  Tvn  dô 
fes  membres.  Et  toutesfois  il  eft  cer- 
tain que  fi  vne  extrême  rieccffité  nô 
Tyrcduit,  vnhonnefte  homme  fubirà 
de  grandes  incommodités^plûcoft  que 
d'en  venir  à  violer  le  refpe  ou  pater- 
nel ou  maternel, en  tirant  fon  père  ou 
fa  merc  dans  les  Palais ,  &:  en  les  ha* 
raflant  de  Timportunitc  des  conten- 
tions judiciaires.  Orj'aydéja  ditfou- 
uentesfois ,  que  l'amour  ^  le  f efpeâ: 
que  nous  deuons  à  nos  frères,  éft  vne 
imitation  de  celuy  que  nous  deuons  a 
ceux  qui  nous  ont  engendrcs^Â:  bien 
que  quanta  eux  ils  foient  decédés  ^ 
fielt-ce  que  ce  rayon  de  leur  autorité, 
qu'ils  ont  lailTé  dans  le  vifage  de  leurs 
enfans ,  par  la  communication  qu'ils 
leur  ont  donnée  de  leur  eftre  ,  y  con- 
fcruefonéclat,  &  s'y  fait  reconoiftra 


4o(?  lÀ   MoRAtÉ 

après  leur  mort ,  par  ceux  qui  les  diîé 
veritablemêt  honorés  à  l'heure  qu'ils 
cftoienc  en  vie.  De  forte  qu'il  n'y  a 
rien  de  plus  indigne  de  ce  beau  tiltrc 
de  fraternité ,  que  d'entêdre  les  noms' 
des  frères  retentir  dans  la  bouche  des 
Aduocats,  quand  ilsagitde  feparer 
la  fucceffion  paternelle. Car  fi  tu  y  fais 
tort  à  ton  frère,  de  forte  qu'il  foit  obli- 
gé d'y  reclamer  lapuiflanceduMa- 
giftrat  ,  Toffenfe  que  tu  y  commets 
contre  lajuftice,  en  eft  dautant  plus 
grande  &  plus  puniffable  ,  que  c'eft 
au  préjudice  de  celuy  à  Toccafion  de 
qui  tu  ladeuroisle  moins  violer.  Ec 
£  c*eftton  frère  qui  te  fait  tort jtu  n'as 
pasaffés  de  bonté  ,  &:  ne  défères  pas 
autant  qu'il  faut  à  la  mémoire  de  ceux 
à  qui  tu  dois  Torigine  de  ton  eftre ,  fi 
tu  ne  cèdes  quelque  chofe  à  la  mau- 
uaife  humeur  de  ton  frère  ,  en  confia 
derationde  ce  qu'il  porte  Icurcaracr 
tere  fur  le  front. 

Enfin  5  pour  ce  qui  eftdurefteduf 
temps  qui  fuit  la  diuifion  de  leur  hé- 
ritage 5  il  n'y  a  rien  de  plus  ordmaire 
que  de  voir  l'afFeûion  d'entre  les  fre- 

;res. 


Chrestienne.  il  Part.  401 
tes,  fe  diminuer  en  vieilliiTant.  Ec 
comme  fi  à  mefm'e  que  l'âge  fleftrift: 
laviue  couleur  de  leurs  vifages  ,  elle 
cftoic  pareillement  caufe  que  Tima^c 
de  l'autorité  paternelle  y  perdift  {a 
vigueur  &  s'y  efFaçaft  ,  il  y  en  a  qui 
quand  ils  font  deuenus  vieux,  ne  Ten- 
tent non  plus  d'émotion  dans  leurs 
cœurs  lors  qu*on  leur  parle  de  leurs 
frères,  ôc  qu'on  leur ramentoit qu'ils 
font  venus  d'vn  mefme  principe  &: 
dVn  mefme  fang ,  que  fi  on  Icurlifoit 
d'anciennes  hiftoires,  où  ils  n'ont  au- 
cun intcreft.  La  raifon  de  cela  cft  que 
fouuent  réloi^nement  de  leurs  habi- 
rations,  les  empefche  de  continuet 
cette  fréquentation  qui  donoit  quel- 
que chaleur  aux  affedions  delà  Na- 
ture ,  quand  ils  eftoient  dans  la  mai- 
fondelcurperc.  De  plus,  la  différen- 
ce de  leurs  affaires  &:  de  leurs  occu- 
pations, les  diftrait  tellement  à  d'au- 
tres objets ,  &  occupe  de  telle  forte 
toutes  les  paffions  de  leurs  efprits,  que 
bien  qu  ils  nefuffent  pas  efloigncs  les 
vns  des  autres  quant  à  l'habitation  ,  à 
peine  ont-ils  le  loifir  de  s'entr'enuifa- 

C    G 


%ÔÏ  LA     !MfoRAtf 

gcr  vne  fois  le  mois ,  ny  le  moyen  dd 
laifler  en  leurs  efprits  aucune  place 
aux  émotions  qui  peuuent  naiftre  do 
leurs  bonnes  ôc  de  leurs  mauuaifes 
fortunes.  Et  ce  qui  a  pour  le  moins 
autantdeforce  que  tout  cela,  les  en- 
fans  qui  leur  naifTent  attachent  telle- 
ment leurs  affedions,  qu'en  les  deri- 
uant  de  ce  cofté  là,  il  eft  difficile  que 
la  fource  n'en  tari  (Te  quand  il  eft  quet 
tion  de  leurs  frères.  Principalement 
lors  qu'il  y  va  de  ce  qu'on  appelle 
biens  ,  c'eft  chofc  merueilleufemenc 
rare  que  de  voir  des  gens  qui  fe  re- 
foluent  à  en  laiffer  moins  àleurs  en* 
fans  ^  pour  foulager  la  neceffité 
de  qui  que  ce  foit.  Pour  éui- 
ter  ces  inconueniens  5  &c  conferuer 
l'amitié  fraternelle  en  fon  entier,  il 
s'en  eft  trouué  quelques- vns  qui  ont 
mieux  aimé  viurc  en  commun  ,  ôcen 
alliant  leurs  enfans  par  mariage  les  vus 
aux  autres ,  conferuer  tous  leurs  biens 
en  vnemafl'e  ,  afin  de  participer  éga- 
lement à  fon  augmentation,  ou  à  fa 
diminution ,  félon  les  diuerfes  ren- 
contres de  la  vie ,  fans  y  mettre  au- 


Chrestienne.  II.Part.  40J 
CLine  dillindion.  Mais  bien  que  ce 
deflein  ait  vn  principe  fort  louable,  de 
que  ceux  qui  Tont  pu  pratiquer  eu 
ayent  fans  doute  remporté  beaucoup 
de  recommandation  3  deux  chofes 
nous  cmpefchent  pourtant  d'en  faire 
vn  précepte  de  la  Morale.  L'vne  eft 
que  la  pratique  en  eft  malaisée  au  delà 
de  toute  imagination. Car  fi  deux  frè- 
res s'accordent  bien  en  cette  refolu- 
tion  5  il  n'eft  pas  dit  pour  cela  qu'il  y 
doiue  auoir  bonne  correfpondance 
entre  leurs  femmes.  Et  quand  par 
quelque  efpece  de  miracle  la  jaloufie 
du  gouuernement ,  la  difparité  au 
nombre  des  enfans  ,  les  foupçons  ré- 
ciproques de  mauuaifefoy  enl'vfage 
&:  en  Tadminiflration  des  biens  ,  ôc 
cent  autres  fortes  d'accidens ,  n'em- 
pefcheroientpas  que  leurs  femmes  ne 
fe  fouffriiTent  mutuellement  en  paix, 
û  cette  bonne  intelligence  fe  pou- 
uoit  encore  maintenir  entre  leurs  fa- 
milles lors  que  leurs  enfans  font  deue- 
nus  vnpeu  grands  ,ceferoitvnecho- 
fe  dont  la  rareté  feroit  autant  à  admi- 
rer que  celle  des  plus  grands  miracles. 

C  c  z 


^o4  ï^     MoRAÎÉ* 

Car  leurs  humeurs  font  ordinairemec 
fi  différentes ,  &  leurs  inclinations  les 
portent  à  de  fî  diiferens  emplois ,  que 
les  jaloufies,  &c  les  plaintes,  &  lesriot- 
tes,  &  les  defordrcs  qui  viennent  de 
telles  contentions,  y  font  comme  ab- 
folumentinéuitables.  L'autre  eft,que 
quand  celafe  pourroit  continuer  iuf- 
ques  à  la  première  ou  à  la  féconde  gé- 
nération, toujours  faudroit-il  fe  fepa- 
rer  lors  qu  on  viendroit  à  la  troificmc. 
Quand  les  hommes  feroieht  demeu- 
rés enleurpremiere  intégrité  ,  ilau- 
roit  pourtant  fallu  qu'ils  fe  fuffent  fe- 
pai'^s  en  diuerfes  bandes ,  parce  que  la 
terre  rî'euft  pas  efté  capable  de  leur 
fournir  rhabitstion  Se  la  nourriture^à 
tous  en  vn  meume  endroit.  Tellemët 
que  pour  cuiter  k  confufion  que  la 
multitude  engen  dreroi.t5&:  pour  auoir 
leurs  neceffités  auec  quelque  com- 
modité, fans  mettre  en  ligne  de  conte 
que  Dieu  les  auoit  créés  pour  peupler 
toutes  les  contrées  de  fVniuers  ,  ils 
ferpicnt  neceflfaircment  obligés  à  fc 
diuifer  en  colonies.    Comment  donc 
^ft-ce  qu  en  cette  corruption  de  cou- 


Chrêstïenne-  II.    Part."    40^ 
tes  chofes  dans  laquelle  nous  fommes 
tombés,   &:   en  cette  variété  de  po- 
lices &:  de  formes^  de  gouuernemenc 
aufquelles  nous  foitimes  airujettis,oii 
pourroit   entretenir  tant  de  familles 
en  coniinunauté  par  trois  ou  quatre 
générations,  fans  que  quelques-vns 
fiifTent  obligés  d'aller  chercher  quel- 
ques habitations  plus  éloignées? Par* 
tant  il  faut  que  les  bons  frères  cher- 
chent le  remède  à  ce  mal,  non  dans  la 
communauté  de  leurs  biens,  non  dans^ 
la  proximité  de  leurs  habitations,  non 
dans  lalliance  de  leurs  enfans  par  ma- 
riages contractés  enti'eux,puifquela 
condition  delà  vie  humaine  ne  per- 
met pas  qu'on  ait  recours  à  ces  moyës 
là  ;  mais  dans  la  bonne  &:  vertueufe 
difpofition  de  leurs  amcs.    Le  com^ 
merce  des  lettres  ,    entre  ceux  qui 
fontfeparésde  bien  loin  parleur  ha- 
bitation, la  fréquence  des  vifites  en- 
tre ceux  à  qui  la  commodité  de  leurs 
demeures  le  permet  ,  la  fréquenta- 
tion ordinaire  &:  familière  de  leurs 
enfans  dans  les  maifons  les  vns  des  au- 
tres ,  &:  les  autres  chofes  de  cette  na- 

Ce? 


^b<$  ÏA    Morale 

tare  ,  ont  pour  le  certain  beaucoup 
d'efficace  à  renouueller  &c  à  rafraif- 
chirles  bons  fcntimens  que  la  nature 
aimprimés  dans  le  fang.  Mais  le  prin- 
cipal gift  à  retenir  cette  confideration 
profondement  imprimée  en  Tenten- 
dement ,  que  la  liaifon  que  les  frères 
ontentr'euxa  vn  principe abfolumët 
immuable.    Car  il  n'y  a  ny  éloigne- 
ment  de  demeure  ,  ny  defaccouftu- 
mance  de  fréquentation ,  ny  aucun 
autre  tel  accident ,  qui  puifTe  iamais 
empefcher  ,  que  ceux  qui  ont  cette 
belle  relation  entr'eux,  nefoientdef- 
cendusdemefmetige.  De  forte  qu'il 
faut  entièrement  perdre  la  mémoire 
de  l'origine  de  noftrc  eftre ,  &:  le  fou- 
ucnir  de  ceux  qui  le  nous  ont  donne, 
fi  nous  ne  voulons  nous  remémorer 
les  inuiolablcs  deuoirs  de  fraternité 
xjui viennent  neceflairemcnt  en  con- 
iequence.    Or  fans  les  pàrticularifcr 
dauantagc,  ilmefuffira  de  repéter  icy 
en  vn  mot ,  que  puis  qu'ils  ont  leur 
fondement  dans  le  refpcd  que  nous 
deuons  à  ceux  qui  nous  ont  en^en- 
drésj  c'eft  de  ce  que  nous  penferions 


Chrestienne.  il  Part.  407 
eftre  tenus  de  rendre  à  nos  pères  s'ils 
viuoient,  que  nous  deuons  prendre 
rinftrudion  des  bons  offices  qu'il  faut 
que  nos  frères  reçoiuent  de  nous  en 
toutes  fortes  d'occurrences. Il  y  a  feu- 
lement cette  différence  ,  qu'au  lieu 
que  nous  n'auons  qu'vn  père  ,  nous 
auons  fouuent  pliifieurs  frères ,  qui 
partagent  nos  afiFeûions;  Se  qu'au  lieu 
que  nous  confiderons  nos  pères  ccni- 
me  l'objet  dired  &: propre  de  Tariour 
&  du  refpeft  que  nous  leurpo'tons, 
nous  ne  le  regardons  en  nos  f  ères  fi- 
non  comme  par  reflexion  ^  iinfi  qu'v- 
neefpecedc  refplendeur^qui  émane 
d'vn  corps  lumineux  ,  3«^  qui  fe  re- 
cueille par  communication  &  par  pro- 
pagation dans  leurs  perfonnes. 


C  c  4 


4o8  LA  Morale        ' 

croit?  IfosfBitSffësrocn  se  G^sros^lëlKsK^^ 

SFITE   Dr   PROPOS 

précèdent ,  ^  confideration  de  ce 
'  que  les   Citoyens  fe   doiuent  les 
njns  aux  autres  en  cette  qualité. 
Où  il  ejl  traitté  de  la  iujtice. 

PA  R  c  E  que  la  relation  que  les 
fx;eres  ont  de  Tvii  à  Tautre ,  a  fon 
fondement  dans  la  Nature,  c'a  eftc 
principalement  de  cette  fource  qu'il 
â  fallu  puifcr  la  conndifTance  des  de-^ 
uoirs  aufqueÎ5  ils  font  obligés  réci- 
proquement. Et  bien  que  la  Police 
ait  auffi  eilabli  quelques  droits  en- 
tr'eux,  tellement  qu'il  eft  en  quelque 
forte  neceflaire  de  les  toucher ,  pour 
donner  en  cette  matière  vne  parfaite 
connoifTance  des  règles  de  la  con- 
uerfation,  il  a  pourtant  fallu  que  c'ait 
efté  tres-legerement  ,  dautant  que 
fans  aucune  difficulté  c'efl:  Tinftitu- 
tion  de  la  Nature  qui  y  prédomine. 
Pans  le  difcours  que  j'entreprens  fur 


"Chrestienîte.  ÏI.  Part.  40^ 
la  relation  d'égalité  qui  cft  entre  ci- 
toyen &:  citoyen ,  dautant  que  c'efl: 
delà  Police  qu'elle  tient  fon  eftre  èc 
fon  eftabliffement,  ce  fera  principale- 
ment de  là  que  je  tireray  l'explica- 
tion des  deuoirs  qui  les  concernent; 
quoy  qu'il  ne  faudra  pas  y  laiflcr  tout 
à  fait  en  arrière  les  inftruûions  de  la 
Nature  ,  qui  pourra  auffi  bien  de  fa 
part  y  faire  entr'ouir  fa  voix.  La  ju- 
llice  donqucs  eftlareigle  vniuerfellc 
de  la  conuerfation  des  hommes  en 
cet  égard,  fi  bien  qu'il  faut  fçauoir 
ce  que  c'eft  que  cette  vertu  ,  pour 
donner  aux  bons  citoyens  la  tablatu- 
re de  leur  vie.  Or  la  juftice  eft  l'ha- 
bitude par  laquelle  l'efprlt  de  l'hom- 
me eft  conftamment  déterminé  à  vou- 
loir faire  ce  qui  eft  jufte,  &  ce  qui  eft 
Jufte ,  dit  Ariftotc  ,  n'eft  rien  autre 
chofe  fînon  ce  qui  eft  commandé  par 
les  loix.  Tellement  que  tout  autant 
qu'il  y  a  de  fortes  de  loix  ,  qui  méri- 
tent véritablement  ce  nom  ,  autant 
ya-t-il  de  diucrfes  fortes  de  chofes 
juftes,  qui  donnent  auffi  diuerfement 
.cette  empraintç  de  l'habitude  de  juf- 


^lo  I A  Morale 

tice  à  l'efpnt  humain.  La  première  &£, 
la  plus  vniuerfelle  de  toutes  les  loix 
cft  celle  de  la  Nature.    Celle  qui  ap- 
proche le  plus  de  fon  eftenduë  eft  ce 
qu'on  nomme  le  droit  des  Gens,  par- 
ce que  prefque  toutes  les  nations  ont 
confenti  à  fon    eftabliffement.    La 
troifîémc  eft  ce  qu'on  appelle  com- 
munément le  droit  Ciuil  de  chaque 
nation ,  qui  ptefcrit  aux  particuliers 
la  façon  dont  ils  doiuent  viure  dans 
vn  Eftat.  Et  la  quatrième  finalement 
eft  ce  qu'ils  appellent  droit  Munici- 
pal, c*eft  à  dire,  les  ordonnances  &  les 
couftumes  qui  reiglentles  adions  de 
ces  mefmes  particuliers  ,  entant  que 
dans  vn  grand  Eftat  ils  font  habitans 
dételle  ville  ou  telle  Prouince.    Or 
quant  aux  loix  de  la  Nature  ,  c'a  efté 
îngenieufement   &c    judicieufement 
tout  à  fait,  qu  Ariftotelesailluftrées, 
en  ce  qui  eft  de  la  Morale,  par  la  com- 
paraifon  de  la  Phyfique.   Car  il  dit 
que  comme  dans  la  Phyfique  il  y  a 
certaines  loix  fi  conftamment  déter- 
minées dans  la  nature  des  chofes ,' 
qu  elles  ne  varient  iamais  en  quelque 


-  I 


ChrestienneT    II.  PartT     411 
lieu  que  ce  foie,  comme  ,  que  le  feu 
s'éleue  amont,  que  la  terre  tend  vers 
le  centre,  &  ce  qu'il  y  peut  auoir  de 
fcmblable  ;  ainfîy  a-t-il  dans  la  Mo- 
rale certains  droits  de  la  Nature  qui 
font  fi  fixes  &  fi  arrcftés,  que  iamaisil 
n'y  arriue  de  changement.  Et  tels  font 
ces  commandemens,  qu'il  faut  hono^ 
rerfonfere  &fa  mère  :  qu'Une  faut f  oint 
cfter  la  vie  au  prochain  jfar  appétit  dû 
nj  engeance  :  quilne faut  point  foiiillerfon 
li6t  par  le  crime  de  l'adultère  ;  &:  autres 
telles  chofesfemblables,  qui  font  ab- 
folument  inuiolablcs  en  tous  lieux  & 
en  tous  temps.  Mais  comme  dans  la 
Phyfique  il  y  a  quelques  autres  cho- 
fcs  que  Ton  peut  dire  eftre  naturelles, 
parce  qu'elles  ont  quelque  caufe  dans 
la  nature,  ce  qui  fait  qu'elles  arriuent 
communément;  comme  que  les  hom- 
mes ont  la  main  droite  plus  forte  &: 
plus  habile  que  la  gauche;  &  neant- 
moins  elles  ne  font  pas  abfolumenc 
înuariables,  maisfe  plient  &:fe  chan- 
gent ,  félon  qu'il  fe  rencontre  quel- 
que caufe  plus  puifTante  ,  qui  leuc 
donne  vne  autre  forme  que  ^  celle 


^îi  LA  !Mor  aie' 

qu'elles  auroient  autrement  :  ce  quî 
fait  qu'il  feti'ouue  des  hommes  ambi- 
dextres &:  des  gauchers  :  Ainfi  y  a-t-il 
dans  la  Morale  quelques  droits  que 
Ton  peutappeller  de  la  Nature,  parce 
qu'elle  encline  plus  volontiers  les 
hommes  à  y  agir  de  telle  &  de  tello 
façon  ,  qui  neantmoins  reçoiuenc 
quelque  variation, félon  que  les  lieux, 
ou  les  temps ,  ou  les  autres  circonf- 
tances  qui  ont  quelque  pouuoir  eu 
cela,  ont  obhgé  les  diuerfes  nations  à 
en  déterminer  différemment.  Pour 
exemple,  c'eftfans  doute  vne  inftitu- 
tion  de  la  Nature  ,  que  d'enterrer  les 
corps  des  morts.  Carpuifquc  le  corps 
a  eftépris  de  la  terre  ,  &  que  l'efprit 
cft  venu  du  ciel,  il  n'y  a  rien  de  fi  rai- 
fonnable  ,  comme  dit  le  Poëte  Epi- 
charmus  dans  Plutarquc ,  finon  que 
quand  ils  viennent  à  fe  feparer  cha- 
cun d'eux  s'en  retourne  au  principe 
d'où  il  a  efté  tiré.  Et  toutesfois  il  y  a 
eu  des  nations  fort  polies  ,  &  entou- 
res autres  chofes  fort  entendues  en 
ce  quieftdes  inftitutionsdela  Natu- 
re ^à^fos  droits,  qui  ont  mieux  aime 


'ChrEstienké.  il  Part:     41^ 
Lruflerlcs  corps  de  leurs  amis  trefpal- 
fés,  &  en  conferuer  les  cendres.    Or 
quanta  cette  première  forte  de  cho- 
fes,  je  les  ay  expliquées  fi  exademenc 
dans  la  première  partie  de  la  Morale 
Chreftienne ,  qu'il  n  eft  pas  neccflai- 
re que  j'y  retouche  maintenant.  Tout 
ce  qui  m'en  refte  à  dire  icy  eft  ,   que 
puis  qu'elles  font  abfolument  inua- 
riables,  vn  homme  de  bien  s'y  doit  af- 
fujettir,  ôc  lesobferuerexa£l:ement&: 
religieufement  ,  en  quelque  endroit 
du  monde  qu'il  foit.   Tellement  que 
fipar  la  neceffîté  de  fcs  voyages  ,  ou 
par  la  mauuaife  fortune  de  fa  naifïan- 
cc  5 ou  de  fon  habitation,  il  s'eftoit 
rencontré  parmi  des  nations  fi  bar- 
bares 3  que  la  violation  de  ces  loix  y 
fuft  ovi  commandée,  ou  fouffertc  im- 
punément, (  comme  on  dit  qu'il  y  a 
<les  peuples  fi  fauuages  &fi  fots ,  que 
les  nouueaux  maries  y  donnent  la  pre- 
mière nuit  de  leurs  efpoufcs  aux  fur- 
iienans  &  aux  eftrangcrs  ,  )  il  y  doit 
refpcderlamajeftéduLegiflateurqui 
y  a  fait  entendre  fa  volonté  par  la  voix 
dç  la  Nature. Car  c'eft  là  proprement 


^74  ^^    Morale 

que  doît  auoir  lieu  ce  qu'Antigoné 
difoit  à  Creon  dans  vne  Tragédie  de 
Sophocle:  ^eles  loix  âsmées  fans ef- 
€ritpar  les  Dieux  aux  hommes  y  doiueni 
freualoir  furies  Edits  que  les  Rois  efia- 
hlijjent  &  -publient  entre  leurs  fujets. 
Pour  ce  qui  eft  des  autres ,  qui  peu- 
uent  eflre  fujettes  à  quelque  chan- 
gement ,  la   condefcendancc    djn 
honnefte  homme  le  peut  ployer  à  y 
fuiure  ce  qui  eft  eftabli  par  les  ordon- 
nances de  chaque  nation,  fans  y  bief- 
fer  rintegrité  de  fa  confcience.    Cat 
bien  que  la  couftume  d'enterrer  les 
morts  approche  plus  de  Thumanito 
que  ne  fait  celle  de  les  brufler;  celle- 
cy  pourtant  ne  s'en  éloigne  pas  tant , 
que  pour  ne  s'y  accommoder  pas  il 
faille  violer  lesloixpubUques.^  Parce 
que  ce  petit  défaut  d'humanité  qu'oa 
peut  commettre  contre  les  morts  y 
n'eft  pas  à  contrepefer  au  repos  &:  à 
la  tranquillité  des  viuans^qui  feroit  eu 
danger  de  fe  troubler ,  fi  on  y  mefpri- 
foitlautorité  delà  Puiflance  fouue- 
raine.    La  plus  grande  partie  de  ce 
qu'on  appelle  le  Droit  des  Gens  eft 


ChrESTIENNeT  II.   PARtr      41J 

composée  de  cette  force  de  droits  na*- 
turels,  qui  fe  changent  félon  la  diuer- 
fité  des  lieux  &  des  temps,&:  de  telles 
autres  circonftances.    Car  c'eft  va 
droit  de  la  Nature  ,   pour  exemple 
que  chacun  pofTede  paifiblement  le 
bien  foit  meuble  foit  immeuble  que 
quelque tiltre ,  quel  qu'il  foit,  pour- 
ueu  qu'il  foit  raifonnable  &c  jufte^luy 
a  fait  venir  entre  les  m.ains.  Et  les  tiU 
trèfles  plus  naturels  font  ceux  du  pre- 
mier occupant,  pour  les  chofes  aban- 
données ou  non  encore  conquifcs  par 
aucun  :  &  celuy  de  la  fucceffion  des 
enfans  aux  pères  >  &c  celuy  du  don 
qu'en  fait  vn  légitime  feigneur;  dC 
celuy  de  Tacquifition  6^  de  la  permu- 
tation qui  fe  fait  entre  petfonnes  qui 
difpofent  volontairement  des  chofes 
qui  leur  appartiennent.     Et  néant- 
moins  tout  cela  cède  au  droit  eftabli 
par  les  Nations ,  que  le  viftorieux 
doiteftre  maiftre  du  bien  du  vaincu  , 
parle feul tiltre  delaviftoire.    Dere- 
chef, c'eft  vn  droit  de  la  Nature,  que 
tous  les  hommes  naiffent  égaux  en  ce 
quieft  de  la  liberté.   Car  la  racine  de 


^îl  LA   Morale 

la  liberté  des  hommes  eft  en  ce  que 
leur  Créateur  les  a   pourueus  de  la 
Raifon,  dont  il  a  priué  tout  à  fait  les 
autres  créatures  fenfibles.   En  effet  y 
la  Raifon  ayant  cette  propriété  qu|el- 
le  a  Gonnoiffance de fes objets,  qu  el- 
le difcerne  leurs  relations^  ,   qu'elle 
peut  comparer  leurs  qualités ,  qu'elle 
peut  confulter  fur  les  chofes  qui  en 
refultent  ,  &:  ainfi  eftre  la  maiftreffe 
de  fes  aftions ,  pour  les  faire  ou  ne  les 
faire  pas,comme  elle  le  juge  expédiée, 
il  femblc  qu'il  n'y  doiue  rien  auoir  fi- 
non  Dieu  feul  qui  luy  commande. 
Car  toute  autorité  de    commander 
femble  auoir  naturellement  fon  ficgc 
en  quelque  eminencedenaturCj&:en 
quelque  excellence  des  facultés  &: 
des  vertus  qui  font  propres  au  gou- 
uernemcnt.     De  forte  que  ceux  qui 
font  égaux  en  cela  ,  font  auffi  natu- 
rellement égaux  en  autorité  :  or  ceux 
qui  font  égaux  en  autorité  ,  n'ont  au- 
cun droit  de  commander  Tvn  à  Tau- 
tre.Et  neantmoms  au  préjudice  de  ce 
droit  là,  &c  lafujetion  politique,  &:  la 
feruitude  mefmc  >  ont  efté  eftablies 

pat 


CHRESTiETTNk^ir.  Part?   '^ly 
Y>ar  le    confentement   des  Nations» 
D'où  vient  que  non  feulement  ceux 
qui  font  inférieurs  en  force  de  Raifoa 
éc  en  lumière  d'entendement  y  fout 
affujettisà  ceux  qui  leur  y  font  fupe- 
rieurs;  car  il  y  pourroit  auoîr  en  cela 
quelque  choie  de  conforme  à  l'inten- 
tion de  la  nature  :  Se  que  les  égaux  en 
ces  qualités  fefoûniîcttent  à  ceux  qui 
leur  font  égaux  ;  en  quoy  la  Nature 
fouffre  déjà  quelque  peruertiflTement: 
mais  mefmes  que  ceux  qui  y  font  fu- 
perieurs  obeiflcnt  à  ceux  qui  leur  y 
font  inférieurs*,  ce  qui  femble  eftre 
vn  renuerfement  tout  entier  de  la 
Nature  &  defes  inftitutions  les  plus 
raifonnables.   Et  cela  arriuc  en  partie 
par  le  mefme  droit  de  la  vidoire  ,  en 
partie  par   quelque  autre    neceffité 
qui  n'eft  pas  moins    inéuitable  que 
celle  de  la  force  du  vidorieux ,  &:  qui 
contraint  vn  homme,  malgré  qu'il  en 
ait,de  renoncer  à  fa  liberté,  &:  à  l'avi- 
toritéde  fegouuerner  ,  pour  dépen- 
dre déformais  du  gouuernement  Se  de 
la  domination  d'vn  autre.    Il  eft  vray 
que  l'on  peut  dire  qu'il  y  a  auffi  quel- 

D   à 


^lî  Là  Môr  al  b 

que  chofe  de  naturel  en  ce  droit  deS 
Gens.  Car  comme  quand  les  chofes 
légères  vont  en  bas  ^  &  que  les  pefan- 
tes  s'efleuent  en  haut^c'eft  pour  obeïr 
à  vne  loy  plus  vniuerfelle  de  la  Natu- 
re, quiveiitquedervnion  de  fes  par- 
ties dépende  la  conferuation  de  Î'V- 
niuers  ;  quand  les  chofes  naturelle- 
ment libres  paflent  fous  la  fujetion 
d'autruy,  c'eft  pour  quelque  neceflîté 
de  la  conferuation  de  Tordre  des  cho- 
fes huniaines,  fans  quoy  lafocieténà 
fepourroit  pas  maintenir.  Mais  quoy 
qu*il  en  foit,  comme  encore  qu'il  foit 
quelqucsfois  neceffairc  que  les  cho- 
fes légères  defcendent ,  &:  que  les  pe- 
fantes  aillent  contremont,  pour  con- 
feruer  rvnioft  des  parties  de  l'Vni- 
uers,  on  ne  laifTepas  pourtant  de  dire 
que  cela  fe  fait  contre  Nature ,  par- 
ce que  la  nature  particulière  de  ces 
chofes  y  fouflfre  de  la  violence,  & 
quelque  renuerfement  eii  fes  opéra- 
tions &:  en  fes  propriétés  ;  bien  que 
ce  foit  pour  la  conferuation  de  la  fo- 
cieté  des  hommes  que  quelques-vns 
d'encr'eux  font  afl'ujettisaux  autres  ^ 


Chrestienne.  II.  Part!  4?? 
.  ^  mefmcs  quelquesfois  afleruis,  nous 
he  laiflerons  pas  de  dire  non  plus  que 
cela  fe  fait  contre  la  difpofition  de  la 
Nature,  parce  que  ceux  là  y  foufFrenc 
quelque  violence,  &  quelque  peruer- 
tiflement  dans  leur  eftre  particulier. 
Cependant  il  ne  JâiîTe  pas  d'eftre  du 
deuoir  d'vn  homme  de  bien  &  d'vii 
bon  citoyen  3  d'obferuer  autant  exac- 
tement que  faire  fe  peut,  tout  ce  qui 
cft  efiabli  parle  droit  des  Gens,  poiir- 
Heu  qu'il  n'y  ait  rien  qui  contrarie  à 
Êe  que  nous  auons  tantoft  veu  eftre 
abfolument  inuiolable  dans  la  Natu- 
re.Et  toutesfois  il  faut  icy  vfer  de  dif- 
tinftipn.Car  dans  l'exercice  de  la  luf» 
tice  il  y  a  la  faculté  d'vfer  de  noftre 
droit  5  &:  la  liberté  que  nous  deuons 
lai  fler  à  autruy  d'vfer  du  fîen.  Or  ce- 
cy  eft  d'vne  neceffité  abfoluë;  mais 
cela  dépend  de  la  liberté  de  noftre 
volonté.  Oeft  à  dire ,  que  fi  nous  ou 
nos  biens  fommes  tombés  en  la  puif- 
fanced'vn  viftorieux,  &  quil  s'en 
foit  mis  en  pofleffion  par  les  voycs 
^  qu'ont  accouftumé  de  fuiure  ceux  qui 
I  '  Vfcntdudroitdcla  vidoire  dans  vue 
,  D   d  z 


i^io  î-  A   Morale" 

guerre  jufte  &:  faite  félon  les  formai^ 
lités  5  il  eft  abfolumentde  noftrc  de-^ 
uoir  de  luy  laiffcr  Tentiere  difpofitiort 
de  nos  biens,  &  la  domination  fur  nos 
pcrfonnes  ,  comme  on  a  accotiftumé 
de  l'exercer  félon  la  difpofition  du 
droit  des  Gens.  Car  puifque  ces  cho- 
fes  là  fontneceffaires  pour  la  confer- 
uation  de  Tordre  ,  &c  que  Tordre  a 
Dieu  pour  auteur  ,  c'eft  contreuenit 
à  la  volonté  de  Dieu,  que  d*entre- 
prendre  en  telles  occafions  quelque 
chofequi  lerenuerfe.  Mais  filesau- 
treSjOU  leurs  biens,  font  par  la  vidoi- 
revenus  en noftre difpofition  ,  il  eft 
de  noftrc  liberté  d'vfer  ou  de  n'vfer 
pas  de  noftre  droit,  félon  que  nous  le 
ingérons  à  propos  pour  IVrilitc  géné- 
rale du  public  ,  ou  pour  le  bien  parti- 
culier de  nos  familles  Se  de  nos  affai- 
res. Et  je  dis  premièrement  Tvtilité 
du  public,  parce  que  fa  cotifideration 
eft  préférable  à  la  noftrc.  Or  il  y  a 
telles  occafions  où  quand  le  bien  de 
nos  affaires  requerroit  que  nous  vfaf- 
fios  de  noftre  droit  en  cet  égard,il im- 
porte pourtant  au  public  qiienous  en 


ChiÎestienne.  II.  Part"  4!? 
îelafchions  beaucoup, ou  mefmes  que 
nous  en  laiflîons  tout  à  fait  la  confide- 
ration  en  arrière.  Et  au  contraire,  il  y 
en  a  d'autres  ,  où  quand  nous  vou- 
driôs  vferdedouceur&degenerofitc, 
en  remettant  à  ceux  que  nous  auons 
vaincus  la  jouiflance  deleurs  biens  &: 
celle  de  leur  liberté,  le  bien  du  public 
exige  de  nous  que  nous  nous  monf- 
trions  rigouteux  à  nous  feruirdenos 
avantages.  Parce  qu'il  eft  pcuteftre 
queftion  dVne  conqueftc  laquelle  ne 
fc  peut  conferuer  finon  par  la  feuerité, 
&:  que  Thumeur  de  ceux  que  l'on  a 
■conqueftés ,  fi  on  les  traittoit  douce- 
ment 5  fe  porteroit  aisément  à  la  rc- 
uolte.  Que  fi  Fintereft  du  public  ne 
donne  point  de  pente  à  noftre  déli- 
bération, &  nous  lailfe  abfolument  en 
jaoftre  liberté  ,  pour  en  refoudre  ce 
qu^i  nous  femblera  plus  expédient 
pour  nous,  l'on  ne  nous  peut  f^s  blaf- 
merfi  nous  nous  feruons  de  ce  que  la 
viûoire  nous  a  donné  ;  mais  fi  la  dou- 
ceur, &:  la  bonté,  &:  la  generofitc  ,  &c 
la  compaflion  de  la  calamité  de  ceux 
que  la  fortune ,  comme  on  parle,  ou 

P  d  3 


ïfït  lA    MORALB 

pour  mieux  dire  ,  la  Prouidence  dé 
Dieu  a  mis  cnnoftre  pouuoir,  novis 
cmpefche  de  nous  en  feruir  ,  il  n'y  a 
point  de  gens  d'honneur  qui  ne  nous 
en  donnent  de  la  louange.  Et  telle 
cftoit  la  haute  vertu  de  cet  illuftre 
CheualierBayard,  qui  pouuant,  s'il 
euft  voulu  5  s'approprier  tous  les  meu- 
bles du  logis  oùilfutportéblefTé  à  la 
prife  de  Brefce  en  Italie,  &:  mettre  le^ 
perfonnes  à  rançon,  n'en  voulut  pour- 
tant rien  prendre  que  ce  qu'on  luy  en 
donna  volontairement,  &:  puis  enco- 
re quand  il  l'eût  receu  ,  il  le  redonna 
de  la  mefme  main  aux  filles  de  la  mai- 
fon  ,  pour  contribuer  à  leur  mariage. 
Mais  je  m'eftens  vn  peu  trop  fur  ce 
qui  touche  le  droit  des  Gens,  veu  que 
cette  relation  de  citoyen  à  citoyen 
que  je  me  fuis  proposé  deconfiderer 
au  commencement ,  regarde  princi- 
palement la  condition  de  ceux  qui 
font  partie  d'vn  mefme  Eftat,  &:  mef- 
ines  qui  font  habitans  de  mefme  Pro- 
uince,  oudemefme  ville. 

Pour  donqucs  venir  à  réclarcifle-* 
•ment  des  dcuoirs  aufquels  les  citoyens 


Chrestienne.  II.  Part.'  415 
font  obligés  mutuellement ,  il  faut 
que  je  répète  icy  que  c'cft  la  lufticc 
qui  les  reigle.  Or  Ariftoteconfiderc 
cette  vertu  en  deux  manières.  Car  il 
dit  qu'il  y  a  vne  juftice  vniuerfelle  , 
qui  fe  rapporte  à  toutes  les  loix  par 
lefquellesvn  Eftat  eft  gouuernc  ,  &: 
qui  par  confequent  embrafTe  toutes 
les  vertus  qui  font  vn  parfaitement 
honnefte  homme.  Car  il  cft  à  prefu-» 
merquVn  Eftat  bien  policé  ne  laifle 
aucune  vertu  qu'il  ne  recommanda 
par  fes  ordonnances  à  fes  citoyens; 
ie  forte  que  celuy  qui  s'acquitte  par- 
faitement de  tous  les  deuoirs  qui  font 
prefcrits  &  ordonnés  par  ces  loix  , 
pofledefans  aucune  difficulté  toute» 
les  vertus  enfemble.  Etc'eftdecettc 
juftice  là  qu'il  dit  parles  paroles  d'vn 
ancien  PoëtCj  ^ue  ny  Vefioik  matù- 
niere  ,  ^^and  elle  commence  fin  cours  , 
J<[y  'uefper  qui  ferme  les  jours  ,  N*4. 
f  oint  de  Ji  belle  lumière.  Et  véritable- 
ment il  n'y  a  point  d  aftre  fi  beau 
dans  les  cieux,  qui  puiffe  eftrc  accom- 
paré  à  vn  homme  qui  poffede  en  vn 
iiaut  degré  toutes  les  vertus  politi- 

D  d  4 


'4^4-  LA    Morale 

ques  &:  morales.  Or  eft-il  bienvray 
que  tout  honnefte  homme  ,  &  tout 
bon  citoyen,  fc  doit  efludier  à  deue- 
nir  tel;  mais  ncantmoinsce  n'eft  pas 
de  cette  luftice  là  qu'il  nous  faut  par-* 
1er  dans  la  confideration  prefente. 
Parce  que  c'eft  là  le  fujctde  tous  nos 
difcours  delà  Morale  ,  &:  non  la  ma- 
tière dVn  chapitre  particulier  :  c'efl: 
la  perfcdion  à  laquelle  nous  tafchons 
d'amener  vn  homme  à  Tégard  de  tou-. 
tesfes  relations,  non  le  but  auquel  il 
doit  rapporter  les  a^tios  qui  viennent 
en  confequence  d'vne  feule.  Ilya 
donc  vne  juftice  particulière  ,  félon 
Ariftotc,  dont  il  fait  encore  deux  par- 
ties. Cari' vue  s'employe  en  la  diftri- 
bution  des  peines  &:  des  recompen- 
fcs  qui  fonteftablies  par  les  loix  aux 
aux  allions  des  citoyens  ;  Ôc  Tautre 
que  les  citoyens  exercent  entv'eux, 
dans  le  commerce  qu'ils  ont  en  vue. 
iniîiiité  de  chofes.Etdautant  que  fon 
opinion  eft  que  toutes  les  vertus  mo-> 
raies  font  en  certaine  médiocrité, 
qui  tient  juftement  le  milieu  entre  le 
défaut  5^  Tç^icés ,  ila.efté  ncceflaire 


Chrestiettne.  II.  Paxt.  41JÎ 
quil  ait  auffi  recherché  qu'elle  eft 
cette  médiocrité  où  la  juftice  cofiftc. 
Il  dit  donc  que  Tvnc  ôc  l'autre  a  fon 
milieu  dans  vnc  certaine  proportion  ; 
mais  que  comme  ces  deux  juftices 
particulières  différent  en  leur  nature, 
auflî  font  diflemblablcs  les  proportios 
qui  marquent  &  qui  déterminent  ce 
milieu.  C'eft  pourquoy  il  afiîgne  à  la 
première,  qu'il  appelle  diftrïbmiue ,  la 
proportion  géométrique ,  où  l'on  ne 
confidere  pas  fimplement  la  quantité 
des  chofes  dont  il  s'agit,  afin  de  les 
égaler  entr'elles;  mais  où  l'on  confi- 
dere la  qualité  ,  &:  la  dignité  des  per- 
fonnes ,  &  les  circonftanccs  de  leurs 
avions,  pour  leur  diftribuer  le  bien  &: 
le  mal,  les  peines  &  les  recompenfes, 
félonies  diuers égards,  &:lesdiuerfes 
raifons ,  que  la  difparité  de  ces  circof- 
tances  nous  doit  mettre  deuant  les 
yeux.  Par  exemple,  posé  le  cas  qu'il 
faille  diftribuer  le  prix  à  la  véritable 
vaillance,  félon  qu  elle  s'cft  fait  pa- 
roiftrecn  de  belles  adionsà  rvtihté 
du  public  ,  fi  Ajax  &  Vlyfles  fonc 
«gaux  en  cet  égard  3  il  eft  bien  cer- 


4l^  LA   Mon  A  LE 

tain  que  leurs  recompcnfes  doiucnt 
eftre  égales. Mais  s'ils  y  font  inégaux, 
les  recompenfes  qu'on  fe  propofe  de 
leurdonner,  doiuent  eftre  inégales  à 
proportion,  autrement  il  y  auroit  de 
rinjuftice  toute  manifefte.  Figurons-* . 
nous  donc  qu'on  leur  vueille  donner- 
pour  recompenfc  de  leur  courage,  les 
armes  d'Achilles  &  de  Ncftor  ,  il  faut 
voir  lefquellesde  cesarrnes  valent  le 
mieux,  afin  de  les  donner  )l  celuy  qui 
a  le  plus  fait  de  belles  adions  de  va- 
leur, ôc  plusvtilesà  la  Grèce.  Tel- 
lement que  fi  la  valeur  d'Ajax  monte 
iufques  à  foixante  degrés  ,  &  celle 
d'Vlyflcs feulement  attente  ,  3c  que 
les  armes  d' A  chilles  valent  trête  mille 
cfcus,  &  celle  de  N  eftor  quinze  mille 
feulement ,  la  proportion  geometri- 
ijue,  qui  reigle  cette  forte  de  iuftice  , 
t^eut  que  l'on  donne  les  armes  d'A- 
chilles  à  Aiax,  &:  celles  de  Neftor  à 
Vlyfl'es  5  afin  que  comme  la  vaillance 
d'Aiax  eftau  double  de  celle  d'Vlyf- 
fes  5  le  prix  de  fa  recompenfe  foit  au 
double  pareillement ,  &:  qu'ainfi  les 
chofesfe  refpondent  proportionnel- 


1 


Chrestienîîe.  II.  Part.^  417 
îcment  les  vues  aux  autres.   Quant  à 
la  diftribution  des  peines,  il  veut  qu'il 
en  foit  à  peu  prés  de  mefme.    Car  en 
gênerai ,  la  Loy  aura  bien   ordonné 
quelque  peine  à  celuy  qui  aura  don- 
ne vnfoufflet  àfon  concitoyen  ,  mais 
quand  il  la  faudra  déterminer  ^  il  y 
faudra  faire  confideration  de  la  difpa- 
ritc  desperfonnes.  Par  exemple,  com- 
me il  y  a  grande  différence  entre  vn 
magiftrat  &:  vn  homme  priué  ,  auflî 
en  faut-il  fans  doute  eftablir  entre 
l'outrage  qui  eftfait  au  magiftrat,  6c 
celuy  que  l'homme  priué  a  receu , 
quoy  que  l'adion  foit  toute  fcmbla- 
ble.  Et  derechef ,  cette  mefme  diffé- 
rence qui  eft  entre  la  dignité  dVn 
magiftrat,  &:  celle  d' vn  homme  priué, 
en  doit  produire  vne  grande  entre  les 
pft'cnfes  qu'ilsfont ,  quoy  que  Tadion 
en  elle-mefme  foit  toute  pareille.    Si 
donc  vn  homme  priué  a   donné  vn 
foufïlet  à  vn  magiftrat ,  il  doit ,  au  iu- 
gement  d' Ariftotc ,  eftre  plus  rigou- 
reufement  puni,  que  ne  feroitle  ma- 
giftrats'il  auoit  frappé  vn  homme  pri- 
^é.    Que  fi  vn  magiftrat  a  frappé  va 


'4zS  X  lA  Morale* 
autre  magiftrat  de  mefme  dignité  que 
luy,  &  vn  homme  priué  vne  autre 
pcrfonne  priuéc  qui  foit  de  mefme 
condition ,  il  faut  voir  comment  s'il 
efl: expédient  pour  le  public  de  dif- 
tinguer  entre  les  chaftimens  qu'il  faut 
infliger  aux  magiftrats ,  &:  les  peines 
qui  conuiennent  aux  pcrfonnes  par- 
ticulières. £nfin  ,  s'il  y  auoit  moyen 
de  donner  à  ces  diuerfes  conditions 
les  iuiles  degrés  de  leur  dignité, &:  d'y 
proportionner  la  grandeur  de  l'atroci- 
té des  peines  ,  il  faudroit  qu'il  y  euft 
pareille  laifon  de  la  peine  infligée  avn 
homme  priué  ,  à  caufe  de  Toffenfe 
commifc  contre  vn  magiftrat ,  que  de 
celle  qu'on  in fligeroit  à  vn  magiftrac 
à  l'occâfion  de  l'outrage  qu'il  auroic 
fait  à  vne  perfonne  priuée.  Et 
de  plus  ,  qu'il  y  euft  pareille  raifon  de; 
la  peine  infligée  à  vn  magiftrat,  à  cau- 
fe de  l'offenfe  qu'il  a  faite  à  vn  ma- 
giftrat de  mefme  dignité  que  luy,  à 
celle  que  l'on  fait  fen tira vnhommo 
priuéjàroccafion  de  l'outrage  qu'il  a 
f  lit  à  vn  homme  priué  comme  luy ,  Se 
abfolument  de  mefme  qrdre.Dc  (qxK^ 


Chrestiet^ne.  II.  Part.  4Î9 
^ue  fi  la  dignité  du  magiftrat  va  iuf- 
qu*à  cent ,  ôc  que  celle  de  Thommo 
priuc  ne  monte  que  iufqu  à  cinquan- 
te 5  la  peine  dVn  homme  priué  pour 
auoir  offensé  vn  magiftrat  allant  iuf- 
ques  à  quarante  degrés ,  il  eft  raifon- 
nableque  celle  du  magiftrat  qui  a  of- 
fensé vn  homme  priué  ne  monte  que 
iufqu  à  vingt  feulement ,  afin  que  les 
proportions  y  foicnt  gardées.  £t  de- 
rechef. Il  la  dignité  de  chacun  des 
deux  magiftrats  monte  iufqu'à  cent , 
&  que  dans  le  demeflé  qu'ils  ont  en- 
tr'euxla  peine  deToffenfant  ne  par- 
uienne  finon  iufqu  à  vingt  cinq  de- 
grés feulement  ,  fi  la  dignité  de 
chacun  des  deux  hommes  priués  ne 
vient  que  iufques  à  cinquante  , 
dans  le  demeflé  qu'ils  ont  entr'eux 
la  peine  de  Toffençant  ne  doit  ,  ce 
femble,  monter  finon  à  douze  &:  demi 
feulement ,  afin  que  Tvne  &:  l'autre 
foit  en  pareille  raifon,  &:  en  quantité 
proportionnelle* 

Tout  le  monde  ne  goufte  pas  cette 
opinion  d'Ariftote  en  la  difpenfatioii 
de  la  juftice  difirihutiue^  ^  quelques- 


^jo  ÎA   Morale 

vns  d'entre  les  anciens  ^  ôc  mefmés 
d'entre  les  modernes^ont  eftimé  qu'il 
luyfalloit  préférer  la  reigle  quils  ap- 
pellent de  La  pareille ,  ou  autrement 
Talion.    Car  ils  croyent  que  c'eft  le 
plus  ancien  de  tous  les  Droits,quede 
rendre  la  pareille  au  criminel ,  &:  le 
traitterenlepuniflant ,  au  plus  pré^ 
qu'il  fe  pourra ,  de  la  mefme  façon 
qu'il  a  traitté  ccluy  contre  qui  il  a  fait 
Toffenfe-Ge  qu'ils  autorifent  du  nom 
&  de  la  pratique  de  Rhadamante.   Et 
outre  plufieurs  autres  peuples  qui  s'eni 
fontferuis,  comme  les  Tarentins,  les 
TofcanSjles  Locriens,  &:  qu'ils  pré- 
tendent que  ce  droit  eft  conforme 
aux  loix  que  Solon  auoit  données  aux 
Athéniens,  &  qu'il  en  a  efté  tranfcrit 
dans  les  douze  Tables,  d'où  s'eft  puis 
après  deriuce  toute  la  lurifprudcnce 
des  Romains  ,  ils  maintiennent  que 
c'eft  celuy  que  Dieu  auoit  eftabli  en- 
tre les  luifs,  quand  il  auoit  dit ,  Oeit 
tour  œil ,  &  Dent  pour  dent ,  comme 
ilfe  trouuedans  les  liures  de  Moyfe. 
Si  Ariftote  s'eft  trompe  en  la  réfuta- 
tion de  cette  loy  de  La  pareille ,  qu'il 


Chrestienne.  II. Part:  4jt 
ûppelle  Àv\i'7ri'7rov^oç  ^  qu  fî  ceux  qui 
difputcnt  contre  luy  ont  mefpris  fes 
raifonnemens  ,  &  quand  &:  quand  fe 
font  abusés  en  l'interprétation  des 
loix  MofaiqueSjC'eft  chofe  que  je  ne 
veux  point  examiner  en  cet  endroit* 
C'eftpluftoll  le  faitd'vn  Legiflateur, 
politique  ,  qued'vn  Pliilofophe  mo- 
ral. Comment  qu'il  en  foit,  c'eft  le 
deuoir  dVn  bon  citoyen,  quieftefta- 
bli  en  l'adminiftration  de  la  luftice 
<liftributiue  ,  d'y  faire  le  plus  exafte- 
ment  que  faire  fe  peut^ce  qui  eft  pref- 
trit  parles  ordonnances  déjà  recèuës 
cnfonpays.  Tellement  que  fî  la  loy 
de  talioh  y  auoit  lieu  ,  il  s*y  faudroit 
alfujettir^en  la  ramenant  le  plus  qu'on 
pourroit  tant  à  lapoffibilité  de  l'exé- 
cution, qu'à  l'équité  naturelle.  Car  il 
eft  certain  qu'il  eft  abfolument  im- 
polTible  de  la  pratiquer  en  toutes  oc- 
cafions;  &:  de  plus,  il  y  adiuerfes  oc- 
cafions  où  la  pratique  en  feroit,  pour 
poffiblequellefuft,  horriblement  ri- 
goureufe.  Et  fi  au  contraire  ,  la  pro- 
portion géométrique ,  telle  qu'Arif- 
tote  la  demande,  y  fert  de  fondement 


âfjï  LA      Mo  RAIE 

à  la  juftîce  de  laquelle  nous  parïôn?  î 
il  la  y  faut  obferuer  en  telle  façon 
que  Ton  proportionne  tant  qu  on 
pourra  l'atrocité  des  punitions  àTe- 
normicc  des  crimes.Car  il  eft  indubi- 
table qu'en  telles  chofes ,  la  Loy ,  fi 
elle  ne  s'éloigne  merueilleufement 
de  l'équité  naturelle,  fait  &  coftituë 
le  Droit ,  &:  qu'il  y  a  fans  comparai- 
fon  plus  d'inconuenicnt  àn'obferuer 
pas  la  loy  politique,  encore  qu'elle  ne 
s'ajufte  pas  entièrement  à  la  Nature 
ny  à  la  raifon,qu'àfupporterle  défaut 
qu'elle  peut  auoir  en  cet  égard,  s'il 
eft  en  quelque  façon  fupportable. 
Parce  que  le  mefpris  de  la  Loy  rcn- 
uerfe  l'ordre  tout  d'vn  coup  &c  en  gê- 
nerai, au  lieu  qu'à  fupporter  cette  na- 
ture de  défauts,  il  n'y  va  que  de  l'in- 
tcreftde  quelques  particuliers,en  des 
occafions  fingulieres.  Au  fonds,  j'ef- 
time  qu'Ariftoce  a  raifon  de  croire 
que  les  delids  font  plus  ou  moins 
grands  félon  la  difparité  de  la  dignité 
.  des  perfonnes  contre  qui  on  les  com- 
met ,  de  que  qui  fe  contenteroit  d'ar- 
racher vn  œil  à  vne  perfonne  priucc 

qui 


'(JHRE&TlEKNÈr     II.  PartT       43^ 

i|ui  en auroit  arraché  vn  àvn  Magif. 
trac ,  luy  appliqueroit  vne  punition 
plus  petite  que  fon  crime.     Comme 
auflî  certes  ceux  là  ne  s'éloignent  pas 
de  la  vérité,  qui  quand  les  perfonnes 
ne  font  pas  inégales  en  dignité,  pcn- 
fcnt  que  le  plus  que  Ton  peut ,  il  faut 
que  la  punition  approche  de  la  nature 
du  péché  t  tellement  que  fi  quelcuii 
a  arraché  vne  dent  à  vn   de  mefme 
condition  queluy^lalufticediftribu- 
tiue  requerroit ,  que  fi  faire  fc  pou- 
uoiti  on  luy  en  arrachaft  auflî  vne. 
Mais  il  fe  pourra  prefenter  occafion 
de  parler  plus  amplement  de  cette 
matière  dans  la  troifiéme  partie  de  la 
Morale.    Pour  cette  heure  conten* 
tons-nous  de  ce  que  nous  en  auons 
dit,  &:paflbns  àlaconfideration  de 
l'autre  juftice  particulière; 


434  ^A  Morale 


Continuation  du  propos  précèdent j^ 

ou  ilejlparlèdclajufiicc  cam- 

mutatiue. 

AR  I  s  T  o  T  E  nomme  cette 
|uftice  d'vn  nom  qui  monftro. 
qu  clic  s'exerce  dans  le  commerce 
que  les  hommes  ont  entr'eux,&  dans 
ks  contrads  par  lefquels  ils  s'obli- 
gent refpediuemcnt  les  vns  aux  au- 
tres. Or  à  fon  opinion  ces  contrats 
font  de  deux  fortes.  Parce  que  dans 
les  vns  les  deux  parties  fe  portent  vo- 
lontairement à  contrader  ,  comme 
quand  Tvn  vendy&  que  l'autre  ache- 
té, quel' vn  donne  à  louage,  &:rau- 
y  prend,  quohvn  prcfte  &  l'autre  em- 
prunte ,  &:  que  généralement  il  y  a 
quelque  conuention  réciproque  ,  où 
de  codé  &c  d'autre  le  principe  en  eft 
dans  la  volonté  des  contradans.  Dans' 
les  autres  il  n'y  a  que  l*vne  des  parties 
qui  agifle  volontairement,  l'autre  n'y 
eft  engagée  que  par  fgrce  ,  de  tout  ^ 


^     CHRE^TlfeNNE.    II.    PaRT.'       43^ 

tait  contre  fon  gré  ,  comme  quand 
Tvn frappe  &  que  l'autre  eft  frappé; 
qu'à  Vvn  fon  bien  eft  defrobc  ,  &:  que 
l'autre  ledefrobe,  &:  généralement 
quand  quelcun  apporte  quelque 
dommage  ou  fait  quelque  outrage  à 
yn  autre  malgré  qu'il  en  ait.  Car  ce 
Philofophe  ne  fait  pas  difficulté  d'ap- 
peller  cela  des  côiitrafts^  parce  qu'en- 
core que  la  volonté  n'y  ait  pas  con- 
tribué des  deuxcoftés  ,  fi  eft- ce  que 
del'aftion  volontaire  de  Pvn  refulce 
que  l'autre  eft  obligé  àauoir  auec  luy 
quelque  chofe  àdemeflcr,  aufti  ne- 
ceffairement  &:  aulTi  inéuitablemenc 
que  s'il  s*y  eftpit  porté  de  luy-mefmc. 
Si  ce  ii'eft  pluftoft  que  celuy  d'où 
procède  ladion ,  s'eftant  volontaire- 
inent  engagé  dans  la  neceffitc  ^  oude 
donner  fatisfadion  à  celuy  qui  a  re- 
ceu  l'ofFenfe  ,  ou  de  fouffrir  quelque 
chofe  qui  luy  tienne  lieu  de  paye- 
ment 5  ait  par  cette  obligation  dans 
laquelle  il  eft  entré,  donné  le  nom  à 
l'affaire  toute  entière.  Quoy  qu'il  en. 
foit  j  car  il  ne  nous  importe  pas  beau- 
coup de  fçauoir  la  raifon  pourquoy 


^yg  £  A  MoRAtï 

Ariftote  &les  autres  Grecs  ont  aîhft 
parlé,  c'eft  en  ces  deux  natures  do 
chofes  que  règne  la  iufticc  qu'on  ap- 
pelle ordinairement  commutatme.  La 
différence  quila  fepared'auec  laiuf- 
tice  diftnhutiue  eft ,  qu'onn'yapoinC 
d*égard  à  Hnégalité  des  perfonnes  , 
jny  à  la  diftindion  de  leurs  qualités, 
mais  feulement  à  la  chofe  qui  tombe 
dans  le  commerce  ,  poui^  y  trouuer 
juftement  le  milieu  de  fa  quantités 
de  forte  que  c'eft  ,  non  la  proportion. 
Géométrique  ,   mais  la  proportion 
Arithmétique  qui  s'y   doit   cxafte- 
ment  obferuer.    Tellement  que  dans 
les  contrats  où  l'vn  baille  vne  chofcj 
pour  l'autre  ,  la  jufticc  veut  que  Ton 
regarde,  non  fi  celuy  qui  donne,  ou  ft 
celuy  qui  reçoit ,  eft  quant  à  fa  pcr- 
fonne  ,  déplus  ou  de  moins  de  digni- 
té que  fon  compagnon  ,    mais  fi  \% 
chofe  baillée,  ô£  celle  que  Ion  reçoit, 
font  d' vne  valeur  égale  ,  aies  eftimer 
raifonnablement.    Carlaiufticecon* 
fifte  là  dans  l'égalité  ,  &  fi  la  chofe 
baillée  monte  iufques  à  douze  degrés^ 
de  valeur,  &  la  chofe  rcceuë  à  fix  det^ 


ChRESTIENNE.  II.  pARTr      ^^f 

grés  feulement ,  celuy  qui  a  receu  le 
double  de  ce  qu'il  a  baillé  ,  a  commis 
vneinjufticemanifefte.  Que  fi  Von 
en  vient  deuant  le  luge  pour  en  faire 
réparation ,  il  n'y  aura  point  d'autre 
jnoyen  d'en  venir  à  bout ,  finon  en 
coupant  l'excès  ,  qui  eonfifte  en  fix 
degrés  ,  par  la  moitié ,  pourenlaiflcr 
trois  à  celuy  qui  l'a ,  &c  attribuer  les 
trois  autres  à  celuy  qui  a  receu  le  dom- 
mage. Ainfiils  auront  tous  deux  cha- 
cun neuf,  &:  feront  réduits  à  l'égalité, 
félon  la  proportion  Arithmétique, 
Et  de  là  vient  qu'en  grec  ,  ce  qu'en 
François  nous  appelions  juge  ,  eft  ap-^ 
pelle  d'vn  nom  qui  fignifie  propremêt 
çeluy  qui  coufevne  chofe  en  deux partieSy 
comme  fi  fa  fonûion  confiftoit  pro^ 
prement  àtrouuer  exadement  le  mi- 
lieu de  ce  qui  fe  doit  diuifer  entre 
deux  perfonnes ,  pour  la  leur  diftri-^ 
buer  par  égales  portions.  Orn*eft-il 
pas  malaisé  de  trouuerle  milieu  d'vnc 
chofe,  quand  on  a  en  main  quelque 
outil  propre  pourlamefurer.  Comme 
s'il  falloir  feparer  en  deux  parties  iuf- 
cernent  égales  ^  vnc  poutre  de  qua- 

£  e  3 


*|-58  LA    Mo  RAIE 

liante  huit  pieds  de  long,  il  n'y  auroît 
point  de  difficulté  à  y  rencontrer ,  eu 
commençant  par  vn  bout.  Se  en  y  ap- 
pliquant quatre  fois  de  fuite  vne  toifc* 
Mais  dans  les  chofes  qui  fe  doiucnc 
diuifer  parTeftimation  de  leur  valeur, 
U  p'çftpas  fi  aisé  de  trouuer  vn  inftru- 
nicnç  qui  leur  fcrue  de  mefure.    Au 
commencement  du  monde  le  com- 
merce ne  s'exerçoit  que  par  la  permu- 
tation des  chofes  entr'elles,  &:  Arif- 
totç  a  bonne  raifon  de  dire  que  le. 
l^efoin  en  eftoit  le  fondement.    Car. 
çlautant  que  le  cordonier  auoit  befoia 
de  pain  pour  fe  nourrir,  &:  que  le  bou- 
langer auoit  befoin  de  fouliers  pour 
fe  chauffer,  l'indigence  de  Tvn  luy, 
faifoit  auoir  recours  à  l'autre  mutuel- 
lement,&  chacun  donnoit  à  fon  com- 
pagnon les  chofes  efquelles  il  abon- 
doit ,  pour  auoir  de  liiy  celles  dont  il 
auoit  affaire.   Mais  cet  efchange  fans 
doute  fouffroit  de  grandes  difficultés. 
Car  ces  chofes  là,  du  pain  &  des  fou- 
liers, ne  font  pas ,  à  proprement  par- 
ler ,   commenfurables  entr'ellcs.     Si 
jous  comparés  du  p^in  ;iucc  du  pain  ^ 


Chresttenne.  il  Part?  ^y^ 
vous  pouués aucunement  reconnoif- 
trcrégalitc  ou  l'inégalité  de  leur  va- 
leur,  en  conférant  leur  qualité,  ou 
leur  quantité ,  ou  toutes  les  deux  en- 
femble.  Et  dereckef ,  fi  vous  compa- 
rés des  fouliers  auec  des  fouliers^vous 
ne  vous  tromperés  pas  de  beaucoup  au 
iugement  que  vous  en  ferés  ,  fi  vous 
paiangonncs  lamatiere  de  laquelle  ils 
ibnt  composés ,  &:  quand  &  quand 
Tartificc  dcsouuriers,  &:  TinduAric 
qu'ils  ont  apporté  à  les  faire.  Mais  il 
eft  bien  malaisé  de  faire  de  telles  com- 
paraifons  entre  la  matière  dont  on 
fait  le  pain,  &  celle  dont  on  compofë 
les  fouliers  ,  &:peutcftre  encore  plus 
entre  Tinduftrie  &:  l'art  que  le  boulan- 
ger Se  le  cordonnier  ont  apporté  cha- 
cun à  la  confedion  de  fon  ouurage. 
Ceux  qui  penfent  que  c'eftlebefoin 
qui  rcigle  encore  noftre  iugement  en 
cela,  ne  font  pas  fans  quelque  appa- 
rence de  raifon.  Car  il  eft  certain  que 
du  commun  confentement  de  toutes 
les  nations  ,  les  chofes  neceflaires 
hauffent  de  prix,àmefure  qu'en  croi(t 
la  neceffite;  Se  lançceifité  en  croifc 

{:  e  4 


^.^6  tA  Morale 

quand  elles  deuiennent  rares,  deforr 
te  qu*il  ne  s*en  trouue  que  malaisé- 
tnenc  pour  fournirau  befoinde  beau- 
coup de  gens.  Néantmoins  il  n'eft 
pas  jufte  d'abufer  du  bcfoin  les  vns 
des  autres  ,  éc  n'y  a  point  ordinaire- 
ment de  gens  plus  odieux  entre  les 
hommes  ,  que  ceux  qui  fe  prenaient 
trop  de  rincommoditè  du  public  , 
pour  leur  profit  particulier.  Comme 
quand  on  fait  de  grands  magazins  de 
blé  à  l'heure  qu'il  eft  à  bon  marché  , 
afin  de  le  reuendre  bien  cher,  lors  que 
quelque  mauuais  accident  aura  gafté 
refperance  des  campagnes  ,  on  eft  en 
quelque  efpece  d'horreur,  comme  vu 
oifcau  malencontreux,  qui  porte  de 
niauuais  prefages  ,  &  deuient-on  la 
bute  delà  haine  &  de  Texecration  du 
public ,  parce  qu*ilfemble  qu'on  fou- 
haitte  fa  calamité  ,  afin  d'en  tirer  dç 
ï'accommodem.ent  pour  fes  affaires, 
îufques  là  que  quelque  vénération 
que  nous  ayops  pour  la  mémoire  de 
lofeph  ,  &:  quoy  que  fa  réputation 
ibit  glorieufcment  cpnfacréc  dans  U 
parole  de  Dieu,  fi  eft-  ce  que  nous  no 


Chrestienne.  IL  Part.'  441 
pduuons  quelquesfois  nous   empet 
cher  d'eftre  choqués  en  hfant  le  pro- 
cède qu'il  fuiuit  en  cette  matière. 
Car  ayant  fait  de  grands  amas  de  pro- 
uifîons  pendant  la   fertilité  de  fepc 
ans,  parce  qu'il  auoit  preueu  la  lleri- 
lité  de  fept  autres,  il  s'en  fcruit  com- 
me chacun  fçait  à  l'avantage  du  Roy 
Pharao,  vendant.lc  blépremiercmét 
pourTargét,  puis  âpres  pour  le  beftail, 
^  pour  les  terres  des  Egyptiens  ,  Ô^ 
enfin  mefmes  pour  la  liberté  des  per^ 
fonncs  de  toute  l'Egypte.    Neant- 
moins,  pour  dire  cela  en  pafTant,  nous< 
ne  trouuerons  rien   qui  foit  tant  à 
blafmer  en  certçaftion^finous  confî- 
derons  bien  les  chofes.  Car  premiè- 
rement lofeph  n'auoit  point  tenu  fi 
fecrctte  la  reuelation  qui  luy  auoit 
efté  donnée  de  l'abondance  &  de  la 
ilerilité  qu'il  y  deuoit  auoir  en  cq^ 
quartiers  là,  qu'elle  ne  pûft  eftre  con- 
nue aux  Egyptiens  ,  &:  qu'ils  ne  fuC- 
fenc  par  ce  moyen  afTés  avertis  qu'il 
falloit  vfer  de  preuoyancc.  Que  s'ils 
ont  mefprisé  roccâfion>&  que  quant 
à  luy  il  s'en  foit  ferui ,  c'cft  à  leur  im- 


•44Î  S'A   Morale 

prudcnce^ou  à  leur  incrédulité,  qu*îfô 
doiuent  imputer  leur  mal,  en  ce  qur'iis 
n'ont  tenu  conte  de  fon  avcrtiffemcc 
ny  de  fon  exemple.  Apres  cela,  il  n'ef- 
toit  pas  jufteque  Pharaone  pûftven^ 
dre  le  blé  qu'il  auoit  amafTé.  Car  ce 
que  peut  faire  vn  particulier  par  les. 
loix  politiques  de  tous  les  Eftats  , 
pourquoy  feroit-il  interdit  à  celuy 
qui  alapuifTancc  fouuerainc  ?  Pour- 
ueu  donques  qu'il  n'y  mift  pas  vn  prix 
cxceffif ,  comme  Thiftoire  fainte  ne 
.nous  difant  point  qu'il  Tait  fait,  il  ne 
nous  eft  pas  permis  deledeuiner,  la 
vente  luyen  aefté  libre,  comme  elle 
cuft  deu  eftre  à  vn  marchand  qui  euft 
apporté  du  blé  de  dehors,  &  qui  euft, 
comme  on  dit ,  tenu  planche  à  prix 
raifonnable.  Car  quant  à  ce  que  l'on 
pourroitdire  qu'vn  Pmjce  doit  con- 
iîderer  fes  fujets  C({)mme  vn  bon  perc 
fait  fcs  enfans,de  la  necçflîté  defquels 
il  n'abuferoit  iamais  poi^ir  en  tirer  de 
tels  avantages  ,  c'eft  vn^objedion  à 
laquelle  il  eft  aisé  de  refpondre.  Telle 
cft  la  relation  d'vn  bon  perè  enuers 
fes  en^ns ,  qu'il  ne  les  doit  iarïiais  te- 


'Chrestïe>tîte7  TI."  Part?  '  445[ 
hiren  qualité  de  fujets,  encore  moins 
en  celle  d'efclaues.  Et  fi  quelques- 
vnsiesontconfidcrés  comme  tels,  ce 
n'a  pas  cfté  entant  que  peres^mais  (bus 
quelque  autre  relation,  dont  le  Droit 
gênerai  des  Nations,  ou  laloy  politi- 
que de  quelque  Eftat  particulier  les 
auoit  reueftus.  Autrement  la  douceur- 
de  la  domination  qui  dépend  de  la  re- 
lation naturelle  du  père  ,  eft  abfplu- 
mentinuiolable.  Mais  la  relation  de 
Prince  fouuerain  en  vn  Eftat ,  luy  fait 
tellement  confiderer  fcs  fujets  com- 
me fes  enfans,  qu'il  y  a  telles  occafios, 
^  telles  conjonfturesde  temps  ,  où 
iionfeulemëtil  les  peut  traitter  com- 
me fujets,mais  mefmes  cftraindreleur 
fujetion  de  telle  façon,  qu'elle  appro- 
che de  la  feruitude  desefclaues.  Car 
puis  quûlya  des  Eftats  bien  &  légiti- 
mement formes,  où  Tautorité  du  Sou- 
uerain  eft  prefque  defpotique  tout  à 
fait,  il  n'y  a  rien  quiempcfcheque  là 
où  le  gouucrnement  elt  fimplemeno 
politique,  & ,  comme  on  parle ,  royal, 
il  ne  puilfe  changer  de  forme  ,  &:  de- 
uenir  defpotique  parciUempnt^quan4 


•^44  I-A  Moiai  AL  é 

les  Caufes  du  changement  font  iufteé 
&:  légitimes.  Reftedoncdefçauoir  fi 
celles  que  Pharao  auoit  d'acheter  les 
terres  &  la  liberté  de  fesfujcts  ,  pou- 
noient cftreeftimécs  telles.  Or  pre- 
mièrement l'on  ne  peut  pas  dire  quo 
fonaftion  fuft  injufte  ,  puis  qu'il  no 
faifoit  finon  vfer  de  fon  droit.  Car 
c'eft  vne  reiglc  naturelle  de  iuftice 
parmi  tous  les  hommes,  que  pour  vfer 
de  fân  droit  l'on  ne  fait  tort  à  perfonne^ 
Tandis  que  les- Egyptiens  ont  eu  de 
Targcnt  &  du  bcftail ,  il  a  efté  raifon-* 
nable  de  prendre  ces  chofcs  premiè- 
rement en  payement.  Quand  ils  n'ont; 
plus  eu  finon  leurs  terres  &  leur  liber- 
té ,  ou  il  a  fallu  les  laiffer  mourir  de 
faim,  ce  que  l'humanité  ne  permet- 
toit  pas ,  ou  il  a  fallu  leur  donner  du^ 
pain,  à  quoy  ,  félon  la  iuftice  commu- 
|:atiuc,  Pharao  n'eftoit  pas  tcnn,  ou  il 
a  fallu  fe  payer  de  ce  qui  reftoit  en 
leurpuiffance.  Puis  après,  fi  l'on  allè- 
gue cette  autre  reigle  de  Tequité  na- 
turelle, que  bien  fouuent  il  y  a  de 
linjuflice  en  l'vfage  *vn  peu  trop  rigou*- 
reux  de  fon  droit  ^commo,  cela  ne  fe  peut 


CHRESTifeNNE.  II.pARTr        44f 

|)as  nier  vniuerfellement  &  abfolu- 
ment ,  auffi  eft-il  certain  qu'il  n'eft 
pas  abfolument  &  vniuerfellement 
vray  ,  &  que  pour  en  bien  juger, 
il  faut  vfcr  de  quelque  diftinûion  , 
félon  la  diucrfité  des  circonftances. 
Si  donc  les  fujets  de  Pharao  luy  auoiêc 
cfté  auparauant  fort  dociles  &  fort 
fidelles  ,  ôc  que  dans  les  apparences 
des  chofes  il  n'euft  point  de  iufte  fu- 
}ct  de  craindre  l'humeur  ingrate  ô^ 
mutine  de  la  nation,  il  cft  certain  qu'il 
cuft  deu  préférer  Tvfage  dela^^;^//, 
à  celuy  de  la  jufiice  commutAtiue  en 
cette  occurrence.  Mais  s'ils  s'eftoienc 
nionftrcs  rebelles  auparauant ,  &  que 
fur  la  connoifTance  qu'il  auoit  de 
leurs  mauuaifes  inclinations  il  pùil 
fonder  vne  iufte  crainte  de  leurs  de- 
portemens  à  Pavenir  ^  il  eft  hors  de 
toute  conteftatïon  qu'il  a  efté  iufte 
d*y  pouruoir  par  ce  trait  de  pruden- 
ce politique.  Car  il  a  ainfi  aflcuré  fa 
domination  fans  leur  faire  tort,  &:  qui 
plus  eft  ,  il  a  pourueu  à  leur  propre 
bien  ;  eftant  certain  qu'il  y  a  des  gens 
à  qui  il  eft  expédient  d'eftre   tenus 


^44^  Ha  Morale' 

bas ,  clautant  que  la  richefle  &:  la  \i^ 
berté  les  rendinfolctis ,  &:  que  Icui? 
infplcnce  les  porte  à  des  adions  quî 
enfin  tirent  leur  ruine  en  confequen- 
te.Orfi  le  Hure  de  la  Genefene  nous? 
dit  point  que  telle  fuft  rinclinatioil 
des  Egyptiens  ,  c'cft  qu*il  nes'eftpas 
proposé  de  nous  efcrire  Thiftoirc  des 
Nations.  Mais  il  cft  certain  que  cclld 
là  eftoit  orgueilleufe  &:  infolente  au 
dernier  point,  &cequirefte  des  an*- 
ciens  monumens  des  Ecriuainsquieii 
ont  parlé,  monftre  qu'il  y  auoit  bieh 
de  la  peine  à  la  tenir  endeuoir  fous  lafc 
domination  de  fes  Princes.  Maisre* 
tournons  à  noftre  propos . 

De  quelque  façon  que  les  hommei^ 
ayent  mefuré  la  valeur  des  chofef 
qu'ils  efchangeoiet  entr'eux  au  com- 
mencement, foitqu'ilsy  ayent  euef* 
gard  au  befoin  les  vns  des  autres,  ou. 
qu'ils  y  ayent  eu  quelque  autre  confî- 
deration  deuant  Içs  yeux,  tant  y  a 
qu'enfin  ils  ont  trouué  dans  l'argent 
vne  commune  mefure  de  leur  eftima* 
tion,  laquelle  cft  infinimécplus  com- 
mode.Car  il  n'y  a  point  de  doute  quoi 


CHRESTlENNiîII.PARTr      44^* 
fi  Vil  Architefte  auoit  befoindc  fou-» 
liers,  ôc  vn  Cordonnier  d'vne  maifoa, 
ils  n'eufTent  bien  de  la  peine  à  ajufteE 
reftimation  de  deux  chofes  fî  diflem- 
blables.   Il  eft  fans  difficulté  quVno 
maifon  vaut  beaucoup  mieux  qu  vno 
paire  de  fouliers  :  mais  combien  il 
faut  de  paires  de  fouliers  pour  égalée 
fa  valeur  ,  c'eft  chofe  dont  le  juge- 
ment pouuoit  donner  beaucoup  de 
peine.    De  plus ,  le  payement  n'ca 
auoit  pas  moins  d'incommodité.  Cat 
posé  le  cas  que  la  maifon  valuft  deux 
cens  paires  de  fouliers ,  quel  embarras 
eftoit-cc  à  rArchiteûe  de  les  rece- 
uoir  5  qui  peut  eftre  n'en  auoit  affaire 
que  d'vne  /  Il  falloir  donc  qu'il  les  ef- 
changeaft  à  vn  boulanger  pour  du. 
pain,  à  vn  tailleur  pour  des  habits  y  à 
vn  médecin  pour  fesvifiteSj&qu'ainfi 
il  deuinr  marchand  de  fouliers  ,  au 
lieuqu'ileftoitarchitedeauparauant: 
ce  qui  5  comme  chacun  peut  penfer, 
caufoit  dans  la  focietc  des  difficultés 
extrêmes.    Pour  donqucslcscuitcr  , 
on  s'eft  accordé  de  la  valeur  de  cer- 
taines efpccçsdemetal^aufquelleson 


^4^  ÏA     Mo  RAlÉ 

a  imprimé  parrautorité  de  la  puift^ 
fance  fouucraine,  quelque  marque, 
<juellequ  elle  foit,  pour  feruirdeme- 
fiire  à  leur  eftimation  félon  leur  poids, 
afin  de  s'en  feruir  puis  âpres  à  efti- 
mer  toutes  autres  chofes.  Tellement 
que  fi  la  maifon  vaut  delix  cens  pai- 
res de  fouliers  ,  &:  que  chaque  paire 
de  fouliers  vaille  vne  pièce  de  métal 
ainfi  marquée ,  comme  il  en  fefultc 
neceffairement  que  la  maifon  vaut 
deux  cens  telles  pièces  de  métal  ^^ 
aufli  n'y  a-t-il  déformais  rien  plus  aisé 
que  d'accommoder  le  cordonierauec 
Tarchitede  ,  de  larchitede  auec  le 
boulanger,  le  tailleur,  &  le  médecin, 
&  généralement  auec  tous  ceux  de 
rinduftrieoudubien  defquels  il  aura 
affaire.  Car  que  le  cordonnier  luy 
donne  deux  cens  pièces  d'argent,  il 
aura  lejufte  prix  de  fa  maifon  ;  &:puis 
après,  qu'il  diftribuë  cet  argent  au 
boulanger,  au  tailleur ,  au  médecin ,  à 
chacun  félon  la  valeur  de  fa  marchan-^ 
dife  ou  l'eftimationdefonart,  ils  luy 
fourniront  chacun  de  fa  part  ce  qui 
luy  fera  neceffaire.  Qiie  s'iln'eft  prc- 

/enccmcnt 


^  f^HRESTIENNE.    II.    VaKT.      449 

ientement  prefle  d'aucune  neccfllcé, 
il  peut  garder  fon  argent  par  dcuers 
foy,  &  ce  luy  fera  vn  gage  certain  que 
quand  il  aura  befoin  de  quoy  que  ce 
ioit,  il  en  trouuerapar  fon  cntremife* 
Car  c'a  eftc  fort  ingenieufemenc 
qu'Ariftote  a  dit  ,  que  l'argent  efl: 
comme  vn  pleige  ou  vne  caution, 
qu'il  ne  nous  manquera  rien  à  l'ave- 
nir 5  parce  que  nous  le  pouuons  efn 
changer  pour  toutes  autres  fortes  de 
thofes.  Il  eft  certain  que  le  cuivre  , 
&  l'argent,  &  l'or,  qui  font  les  matie-^ 
rcs  dont  on  fait  ordinairement  la 
monnoye,  (  car  quant  au  fer,  à  peine 
y  a-t-ileuautres  que  les  Lacedemo- 
niens  qui  s'en  foient  feiruis  ,  parce 
qu'ils  lie  vouloient  auoir  rien  de 
commun  auec  lesricheflesj  ont  leur 
valeur  propre  comme  les  autres  cho- 
fes  quipeuuent  eftre  de  quelque  vfa- 
geàla  vie  humaine.  Carie  cuivra 
peut  eftre  employé  à  faire  des  meu- 
bles &:des  armes.  L'argent  eft  boa 
a  faire  des  vaifleaux ,  qui  font  eftimcs 
précieux  a  caùfe  de  la  blancheur  Se  de 
la  pureté  du  métal.  L'or  fert  à  fabri- 

F  f 


^"^0  tA      MoïlAlS 

quer  des  vaifTeaux  encore  plus  pré-! 
cieux  que  ceux  qui  font  faits  d'ar- 
gent 5  &c  à  Tornementdes  maifons  &: 
des  perfonnes.  De  forte  que  ces  cho- 
feslàfont  dans  le  commerce  dumon-^ 
de  5  comme  les  autres  dont  on  tira 
quelque  vtilité.  Neantmoins,  on  n'a 
pas  tant  égard  à  cette  valeur  de  leur 
matière,  quand  on  s'en  fert  à  mefurer 
l'eftimation  des  autres  chofes ,  qu'àr 
l'emprainte  de  la  puiffance  fuperieu- 
re,  dont  elle  porte  le  caradere  &:  l'i- 
mage, pourferuirdereigle  commune 
au  commerce  des  citoyens.  D'où 
vient  que  ces  métaux  ,  quand  ils  font 
niarqués  de  cette  façon  ,  feruent  à 
mefurer  l'eftimation  de  leur  propre 
valeur  à  eux-mefmes ,  lors  qu'ils  font 
encore  brutes,  ou  en  barres  &:  en  lin- 
gots. C'eft  pourquoy  Ariftotc  dit , 
quelamonnoye  efl:  appellce  en  grec 
dVnnomjqui  fignifie  qu'elle  tire  tou-» 
te  fa  valeur  de  la  Loy ,  6^  de  l'autorité 
du  Legiflateur  ,  &:non  de  la  dignité 
de  fa  matière  ,  ou  de  l'vtilitc  de  foa 
vfage.  En  effet,  il  eft  arriué  quelques- 
fois  à  des  Princes  fouuerains;  ic  à  des 


Chrestien'ne.  II.  Part^  45'Ï 
ïlepubliques  libres,  de  donner  coiir^ 
à  delamonnoyefaite  de  quelque  nna- 
ticre  vtile  ,  &  de  peu  ou  pbinc  d'vfa- 
ge  à  la  vie  humaine,  qui  neantmoins 
île  laiflbicpas  d'eflreTinflrurncnt  dû 
^commerce  ,  Se  la  reiglc  dq  la  valeur 
de  toutes  chofes ,  en  vertu  dii  carac- 
tère &c  de  l'image  qu'elle  pôrtoit.  Et 
maintenant  encore  dans  Ics-lieux  de 
grand  trafic,  le  commerce  d'eiltre  les 
marchands  s'exerce  par  buletins  &*: 
par  billets,  qui  par  leur  inftitution ,  ^ 
de  leur  commun  confentemeiit,  les 
defchargent  de  la  peine  de  côhter  QC 
de  recontef,  &:  valent  autant  que  Tar*. 
gcnt  mefme.  Et  fi  lapuifTance  fupe- 
rieure  y  auoit  imprimé  le  feau  &  la 
marque  du  Public,  quoy  qu'ils  ne 
foient  finon  de  papier  ou  de  carton  ^ 
ils  ne  laifleroient  pourtant  pas  de  paf- 
ier  pour  bonne  monnoyc.  Et  finon 
que  le  conimercéne  s'ehtreticnt  pas 
feulement  de  citoyen  à  citoyen  ,  mais 
auflî  de  celuy  qui  eft  citoyen  d'vnc 
TR:epublique,à  celuy  qui  eft  fujetd'vn 
autre  Eftat  ,  de  forte  qu  ils  font  ef- 
tràngers  Tvn  al  autre  ,  &  viuans  fous 


^' 


!4yï  5l  A     Mo  RÂLÉ" 

diuerfesloix,  il  ne  feroit  pas  befbîti 
que  la  monnoye  fiift  de  matière  au-^ 
çunement  precicufe  en  elle-mefmei, 
Car  il  n'importeroit  à  qui  que  ce  fuft 
de  lareceuoir ,  puis  qu'vn  autre  ,  qui 
luy  bailleroit  ce  dont  il  auroit  bcfoin^ 
feroit  obligé  de  la  reprendre.  Maii 
dautant  qu'elle  ne  fe  pourroit  pas  met- 
tre entre  les  cftrangcrs  ,  ou  bien  il 
faudroit  rompre  toute  communica- 
tion demarchandife  auec  eux,  ou  il 
en  faudroit  reuenirà  cette  ancienne 
permutation,  que  les  hommes prati- 
quoient  cntr'eux-peuauant  le  fieclc 
des  Patriarches.  Encore  ne  lailTe-t-on. 
pas  de  la  pratiquer  maintenant,  ôc 
principalement  auec  ces  panures  na- 
tions qui  n'ont  point  de  monnoye  à 
elles  5  dz  à  qui  la  noftre  feroit  inutile 
tout  à  fait.  Car  chacun  fçait ,  pour 
exemple ,  quelle  eft  la  façon  ordinai- 
re de  traitter  auec  les  fauuages  de 
Canada,  &:auec  la  plufpart  des  habi- 
tans  des  vues  ôc  des  autres  Indes. 

Le  premier  précepte  donc  ,  lequel 
feft  à  obferuer  enTexercice  de  hjf^^i- 
çe-comw0a/lf^e^  eft  en  ce  qui  concer- 


.-    A 


Chrestîie'nne.  II.  Part;  4^j 
tie  cette  commune  mefure  des  chofes. 
Car  il  y  en  a  qui  y  commettent  de 
grandes  injufticesenplufieurs  faços. 
Premièrement  ,  ceux  qui  en  fabri- 
quent de  faufle  ,  méritent  la  correc- 
tion des  plus  rigoureux  chaftimens* 
Et  je  ne  m'arrefteray  pas  icy  à  exa- 
gérer l'outrage  qu'ils  font  à  la  puiflfan- 
ce  fouueraine  ,  en  entreprenant  vne^ 
chofe  qui  iuy  appartient  exclufiue- 
ment  à  tout  autre  en  chaque  Répu- 
blique &:  en  chaque  Eftat.  Bien  que 
véritablement  c*eft  vn  attentat  que 
Ton  ne  fçauroit  trop  feuerement  re- 
primer.Parce  queTvfage  delamon- 
noye  dépendant,  comme  j'ay  dit  après 
Ariftote,  de  Teftabliflemet  de  la  Loy, 
&  reftabUlfemcnt  de  la  Loy  dépen- 
dant de  Tautorité  de  celuy  qui  tient 
lieu  de  Souuerain  dans  l'Éftat ,  foie 
\n  Monarque ,  ou  vn  Sénat ,  ou  buii 
le  peuple  tout  entier,  ileftaisé  deju- 
ger  ce  que  mérite  vn  homme  priué, 
qui  s'attribue  fans  adueu  5  &:  contre 
les  defcnfes  exprelfcs  de  fon  fouue- 
rain,  vne  autorité  publique. Il  eft  bieu 
vray  que  les  faux  monnoyeurs  n'ont 

F  f  5       ' 


4^4  *•  A     Mo  R  AIE 

pasaccouftumé  de  penfer  en  ce  maK 
heureux  mcftier ,  à  afFeder  vne  puif- 
fance  fouuerainç.  Mais  tant  y  a  qu  ils 
font  ce  qui  n'appartient  qu  à  ccluy 
quiaenmainradminiftrationdcror-. 
dre  public,  &:  qu'outre  cela  ils  violent 
fâ  majcfté ,  en  outrepaflant  fcs  Or- 
donnances, le  diray  feulement  que 
foit  parle  vice  de  la  matière,  ou  bien 
par  celuy  du  faux  coin  ,  la  mauuaife 
monnoye fe reconnoift  incontinent, 
&;  depuis  qu'elle  cfl:  reconnue  ,  elle 
ne  peut  plus  eftre  de  mife.  Par  ce 
moyen ,  celuy  qui  vous  a  baillé  foa 
bien,  &:quipen{biten  auoirreceu  la 
valeur,  &:  tenir  ,  en  voflre  argent ,  va 
gage  &c  vne  caution  qu'à  cette  pro- 
portionfes  neccflltés  luy  feront  four-, 
nies ,  fe  trouue  trompé  par  voftrc 
fraude.  Car  vous  aués  fon  bien  ,  &:  il 
n'a  rien  de  bon  du  voftre  ;  de  forte 
que  tout  l'avantage  en  ce  commerce 
eft  de  voftre  cofté ,  ôc  toute  la  perte 
4çft  du  iîen,  au  lieu  qu'en  l'exercice  de 
cette  juftice  ,  la  condition  deuroit 
jçftrc  cgale.Et  quand  celuy  à  qui  vous 
f^vçs  bailiçc^  la  debiteroicpui^  aprç5^ 


tellement  qu'elle  ne  fuft  reconnue  fi- 
nondans  la  quatrième  ou  cinquiém© 
main  ,  voftre  injufticepour  cela  n'en 
demeure  pas  couuerte. Parce  qu'enfin 
il  fe  trouue  quelcun  trompé, &  c'a  efté 
dans  voftre  a£tion  qu'a  efté  le  princi- 
pe de  la  tromperie.  Car  comme  quâd 
vne  pierre  d'aymant  attire  à  foy  vne 
boucle  de  fer ,  &:  que  cette  boucle  en 
attire  vne  autre,  &:  que  cette  féconde 
boucle  en  attire  vne  troifiéme^à:  ainfî 
confecutiuement  ,  iufqucs  à  en  faire 
comme  vne  chaine ,  c'eft  à  l'aymant 
que  Ton  attribue  l'attraction  du  der- 
nier chaifnon ,  bien  qu'il  y  ait  plu^ 
fleurs  boucles  de  fer  entr-deux  ;  ainfi 
en  cette  fuite  d'injuftices  qui  s'entre- 
tiennent l' vne  l'autre  ,  iufques  à  ce 
qu'enfin  elles  s'arrcftent  au  dernier 
quiyacftéattrapé, c'eft  à  la  première 
principalement  que  le  mal  en  doit 
çftre  attribué ,  parce  que  c'eft  de  cet- 
te fource  là  qu'il  s'eft  efcoulé  dans 
toutes  les  autres.  Ce  n'eft  pourtant 
pas  qu'après  les  faux-monnoyeurs , 
ceux  qui  ont  efté  trompes  par  eux, 
ûç  commettent  de  leur  part  vne  aftia 

Ff4 


45t>  LA  Morale 

fort  indigne  d'vn  homme  de  bien  ô5 
^  d'honneur  ,  fi  de  propos  dchberé 
ils  en  affrontent  vn  autre.  Car  ceux 
cjui  le  font  fans  le  fçauoir  ,  &:  contre 
leur  gré,  font  excufablesdeuat  Dieu 
^  dcuant  les  hommes.  Et  la  marque 
s'ils  l'ont  fait  contre  leur  grc  ,  aullî 
bien  en  cecy  qu'en  toutes  autres  ac- 
tions que  Ton  peut  appcllcr  muolû^- 
taires  ,  eft  s'ils  corrig^ent  volontiers 
leur  faute  quand  on  les  en  aduertift  , 
^  fi  fans  aucune  hefitation  ils  rendent 
de  bonne  monnoye  en  la  place  de  U 
niauuaife.  Mais  quant  à  ceux  qui  le 
font  de  propos  délibère  ,  iln'yapref- 
que  point  de  différence  entr'eux  ^ 
les  faux-monnoyeurs  ,  finon  en  ce 
qu*on  ne  les  accufe  pas  d'auoir  rien 
diredement  attenté  contre  la  puif- 
fanccfouueraine.  Carilsfçauent  bien 
qii'ils  reçoiuent  quelque  chofc  de 
bon  delà  main  de  leur  prochain  ,  ^ 
qu'en  contr'efthangc  ils  ne  luy  don* 
tient  rien  qui  vaille.  En  quoy  Tin- 
juftice  eft  toute  claire,  parce  quelà 
ioù  ils  deuroient  cftre  également  par- 
tagés auec  luy  dans  le    çommcrco 


ChRESTIENNE.  II.  pART-r       ^'ff 

'qu*iIs*ont  eu  entr'eux,  tout  le  bien  fb 
trouuedeleur  cofté,ôd  toute  la  perte 
de  l'autre.  Ilsrx'ignorentpas  qu'ils  fe 
rendent  inftrument  des  faifeurs  de 
faufle  monnoye  en  la  débitant,  6c 
ainfiilnc  tient  pas  à  eux  que  le  mon- 
de ne  s'en  rempliffe.  Ilspeuuentbiea 
fçauoir  que  fi  tous  les  autres  faifoienc 
comme  eux,  enfin  Tordre  public  &C  le 
commerce  periroit  abfolument  ,  ce 
qui  tireroit  la  focietc  humaine  eh 
ruine.  Enfin,  ils  pèchent  volontaire- 
ment contre  cette  reiglc  naturelle  de 
la  commune  charité  ,  qui  défend  de 
faire  à  autruy  ce  qu'on  ne  voudroit 
pas  qu'on  nous  fift ,  fi  nous  nous  trou- 
uions  enmefmelieu  ,  &:  en  pareille 
occurrence.  Car  ils  fe  gardent  tarie 
qu'ils  peuuent  d'eftre  trompés  en  cet- 
te manière  ,  ôc  n'y  a  trefbuchet  ny 
pierre  de  touche  ,  ny  autre  tel  artifice 
qu'ils  n'employent  pour  s'en  garentir: 
5^  neantmoins ,  s'ils  y  peuuent  attra- 
per quelcun  ,  ils  n'en  font  point  de 
confcience.  En  vn  mot ,  il  n'y  a  point 
d'autre  différence  entre  eux  &:  ces? 
coquins ,  qui  fçruent  aux  faux-mon* 


'45:8  Î-A  MoRALf 

noycufs  à  diftribuer  leur  fauflc  mon* 
noyc,  finon  que  ceux-cy  le  font  pour 
refperance  du  gain,  &  les  autres  pour 
fefauucrdelaperte.  Car  ils  ne  vou- 
droient  pas  prendre  falairc  pour  cet 
infâme  me ftier  ;  mais  pluftoft  que  de 
perdre  quelque  chofc  de  leur  bien  , 
ils  aiment  mieux  en  quelque  forte  le 
pratiquer 3  Se  pourueu  qu*ils  ne  per- 
dent rien  ,  ils  font  ce  qu'ils  pcuuent 
pour  fe  perfuader  que  ce  meftier  n'eft 
pas  infâme.  Or  cft-il  bien  vray  que 
la  crainte  de  la  perte  en  eux  eft  plus 
cxcufable  que  n'eft  dans  les  autres  le 
defirdugain.  Et  de  plus,  il  faut  bien, 
que  ces  miferables  ayent  l'ame  bien 
vile  &:  biei>  baffe  ,  puifque  pour  Tef- 
perance  de  quelque  petit  avantage  j^ 
ils  s'abandonnent  au  péril  de  périr 
bienhonteufement,  Au  lieu  que  les 
autres  font  ordinairement  affés  fages, 
pour  porter  leur  perte  patiemment, 
s'ils,  croyoient  que  leur  adion  fuft 
pour  attirer  fur  eux  quelque  deslion* 
neurou  quelque  blafme.  Mais  quoy 
qu'il  en  foit,  ce  iVeft  pas  eftre  honnef- 
te  homme  que  de  a  cftre  retenu  &; 


t^HRESTlfiSîtTr  ÏI.     pARf7'45'^ 

fempefché  de  mal  faire  fînon  par  la 
confideration  du  dommage  ,  ou  par 
rapprehenfîon  du  deshonneur.  Et 
derechef,  ce  n*eft  paseftrc  homme  de 
bicn,que  d'aimer  mieux  faire  du  mal, 
que  de  foufFrir  quelque  perte  peu 
confiderable.  Enfin ,  il  y  en  a  qui  ne 
voudroient  pas  5  non  pas  mcfme  pour 
fe  redimer  de  quelque  perte  ,  débiter 
de  la  monnoyc  de  faux  alloy  ,  ou  de 
faux  coin  ;  mais  ils  ne  font  pas  diffi- 
culté de  mettre  la  bonne  à  plus  haut 
prix  qu'il  n'eft  permis  parTOrdon- 
rance  publique.  Ceux  là  peuuent 
cftre  excusés  ou  non  ,  félonies  diuer- 
fesrencontresdcstemps  5  Se  les  cir- 
conftances  des  chofcs. Car  s'ils  le  font 
en  preftant ,  &:  que  Tvfage  ordmairc 
ne  foit  point  en  cela  contraire  à  l'Edit 
public,  c'eft  vne  vfure toute  claire,  &: 
par  confequcnt  vne  injuftice ,  où  cc- 
luy  qui  emprunte  eftlcsc.Car  on  l'o- 
blige à  plus  grofTe  fomme  que  n'cft 
celle  qa*il  a  receuë  effediuement ,  fî 
au  moins  lors  qu'il  faut  payer,  on  ne 
luy  fait  valoir  fon  payement,  à  la  mef- 
pie  proportion  à.  laquelle  on  luy  a 


%gù  LA  Morale 

baille  les  cfpeces.S*ils  le  font  en  acke* 
tant,en  forte  que  ce  foitdu  confente* 
ment  de  celuy  qui  leur  vend  fa  mar^ 
chandife,ils  ne  luy  font  point  de  tort 
quant  à  luy  ;  parce  qu'il  eft  à  prefumer 
qu'il  faitfon  conte,  &:  qu'il  propor- 
tionne le  prix  de  fa  marcliandife  aux 
deniers  contans  qu'il  reçoit.  Mais  ils 
nelaiffent  pas  de  faillir  tous  deux,  par- 
ce que  fans  fujet,  &:  fansraifon  ,  ils 
vTanfgrefTent  l'ordre  public  ,  ^  en 
donnent  mauuais  exemple.  Mais  foit 
en  preftant ,  foit  en  achetant  qu'ils  le 
facent,  à  peine  leur  peut-on  refufer 
delesexcufer  ,  fi  l'vfage  commun  en 
cela  eft  au  contraire  de  l'ordonnance. 
Parce  que  quand  la  puiffance  fouue- 
raine  a  faitvn  Edit,  &:  quelcsfujets 
fe  difpenfans  de  le  pratiquer,  elle  n'en 
vange  pointla  tranfgreflîon  ,  5<:fauo- 
rife  à  la  defobeiffance  parfaconni^ 
uence,  elle  eft  prefumée  y  auoir  en 
quelque  façon  dérogé ,  Se  auoir  re- 
connu qu'en  cette  conjondure  de 
temps,  fon  Editne  doit  pas  cftre  ob- 
ferué,  puis  qu  elle  ne  fe  met  pas  en  de- 
uoir  de  le  faire  faire.    Or  ne  feroit-il' 


'CfTRESTtïNKE.   II.    PARf7      4^i 

l^as  raifonnable  qu*vn  particulier  fouf. 
frift  quelque  dommage  confiderablo 
en  fes  affaires,  pour  vouloir  eftre  trop 
fcrupuleux  en  l'obferuation  d'vno 
loy ,  dont  la  Puiflance  fouueraino 
mefmca  négligé  l'autorité  ,  enfouf- 
f rant  que  la  violation  en  foit  tous  les 
îours  impunie. 

.  Le  fécond  précepte  à  obferucr  en 
l'exercice  de  cette  jufticecft,  que 
dans  tout  ce  que  les  citoyens  ont  à 
demeflet  entr'eux  en  ce  qui  touche 
ïe  bien  ,  ils  fe  tiennent  le  plus  qu'ils 
pourront ,  àTobferuation  des  couftu- 
mes  de  leur  pays  ,&  des  ordonnances 
de  leur  Prince.  Car  dans  les  partages 
des  fucceffions^dans  la  difpofition  des 
donations  ,  dans  les  contrats  de  vcn- 
dition&:  d'cfchange,  dans  larecon- 
noiflance  des  deuoirs  qui  font  deus 
aux  fcigneurs  des  terres  &  des  fiefs,  &: 
généralement  en  tout  ce  qui  concer- 
ne ce  qu'on  appelle  7ien  &  CMien  , 
pour  en  attribuer  ou  pour  en  ofter  le 
droit,  pourenlaiffer  ou  pour  en  rete- 
nir lapoiTcffion  ,  pour  en  diuifer  ou 
jx*cn  diuifer  pas  les  avantages ,  ce  font 


4^£  ÎA     MôRAxl 

les  Couftumes  des  pays,  ou  les  ConP 
titutions  des  Princes ,  ou  en  quelque 
façon  que  ce  foit ,  l'autorité  &  la  dif- 
pofition  des  Loixqui  en  déterminent 
le  Droit,  &:  c'eft  en  robferuation  de 
ce  Droit  làqueconfifte  l'exercice  do 
cette  juftice.  Et  quoy  que  ces  Conf- 
titutions  foient  merueilleufement 
différentes,  tellement  que  non  feule-» 
ment  d' vn  royaume  à  l'autre  elles  va-^ 
rient  en  mille  façons  ,  &  que  de  Pro- 
uince  à  Prouince  on  y  remarque  vfie 
trcs-grande  diuerfitc  ,  mais  mefmes 
que  dans  vnc  Prouince^  chaque  Ville 
a  bien  fouuent  quelque  couftume  lô-^ 
cale  ,  &  quelque  droit  particulier,  fî 
cft-ce  que  la  juftice  qui  dépend  de 
leur  obferuation ,  n'a  toujours  qu'vne  ' 
mefme  forme.  Car  comme  j'ay  dit  au 
commencement  ,  l'efTencede  cette 
-vertu  confîfte  en  ce  qu'elle  determi* 
ne  conftammcnt  nos  volontés  à  ren* 
dte  à  chacun  ce  qui  luy  appartient. 
Or  à  chacun  appartient  en  cette  for- 
te de  biens ,  ce  qui  luy  en  eft  afiîgné 
par  la  difpofition  de  ces  loix  publi- 
ques. Decewe  diuçtficc  dcloix,  ^ 


CIhrestienne.  ÏL  Part.'  ^ëj 
«le  cette  contrariété  de  couflumes  ^ 
Carneades  tiroit  aurresfois  vn  argu- 
ment pour  prouucr  que  la  luftico 
n  eft  point  vne  vertu  dont  la  natur© 
foit  déterminée  en  elle-mefmc,  &par 
Teflence  propre  de  fon  eftre  :  maiç 
-que  les  chofesfontjuftesoune  lefonc 
pas  ,  félon  qu'en  chaque  République 
il  plaid  aux  Legiflateurs  de  luy  don- 
ner fa  forme  par  leurs  Ordonnances. 
Car,  difoit-il,  puis  qu'il  eft  jufte  en  vu 
endroit  que  les  enfans  partagent  la 
fuccefllon  de  leur  père  par  égales  por^ 
tions,  Se  qu'en  vn  autre  l'aifné  y  foit 
de  beaucoup  plus  avantage  que  tout 
le  refte,  &:  qu*en  vn  autre  encore  co 
foit  au  père  à  les  partager  également 
ou  inégalement  ainiî  qu'il  luy  plaift, 
^  mefmes  qu'il  foit  abfolument  en  (a^ 
liberté  de  difpofer  de  fon  bien  au  pre-» 
judice  de  fcs  enfans  en  faueurdesef^ 
trangers,  feulement  parce  qu^il  a  pieu 
^ux  Legiflateurs  d'en  ordonner  de  la 
façon,  quelle  idée  fe  peut-on  former 
de  cette  vertu  ,  qui  ne  foit  merueil- 
leufement  ondoyante  &:  variable  ? 
£picui'e  a  fuiui  cette  opinion  de  Car- 


i|l^  Î-aMoralé 

neades  ,  &:  il  femblc  qu'en  ce  temps 
plufieurs  embraflent  le  fentimenc 
d'Epicufe.  Certainement,  quand  il 
n*v  auroit  rien  d'arreflé  dans  la  natu- 
re delà  lufticc  ,  finon  qu'en  ce  qui 
concerne  la  joiiiflance  &:ladiftribu- 
tion  du  bien,  il  faut  fuiure  chacun  les 
loix^  les  couftumesdefon  pays, tou- 
jours au  moins  y  auroit-il  cela  de  dé- 
terminé, que  d'obéir  en  cet  égard  aux 
loixdc  fon  pays,c'ell  vnechofeiufte^ 
&  qu*au  contraire  il  eft  injude  de  n'y 
obtempérer  pas.  Comme  donques 
c'eftoit  le  fentiment  de  SocratCjqu  en 
ce  qui  touche  le  feruice  que  Ton  doit 
à  la  Diuinité,  chacun  le  doit  faire  fé- 
lon la  manière  laquelle  eft  receuë  eit 
fon  pays ,  quoy  que  poflîble  la  façon 
de  le  faire  en  diuers  pays  foit  differen- 
te,ou  mefme  contrairer&neantmoins; 
il  croyoit  que  de  feruir  la  Diuinitc^ 
de  quelque  façon  qiiG  ce  fufl:,  c*eft  vn: 
deuoirinuiolâbledela  Nature ,  dont 
aucun  ne  peut  eftrc  difpensé  :  -  Ainfi 
au  moins  ont  deuEpicure  ,  Carnea-* 
des,  vS«:  leurs  fedateurs,  reconnoiftte 
cette  vérité ,  que  de  rendre  à  chacun 

ce 


Chrestîenne!^  ÎI.PartT  ^(yj 
ce  qui  luy  appartient  ,  de  quelque 
forte  que  les  loix  publiques  en  ayenc 
déterminé,  c'eft  vn  deuoir  que  la  Na- 
ture nous  enjoint  par  vne  obligation 
indifpcnfable.  Et  défait,  vne  bonne 
partie  des  autres  vertus  fe  peuucnc 
exercer  à  part ,  &c  n'eft  pas  befoin  , 
pour  en  faire  les  allions  ,  d'auoir  vn 
particulier  égard  à  la  focietc  que  les 
hommes  ont  entr'eux  ,  ny  aux  rela- 
tions réciproques  qu'elle  leur  donne. 
Maisl'vfage  delà  iuftice  eft,  pat  ma- 
nière de  dire,  tout  en  dehors ,  &  re- 
garde dircftement  le  prochain  ,  en- 
tant qu'il  fait  part  de  la  focietc  com- 
mune. Or  eft-il  impolTiblcque  cette 
focieté  fe  maintienne  (î  on  ne  laifTe 
libre  à  chacun  la  pofTeiTion  de  ce  qui 
luy  appartient  légitimement ,  les  bri- 
gands mefmes  ,  comme  dit  Ciceron  , 
ncpouuans  pas  fubfifter  s'ils  ne  gar- 
dent quelque  reigle  &:  quelque  for- 
me de  iuftice  au  partage  de  leurs  bri- 
gandages* Ou  donques  la  conferua- 
tion  de  la  focieté  des  homes  entr'eux, 
în'eft  pas  du  droit  de  Nature  ,-  ce  que 
le  fens  commun  rejette  manifçfte* 

Gg 


4^^  lA     MoR  A  LÔ 

ment ,-  ou  la  Nature  mefme  ordonne? 
l'exercice  de  cette  iuilice,  qui  en  elt 
le  fouftien  &:  le  fondement.  Apres, 
cela  je  penfe  queCarneades  mefine- 
ne  nieroit  pas,  que  quelque  dluerfité 
qui  paroiiïe  entre  les  loix,  &:  quelque 
contrariété  qu'ily  ait  entre  lesCout 
tûmes  des  peuples ,  il  y  a  pourtant 
certaines  cbofes  où  le  droit  de  la  na- 
ture cft  fi  clair  5  que  fi  les  couftumes 
des  peuples  ,  ou  les  ordonnances  des 
Legiflateurs,  en  ftatuent  autrement;^ 
leur  ftatut  ne  doit  pafler  que  pour 
vne  extrauagancc.  Par  exemple,  jo 
ne  nie  pas  qu'il  ne  doiuc  eftre  en  la 
puiffanced'vn  perc^de  déshériter  fou 
enfant  qui  l'a  mérité.  Mais  qu'il  luy- 
foit  permis  de  priuer  abfoluilient  de 
fon  hérédité  vn  bon  enfant  qui  ne  luy 
aiamais  donné  de  mécontentement 
par  fadefobeilTance  5  pour  tranfpor- 
ter  par  bizarrerie  d'efpiit  ^  ou  pau 
rindudion  de  quelque  fotte  &  im* 
pertinente  pallion,  fon  bien  à  des  ef- 
trangers,  c'eft  chofe  qui  repugnema-» 
nifeftemcnt  aux  fentimens  delà  Na* 
jture.  Car,ainfiquejerây  die  ailleurs^ 


tÈHRÎSTIENNE.  II.PÀrt:        4^^ 

la  procréation  des  cnfans,eft  comme 
vne  propagation  de   hoftre   propro 
eftre.  Comme  donc  il  eft  des  mouue*- 
mens,  S^derinftinâ:  inuiolable  de  là 
Nature  ,  que  je  me  vueille  du  bien , 
S.:  que  je  garde  pour  moy  les  chofes 
qui  font  neceflaires  pour  ma  confer- 
uation  ,  il  en  eft  pareillement  que  ja 
laifTe  mon  bien  à  mes  cnfans ,  afin 
qu'ils  ayent  dcquoy  conferuer  &  en- 
tretenir leur  eftre.  Tellement  que  qui 
priue  fes cnfans  de  fafucccflîon  ù.n$ 
qu'ih  rayent  mérité ,  fait  comme  s'il 
fe  condàmhoit  foy*mefmc  à  mourir 
de  faim,  par  vne  inhumanité  extraua- 
gante  de  plus  que  barbare.    Encore 
croy-jeque  la  permiflion  que  laNa^ 
ture  kiy  donne  de  déshériter  vn  en^ 
faut  ingrat  &:  defobeïfrant  ,  ne  doit 
pas  moins  tenir  de  l'affeaion  que  de 
l'autorité  ,    ny  moins  regarder  à  là 
cotreûiôn  d'vn   enfatit  defobeïfTanc 
^  desbàuchc,  qu'à  témoigner  le  ref- 
fentimentquc  noUs  auons  des  ofFen-* 
fes  qu'il  nous  a  faites.    Car  ainfi  qu'il 
eft  quelquesfois  expédient  que  nous 
410US  priuionsaous-naefmes  de  l'vfîi^ 

G  g  2^ 


i4V8  lA  MoRALf 

ge  de  nos  biens  ,  parce  que  nous  cû 
^bufons,  &c  que npftre  intempérance 
&  noftrc  temeritc  les  nous  rend  pré- 
judiciables ,  aufli  eft-il  quelquesfois 
aucunement  neceflaire  que  par  l'cx- 
hcredation  nous  retranchions  à  nos 
lenfans  le  moyen  de  fc  perdre  de  plus 
en  plus  par  le  mauuais  vfage  de  nos 
richefles.  Et  y  a  tel  que  û  fon  pero 
Teuft  déshérité,  laneceffité  ,  ôc  l'aflî- 
duité  au  trauail  à  quoy  il  euft  cft© 
obligé  ,  euft  indubitablement  amen- 
dera qui  l'abondance  des  biens  a  four- 
ni le  moyen  de  continuer  vne  vie  hor- 
riblement desbordéc.  Car  la  bonté 
(d'vn  père  doitalleriufquesà  cepoinr^ 
que  non  feulement  il  die  comme 
Pliocion  5  fi  mon  fils  eft  homme  de 
bien,  il  aura  affés  de  ce  que  je  luy  laif- 
fpray,  &:s'ilnereftpas,  rien  ne  luy 
fçauroit  fufÉre  :  mais  encore,  fi  mort 
fils  eft  h  omme  de  bien ,  il  faut  que  jâ> 
tafche  de  luy  laifler  dequoy  exercer  (a 
ycrtu;  &  s'il  ne  l'eft  pas,  il  faut  que 
j'eftaye  de  le  corriger  ,  en  luy  oftang 
J'occafiondemal-faire.  Que  filesloix; 
|)oUtiques  en  pernaeccant  aux  pçres 


C^RESTIENNE.  'II.'Part.      %Sf 

^'exhereder  leurs  enfant ,  femblentf 
auoir  plus  d'égard  à  contenter  leurs 
juftes  reflentimens ,  qu'à  leur  donner 
le  moyen  de  les  ramener  du  vice  , 
c'eft  qu'elles  ont  jugé  à  propos  de  re^ 
leuer  ainfi  l'autorité  paternelle  ,  afiiy 
de  mieux  retenir  les  enfans  dans  le 
refpeft  &c  dans  le  deuoir.  Quoy  qu'il 
en  foit,  la  tranfmiffion  delà  fucCefliôrt 
des  percs  aux  enfans  ,  quand  ils  n'en 
font  pas  indignes  ,  eft  tellement  dç 
droit  naturel ,  qu'on  ne  le  peut  pas 
violer  fans  commettre  vne  injuftice. 
Pour  les  autres  chofes  ,  où  le  droit  de 
la  Nature  n'eft  pas  fî  clair,  il  eft  cer- 
tain que  l'autorité  du  Souuerain  y  eft 
lareigle  delà  juftice«Ce  n'eft  pas  que 
mcfmes  en  ces  chofes  là  il  n'y  ait  vn 
droit  naturel;  &:  qui  auroitTouïc  de 
l'efprit  affés  fubtile  ,  5âlç  jugement 
aftes  délicat ,  il  y  entendroit  la  voix 
de  la  Nature  auflî  bien  qu'ailleurs  ,  6ç 
reconnoiftroit  affés  diftindement  ce 
qu'elle  y  prononce.  Affeurément  il 
n'y  a  aucune  fî  petite  partie  en  l'exer- 
cice delà  luftieç  ,  où  la  Nature  n'ait 

G  g  3 


47«  ^   *A    MORALB 

déterminé  le  mieux  &  le  pis  ,  &  oli 
mefmes,  fi  nous  y  cftions  aflfés  attcn- 
tifsj  elle  ne  les  ait  diftingués  par  des; 
Caraderes  rcconoiflables.Mais  quand, 
en  diuerfes  petites  particularités  ,  \^ 
Nature  auroit  laifTé  la  forme  de  la 
lufticc  indifférente  &:  ployable  à  la 
Volonté  des  peuples  ,  éc  à  l'aucoritc 
^ps  Legiflateurs,  encore  l'obeiflan ce 
qu'on  leur  doit  rendre  en  cet  cgard^ 
feroit-elle  fondée  dans  le  Droit  de  la 
Kature.Parce  que  puis  qu'en  ces  oc- 
cafions  la  forme  de  la  lullice  eft  in- 
différente en  elle-mefme  ,  &  que 
neantmoins  il  importe  neceffairemét  ^ 
pour  le  bien  de  la  focieté,  de  la  dé- 
terminer 5  il  eft  des  enfeignemens  &: 
de  la  difpoûtion  de  la  N  aturc  d'en  at- 
tribuer la  taculcé  à  ce  qui  s'en  peut  le 
mieux  acquitter.  Or  foit  que  vous 
ayés  égard  à  la  prudence  qui  eft  ne- 
cefTairc  pour  iuger  de  la  qualité  des 
çirçonftanccs  qui  doiuent  donner  Iq 
pli  à  ce  qui  de  foy-mefmen'en  a  point, 
fqit  que  vous  rcgardiés  à  l'autorité 
dont  il  eft  befoin  que  toute  telkconr 
ftitucion  foit  ai;.mée  ^  il  n'y  a  rien  fi  ca-* 


t^^HRESTIENNÈ.  IL  Part"      47? 

yable  de  cela  que  la  puiflancc  fouuc- 
rainc,  qui-cftaiïîftéedu  confeil,&re- 
iieftuëdelamajefté  du  Public.  Tel- 
lement qu'à  examiner  la  matière  com- 
me il  faut ,  l'opinion  de  Carneades  ic 
•ri'ouuera fans  doute  erronée. 

Le  troificmc  précepte  qui  k  pre- 
lente  à  pratiquer  en  Texercice  de  cetr- 
te  iufticc  ,  regarde  particulièrement 
<:eux  qui  font  la  marchandife  ,  où  il 
«Il  malaisé  de  rcigler  tous  les  abus 
qui  s'y  commettent  ,  tant  par  le  vice 
de  l'homme ,  qu'eu  égard  à  la  chofc 
mefme ,  dans  laquelle  il  eft  difficile 
âu  plus  gens  de  bien  de  fc  gouuerner 
fans  péché.  Car  le  vray  but  de  la  mar- 
chandife, à  la  confidereren  elle-mef- 
ine,  eft  de  rendre  la  vie  des  hommes 
commode  ,  en  fourniilant  à  chacun 
ce  qui  luy  peut  eftre  ou  vtileoune- 
ceffaire  ,  &  qu'il  n'auroit  qu'auecquc 
peine,  ouquemefme  il n-auroit point 
du  tout,  s'il  n'y  auoit  des  gens  qui  prif-» 
fcnt  le  foin  de  s'en  pouruoir  en  telle 
4ibondance,  qu'ils  enpuiffent  bailler 
eux  autres  par  Tentremife  de  l'argent. 
Mais  le  vray  but  des  marchands  eft  le 

G  g  4 


471  lA    Morale 

gain,  duquel  il  cftprefqueimpoflîblô 
de  limiter  foi  tic  défaut,  foitrexcés, 
&:  d'y  trouuer  la  médiocrité  iufte  &C 
laifonnable.  Car  fî  vous  permettes 
aux  marchands  de  gaigner  tout  ce 
qu'ils  pourront ,  il  vaudroit  tout  au- 
tant leur  permettre  le  brigandage. 
Parce  qu'ainfi  vous  ne  leur  donnerés 
autre  reigle  de  leurs  adions  finon  leur 
profit  particulier,  à  quoy  la  conuoiti- 
fe  d'auoir  ne  fouffrira  pas  qu'ils  met- 
tent aucunes  bornes.  Et  fi  vous  voulés 
les  obliger  à  ne  vifer  qu'à  ce  but  de  la 
marchandife,  qui  cft  de  rendre  la  vie 
des  hommes  commode  ,  fans  auoir 
égard  à  leur  profit ,  il  ne  fe  trouuera 
point  de  gens  qui  vueiUent  en  fuppor- 
terlestrauaux,  6c  en  courir  les  dan- 
gers, feulement  pour  feruir  à  IVrilitc 
&àlacomoditédes  autres. Auflî cer- 
tes ne  feroit-il  pas  jufte  ainfi.Car  com- 
meTexcés  dugainen  la  marchandife, 
endommageie  public ,  à  la  commodi- 
té duquella nature  des  chofesTadef- 
tince ,  le  défaut  en  eft  préjudiciable 
aux  particuliers,  qui  en  fcruant  le  pu- 
bïiciie  fe  doiuenc  pas  fe  ruiner  eux* 


CHUESTïENîrË.  II.  Part^  47J 
mefmes  ,  ny  mefines  demeurer  fans 
recompcnfedeleur  peine  ,  quand  ils 
ncfe  ruïneroient  pas. Si  lesenfeigne- 
mens  généraux  fuffifoienticy,  je  croy 
que  perfonne  ne  fçauroit  nier  que 
celui-cy  ne  foit  merueilleufemenc 
équitable.  C'eft  qu'il  ne  faut  pas  ab- 
folument  feparer  le  but  de  la  mar- 
chandife  ,  d'auec  l'intention  du  mar- 
chand, mais  permettre  quenaccom-i 
modant  le  public ,  il  férue  par  mefme 
moyen  àfon  vtilité  particulière.  Et 
neantmoinSjparce  que  la  Nature  veut 
que  Ton  préfère  le  plus  grand  bien  au 
plus  petit  5  6c  que  fans  aucune  diffi- 
culté ,  rvtilitc  d'vn  particulier  eft 
beaucoup  moindre  que  la  commodi^ 
té  du  public,  là  où  ces  deux  chofes 
fcroient  difficiles  à  accorder,  la  rai- 
fonvoudroitque  la  confideration  de 
la  moindre  cedaft:  franchement  à  cel- 
le de  l'autre.  Et  véritablement  ce  que 
d'ordinaire  les  marchands  ne  font  au- 
cune confideration  du  public  ,  ôc  ne 
fc  propofent  rien  que  leurs  propres 
avantages ,  c'eft  vn  manifefte  perucr- 
tiflement  de  la  nature  des  chofcs ,  &c/ 


t|74  Î-A     MoiALË" 

vn  cara(3:ere  bien  évident  de  la  cori 
ruption  de  refprit  humain.  Mais  ce 
îi*eft  pas  afTés  que  de  parler  ainfî  gé- 
néralement,fi  nous  ne  particularifôns 
les  affaires  vn  peu  dauantage.Le  plu^ 
grand  de  tous  les  vices  qui  fe  puiffenc 
rencontrer  en  la  marchandife,  eft  la 
fraude  qui  fe  commet  dans  les  chofes 
mefmes  que  Ton  vend  ,  foit  en  fubfti* 
tuant,  comme  cela  fe  fait  afles  fou- 
tient ,  vne  marchandife  pour  l'autre, 
foit  en  fophiftiquant  celle  qui  pour-, 
roiteftre  bonne,  fi  on  ne  la  corrom- 
poit  point  5  foit  enfin  en  celant  les  vi- 
ces latens  de  celle  qui  fous  vne  belle 
apparence ,  eft  tarée  de  manquemens 
importans.  Parce  qu'en  tout  cela  il  y  a 
du  dol,  que  les  gens  de  bien  &  d'hon- 
neur ont  toujours  eftimcindigned'v- 
ne  confcience  droite  ôc  genereufe. 
Celuy  qui  donne  de  mauuaife  mar- 
'chandifepourde  bonne,  fait  tout  de 
mefmeque  celuy  qui  débite  la  fauffc 
tuonnoye.  Gar  puifque  la  monnoyo 
eft  la  mefure  dcreftimationdcs  cho- 
fes,  Se  ce  qu'on  efchange  pour  elles 
dans  le  commerce  que  les  hommes. 


Chréstïennë.  II.  Part.  47^ 
ont  entr'cux,  autant  me  trompe  celuy 
qui  meàonne  de  mauuaife  marchan- 
difc  pour  de  bonne  monnoyc ,  que 
celuy  qui  me  donne  de  mauuaife 
monnoyepour  de  bonne  marehandi- 
fc.  Ceux  qui  la  fophiftiquent  de  la 
maquignonncnt ,  pour  la  faire  paroi- 
ftrç  plus  belle  &  meilleure  qu'elle 
n'eft,  s'ils  ne  pèchent  pas  tant  que 
eeux  qui  donnent  des  happelourdes 
pour  de  bonnes  pierreries ,  au  moins 
certes  ne  fe  peuuent-ils  pas  garentic 
d'auoir  beaucoup  de  rcflemblance  6c 
d'affinité  aueceux.  Car  tout  ce  qu'ils 
donnent  de  belle  apparence  à  leur 
«narchandife  au  delà  de  ce  qu'elle 
vaut  efFcftiuementj  n'eft,  à  propre- 
ment parler  ,  ricnenfoy  ,  ôc  neant- 
moins  ils  le  vendent  comme  fi  c'eftoic 
vnefubftancc,  ou  vne  qualité  réelle. 
De  cette  nature  eftoit  l'adionde  ce 
Pythius  ,  dont  Ciceron  parle  en  fe* 
Offices.    Gains  Cannius,  Cheualiec 
Romain  ,  eftant  allé  pafler  quelque 
temps  à  Syracufe,   fit  fçauoir.  q-  Vî 
âuoit  deffein  d'y  acheter  q-iulqus 
beau  lieu  de  plaifancc  ,  pour  y  cqq.'^ 


"^^^  La   Morale 

Uierfes  amis,  &:  pour  s'y  recréer  aucd 
eux.  Le  bruit  s'en  eftantefpandu,co 
bon  compagnon  de  Pythius,  qui  te-^ 
noitla  banque  à  Syracufe  ,  fitfçauoir 
à  Cannius  que  des  jardins  qu'il  auoic 
là  auprès  ,  n'eftoient  pas  à  vendre  , 
mais  que  neantmoins  ,  s'il  y  vouloic 
aller auecfes  amis,  ils eftoicnt  entiè- 
rement à  fon  commandement.  Ec 
pour  luy  en  faire  venir  le  gouft  ,  il  lo 
pria  d'y  venir  fouper  le  lendemain, 
Gannius  ayant  promis  d'y  aller  ,  l'au- 
trCj  à  qui  le  meftier  qu'il  faifoit  auoic 
donne  le  moyen  d'acquérir  beaucoup 
de  crédit  parmi  toutes  fortes  de  per- 
fonnes,  ne  manqua  pas  défaire  venitj 
à  luy  grande  quantité  de  pefcheurs, 
&;  les  pria  de  fc  trouuer  Se  de  pefcher 
le  lendemain  au  long  de  fcs  jardins, 
xjui  refpondoient  fur  la  marine  ,  leur 
donnant  au  refte  l'ordre  de  ce  qu'il 
vouloir  eftre  fait.Cannius  donc  eftant 
venu  à  l'heure  affignée,iltrouualàde 
magnifiques  apprefts,  &:  particulière- 
ment de  poifTon.Vne  infinité  de  petis 
tatteaux  eftoient  au  long  du  nuage,, 
&  chacun  de  ces  pefcheurs  s'appro-, 


Chrestienk'ï.  Il  Part.'  47^ 
ctiant  de  Pythius,  venoit  jettera  fcs 
pieds  abondance  de  poifTon  qu'il 
auoitpefché  ailleurs.  Cela  donna  dans 
laveucde  Cannius,  qui  s'émerucil- 
lant  de  ce  fpeftacle  ;  Qu'eft-cc  que 
cela,  difoit-il  à  Pythius,&:  d'où  vien- 
nent tât  de  poifsoSj&tant  de  barques.^ 
A  quoy  l'autre  ayant  refpondu  tout 
froidement,  qu'il  n'y  auoit  rien  ei> 
cela  d'extraordinaire  ny  d'eftrangCj^ 
&:  que  tout  ce  qu'il  y  auoit  de  poifTo» 
à  Syracufe^feprenoit  là,  de  forte  que 
les  pefcheurs  n'en  bougcoient,  Can- 
nius  fut  incontinent  épris  d'vn  ex- 
trême defu'de  pofTeder  cet  héritage*. 
Il  prie  donc  Pythius  de  le  luy  vendre^ 
&:  l'autre  l'en  refufc  au  commence- 
ment. Il  le  preiTc  ,  &:  après  quelque 
conteftation,  enfin  il  obtient  ce  qu'il 
^  demande,^:  comme  riche  qu'il  eftoir» 
&:  paflionné  tout  enfemble  ,  il  donnai 
de  l'héritage  ,  &:de  ce  qui  eftoit  de-» 
dans,  tout  ce  que  le  vendeur  voulut. 
Le  contraû  eftantpafle,  &:les  affeu- 
rances  pourle  payement  bien  &c  fuf- 
fifamment  fournies ,  Cannius  fait  In- 
uiterfes  famihers  pour  les  traitter  là 


4^g  t  A    Morale 

le  ionr'd'apres.  Pais  y  eftant  veftu  ciê 
bonne  heure,  &ne  rencontrant  là  riy 
barque  ny  aviron,!!  s'enquiert  du  pro- 
che voifin  ,  s'il  cftoit  fefte  pour  Icsr 
pcfcheurs ,  attendu  qu'il  n'en  voyoit 
pas  vn  là.  Surquoy  l'autre  ayant  ref- 
pondu,  qu*il  neftoit  point  fefte,  tliais 
qu'on  n'auoit  point  accouftumé  de 
pefcher  en  cet  endroit ,  c'cft  podt- 
quoy  il  s'eftonnoit  le  iour  d'hier  d'y 
voir  vne  fi  grande  foule  de  gës,Can- 
nius  reconnut  qu'il  cftoit  pris  ,  &  fe 
mit  en  grande  colère  contre  fon  hom- 
me. Mais  il  n'y  auoit  point  de  remè- 
de ,  parce  que  lalurifprudence  Ro- 
maine ne  permettoit  point  encore 
alors  la  refcifion  de  tels  colltrafts^ 
Tant  y  a  que  c'eft  là  vne  fraude  tou- 
te manifeftcjoùrauafice  d'vn  hom- 
me l'induifit  à  faire  banqueroute  à  1^1 
juftice,  à  la  vérité  ,  &:  à  l'honneur. 
Caria jufticeluy  défendoit  de  pren- 
dre de  Cannius  vn  payement  réel , 
pour  vne  chofe  imaginaire  ,  tcllo 
<]u'eftoic  l'avantage  de  la  pefche, 
qu'il  faifoit  femblant  d'auoir  grand  ea 
ce  lieu  là.  La  vérité  l'obligeoi,t  à  ne  f«^ 


tÎHRESTIENNE.II.  ParT^    '47^ 

leruirny  de  paroles  nyd*a6bions  men- 
fongeres,  pour  circonuenir  vn  hom* 
me  dans  vne  chofe  dans  laquelle  il  luy 
eftoic  important  d*eftre  bien  informé» 
L'honneur  enfin  exigeoit  de  luy^ 
quand  la  circonuention  n'cuft  point 
eftéfi  préjudiciable  àCannius,  qu'il 
n'eftimaft  pas  le  profit  qui  luy  en  pou- 
uoit  reuenir,  à  l'égal  de  la  louange  6C 
de  la  fatisfadion  d'auoir  agi  ronde- 
ment Se  de  bonne  foy,  comme  il  con- 
uient  à  vn  honnefte  homme.  Car  Ci- 
ceron  remarque  fort  bien  en  ccmef- 
mc  endroit,  que  par  tout  il  y  a  quel- 
que faux  femblant  de  cette  nature  ^ 
de  forte  qu  on  fait  Se  qu'on  parle  au 
contraire  de  ce  que  l'on  fçait ,  &  de  co 
que  l'on  a  dans  le  cœur  ,  quand  c'cft 
pour  quelque  intcreft  pécuniaire  ,  oa 
pour  feruir  à  quelque  autre  vile  Se  ab- 
jcde  paflîon,  il  y  a  de  la  rufe ,  &:  de  la 
fraude,  Se  de  lamalice,  que  tout  hon- 
nefte homme  doit  bannir  de  fa  con- 
duite ,  comme  la  peftc  des  bonnes 
mœurs.  Quant  à  celer  les  \ices  latens 
de  ce  que  Ton  expofe  en  vente ,  le 
vice  n'y  eft  pas  du  tout  fi  grand.    Car 


4^6  lA   Morale 

il  y  a  grande  différence  entre  mentîf 
&  fe  taire  ,quoy  que  le  filencefoiteil 
quelque  façon  en  fraude,c'eft  à  dire^ 
qael'occafion  deuft  obliger  vn  lion- 
nefte  homme  à  parler.  Parce  que  ce- 
iuy  qui  ment  en  telle  occurrence, 
dit  chofe  contraire  à  la  vérité,  au  lieu 
que  celuy  qui  ne  parle  point,  (c  con- 
tente de  la  taire.  Et  de  plus ,  celuy  qui 
ment^abufe  de  l'inftrument  que  la  na- 
ture ôc  le  confentement  de  tous  lesi 
hommes  a  eftabli  pour  lei^  commet^ 
ce,  &:  pour  fe  découurir  rcciproque- 
mcnt  rinterieur  de  leurs  fentimens  ^ 
ce  qui  eft  le  fondement  de  la  bonne 
foy  &C  de  la  focieté  ;  au  lieu  que  celuy 
qui  ne  dit  mot  ne  corrompt  point  cet 
inftrument  public  de  noftre  commu- 
nication, &:  laifTc  en  la  liberté  de  ce- 
luy auec  qui  il  agit,  de  rechercher  la 
connoifTance  de  ce  qu'il  Iuy  importe 
de  fçauoir,  par  toutes  autres  fortes  de 
voyes.Il  y  a  mefme  telle  occafion  où  il 
ieroit  malaisé  de  perfuader  aux  amc5 
Vulgaires  Se  populaires ,  qu'on  foit 
obligé  de  découurir  les  défauts  &:  les 
infirmités  des  chofes  dont  on  fe  veut 

défaire 


Chrêstienne.  il  Part:  48^ 
défaire  par  vendition.  Carfirair  d'y- 
ne  maifon  eft  mal  fain  à  ceux  qui  l'ha- 
bicent ,  ou  fi  elle  eft  infeftée  par  les 
rabaftsA:  par  les  Lutins,  celuy  à  qui 
elle  appartient  mettra-t-il  dans  va 
écriteau  ,  iM^fon  feftilente  a  vendre  y 
ou,  Domicile  des  Lutins  ?  On  Peftime- 
roit  homme  peu  intelligent  dans  les 
affaires  du  mode,&peu  cofideratif  ea 
fes  propres  interefts.  Carquiferefou- 
draiamais àfaire dételles  acquifitiôs? 
Et  ne  vaudroit-il  pas  autant  qu'il  euft 
xcÀs  le  feu  dans  fa  maifon  ,  ou  qu'il 
i'euft  renuersce  de  fond  en  comble  f 
Et  toutesfois  il  eft  certain  qu'vn  hom- 
me de  bien  &t  d'honneur,  doit  appor- 
ter beaucoup  de  circonfpeûion  ,  & 
tout  enfemble  beaucoup  de  genero- 
fitcen  telle  rencontre.  Car  à  la  vérité 
les  défauts  qui  peuuent  eftre  connus 
ou  à  chacun  ou  aux  experts,  peuuenr 
bien  en  quelque  façon  cftre  paffés 
fous  filence.  Parce  que  s'ils  font  ma- 
nifeftes  à toutle  monde,  ils  fe  décou- 
urent  afles  d'eux- mefmes  farhs  que 
nous  les  allions  publier.Et  fi  au  moins 
ils  peuuent  cftre  reconnus  par  les 

Hlr 


48i  LA    Morale 

gens  experts  &  dntcndu^,  c'eft  vr3> 
ignorance  trop  groflîeréj  &  vne  im--^: 
prudence  inexcufable,  fi  la  chofe  eft 
de  tant  foitpéud'iniportance  ,  de  ncr 
les  y  confulter  pas.En  cela  donc  il  n'yj 
a  ny  mentcriè,  ny  dol,  ny  rrtefme  vicd^ 
dans  le  filence  qui  ptiifTe  eftrc  iuftc- 
ment  reproché  à  qui  que  ce  foit.  Car 
je  veux  bien^  qu'vn  homme  d'vna 
haute  genérofité  ,  s'il  void  que  quel-c 
cun  fe  trompe  ,  faute  de  fe  bien  con-> 
lioiftre  dans  les  chofes  ,  &  d'auoir  af- 
fésde  prudence  pour  y  employer  desr 
gens  expérimentés,  fubuienne  luy-' 
mefme  àfa  beftife  ,  &  l'aduertiffe  de 
ce  qu'il  dcuroitfçauoirj  il  en  acquière 
fans  doute  beaucoup  de  louange  ,  &: 
mon  lire  qu'il  a  Tame  cleuce  au  def- 
fus  delà  confideration  de  (es  intereftsj 
Et  j  e  veux  bien  encore  qu'vn  homme 
qui  a  fait  toute  fa  vie  vne  haute  pro- 
feflîon  de  préférer  incomparablemêc 
lajuftice,  &  la  bonté,  &:  la  vérité ,  &: 
lagencrofité  ,  &  l'honneur  ,  mefmcs 
aux  vtilités  que  Ton  tient  ordinaire- 
ment innocentes  &  légitimes  ,  foie 
obligé  d'en  vfer  ainfi  en  toutes  oçca-» 


Chrestienne.'  II.  Part;     483 

fions,  comme  il  y  a  beaucoup  de  cho- 
ks  que  Tinnoccnce  de  Socratc  ^  ôc  la 
gravité  de  Caton  requcroienr  d'eux  ^ 
à  quoy  l*on  n'euft  peut  eftre  pasobli^ 
gèles  autres  hommes.    Mais  canty  a 
que  pour  ne  le  faire  pas,  le  droit  com- 
mun de  citoyen  à  citoyen  ,  &  l'exer- 
cice de  la  juftice  qui  eft  fonde  farce 
droit  là ,  ne  condamnera  iamais  pcr- 
soncd'auoircomisvne  faute  punifTa- 
ble,  &  qui  luy  ofte  la  qualité  de  bon 
citoyen.  Et neantmoins, autre  chof© 
cft  d'eftrc  homme  de  bien  abfolumer^ 
&  autre  de  l'eftre  autant  qu'il  fauc 
pour  fatisfairc    aux  loix  publiques. 
Caries  loix  publiques  ne  vont  pas  du 
tout  fi  auant,  &  ne  retranchent  pas  le 
vice  fi  au  vif,que  font  celles  de  l'hon- 
neur &  de  la  bonne  confcience. Cel- 
les là  fe  contentent  de  conferuerla 
focieté,  foit  en  puniflfant  ceux  qui 
font  mal ,  quand  ils  fe  trouuent  Ta- 
uoir  mérité,  foit  au  moins  en  refti^ 
tuant  en  fon  entier  ccluy  qui  a  efté 
lésé  en  quelque  contrad,  quand  la  Ic- 
fion  eft  exorbitante.  Hors  cela,  elles 
laifiTent  à  chacun ,  non  feulement  d(è 

H  h  2 


4^4  LAMoHAtÊ 

gouuerner  lesmouuemensdc  Ton  ci* 
prit,  mais  mefmes  de  difpenfer  fes  ac- 
tions aucunement  à  fafantaifie.  Etfî 
VJic  Republique  eft  fi  bien  formée  , 
qu*outre  l'autorité  de  ces  loix  qui  font 
abfolumentneceffaires  à  la  confcrua- 
tion  delafocietc  pour  le  maintien  de 
lajuftice  commutatiue,  elle  employé 
encore  lamagiftrature  des  Genfcurs, 
pour  auoir  vn  foin  plus  exaft&plus 
particulier  des  bonnes  mœurs  de  fes 
citoy£S5encore  faut-il  qu'il  y  ait  quel- 
que chofe  d'vnpeu  fignalé  dans  l'ac- 
tion que  Ton  fleftriftde  l'ignominie 
de  leur  cenfure.Celles-cy  au  contrai- 
re ne  fe  contentent  pas  de  reformer 
les  adions  extérieures  de  telle  forte  , 
qu'à  caufe  d'elles  on  ne  foit  point 
contraint  de  rougir  dcuant  le  Cen- 
feur,  mais  elles  donnent  à  la  confcien- 
ce  vn  tel  refped  de  la  juftice  &  de  la 
vertu,  que  celuy  qui  en  eft  touché  ne 
voudroit  pas  mefmes  penfer  aux  cho- 
fes  injuftes  &  deshonneftes.  Car  ce 
qu'a  dit  Ciceron  en  quelque  lieu  eft 
bien  vray ,  que  le  iugement  du  Ccn- 
feur  ne  refpand  point    d  autre  fang 


Chrestienne.  il  Part.  4^5 
finon  celuy  que  la  honte  fait  monter 
au  vifage  du  délinquant.  Maisvn  vé- 
ritablement homme  de  bien  fait  Toffi- 
ce  de  Cenfeur  enuers  foy-mefme  , 
quand  il  feroit  feul  dans  vn  defert,  &: 
foname^,  pour  ainfi  parler,  rougit, 
quand  elle  fe  reproche  quelques  mau- 
uaifes  inclinations  ,  &:  quelques  pen- 
fces  indignes  de  rexceîlcnce  de  no- 
ftre  nature.  D'où  vient  que  je  ne  puis 
aflesm'eftonner  decc  qui  fe  pratique 
ordinairement  en  cette  forte  de  com- 
merce qu'on  appelle  troque  de  chc- 
uaux,  mefmes  entre  ceux  qui  font 
profeflion  de  fe  picquer  plus  de  l'hon- 
neur, que  ne  font  les  autres  hommes. 
Car  de  voir  des  maquignons ,  ou  de 
ceux  qui  ne  font  autre  profeilîon  que 
d'eftre  marchands,  fe  tromperies  vns 
les  autres  ,  en  celant  les  vices  de  ces 
animaux  ,  ce  n'eftpas  chofe  merueil-, 
leufe ,  parce  que  cette  forte  de  gens 
n'ont  pas  d'ordinaire  les  fcntimens  fî 
nobles  ny  fî  releués,  que  de  poftpofer 
k  profit  aux  chofes  qui  font  de  l'hon- 
neur. Mais  que  parmi  les  Gentishom- 
mes,  dont  les  pensées  deuroientauoir 

H  h 


y 


4?^  La  Mor  aie 

de  beaucoup  plus  hautes  eleuatîons^ 
&  fe  propofer  tout  autre  but  que  le 
gain.  Ton  fafle  gloire  de  s'entr'afFron- 
ter ,  c'efl:  ce  qui  me  femble  mcrueil- 
leufement  peu  feant-  à  la  generofitc 
de  leur  fang ,  &  à  l'avantage  de  leur 
naiirance.  Il  eft  vray  que  cela  paflc 
d'ordinaire  en  raillerie, &  que  pour  en 
vfcrdela  forte  on  n'en  eft  pas  moins 
eftimc.Mais  comme  encore  qu'on  ne 
fc  choque  pas  de  voir  des  chofes  lai- 
des ôc  hideufes,  parce  qu'on  y  eft  ac- 
couftumé,  pour  cela  elles  nelaiftent 
pas  d'eftre  laides,  &:  d'eftre  reeon^nucs 
pour  telles  par  ceux  qui  jugent  des 
objets  &:  de  leurs  qualités  comme  il 
faut;  ainfi,  bien  quelacouftumcait 
ofté  lefeatimentdu  vice  de  ces  ac- 
tions à  ceux  qui  les  font,  elles  ne  laif- 
fcnt  pasd*eftre  tres-injuftes  ,  ôc  ceux 
les  reconnoiflent  telles  ,  qui  n'ont 
pas  l'entendement  corrompu.  Que  fi 
l'injuftice  qui  s'y  rencontre  en  eft  en 
quelque  forte  moindre  ,  parce  que 
d'ordinaire  ceux  enuers  qui  on  l'exer- 
ce s*y  attendent,6^  qu'ils  s'y  refoluent 
volontairement^  (  car  en  cette  grande 


licence  qui  fe  pratique  en  ces  matier 
res  ,  chacun  fedifpofeà  eftrc  affron- 
te ,  de  c'eft  vne  reiglc  commune  de 
droit ,  qui  fe  reçoit  mefmes  dans  la 
Philofophie,  que  l'on  ne  fait  point  de 
xort  à  celuy  qui  veut  bien  qu'on  le 
luy  faffe  )  au  moins  ne  fçauroit-on  pas 
îiier,  que  la  fraude  ,  &la  tromperie  , 
&  la  menterie,  &:  les  autres  chofes  de 
cette  nature ,  dont  on  vfe  en  telles  oc- 
cafions ,  eft  incomparablement  plus 
digne  de  la  condition  des  filous,  que 
de  la  magnanimité  des  Gentishomes, 
le  conclus  donc  qu'vn  vray  homme 
d'honneur  ne  cèlera  iamais  le  vice  de 
ce  dontiife  veut  défaire  ,  s'il  eft  tant 
foit  peu  confiderable  ,  ôc  préjudicia- 
ble à  l'acquéreur ,  mais  qu'il  imitera 
pluftoft  la  generofitc  de  cet  illuftro 
François ,  Seigneur  de  la  Noue  ,  qui 
ayant  ordonné  à  l'vn  de  Ces  gens  de 
vendre  vn  cheual  de  fon  écurie  ,  & 
ayant  appris  qu'il  auoir  efté  vendu 
plus  qu'il  ne  valoir,  fit  rendre  vne  par- 
tie du  prix  à  ccluy  qui  Tauoit  acheté , 
Iclon  la  plus  iuftc  eftimation  qu'il  en 
pouuoit  faire  luy-mefme-Car  comme 

Hh4 


4SS  tA  Mo  RALÎ 

il.aditen  d'autres  occafions,  c'eftauiS 
âmes  baffes  &  viles  à  tenir  plus  cher 
leur  argent  que  leur  honneur  ;  &  qui^ 
conque  a  receu  profondement  en  foa 
ame  la  belle  idée  de  la  vertu,  éloigne- 
ra toujours  cent  lieues  de  foy,  non  les 
a£tions  feulement  ,  mais  encore  les 
foupçons  de  cette  forte  de  maqui- 
gnonnage, 

le  fuis  donc  fort  de  cet  avis  ,  que 
l'exercice  de  la  marchandife  eft  vnc 
très-belle  occupation,  pour  rvtilité 
comme  incomparable  qui  en  renient 
au  genre  humain.  Et  bien  que  c'eft 
elle  qui  nous  a  apporté  l'abondance 
d'vne  infinité  de  chofes  non  necef* 
faires  ,  &:  par  ce  moyen  le  luxe  &  la 
fuperfluitc,  c'eft  neantmoins  au  vice 
de  riiommc  qu'il  s'en  faut  prendre, 
&:non  à  elle,  qui  n*eft  pas  la  propre 
caufc  que  nous  en  ayons  abusé.  Car 
aurefte  ce  n'eft  pas  fans  vne  fage  dif- 
pcnfation  de  laProuidence,  quetou-^ 
tes  chofes  ne  viennentpas  également 
dang  toutes  les  régions  de  T Vniuefs, 
Et  bien  que  poffiblo  il  n'y  ait  aucu- 
ne  des  parties  de  la  terre  qui  font  cf* 


ChrestienkeT  ILPart^  4851 
fediuement  habitables  ,  qui  nepro- 
duifeleschofcs  abfolumenc  neceflai- 
tes  à  la  vie  ,  foie  pour  ce  qui  cft  de  la 
nourriture  &:  du  breuuagc  ,  foit  pour 
ce  qui  eft  du  vertement  &  du  loge- 
ment, deux  chofes  font  icy  pourtant 
fouuerainement  confiderables,  L'vnc 
cft  ,  qu'il  y  a  telle  contrée  qui  quoy 
qu'elle  pûft  fournir  ce  qui  eft  necef- 
faire  à  la  vie  ,  n'en  a  pas  neantmoins 
fuffifammcnt,  eu  égard  au  nombre  de 
fes  habitans.'  La  Hollande  ,  pour 
exemple,  portcdublé,&a  des  pafc^- 
ges ,  qui  luy  fourniflent  des  laittages 
&  des  fromages  abondamment.  Mais 
je  doute  pourtant  qu'elle  pûft  fuffire  à 
la  nourriture  de  tant  de  villes  popu- 
leufes ,  &  de  tant  de  bourgs  &  de  vil- 
lages 5  qui  la  rendent  l'admiration  de 
tout  le  Septentrion.  Tellement  qu'el- 
le a  befoin  du  commerce  de  fes  voi- 
fins  ,  dans  les  terres  defquels  elle  va 
quérir  ce  qui  pourroit  manquer  à  fa 
fubfiftance.  Or  ce  commerce  lànefe 
peut  exercer  que  par  des  marchands , 
qui  fe  muniffent  de  ce  dont  ils  ont  be- 
ibin ,  non  pour  leurs  familles  feule- 


'490  ÎA     MoRAtï 

ment,  mais  pour  la  nation  toute  en* 
ticrc.  L'autre  cft,  que  fî  nous  reftrei- 
gnons  la  vie  humaine  aux  chofes  ab-. 
folumentneceflaires,  nouslarendros 
tres-in commode  ,  &  nous  priuerons 
nous-mefmes  de  la  jouirtancc  des 
bien-faits  de  Dieu.  Car  pourquoy 
a-t-il  créé  tant  de  chofes  excellentes , 
&:  de  tant  de  fortes ,  finon  afin  qu*en 
les  appliquant  à  nos  vfagcs  ,  nous  luy 
en  rendions  aftions  de  grâces ,  ôc  l'en 
reconnoiffions  auteur  ?  Et  pourquoy 
en  fait-il  venir  quelques- vnes  plan- 
turcufement  en  vne  contrée  ,  cepen- 
dant que  les  autres  en  font  deftituées 
tout  à  fait ,  fmon  afin  qu'elles  fe  les 
communiquent  réciproquement,  &: 
que  l'Indigence  d'vn  lieu  foit  remplie 
par  l'abondance  de  l'autre  ?  Or  cela 
ne  fe  peut  faire  que  par  le  moyen  du 
commerce ,  qui  nous  ameine  l'Orient 
à  l'Occident,  &  qui  porte  l'Occident 
vers  leMidy  ,  &qui  joint ,  quelques 
terres  ,  &  quelques  mers  qui  foient 
cntre-deùx,  le  Midy  au  Septentrion, 
les  Iflesau  Continent ,  &:  la  Zone 
torride  aux  endroits  qui  font  fous  l'vn 


Chrïstîenne.  II.  Part?  49  î 
&  fous  lautrc  Polc.  Ncantmoins, 
j'avoiie  que  ce  n'eft  pas  fans  raifoii 
fjue  Ciccron  a  mis  diftinftion  entre 
ceuxquifontlamarchandifecn  gros, 
&:  ceux  quirexercent  en  détail  ,  6c 
qu'il  a  creu  que  ceux-cy  la  font  beau- 
coup moins  honorablement  que  les 
autres.  Car  ceux, pour  exemple,  qui 
vont  eux-mefmes  iufques  aux  Indes  , 
pour  en  apporter  les  pierreries ,  &:  les 
cfpiceries,  &:  les  drogues  medecina- 
Ies5& les  bois  exquis,  ôc  les  métaux 
précieux ,  come  ils  courent  beaucoup 
plus  de  rifques,  auflî  leur  en  a-t-oii 
fans  doute  plus  d'obligation  ,  qu'à 
ceux  qui  demeurant  fedentaires  en 
leurs  maifons,reçoiuent  cesmarchan- 
difes  de  leur  main  ,  pour  les  débiter 
aux  autres.  D'où  vient  auflî  qu'il  eft 
raifonnable  qu'ils  y  faflent  plus  de 
profit,  parce  que  foit  pour  la  vie,  foie 
pour  le  bien ,  ils  bazardent  incompa- 
rablement dauantage.  Et  de  plus ,  il 
cil  certain  qu'ils  ont  moins  d'inclina- 
tion &:  moins  d'obligation  à  mentir  , 
ayât  àtraitterauec  les  marchads,quc 
po  pas  ceux  quidebxcët  en  détail  à  tou- 


49Ï  tA     MORAXÎ    1 

tes  fortes  de  pcrfonnes .  Car  d'ôt% 
dinairc  ils  voyent  leur  profit  grand 
èc  confîderable  tout  d'vn  coup, 
ce  qui  eft  capable  de  contenter 
leur  ^efir  de  gaigner  :  au  lieu  que 
lesautresnc  le  reçoiuent  que  peu  à 
peu,cc  qui  eft  plus  capable  d'allumer, 
que  d'efteindre  la  conuoitife.  Et  ils 
ontafFaireàgens  entendus  ,  quidVn 
collé  ne  barguignent  pointj^  de  l'au- 
tre ne  fc  laifTcnt  pas  aisément  trom- 
per, de  forte  qu'il  feroit  inutile  de  leur 
futfaire  la  marchandife  :  au  lieu  que 
les  reuendcurs  ont  afTés  fouuenc  à 
traîtter  auecdes  gës  fimplcs  &  idiots, 
de  l'ignorance  defquels  il  leur  eft  aisé 
d'abufer,  ou  auec  des  gens  chiches  & 
taquins,  qu'ils  font  contraints  d'ame- 
ner par  diuers  degrés  au  iufte  prix  de 
leurs  denrées.  Or  tout  cela  ne  fe  fait 
point  fans  que  lemarchand  dife  mille 
fois,  Urne c^ujle  tant ,  &:  derechef ,  je 
le  vendray  tant  y  quoy  que  cefoit  con- 
tre fa  refolution  ,  &  contre  fa  con- 
fcien ce .  Tellement  qu'il  eft  difficile 
de  s'empefcher  d'y  faire  &  d'y  dire 
quantité  de  chofes  contre  la  vérité  S^ 


Chrestienne.  IL  Part^    4'(pj 
contre  Thonneur  ,  &  mefmcs  de  fc 
garcntir  de  commettre  quelque  in- 
juftice.  Neantmoins  cela  n'ett  poiiic 
fî  vniuerfel    qu'il  ne  s'y  trouue  des 
exceptions ,   &  n'y  a  point  de  vice  û. 
infeparablement    attache  à  aucune 
vacation, quelle  qu'elle  foit ,  qu'on  ne 
fc  puifFe  bien  exempter  de  s'en  fouil- 
ler la  confcience  &:  les  mains  5  fi  on 
y  veut  regarder  de  prés ,  &  prendre  , 
non  l'intereft  ôc  la  pafïion,  mais  la  rai- 
fon  &:  la  vertu,  pour  reiglede  fes  ac- 
tions &  de  fa  conduite.     Et  de  fait  ^ 
quand  vn  marchand  a  vne  fois  pris 
cette  méthode,  den'auoir,commeon 
dit,  qu'vn  mot,  ôc  qu'il  en  a  acquis  Sc 
affermi  la  réputation  par  quelque  et 
pace  de  têps,  il  ne  luy  eft  pas  malaisé 
d'exercer  ainiî  la   marchandife  bien 
rondement ,  fans  que  cette  façon  d'à-, 
gir  apporte  aucun  notable  détriment 
à  Ces  affaires.  De  forte  qu'il  n'a  defor- 
mais^finon  à  reigler  le  prix  auquel  il 
veut  taxer  ce  qu'il  vend,  pour  y  pren- 
dre vn  gain  modéré  ,  Se  que  l'on  ne 
puiffe  légitimement  accufer  oufoup- 
çonner  d'injuftice.    En  quoy  il  fauc 


'494  LA    Mo  RAtË 

qu'il  ait  égard  à  diuerfcs  chofcs-  Car 
premièrement ,  le  prix  de  Tachât  cft 
la  première  mefiire  de  celuy  qu'il  faut 
eftablir  à  la  vente.  Et  comme  il  n'eft 
pasraifonnable  d*obligcr  vn  marchad 
à  doncr  à  bon  marché  ce  qu^il  a  ache- 
té bien  cher,  auflî  cft-ilinjufte  qu'il 
vende  bien  cher  ce  qu'il  a  acquis  à 
bon  marché  ,  finon  que  le  couiattt 
d'entre  les  marchands  luy  en  donne  la 
licence.  Et  j'ajoute  cxprefTémenc 
cette  exception ,  parce  que  la  mar- 
chandife  eft  pleine  de  hafards  ,  pour 
le  profit  &  pour  le  dommage.  Tel  a 
fait  prouifion  d'vnemarchandife  lors 
qu'elle  eftoit  rare  ,  qui  fe  trouue  en- 
gagé dans  la  neceflîté  d'y  perdre  , 
quand  l'abondance  qui  furuient  la 
fait  raualcr.  Tel  autre  en  a  fait  proui- 
fion lors  qu'il  yen  auoit  abondam- 
ment, qui  a  le  moyen  &  l'occafion  d'y 
gaigner  beaucoup,  quand  il  en  eft  ar- 
riuc  difette.Enl'vne  &:  en  l'autre  oc- 
currence ,  c'cft  ce  qu'on  appefle  le 
courant ,  qui  donne  la  Loy  aux  mar- 
chands ,  &  il  ne  leur  eft  pas  défendu 
de  ie  feruir  en  quelque  forte  des  occa- 


Chrestienne.'  II.  PartT'  4>y 
fions  de  gaigncr  ,  quand  ee  neferoic 
que  pour  faire  compenfation  de  celles 
où  ils  font  obligés  de  perdre.    Seule- 
'  ment  faut- il  diftingUer  les  chofes  ne- 
ceflaires  à  la  vie,  d'aucc  celles  qui  no 
le  font  pas. Car  dans  larareté  des  cho- 
ies neceflaires  à  la  vie  ^  il  cft  befoia 
que  le  magiftrat  prenne  Tautorito 
d'en  reigler  le  prix  ,  afin  que  la  con- 
uoitifedes  marchands  n'abufc  pas  do 
l'occafion  ,  à  Topprellion  du  monde. 
Mais  dans  la  rareté  de  celles  dont  on. 
fe  peut  aisément  pafler ,  la  faculté  do 
gaigncr  beaucoup  leur  doiteftrelaiA 
fée  plus  libre.    Dequoy  la  raifon  efl: 
toute  euidente.    Parce  qu'à  quelque 
haut  prix  que  Ton  mette  les  chofes 
abfolument  neceflaires,  les  hommes 
fe  deuflbnt-ils  vendre   eux-mefmes, 
&  leurs  femmes  ,  &  leurs  enfans  ,  il 
faut  qu'ils  en  aycnt  pour  fe  fuftanter. 
Or  il  importe  à  la  conferuation  des 
Eftats ,  d'empefcher  que  quelques- 
vns  de  leurs  citoyens  ne  fe  prenaient 
ainfi  trop  avantageufement  de  l'indi- 
gence des  autres.  Quant  à  celles  donc 
la  vie  humaine  n*a  pas  neceffairemenç 


J^9  ^  L  A     M  O  R  AX  Ë 

bcfoin  y  pourquoy  eft-ce  que  le  Ma^ 
giftrat  s'en  mectroic  beaucoup  en 
peine  ?  Si  ce  font  les  riches  qui  les 
achettent  quand  elles  font  à  bien 
haut  prix,  c'eft  de  leur  abondance 
qu'ils  payent  5  &:  ils  n'en  font  pas  in- 
commodes. Si  ce  font  ceux  qui  ne 
font  pas  riches ,  il  eft  plus  que  raifon- 
nable  qu'ils  foient  chaftiés  de  la  vani- 
té de  leur  luxe ,  ou  de  leur  excès  dans 
la  volupté.  Apres  cela,les  marchands 
doiuent  auoir  égard  à  la  fubfiftance 
de  leurs  familles,  Se  à  Tavancementde 
leurs  cnfans.  Car  s'ils  ne  gaignoient 
du  tout  rien  fur  leur  marchandife,  ils 
n'auroient  pas  dequoy  viure  ,  ny  de- 
quoy  s'entretenir.  Et  s'ils  n'y  gai- 
gnoient que  trop  peu,  outre  qu'ils  ne 
pourroient  pas  fournir  aux  dépenfes 
prcfentés  de  leurs  familles  ,  il  fau- 
droit  qu'ils  les  viflent  tomber  dans 
vnepiteufe  décadence  par  le  nombre 
de  leurs  enfans.  Parce  que  n'ajoutant 
rien  à  ce  qu'ils  ont  eu  de  leurs  pères, 
ou  n'y  ajoutant  que  fort  peu,  s'ils  ont 
vne  douzaine  d'cnfans ,  il  eft  clair 
cu'ils  ne  leur  laiflejont  à  chacun  que 
^  h 


ChrïstiennÏ.  II.  Part?  4^7 
la  douzième  partie  de  ce  qu'ils  onc 
jpoffedc,  ce  qui  les  abaiflera  bien  loia 
au  dcflbus  de  la  condition  de  leur 
naiflance.Or  comme  il  nous  eft  natu- 
rel de  defirer  de  ne  déchoir  point  do 
condition,  il  ne  Teft  gueres  moins  do 
fouhaitter  que  ceux  là  n'en  dechcene 
non  plus  à  qui  nous  auons  communi- 
qué l'eftre.  En  troifiémc  lieu,  il  no 
leur  eft  pas  défendu  défaire  confide- 
ration  des  pertes  qui  leur  peuuent  ar- 
tiuer^foit  parle  déchet  de  leurs  mar- 
chandifes ,  foit  pat  le  deperiflemenc 
de  leurs  debtcs,  foit  par  tels  autres  ac- 
cidens ,  pour  en  faire  compcnfation. 
Car  il  eft  certain  que  qui  n'aura  égard 
à  cela ,  ne  fera  iamais  fon  conte  dans 
Texercice  delà  marchandife,  parce 
qu'il  y  aquâtité  de  pertes  à  y  fouifrir 
lefquelles  ne  fc  peuuét  éuiter^qui  non 
feulement  abforberoient  tout  le  gain 
qu'on  feroit  d'ailleurs  ,  fi  Ton  y  eftoit 
trop  précis  &  troprefferré  ,  mais  qui 
mefmesemporteroient  le  fonds,  com- 
me on  dit,  auec  la  riue.  Et  bien  que 
celuy  fur  lequel  vous  vous  en  recopê- 
sés^n'cft  pas  caufe  de  ces  incouenics^^ 


i^98  lA     Moral*'' 

de  forte  que  vous  luy  faites  en  quet* 
que  façon  porter ,  ou  les  acçidens  de 
fortune  qui  vous  efchéentà  vous, ou 
la  peine  delà  faute  que  quelque  au- 
tre aura  commife,  en  quoy  ilfemble 
que  vous  luy  faflîés  quelque  tort  ,  fî 
cil-  ce  qu'à  la  bien  examiner ,  la  chof© 
ne  fetrouuerapasinjufte.   Car  il  faut 
confiderer  toute  la  focietc  comme  viï 
corps,  &  chacun  de  ceux  qui  la  corn- 
pofent,  cpmme  fes  membres.    Or  la 
Nature  mefme  nous  apprend  ce  qu'il 
cft  iufte  de  pratiquer  en  ces  occur- 
rences.Parce  que  s'il  tombe  vnc  gran- 
de fluxion  fur  vne  partie,  qui  foit  ca- 
pable de  l'accabler ,  elle  tafclie  d'esi 
faire  diuerfion,  &:  d'en  deriuer  quel- 
que portion  fur  les  autres ,  qui  feront 
affés  fortes  pour  la  porter,  quand  cllo 
fera  diftribuée  par  tout  le  corps.    Ne 
vaut- il  donc  pas  beaucoup  mieux  que 
Tmcommodité  de  ces  pertes  tombe 
fur  toute  vne  multitude,  à  qui  elle  ne 
fera  pas  fenfibîe,  parce  que  chacun 
en  porte  fort  peu,  que  fi  elle  tomboit 
fur  vne  famille  feulement,  quicnde- 
meureroit  indubitablement  renuci- 


Chrestienne.  II.  Part.  49^ 
fec?  Et  {i  rhumanicc  nous  induit  quel- 
quesfois  à  faire  des  contributions  vo- 
lontaires, pourrcbailirla  maifon  d'va 
particulier  qui  cft  pcricpar  quelque 
rauined'eaux^  ou  par  quelque embra- 
fement,  bien  que  de  la  fubfiftance  de 
ce  particulier  nous  ne  tirions  ny  com- 
modité ny  avantage,  pourquoy  n*efti- 
mcros-nous  pas  qu'il  foitju (le  de  co- 
tribuer  quelque  chofc  à  empefcher  la 
ruine  d'vn  marchand  ,  qui  donne  fa 
vie  &c  fes  trauaux  à  fournir  les  neccf- 
fitcs  &:  les  commodités  à  tout  vn  peu- 
ple ?  loignés  à  cela,que  fi  vous  ne  per- 
mettes aux  marchands  de  fc  recom- 
penfcr  de  la  façon ,  il  n'y  en  a  pas  va 
qui  n'en  abandonne  le  mefl:ier,ô^ainft 
la  Republique  demeurera  deftituée 
des  vtilitcs  que  nous  auons  veucs  cy- 
deffusKiy  cftre  apportées  parle  com- 
merce. La  Republique  donques  dc- 
uant  eftre  eftimée  comme  le  corps , 
fes  commodités  fans  doute  doiuenc 
eftre  plus  confiderées  que  les  pertes 
des  particuliers  :  &:  derechef,  la  Re- 
publique n'eftant  composée  que  de 
CCS  particuliers ,  il  fc  trouuera  qu'ils 

I  j  i 


500  LÀ     Mo  R  Alt 

rcçoiucnt  plus  d'vtilitc  de  la  pcrmil5 
fion  qu'on  donne  aux  marchands  de 
fe  rccompenfer  de  la  façon  ,  qu'ils 
n*cn  reçoiuentde  perte.  Parce  qu'ils 
pcuuent  modérer  leur  perte  en  mo- 
dérant leur  conuoitifc  d'acheter  :  aii 
lieu  que  fi  le  commerce  venoit  abfo- 
himent  à  manquer,  ils  ne  fçauroient 
en  aucune  façon  remédier  au  man- 
quement des  commodités  &  des  vti- 
lités  qui  leur  en  reuiennent.Et  neant- 
moins  tout  cela  fe  doit  limiter  par 
vncdiftinûionimportante.C'cft  qu'il 
faut  difcerner  les  pertes  qui  font  com- 
me ihéuitables  dans  l'exercice  de  la 
marchandifc  ,  d'auec  celles  dans  lef- 
quelles  les  marchands  fe  précipitent 
fouuent  eux  -  mefmes  parleur  trop 
grand  5c  comme  infatiable  defir  d'a- 
iioir.Car  ilyena  qui  ne  font  pas  diffi- 
culté de  preftcr  prefque  à  tous  ve- 
nans,  quelque  apparence  de  n-vauuais 
payement  qu'il  y  puifTe  auoir  ,  parcô 
qu'ils  efperent  s'en  recompenfcr  fur 
les  bonnes  debtes.  Et  d'autres  hafar- 
dent  témérairement  leurs  marchan* 
difcs  a  trauers  toutes  force*  de  dan* 


ChrestîenSe.  il  Part?  yor 
gers ,  fans  auoir  égard  ny  aux  gens  de 
guerre  ny  aux  brigands  ,  &:  fans  con" 
fiderer  les  naufrages  ny  les  pirates, 
parce  qu'ils  croyent  que  le  refte^qu^ils 
débitent  plus  feurcmentjpayeratout, 
cant  ils  y  mettent  vn  prix  exceflîf  6c 
jdcraifonnablc.Or  y  a-t-il  en  cela  vnc 
injuftice  toute  manifeftc.  Parce  que 
,comme  ileftdela  nature  des  chofes , 
que  ceux  qui  tirent  des  emolumens 
du  commerce ,  participent  auffi  aux 
incommodités  &  aux  pertes  dont  il 
eft  nccefTairement  accompagne ,  il  en 
cft  pareillement  que  celui-là  porte 
toute  la  perte  d'vn  accident ,  qui  ,  fi 
i'accident  ne  fuft  point  arriué,  en  euft 
tiré  tout  Tavantage.  loint  qu'il  eft 
contre  la  difpofition  du  droit  naturel , 
que  je  porte  la  peine  de  la  témérité 
d'âutruy  ,  ou  que  moy  ,  qui  reftreins 
^  qui  reflcrre mes  cupidités  ,  férue  à 
remplir  lavidité  de  la  conuoitife  d'vn 
autre.  Enfin, comme  Ariftote  voulant 
définir  en  quoy  confiftela  médiocrité 
dans  laquelle  il  met  les  vertus  mora- 
les ,  il  fc  contente  de  dire,  que  c'cft 
comiuc  vn  homn^c  prudent  en  deter- 


^01  ï.  A     M  O  R  A  t  E 

niincroît ,  dautant  que  cela  dépend 
dediucrfcs  circonftanccs  des  aûiona 
ôc  des  chofes  fingulieres^qu'il  eftmer- 
iicilleufement  difficile/ou  mefmc  im- 
poflible  à  tout  homme  de  prévoir: 
je  dis  que  la  modération  du  gain  ,  en» 
rexercicc  de  la  marchandifc,eft  com- 
me vn  vray  homme  d'honneur  le  vou- 
droit  déterminer  ,  dautant  que  cela 
dépend  de  tant  de  reflexions  6c  de 
tant  d'égards  ,  qu'à  peine  te  difcours 
'de  la  raifon  les  peut-il  comprendre* 
Mais  comme  vn  homme  véritable- 
ment prudent ,  n'apointbefoin  d'au- 
tres inftruftions  que  de  celles  de  fa 
propre  prudence  &:  de  fa  vertu  ,  pour 
juger  des  lieux  ,  &:des  temps^  &  des 
autres  chofes  fingulicies  dont  il  faut 
prendre  indication  à  ttouuer  cette 
médiocrité  dont  Arillote  parle  tan  if 
vn  marchand  véritablement  hlbila 
homme  &:  homme  de  bien  ,  n*a  poin 
befoin  d'autres  enféignemens  que  dd 
ceux  de  fa  bonne  confcience  ,  pour 
iuger  des  occafions  defquclles  ildoit 
prendre  loy,  afin  de  réduire  le  profiç 
qu'il  faut  qu'il  fafc  5  à  vue  jufte  m^^ 


i 


ChrëVtîenne.  il  Part;  yoj 
/aération.  Et  l'on  ne  peut  pas  mefmes 
autrement  refoudre  cette  queftion 
fur  laquelle  Ciccron  a  exercé fon  ef- 
prit&fbn éloquence.  Vn  marchand, 
dit-ii,  ayant  charge  vn  nauire  de  blé 
en  Alexandrie ,  en  part  quelque  peu 
de  temps  auant  plufieurs  autres  mar- 
chands chargés  de  mefmc  ,  &  s'en 
vient  à  Rhodes  à  rheure  que  le  blé  y 
èft  très-rare,  &: par  confequcnt  extrê- 
mement cher.  On  demande  s'il  doit 
avertir  les  Rhodiens  qu'il  y  a  d'autres 
vaifTeauxcn  mer  qui  leur  apportent 
du  froment  en  abondance ,  ou  s'il  le 
peut  honneftement  paflTer  fous  filcn- 
cc  y  afin  de  vendre  fon  blé  à  fon  mot. 
Et  là  deffus  Ciceron  fait  difputcr 
deux  Philofophes  l'vn  contre  l'autre , 
chacun  alléguant  ks  raifonspour  dé- 
fendre fon  opinion.  l'ay,  dit  l'vn,  qui 
introduit  le  marchand  parlant,  appor- 
té mamarçhandife,  je  l'ay  exposée  en 
vente,  &:  l'ay  vendue  autant  &  non 
plus  ,  &  peut  cftre  encore  vn  peu 
moins  que  les  autres  marchâdsqui  en 
auoient.  Chacun  en  a  pris  ce  qu'il  a 
voulu  i  je n'ay  trompé  ny  circonuena 

I  j  4 


^ô4  tA   Morale 

perfdnne  ;  qui  eft-ce  donc  qui  fc  puîft 
fe  plaindre  que  je  luy  aye  fait  tort^ 
L'autre,  aucc  des  fentimens  plus  gé- 
néreux ,  luy  refppnd  en  cette  forte» 
Quoy  ?  Eft-ce  donc  là  fuiure  les  inf-» 
truûions  Se  les  mouuernens  de  laNa* 
ture  ?  Ne  que  tu  es  pour  feruir  à  U 
focictédes  hommes,  &  formé  à  cette 
condition  que  ton  vtilité  fera  Tyrilité 
du  public,  &  que  de  l'autre  cofté  I'vt 
tilitc  du  public  fera  la  tienne,  celeras- 
tu  aux  hommes  ce  qui  leur  peut  eftre 
avantageux  ,  afin  qu'en  ton  particu- 
lier tu  profites  de  leur  ignorance  ê 
Autre  chofe  eft ,  repart  le  premier, 
celer,  &  autre  chofe  fe  taire.  le  ne  te. 
celc  rien  maintenat,fijene  te  dis  pas 
quelle  eft  la  nature  des  Dieux  ,  quel 
le  dernier  &:  le  plus  excellent  de  tous 
les  biens, chofe  qui  te  feroitplus  avan- 
tageufc  à  fçauoir  ,  que  ne  fçauroit 
eftre  à  qui  que  ce  foitToccafion  &  la 
commodité  d'acheter  du  blé  à  bon 
conte.  Mais  tout  ce  qui  te  pourroic 
eftre  vtileà  fçauoir,  mon  deuoirne 
m'oblige  pas  necefiairement  à  te  le 
4ite.  Au  contraire,  dit  le  fécond ,  je. 


ChrestîeîtîtïÎ  II.  PartT  py 
fc  maintiens  que  tu  y  es  obligé  ,  au 
inoins  certes  G  tu  te  fouuiens  qu'entre 
les  hommes  il  y  a  vnc  focieté  que  la 
nature  mefme  a  eftablie.  le  m'en  fou- 
uiens bien,  réplique  l'autre,  mais  cet- 
%c  focieté  là  eft  elle  telle ,  qu'aucun 
ne  puifTe  rien  auoir  qui  foit  àluy  en 
particulier  f  Si  cela  eft,  il  ne  faut  plus 
faire  eftat  de  rien  vendre  ,  6c  n  eft 
queftion  que  de  donner.  Ainfi  ,  dit 
Ciceron,l'vn  ne  dit  pas,  cela  eft  des- 
honnefte  à  la  vérité,  mais  neantmoins 
je  le  feray,  dautant  qu'il  accommode 
mes  affaires  >*  mais  ,  cela  accommode 
mes  affaires  en  telle  forte ,  qu'à  cette 
occafion  il  n'eft  pas  deshonncfte  à 
pratiquer.Mais  ^autrc  fouftient  d'au- 
tre cofté  qu'il  ne  le  faut  pas  pratiquer^ 
parce  qu'il  eft  deshonnefte  àfaire.  Et 
après  qu'il  a  ainfi  fait  plaider  Dioge- 
nesle  Babylonien,  Stoïcien  de  répu- 
tation &  grave,  &  Antipater  fon  dif- 
ciple  ,  perfonnagedc  fubtil  entende- 
ment, il  conclud  enfin  que  laifler 
quelque  chofe  fous  filencc  ,  n'eft  pas 
la  celer  ;  mais  que  quand  quelcua 
Tçait  vne  chofe  qu'il  importe  à  vnau- 


JSè  La    M^orale 

trc  de  fçauoir,  il  la  lu  y  celc  s'il  la  ïuy 
laifFc  ignorer,  à  deflein  d'en  tirer  pour 
foy  quelque  émolument  particulier. 
Ce  qu  il  eftime  qu'vn  homme  ouucrt, 
lîmplejingenujuftejhomn^e  de  bien, 
jie  fera  iamais  ;  dz  que  c'eft  la  façon 
d'agir  des  hommes  fins,  cachés,rusés, 
trompeurs ,  malicieux  ,  déguises  ,  &c 
fourbes.  Si  ce  incrément  de  Ciceron 
cft  vniuerfellement  vray  ,  il  doit  eftre 
interdit  à  tout  homme  de  bien  d'exer- 
cer la  marchandife.  Car  où  font  ceux 
qui  pour  débiter  la  charge  de  leurs 
iiauires  ,  vfent  de  cette  préface ,  il 
vient  quantité  d'autres  marchands 
après  moy  qui  ont  fait  mefme  car- 
gaifon?  Il  faut  donc  vfer  icy  de  dif- 
Cinftion.  D'abord,  fi fçachant qu'il 
vient  d'autres  nauires  &:  d'autres  mar- 
chands, il  dit  neantmoins  qu'il  n'ea 
vient  point ,  il  ment ,  Se  mérite  tous 
ces  tiltres  qui  luy  font  donnes  par 
Ciceron  ,  & ,  s'il  y  en  auoit ,  de  plus 
laids.  Se  de  plus  vilains  encore.  Si  y 
ayant  en  Alexandrie  quantité  de  blé 
ô^  peu  d'argent ,  il  a  eu  à  bon  marche 
celuy  qu'il  y  a  acheté ,  ôc  qu'à  Rhe^ 


CrîREsVrtiTîFi?  ïf.  Part;  507 
Sacs  il  le  vueillc  vendre  bien  cher,  il 
^ft  cxccflîf  en  fa  conuoitife  de  gai- 
'gner,  quand  il  n'y  auroit  point  d'autre 
blafme.Car  il  Iqy  cft  tellement  permis 
de  regarder  à  fon  profit  particulier, 
qu'il fefouuienne  toujours  de  la  pro- 
pre fin  delamarchandife,  qui  eft  de 
îeruir  à  la  commodité  du  public.  Or 
celuyquife  laîfTprmpoftcr  à  fa  cupi- 
dité d'auoir,  n'a  point  d*égard  au  pu- 
blic, &:  ne  vife  qu'à  fes  avantages.  Si 
l'ayant  acheté  vn  peu  cher,  il  trouuc 
qu'à  Rhodes  il  y  aitdifette  aullibien 
d'argent  que  de  blé  ,  de  forte  que 
pour  enauoirau  prix  auquel  il  a  taxe 
le  fien  ,  le  pauurc  peuple  foit  obligé 
de  faire  des  efforts  extraordinaires  , 
l'vn  en  s'endettant  de  beaucoupjl'au- 
tre  en  vendant  ou  en  engageant  les 
meubles  neceffaires  à  fon  vfage ,  vu 
autre  en  donnant  fa  liberté  ou  pour 
toujours,  ou  pour  quelque  temps  , 
afin  d*auoir  dequoy  fenourrir,cen*eft 
pas  vn  marchand ,  mais  vn  brigand,  Sc 
vn  ennemi  du  genre  humain,  s'il  abu- 
fc  d'vne  fi  lamentable  occafion  pouic 
gaigncr,voircrâcfmes'il  ne  découuro 


jo8  Î.A  Mo  RALE 

ce  qu'il  importe  aux  Rhodiens  de  fç5 
tioir,quand  il  y  deuroit  faire  quelques 
perte.  Car  importe-t-iltant  à  la  fo* 
cicté  du  genre  humain  ,  d'enrichiç 
vn    particulier   ,    qu'il   faille    quo 
pour  cela    toute  vne  grande  villo 
en  patiffe   >     Et  puis  que  de  ces 
deux  fins  ,    IVn    de  la    marclian- 
<dife  ,   èc,  lautrc'  des  marchands  ,    la 
première  cft  la  meilleure  &  préféra- 
ble de  tout  point,  n'cft^ce  pas  ren- 
uerfer  l'ordre  &  la  nature  deschofes 
tout  à  fait,  que  delà  faire  ccdcr  de  fî 
loin  à  celle  qui  en  comparaifon  n*eft 
aucunement  confidcrable  ?  Mais  s*il  a 
acheté  fon  blé  vn  pencher  ,  àc  qu*à 
Rhodes,  dans  la  difcttc  du  blé,  il  y  ait 
abondance  d'argent ,  de  forte  qu  ea 
taifant  la  venue  des  autres  vaifTcaux  , 
non  feulement  il  y  puifTc  éuiter  la  per- 
te, mais  mefmes  faire  quelque  profit, 
j'eftime  que  la  juftice  naturelle  des 
chofes  le  luy  peut  permettre.     Parce 
qu'il  n'eft  pas  défendu  à  vn  marchâd 
de  s'enrichir  en  n'incommodant  pas 
le  public, qui  mefmes  a  quelque  inte- 
rcft,  pourueu  que  (juantà  luyilnea 


CnkESTiENNË.  It.  Part,    yo'j 
îbufFre  point,  que  ceux  qui  s'adon- 
nent à  la  marchandife ,  y  reuffiffent. 
Or  cela  n'eft  pas  incommoder  le  pu^ 
blic,  que  défaire  fur  les  particuliers  , 
dcfquels  il  eft  composé,  vn  profit  qui 
ne  leur  foit  pas  fenfibîe.  Autrement  , 
|)arce  qu'il  n*y  a  point  de  profit  d'vn 
coftc,  qu'il  n'y  ait  quelque  dommage 
de  l'autre,  fi  abfolument  il  n'eftoit  pas; 
permis  de  tirer  à  foy  quelque  peu  do 
chofe  du  bien  d'autruy  en  telles  oc- 
cafîons  ,  il  faudroit  pareillement  re- 
noncer abfolument  à  tout  commer- 
ce. Car  le  gain  n'eft  rien  autre  chofe 
(înon  ce  que  l'on  prêd  fur  la  marchan- 
dife au  deçà  ouau  delà  de  fa  iufte  ef- 
timatio.Carfiellevousacoûté  moins 
qu'elle  ne  valoit ,  vous  aués  gaignô 
fur  celuy  qui  l'a  vendue.    Et  fi  vous 
Tavcs achetée  fon  iufte  prix,  &:  que 
vous  l'arcuendiés  dauantage ,  ce  qui 
cft,  fans  doute,  la  loy  du  commerce  , 
vous  gaignés  fur  celuy  qui  acheté  do 
vous.    Et  en  Tvn  &:  en  l'autre ,  vous 
avés  quelque  chofe  du  bien  d'autruy, 
puis  qu'il  vous  rend  plus  que  vous  no 
iuy  donnés ,  ou  que  vous  ne  luy  ren- 


,510  tA   Morale 

des  pas  autanc  qu  il  vous  donne.  0\è 
donques  il  n'y  a  point  d'occafion  ea 
laquelle  il  foit  permis  de  gaigner  ,  ou 
il  eft  permis  de  gaigner  eh  celle-cy  ; 
de  forte  qu'U  ne  refte  plus  finon  à  y 
modérer  le  gain  ^  qui  ne  fera  pas  ex- 
ceiTif  5  fi  ceux  fiir  qui  vous  le  faites 
n'en  reçoiucnt  point  d'incommodité, 
Se  Cl  vous  le  tirés  de  leur  abondance- 
Et  cela  me  donne  fujct  de  confiderer 
la  chofe  vnpeu  de  plus  prés,  &  delà 
rechercher  dans  fes  principes.  Le 
premier  droit  de  la  poffeffion  des 
chofesaeftcdeles  poffeder  par  indi- 
vis ,  auant  qu'elles  fuffent  partagées^ 
Gar  ila  efté  vn  temps  que  la  proprié- 
té en  eftoità  tons  ,&:  Pvfufruitàcha^ 
que  particulier  5  félon  que  l'occafion 
le  conuioitj  ou  que  la  neceiTitc  l'obli* 
geoit  à  les  conuertir  à  fon  vfagc.  Ec 
telle  eft  encore  la  façon  de  viure  entre 
ces  panures  Indiens  ,  que  nousauons 
accouftumc  d'appeller  du  nom  de 
Saunages. Le  fécond  a  efté  de  les  pof- 
feder chacun  à  part ,  félon  que  d'vn 
commun  confenrement  on  s'eft  ac- 
cordé à  les  diui/er,  ou  que  le  premici 


^HRESTÎENNE.  iLPAkT*       p% 

feccupanc  s'en  cftfaicle  maiftrc.  Car 
quand  vne  foison  a  reconnu  que  la 
poflreflîondela  propriété  par  indivis  , 
auoit  de  fi  grandes  incommodités, 
qu'elle  ne  pouuoit  compatit  aucc  la 
focicté  ,  &C  que  Tona  veii  qu'il  eftoit 
neceflaire  que  chacun  s'appropriait 
la  feigneuric  de  quelque  portion  do 
ce  qui  eftoit  auparauant  en  commun, 
l'on  n'a  pas  conteftc  que  chacun  ne 
pûftjuftcmentjouirdece  dont  il  s'ef- 
toit  faifi  le  premier  ,  pourueu  qu'il 
n'enuahift  pas  tout ,  &c  qu'il  laiflaft 
dequoy  habiter^  &  dequoy  joiiir  pour 
les  autres.   Le  troificme  a  efté  la  per- 
mutation, quand  le  befoin,dont  nous 
auons  parlé  cy-defTus  ,   a  obligé  de 
donner  quelque  portion  de  ce  qu'on 
auoit,  afin  d'auoir  quelque  autre  cho- 
fe .  Et  cette  permutation,  dans  le  com* 
mencement,  fefaifoit'fans aucun  def- 
fcin  de  profiter,  Se  feulement  pour  fc 
fournir  réciproquement  ce  dont  on 
auoit  befoin;  tellement  qu'au  plus 
prés  qu'il  fe  pouuoit.  Ton  égaloit  la 
valeur  d' vne  chofe  à  celle  de  l'autre. 
Le  quatrième  finalement  a  efté  ccluy: 


pi  LA  Morale 

que  j'appelle  du  commerce. Car  cette 
permutation,  faite  dans  toute  Texac* 
titudc  de  la  juftice  corrlmutatiuc  ^ 
pouuoit  bien  aucunement  fuffirc  aux 
neceflités  de  la  vie,  dans  les  lieux  qui 
n'eftoient  pas  extraordinairement 
peuplés. Mais  ellen'eftoit  pas  capable 
de  fournir  à  toutes  fes  commodités , 
5^  fans  le  fecoursdu  commerce  ,  elle 
demeuroit  priuée  dVne  infinité  de 
chofes  vtiles.Orpour  Ten  accommo- 
der 5  il  a  fallu  qu'il  y  ait  eu  des  gêné 
qui  fe  foient  entièrement  donnés  ï 
cela»  Tellement  qu'au  lieu  que  les  vns 
fc  font  appliqués  à  la  culture  de  la  ter- 
re, les  autres  a  l'excircicedes  arts  ,  Icé 
autres  ont  porté  les  armes  pour  la  dé- 
fenfedupays,  les  autres  fe  font  fait^ 
médecins  pour  foulager  les  malades, 
les  autres  ont  cfté  faits  magiflrats, 
pouradminiftrer  la  juftice  à  leurs  ci- 
toyens;, les  autres  enfin  fefont  em- 
ployés aux  chofes  diuines  ;  ccux-cy 
n'ont  point  eu  d'autre  occupation  fi- 
non  de  faire  vn  magazin  de  ce  qui 
pouuoit  feruiràPvtilicédupublic,  Sc 
il'vfagedcs  particuliers.  De  tous  ces 

gens 


CHkEStiENNE.  It.  Part;     'jij 
^cns  donc  qui  contribiicnt  quelque 
chofe  au  bien  de  la  focieté  ,  les  vns 
font  nourris  &  entretenus  aux  def- 
pcns  du  public ,  comme  les  Soldats, 
&:  les  Magiftrats ,  &  ceux  qui  vac-. 
quent  aux  chofes   de  la  Religion  s 
parce  que  leurs  fondions  ne  leur  per* 
mettent  pas  d'auoir  autrement  foin 
d'eux  jny  de  leurs  familles  en  particuf 
lier.    Les  autres  s'entretiennent  d^ 
leur  induftrie  &  de  leur  trauail ,  com- 
me les  Médecins^  les  Advocats,  les 
Artifans,&les  Laboureurs ^  &c  s'il  y 
en  a  encore  quelques  autres  de  cette 
forte.    Si  donc  les  Marchands  tierir 
nent  quelque  lieu  dans  la  Republi- 
que ,  à  caufe  de  rvtilitc  qu'ils  y  ap- 
portent,  comme  il  n*eft  pas  permis 
d'en  douter  ,  ou  bien  il  faut  qu'ils 
foient  gagés  du  Public,  comme  ces 
premiers ,  ou  bien  il  faut  qu'ils  fe 
nourrifTent  &:  qu'ils  s'entretiennent 
de  leur  induftrie  &:  de  leur  trauail , 
commeles  autres.   Or  quant  aies  ga- 
ger du  Public  5  c'eft  ce  que  je  n'ay 
point  de  connoiflance  qu'on  ait  ia- 
^lais  fait  nulle  paitj de  forte  qu'il  faut 

K  k 


î  14  1 A  M  O  R  A  L  ï 

cjuece  foltlàmarehandifemefmeqaî 
les  noLirrjfle*  Comment  donc  eft-cc 
qu*elle  les  nourrira  ,  &;  qu'elle  fub- 
viendra  auxnceeffités  de  leurs  famil- 
les, fi  on  y  fuit  cette  reigle  exade  do 
la  permutation,  qui  égale  abfolumenc 
lés  chofes dans  leur  iufteptix,  &  s'ils 
ne  prennent  du  tout  rien  fur  elle  au 
delà  de  ce  qu'elle  coude  ?  Ileftdonc 
jufte  qu  en  la  débitant  ils  donnent 
moins  qu*ils  ne  reçoiuét  en  cet  égard, 
&  qu  ainfi  ils  attirent  quelque  por- 
tion du  bien  des  autres  a  eux,  qui  leur 
demeure  légitimement  acquis  par  co 
que  j'ay  appelle  le  droit  du  commer* 
ce. Derechef ,  de  ceux  qui  viuent  d© 
leur  induftrie  &  de  leur  trauail ,  les 
vns  acquierêt  plus  &:  les  autres  moins» 
ce  qui  fait  que  les  vns  font  riches ,  dc 
les  autres  panures.  Car  les  mots  de 
rkhe  &  de pauure ,  font  termes  de  com- 
paraifon,  tel  eftant  riche  à  Tcgard  de 
l'vn  ,  qui  eft  panure  à  l'égard  de  l'au- 
tre. Or  cette  inégalité  a  fondement 
dans  la  iuftice  naturelle  des  chofes. 
Car  fi  l'indurtrie  des  vns  ,  commo 
celle  des  Medecins,&:des  Advocats, 


ChRE^TI'EKî^E.  II.  Part^      ^ïj^ 

"^our  exemple  ,  cil  plus  confidcrablc 
en  eilç-mefme ,  &c  plus  vcile  à  la  fo- 
ciétc  ,  que  celle  de  quelques  autres  ^ 
comme  peuuenceftre  les  Artifans,  il 
cftraifonnable  qu'ils  en  tetirenc  plus 
d'vtilité.  Parce  que  Ceft  la  loy  de  tou- 
te foéietc  ,  &:  de  toute  communauté  ^ 
que  celuy  qui  dôntribuë  le  plus  à  là 
fai»efubfifter,  eh  recueille  plus  d'a- 
vantage. Et  partant  fi  les  Marchands 
Apportent  plus  de  commodités  au 
Public,  que  ne  font  quelques  autres 
fortes  de  gens ,  il  eft  iufte  que  le  Pu- 
blic leur  en  laiffe  prendre  la  rccom-» 
pfenfe.  Item,  fl  dans  vn  mefme  ordre 
de  gens  il  y  en  a  vn  qui  excelle  en  in-^ 
duftrie  ,  éc  en  alTiduité  au  trauail ,  il 
ell  raifonnable  qu'il  s*avànce  par  del^ 
fus  fes  compagnons ,  d'où  vient  quo 
les  exccllens  ouuriers  ,  chacun  danâ 
refpccé  de  fon  art ,  deuiennent  pluî 
riches  que  les  autres.  D'où  j1  efi:  aise 
de  recueillir  que  s'il  yen  a  quelcua 
d'entre  lés  marchands  ,  qui  furpaffe 
les  autres  en  Texercice  de  fa  vacatiô, 
il  eft  raifonnable  que  fà  rccompenfc 
foie  aulTi  plus  confidcral)!c   de  pUti^ 

Yi  k    z 


abondante.Ory  a-t-il  icy  à  dire  deux 
çhofes.L'vne,  quelarecompenfe  que 
chacun  tire  de  ce  qu'il  contribue  X 
rvtilité  du  public  ,  confîfte  ou  eix 
l'honneur  ,    ou  en  ce  qu  on  appelle 
hle/^ ,  qui  comprend  la  poiTeffion  de 
toutes  les  chofes  neceflaires  ou  vtiles 
à  la  vie.    Quant  à  l'honneur,  comme; 
U  eft  deftmé  aux  plus  nobles  fondios, 
celles  que  font  celles   des  Gens  de 
guerre,  des  M;jgiftrats,  &:  de  ceux  qui 
yacquent  aux  chofes  diuines ,  ceux  à 
qui  on  le  donne  libéralement,  s'en 
doiucnt  contenter  ,  fans  afpirer  à  ce 
qu'on  appelle  hie^  ,  pourueu  qu'ils 
ayent  honncilement  dequoy  entrete* 
nir  leurs  familles,  &  dequoy  fouftenir 
la  dignité  de  leurs  charges.    Pour  ce 
quieftdesrichefîcs  ,  s'ils  ne  les  ont 
d'ailleurs  que  du  fruit  de  leurs  fonc-r 
tions,  ils  y  doiuent  renoncer  ;  n'eftant 
pas  raifonnable  qu'eftans  fi  avanta- 
geufement  partagés  en  ce  qui  eft  do 
beaucoup  le  plus  excellent ,  ils  pré- 
tendent encore  à  la  pofl'efuon  de  ce 
qui  doit  eftre'cftimé  moindre.    Et  au 
contraire  ccn^  .1  qui  on  en  donne  le 


Chrestïenne.  II.  Part.^  yi7 
moins,  comme  font  les  marchands,  &: 
lesavtifans  ,  dont  les  fondions  &  les 
arts  font  dans  vn  beaucoup  plus  bas 
degré  d'eftime  &:  de  confidcration , 
ont  leur  iuftc  &  naturelle  recompenfc 
dans  la  richeffe.  De  forte  que  non 
feulement  il  èft  permis  aux  artifans, 
■&auxmarchands5de  gaigner,  mais  à 
xeûx  qui  font  excellons  cntr'eux  ,11 
leur  cil  perrnis  de  deuenir  riches. 
'L'autre  chofé  eft ,  que  comme  Tex- 
^tèllence  d'vn  artifan,  confifte  princi- 
palement à  parfaitement  fçauoir  tou- 
tes les  reigles  de  fon  art,  &  à  les  prati- 
quer exactement  quand  il  faut  ouurer 
de  la  main  5  Texcellencc  d'vn  mar- 
chand confifte  principalement  à  bien 
prendre  les  occafions  :  ce  qui  n*eft  pas 
moins  difficile  dans  la  marchandife, 
ny  moins  hafardeux ,  que  dans  la  mé- 
decine,  ou  dans  la  guerre.  Pourucu 
donques  ,  comme  je  l'ay  déjà  dit , 
qu'en  prenant  bien  fes  occafions ,  vn 
marchand  n'en  abufe  pas  à  l'incom- 
modité du  public,  &  au  préjudice  des 
particuliers  ,  ilneluy  efk  pasdcfcndu 
de  s'en  preualpir  j  ce  qu  il  ne  feroic 

K  k  j 


^iS  LÀ    MoRAtl 

pas  s'il  (îifoit,  Il  vient  quantité  d'au- 
tres vaifleaiix  après  moy  ,  qui  font 
chargés  de  marcliandife  femblable  à 
lamienne.  Quant  aux  autres  quef- 
tions  que  Ciceron  propofe  là  mefme,^ 
il  y  en  a  quelques-vnes  d*elles  qui  ne 
regardent  pas  le  fait  de  la  marchandi- 
dife,  &:  que  par  confequent  il  faut  re-« 
feruer  ailleurs. De  celles  qui  concer- 
nent le  deuoir  dVn  homme  de  bien 
entre  les  marchands ,  lafolution  n  eft 
pas  malaisée.  Il  demande  fi  quelcun 
ayant  receu  de  mauuaifemonnoye,  il 
la  peut  mettre  pour  bonne  q\iandil 
Ta  connue  ;  oC  il  dit  que  Diogençs  a 
çreu  ,  qu'il  le  peut ,  &:qu*Antipate.r 
luv  contredit  ;  à  l'opinion  duquel  il 
s'accorde  plus  volontiers.  l'ay  déjà 
dit  ce  que  j'en  penfois,&:  jcm'eftonnc 
comment  vn  Philofophe  en  a  pu  dou- 
ter, principalement  vn  Stoique.  II 
demande  fi  quelcun  vendant  de  Tor, 
penfe  ncantmoins  ne^-cndrcfinon  du 
cuivre  ,  Tachcteur  eft  tenu  de  luy 
dccouurir  qu'il  fe  trompe,  ous'il  peur 
Icgitimemcnr  acheter  pour  vn  tefton 
ç^  (ju'il  Icait  bien  valoir  mille  fiancs. 


Chrestteknb. •IL  Part!  y i* 
La  chofc  eft  fans  difficulté  par  ce 
que  |*ay  pose  cy-deflus,  &  il  n'yr^» 
point  d'homme  d'honneur  qui  vou-^ 
îuft  abufer  ainfi  de  l'ignorance  d'va 
autre.  Il  demande  fi  celuy  qui  vend 
vn  efclaue  eft  tenu  de  dire  fes  vices 
cachés,  comme  ,  qu'il  eft  yvrogn^^ 
ou  gourmand,  ou  joueur,  ou  men- 
teur ,  qui  font  toutes  qualités  donc 
l'Edit  du  Prêteur  ne  fait  point  dq 
mention  entre  celles  pour  lefquelles 
il  reçoit  Tadion  redhibitoire.  Ce  que 
j'ay  déjà  dit  de  la  troque  des  clic- 
uaux  ,  refpond  fuffifamment  à  cela  , 
^  doit  eftre  fuiui  en  cette  occafion 
icy  ,  &c  mefmes  en  plus  forts  termes. 
Il  demande  enfin  fi  celuy  qui  vend 
îdu  vinfujec  à  la  graifTc  ou  à  l'evcht, 
le  doit  dire  au  courretier,ou  au  gour- 
met qui  le  marchande.  Or  yeft-il 
fans  doute  obhgc  par  la  confcien ce  &z 
par  l'honneur,  bien  que  peut  eftrc  les 
loix  d'entre  les  marchands  l'en  dif- 
pcnfent.Et  déformais  c'eftafl'és  parlé 
de  cela  pour  mon  deflTein  ;  pafl'onsaux 
autres  confidcrations  qui  peuuent  en- 
core toucher  l'exercice  de  cette  iufti- 
ce.  K  k  4 


'^ÏS  ï  A   M  O  H  A  L  S  ""       »- 

Le  cjuâtriéme  précepte  donques  re- 
gardé ce  qui  s^appelle  communément 
du  nom  gênerai  d'vfure.  Tout  ce  qui 
cft  dans  le  commerce  des  hommes  fe 
peut  rapporter  à  quatre  chefs.  Car 
ou  bien  ce  font  des  biens  fonds,com- 
me  on  a  accouftumé  de  parler, c'eft 
à  dire  des  terres,  &  des  poifeAions ,  & 
généralement  toutes  fortes  de  chofes 
immobiliaires  :  ou  bien  ce  font  des 
créatures  viuantes  Ranimées,  com- 
me les  homes,  les  chenaux,  les  bœufs, 
êc  les  moutons,  &:  s'il  y  a  encore  quel- 
que autre  forte  de  beftail  :  ou  bien  ce 
font  des  chofes  mobiliaires  &r  inani- 
mées, comme  tout  le  reft e  de  ce  qu'on 
appelle  du  nom  gênerai  de  marchan- 
dife,  de  quelque  nature  qu'elle  foit  : 
ou  bien  enfin  c'eft  de  Targent  mon- 
noyé  ,  dont  les  hommes  fe  font  aufïi 
adviscs  de  faire  trafic  entfeux,  quoy 
qu'au  commencement  il  ne  fuft  def- 
tiné  finon  àfcruir  de  mefure  commu-r 
ne  à  Teftimatiôn  des  autres  chofes.  Or 
quant  aux  imfneubles ,  on  n'a  iamais 
fait  de  difficulté  que  celuy  à  qui  en 
appartient  la  propriété ,  mais  qui  en 


Chrestiennb.  II.*  Part,  j^t 
laiflc  Tvfage  à  vn  antre  ,  ne  puifTc 
prendre  quelque  ehofedeluypour  fa 
lecompenfe.  Caria  terre  produit  des 
fruits,&:les  baftimens  feruent  à  loger 
ceux  qui  s*en  rendent  locataires  ,  6c 
des  prés  on  cueille  les  foins5&:  gênera^ 
lement  de  toute  telle  lorte  de  chofe , 
celuy  à  qui  on  en  laifle  la  poiTeifion  , 
en  tire  quelque  vtilité.  Or  laiuftice 
naturelle  ne  permet  pas  qa  vn  autre 
tire  toute  IVrilité  du  bien  dont  la 
propriété  m'apparticntjfansm'en  fai- 
re participant,  fi  ce  n'eft  par  maçon- 
ceifion  volontaire.  Ou  donc  qu'ilme 
laiflc  ioiiir  de  mon  bien  ,  oas'ildefirc 
d'enioiiir,  qu'il  me  dédommage  de 
quelque  façon  que  ce  foit ,  félon  la 
conuention  que  nous  en  aurons  faite 
enfemble.  Pour  ce  qui  efl:  des  ani^ 
maux,  rvtilité.  qu'on  en  peut  tirer 
confifte  paincipalement  en  deux  cho- 
fes;  aflauoir  en  leur  trauailj&:  en  leur 
fruit.  Et  parmi  les  nations  où  le  droit 
des  gens  a  eftabli  ou  retenu  i'cfclaua- 
gC5&:  où  les  hommes  font  dans  le  com- 
merce les  vnsdes  autres ,  l'on  regarde 
fians  les  efclaucs  tantleprofic  queToa 


^li  i  A     Mo  R  A  1  « 

peut  tirer  de  leur  fcruice ,  que  le  pxii 
de  leurs  enfans.  Car  parla  difpofîdon 
du  droit  commun,  le  fruit  fuit  le  ven- 
tre ,  &:  les  enfans  des  femmes  efcla- 
ues ,  font  repûtes  efclaues  pareille^ 
ment.  Si  donc  vn  homme  loë  à  vn 
autre  ou  fon  ferf,ou  fon  cheual,  per- 
sonne ne  doute  que  le  louage  ne  luy 
en  foit  bien  &  légitimement  deu  ;  éç 
a  vn  homme  baille  à  vn  autre  vne  ca- 
ualle  à  nourrir  ,  à  la  charge  de  parti- 
ciper au  profit  des  poulains  qu'elle 
produira  ,  aucun  ne  doute  que  cette 
conuention  ,  file  profit  qu'il  en  tire 
n'eft  point  cxceflif,  ne  foit  tres-jude, 
&:  tres-legitime.  Et  la  raifon  de  cela 
cft,  quetoutcequi  produit  quelque 
chofe  5  eft  naturellement  réputé  le 
dcuoir  produire  à  celuy  qui  en  eft  le 
fcigneur  :  de  forte  quVn  autre  ne  s'en 
peut  accommoder  finon  par  fa  con- 
ccflîon  ,  &  félon  les  loix  &c  les  condi- 
tions qu'il  y  appofe.  Pour  le  regard 
des  marchandifes  qui  confiftent  en 
chofcs inanimées ,  naturellement  el- 
les ne  produifent  rien.  Car  ce  qui  nz 
point  de  mouuement  de  foy-mefmey 


Chrestiemne^  II.  PartÎ     JiJ 

à  proprement  parler  ne  peut  trauaiU 
Icr;  &  ce  qui  n'a  point  de  principe 
lie  vieenfoy,  n'eft  pas  capable  delà 
génération  naturelle.  De  forte  qu'il 
n'eft  pas  fi  clair  fi  Ton  peut  raifonna- 
blement  tirer  quelque  recompenfe  de 
leur  vfage.  Neantmoins  on  y  peuç 
jnettrediftinâion.  Car  on  conte  en- 
tre les  marchandifcs  les  chofes  qui 
tiennent  lieu  d'inllrumens  ;  comme 
les  cfpccs,  &: les  coufteaux ,  &:  les  ha* 
chcs  ,  Se  généralement  toutes  les 
chofes  dont  les  hommes  fe  peuuent 
feruir  dans  leurs  opérations. Et  onap- 

Î>elle  marchandifes  pareillement  cel- 
és dont  on  ne  fe  fert  point  comme 
fl'inftrumens ,  mais quç Ion  employé 
à  d'autres  vfàgcs.Or  de  ces  premières 
il  femble  qu'il  y  a  pareille  raifon  que 
des  animaux,  à  l'égard  ,  non  de  ce 
qvi'ils  produifent  par  la  génération  , 
mais  de  rvtilité  que  Ton  peut  tirer  de 
leur  feruicc.  Car  les  chenaux,  Se  les 
bœufs,  &  lesefclauesmefmes  ,  font 
conhdercs  comme  desinftrumens  en 
cet  égard  :  il  y  a  feulement  cette  difte- 
^'çnce  cntr'cvix,  fclon  qu  Ariftote  les 


^14  lA     MoRÀtË 

définît  ]  que  les  vns  font  inftmmcîls 
animés  &:  viuans ,  &  les  autres  font 
deftitués  de  fentiment  &  de  vie.  Par- 
ce donc  que  ce  qui  fait  que  la  recom- 
penfe  que  je  tire  de  leur  vfage,quand 
je  les  ay  loés  à  autruy,  eft  eftiniée  iuf- 
ee  &  légitime  ,  ne  confifte  pas  en  ce 
qu'ils  font  viuans  de  animés  ,  mais  eu 
ce  que  ce  font  des  inftrumcns  dont  la 
propriété  m'appartient ,  Se  qu'aucun 
îic  doit  employer  finon  de  mon  con- 
fentcment ,  &:  félon  les  conditions 
que  je  luy  impofe  ,  ce  que  les  autres 
font  dcftitués  de  fentiment  &:  de  vie 
n'empefchera  pas  que  la  récompense 
que  je  tireray   de  leur  vfage  ne  foit 
fort  légitime  &  fort  bon ,  quand  j'en 
ûuray  conucnuraifonnablement  auec 
celuy  à  qui  jelesloc.     Que  fi  ,  dans 
cette  forte  de  commerce  ,  l'on  fait 
confideration  que  les  efclaues,  &  les 
cheuaux ,  &:  les  bœufs  qui  feruent  au 
labourage,  vieilliflent  en  trauaillant , 
^  par  confcquent  diminuent  de  prix, 
de  forte  que  mefmes  en  leur  proprie- 
té,  &:  non  en  leur  vfage  feulement,  le 
feigneur  ^  s'il  n'en  cft  recompensé  , 


Chrestienne^  II.PartT      jaj 
foufFre  du  dommage ,  les  inllrumens 
inanimés  s'vfentauflià  mcfure  qu'on 
s'en  fcrt^tellemët  qu'il  eft  iufte  qu'ou- 
tre la  recompenfe  du  feruice  qu'on  ea 
a  tiré  ,  on  repare  encore  le  détriment 
qui  fe  fait  dans  leurs  qualités  &  dans^ 
leur  fubftaiicc.    Auflî   perfonne  no 
trouue-t-il  eftrange  de  voir  loër  car- 
rofles 5  charrettes,  chariots,  équippa- 
ge  de  chenaux  ,  inftrumens  de  Mufî- 
que 5  &: Liures mefmes ,  larmes,  &S. 
quand  la  recompenfe  qu'on  en  reçoit 
ne  paffe  point  vne  iufte  modération  5 
perfonne  n'en  tire  de  blafme-    Pour 
les  autres  fortes  de  marchandife ,  on 
ne  les  loë  point ,  parce  que  d'ordinai- 
re elles  fecon  fument  abfolument  par 
l'vfage,  de  forte  qu'on  ne  les  peut  pas 
refticuer;  mais  bien  les  vent-on  à  cré- 
dit, ce  qui  a  fans  aucun  contredit  paf- 
fé  pour  chofe  iufte  &:  légitime  dans  lo 
commerce. Et  ceux  qui  les  prennent 
à  crédit  font  de  deux  fortes.    Car  oii 
bien  ce  font  marchands  ,  qui  les  re- 
uendent  puis  après  à  d'autres  perfon- 
nés  ;  oubien  ce  font  ccuxlà  mefmes 
qui  les  veulent  employer  poiir  leurs 


Jl6  t  A     y[  OKALE 

vfages.  Qiiancaux  Marchands',  il  a 
déformais  palle  pour  chofe  confiante 
&  indubitable  entre  tous  ,  qu'il  cft 
permis  de  leur  vendre  plus  cher  au 
crédit  qucnon  pasaucontant,&:riîef- 
mes  de  proportionner  le  plus  &c  la 
moins  à  la  longueur  &  à  la  brièveté 
du  terme  que  Ton  leur  donne. Ce  qui 
eft  fans  doute  fodé  en  quelque  iuft^«* 
ce  naturelle. Car  encore  que  ces  n^ar- 
chandifes  ne  foient  pas  de  leur  natu- 
re des  inftrumens  ,  fi  eft-cc  que  ceux 
qui  les  rcuendent  en  vfent  en  quel- 
que forte  comme  fi  c'en  eftoient  ,  6c 
en  tirent  de  Tviilité,  qui  accommode 
leurs  afFaires.  Cependant,  iufquesi 
ce  qu  elles  foient  payées ,  elles  font 
encore  réputées  appartenir  en  quel- 
que façon  à  celuy  qui  les  a  vendues. 
Seroit-il  donc  taifonnablc  qu'vnau-* 
trefe  feruift  de  ce  qui  eft  àmoy  ,  &C 
qu'il  en  tiraft  de  l'vtilitc  à  mon  dom- 
mage ?  Orc'eftà  mon  dommage  fi  je 
ne  luy  ay  vendu  ma  marchandife  fi- 
nonaumefme  prix  du  contant.  Car 
tout  le  temps  qui  court  entre  la  vente 
&:  le  payement ,  me  tombe  fans  doute 


CHRisTIENNi.IÎ.PART"       Ji^ 

en  pure  perte  ,  parce  que  fi  j'eufle  eftô 
payé  en  vendant,  ou  mon  argent, 
oulachofe  qui  m'euftcfté  donnée  en 
cfchangc,  m'euft  profité,dautant  qu© 
jje  Teufle  employée  ou  à  mon  vfage ,' 
ouàmon  commerce.  Pour  le  regard 
des  autres ,  à  la  vérité  ils  n'en  vfent 
pas  comme  d'inftrumens  pour   gai- 
gner  :  mais  neantmoins  il  eft  certaine 
qu'ils  en  tirent  de  rvtilité  à  mon 
dommage.  Car  ou  bien  ils  s  en  nour- 
rifl'ent,  ou  bien  ils  s'en  couurent ,  ou 
bien  ils  s'en  parent,  ou  de  quelque  au- 
tre façon  que  ce  (bit ,  ils  en  vfent  à 
leur  avantage ,  pendant  que  quant  à 
moy  i'actcns  que  Ton  me  fourniffe  ef- 
fcdiuement  ce  que  Ton  me  doit  don- 
ner en  efchange  pour  mon  bien.   Or 
cette  attente  là  eft  autant  de  perte 
pour  moy  ,  fi  l'on  ne  me  recompenfo 
de  ce  que  m'euft  pu  profiter  ou  de  la 
marchandife,  oumon  argent ,  fi  Ton 
me  Teuft  deliurc  àriieureproprcdo 
la  vête. Tout  cela  pafie  fans  difficulté, 
mefmes  entre  les  gens  d'honneur  ,  èc 
pour  en  vfer  de  la  façon,  pourueu  que 
ce  foit  dans  vue  honefte  modération , 


yiS  La  Morale 

aucun  n'en  a  encore  efté  accuse ,  foit 
d'injuftice^foicd'vfure.  Mais  quant 
àrar<yentmonnoyc,les  fentimens  des 
eens  de  bien  n'y  ont  pas  efté  fi  vni- 
formés.  Ceft  vnc  chofe  crea-certaine 
que  de  foy-mefme  il  ne  produit  rien  ^ 
de  forte  qu'il  ne  peuteftre  eftimé  par 
iaconfidetation  du  faiit  qu'il  engen- 
dre. De  fa  nature  mefme ,  ce  n'eft 
point  vn  inftrument  propre  à  opérer 
quoy  que  ce  foit;  tellement  qu'il  ne 
peut  non  plus  eftre  eftimé  en  confide- 
iration  de  fcs  feruices.  Etneantmoins, 
fi  ce n'éft  immédiatement  qu'on  l'em- 
ployé comme  vn  infttument,ainfi  que 
l'on  fait  ce  dont  j'ay  parlé  cy-deflus , 
au  moins  eft-ce  mediatement ,  dau- 
tant  qu'on  s'en  fert  pour  acheter  les 
inftruiTiens  dont  on  vfe  à  fes  avanta- 
ges; ,  Car  auec  de  Targent  oii  achetç 
des  terres  &c  des  maifons  ,  pour  fe 
nourrir  de  leurs  rcuenus,  &:  pour  s'ac- 
commoder de  leur  habitation,  C'eft 
ce  que  Ton  donne  pour  des  cfclaues  où 
pour  des  chenaux  ,  pour  des  moutons 
&:pourdubeftail,  du  feruice  &:  des 
fruits  dequoy  Ton  tire  des  cpmmodi- 


tes 


'Chrestienne.  II.  Part.  ^6z 
tés  ,  fî  raefmes  on  n'en  amafle  des  ri- 
chefles.  C'cft  cedonton  recompenfe 
ceux  qui  vendent  les  carrofTes  5c  les 
chariots ,  Se  les  outils  qui  feruent  aux 
raanufa£lures  &:  aux  Arts^de  l'employ. 
defquels  il  nous  reuient  des  vtilitez 
tres-confiderables.  C'cfl:  enfin  ce 
dont  on  paye  les  Marchands^qui  vous 
vendent  leur  marchandife,  à  defTein 
que  comme  ils  y  ont  profité  fur  vous, 
vous  y  profitiés  fur  autruy  ,  ce  que 
vous  ne  manques  pas  de  faire.  Si  donc 
il  e 11:  permis  de  tirer  quelque  recom- 
penfe  de  Tvfage  de  toutes  autres  for- 
tes d'inftruments  ,  parce  qu'ils  font 
vtiles  à  ceux  à  qui  vous  les  liurés,pour-- 
quoy  fcra-t'il  abfoliiment  défendu 
d'en  tirer  deceluy-cy  ^  parce  que  ce- 
luy  à  qui  vous  le  preftés  en  tire  de  fi-- 
gnalés  avantages  ?  Ell-ce  dans  ce 
qu'vn  inftrument  s'applique  immé- 
diatement aux  vfages  aufquels  il  eft 
dcftiné  5  que  confille  la  iuftice  de  la 
recompenfe  qu'on  me  donne  pour  l'a- 
uoirloë  à  mon  voifin  ,  ou  bien  fi  c'cft 
parce  qu'il  vfe  de  ce  qui  elt  à  moy,  ^ 
i^uilentire  de  l'vtilité^  qu'il  eft  iuftç 

Ll 


çoj  î-'A   Morale 

qu'il  m*cn  recompenfe  ?  11  y  a  plus! 
Nous  auons  pofé  cy-defliis  qu'il  eft 
raifonnable  de  permettre  aux  Mar- 
chands de  gaigner^entr'autreschofes. 
afin  de  les  afTeurer  contre  les  rifqucs 
qu'ils  ont  à  courir ,  &  de  les  recom- 
penfer  de  leurs  pertes.      Pofé  donc 
qu'vn  homme  ait  tout  fou  bien  ea 
argent ,  comme  il  y  a  des  fuccefrionfr 
purement  mobiliaires,^  qu'il  ne  trou- 
ue  point  de  bien  en  fonds  à  acheter, 
ou  qu'il  ne  foit  pas  capable  de  faire 
valoir  fon  argent  parle  commerce  ,1e 
gardera- 1 'il  en  fon  coiFre  ,  ou  s'il  le 
preftera  à  ks  voifîns  afin  qu'ils  s'en; 
feruent  ?  S'il  le  garde ,  outre  les  autres 
accidens  aufquels  il  eft  fujet ,  il  y  en 
aura  vn  qu'il  nefçauroit  euiter,  c'eft, 
que  l'argët  ne  produifant  rien  de  foy,î 
il  le  confommcra  peu  a  peu ,  &:  tom- 
bera ainfi  enfin  dans  vue  mendicité, 
miferable.  S'il  le  preftc^l'vn  en  achè- 
tera vnc  Maifon,  qui  bruflcra,  ou  il 
le  mettra  dans  quelque  Vaifleau,  qui 
fera  naufrage ,  ou  il  le  difiipcra  par 
fonmauuais  mcinagement;  les  autres 
au  GOfitraire  en  profiteront^fclon^quo 


'Chrestienne.II.PartT  ^^i 
îcs  rencontres  delà  vie  font  merueil- 
kufement  différentes.  En  cette  di- 
ùerfitc  d'accidens  feroit-il  donc  raU 
fonnable  que  la  perte  qui  arriuera  d'vn 
codé  tombe  toute  fur  celuy  qui  a  pre- 
fté ,  &c  que  le  profit  qui  fe  fera  de  l'au- 
tre cofté  foit  tout  entier  pour  ceux 
qui  empruntent  ?  N'eft-il  pas  iuft© 
que  le  créancier  tire  quelque  chofc 
de  la  main  de  ceux  qui  ont  bien  reiif- 
fî,  pour  fe  recompenfer  des  domma- 
ges qu'il  a  foufferts  dâs  la  calamité  de 
l'autre?  L'onnefaitpointdefcrupule 
de  faire,  comme  l'on  dit ,  fenererles 
biens  des  pauures  &  des  mineurs,  &r 
l'on  trouue  qu'il  y  a  de  la  charité  à  en 
vfer  de  la  façon:  tants*enfaut  qu'on 
en  foit  accufé  d'injuftice.  Ce  n'eft 
donc  pas  qu'il  y  ait  dans  la  nature  de 
la  chofe  mefme ,  quelque  répugnance 
à  la  iuftice  &c  à  l'équité,  que  Taro-ent, 
bien  qu'il  ne  produife  rien  de  luy ,  ^ 
qu'il  ne  puiffeferuir  comme  d'inftru- 
mentà  aucunes  opérations,  foitvtile 
à  celuy  qui  preftc  :  Seulement  l'on 
veut  que  l'on  ait  égard  aux  circon- 
ilanccs  des  perfonncs.dcs  lieux,  ^  de-? 

Il      2. 


i& 


J3Î  LA  Mo  RAI ï 

temps  ^  pour  empcfaher  que  ce  qu! 
peuceftre  permis  en  foy,  nedcuienntf 
illicite  parce  qu  on  n'en  vfe  pas  à 
propos  ,  ou  que  mcfmc  on  en  abufc. 
Et  véritablement  il  eft  abfolument 
neceffairequ'ony  ait  égard ,  foit  que 
la  puiflancc    fouueraine   &:  la  pru- 
dence politique  reigle  cela  dans  l'E- 
ftat,  foitquechacunyfoitlaiffe  a  la 
conduite  de  fa  confcience.  Car  ic  ne 
fais  pas  difficulté  que  ceux  qui  em- 
pruntent pour  acheter  des  héritages, 
ou  pour  s'accommoder  d'abondance 
de  beftail ,  dont  ils  tirent  les  fruits  & 
les  reuenus ,  ou  pour  auoir  quantité 
d'cfclaues  ou  d'autres  outils,  foit  ani- 
més foit  inanimes ,  qu'ils  donnent  aux 
autres  à  louage ,  ou  mefmes  pour  tra- 
fiquer, ne  puiffent  eftre  trcs-legitmie- 
ment  obligés  à  reconnoiftrele  créan- 
cier de  quelque  partie  de  leur  profit, 
par  vneftipulation  raifonnable.  Mais 
reftime  qu'il  faut  icy  obferuer  diuer- 
fes  précautions.    La  première  eft,que 
Ton  ne  faffe point  de  telles  ftipulatios 
aucc  les  pauures,qui  empruntent  pour 
fournirauxneoeffités  qui  les  prellent. 


Chrestienne.  II.  Part?  $jj 
tant  au  viurc  qu'au  veftement.  Car 
bien  qu'ils  tirent  quelque  vtilité  de 
voftre  argent ,  c'cft  en  chofe  de  telle 
nature,  que  riiumanitc  vous  oblige 
aies  y  afiifter  fi  vous  le  pouués  ,  fans 
en  efperer  aucune  telle  reeompenfe. 
Et  de  fait ,  la  règle  de  toutes  nos  a- 
ûions  c'cft  la  charité^&la  pratique  de 
cette  charité  confifte  ànefaire  point  à 
autruy  ce  que  nous  ne  voudrions  pas 
qu'on  nous  fift ,  &  à  traitter  en  toutes 
occafions  nos  prochains  comme  nous 
voudrions  eftre  traittcs  en  femblables 
occurrences.  Or  vn  honnefte  hom- 
me qui  tire  profit  de  Tvfage  du  bien 
d'autruy  ,  doit  de  fon  mouuement  fe 
porter  à  l'en  recompenfer  raifonna- 
blement.  De  forte  qu'on  ne  liiy  fait 
point  de  tort  de  ftipuler  de  luy  vne 
chofe  à  laquelle  il  fe  doit  fentir  obligé 
par  fa  propre  confcience.  Mais  qut 
eft  l'homme  qui  ne  trouuaft  rude  &c 
inhumain,  qu'à  l'heure  qu'il  eft  telle- 
ment preftc  de  la  neceifitc  ,  qu'il  n'a 
pas  dequoy  fournir  à  fon  viure  &  à 
ion  veftement ,  on  l'y  aflifte  de  telle 
fiiçon  que  rafliftance  luy  tourne  à 

Ll  5 


534  I^A    MoR  ALE 

dommage  l  A  la  vérité  en  luypreftant 
on  luy  donne  dcquoy  fe  nourrir  &  de- 
quoy  fe  veftir  prefentementa   Mais  fi 
fon  labeur  du  temps  paflcn'a  peu  fuf- 
fire  à  fes  necefficés  iufques  là ,  com- 
ment celuy  de  Taduenir  fuffira-t'il  à 
ces  mefmesneceffités ,  àlareftitution 
de  Targent  qu'on  luy  a  prefté,  &:  au 
payement  des  intcrefts  ou  des  vfures 
qu'il  engendre?  Cette affiftance  pre- 
fentc  luy  tourne  donc  à  dommage 
pourTaduenir,  &:  ce  quiaTapparance 
de  foulagement,  dénient  enfin  vne 
ruine  qui  Taccable,    Ou  doncabfolu- 
ment  il  luy  faut  donner  en  vne  telle 
occafion  ,  fclon  la  puiflance  qu'on  en 
a  ,  ou  (i  on  a  dequoyluy  prefter ,  il  le 
faut  faire  fans  en  tirer  aucun  avantage, 
La  féconde  cft;,  que  l'on  n'en  fafl'e  non 
plus  aiiec  fes  amis   particuliers  ;  au 
moins  en  les  conlidcrant  comme  tels, 
&non  pas  comme  des  negotians^qui 
empruntent  de  leurs  amis,  ainfi  qu'ils 
feioicnt  d'yn  Banquier  ,  afin  de  profi- 
ter dans  le  négoce  Car  en  cet  égard  il 
n'yaaucune  difficulté  qu'ils  ne  puifl'ec 
cftre^  traitcés  comme  tous  ceux  à  qui 


Chrestienke.  II-Part^     535 

nous  auons  dit  cy-deflus  que  Ton  peuc 
prefter  àintereft  :  &:  s'ils  en  penfent 
aucrcmentjils  ne  font  pas  veiitablemëc 
amis,  ny  dignes  d'eftrc  cofîderés  com- 
me tels^puis  qu'ils  fot  feruir  vne  chofe 
fî  facrée  qu'eft  l'amitié,  à  leurs  avanta- 
ges particuliers,au  preiudice  de  celuy 
qui  les  aime.   Eneffed,  c'eftl'vndes 
plus  beauxcarafteresdelavraye&dc 
îlionnefte  amitié  ,  comme  nous  le 
verrons  ailleurs ,  que  quand  il  eft  que- 
ftion  d'en  partager  les  avantages  qui 
confiftcnt  en  vtilité  ,  on  en  cède  la 
plus  grande  part  à  fon  amy  ,  &:  que 
Ton  en  prenne  pour  foy  la  moindre. 
Mais  quand  il  arriue  que  nos  amis  ont 
bcfoin  de  noftre  afliftance  ,  non  pour 
la  nourriture  &:  le  veftemcnt  feule- 
ment 5  m.ais  pour  des  occafions  moins 
vrgentes  où  ils  ont  affaire  d'argent 
contant,  nous,  de  noftre  cofté  ,  ne 
méritons  pas  le  nom  d'amis  fi  nous  ne 
fofnmes  difpofésàlenr  en  prefter  fans 
aucune    efperance    de  rccompenfe. 
Et  comme  ilcft  de  l'honneur^que  s'ils 
lepeuuent  rendre  bien-toil,  ils  ne  le. 
nous  gardent  pas  long-temps  ,  ainli 

Ll  4 


J5^  LA    M  OR  A  LE 

en  cft-il  pareillement ,  que  nous  no 
les  preflîons  pas  de  le  rellituer,  finous^ 
n'en  auons  grand  befoin,ramiciénous 
deuant  faire  prefumer ,  que  s'ils  ne  le 
font  pas  y  c*elT:  par  impuiftance.  La 
troifiéme  eft,  que  dans  ces  ftipulatios 
nous  o;ardions  toute  la  moderatioa 
imaginable.  Car  c'eft  à  bonne raifoa 
que  ceux-là  ont  toujours  eftc  fouue- 
rainement  odieiix  entre  les  hommes, 
qui  ont  tiré  plus  de  profit  de  leur  ar- 
gentjqueréquicé  Se  la  juftice  naturel- 
le ne  porcoit.  Parce  que  fi  l'intereft 
en  égale  toute  Tvtilité  qu'en  peuuenc 
tirer  ceux  à  qui  nous  le  preftons,  ils 
perdent  leur  temps  Se  leur  induftric 
à  remployer  ,  ^  nous  en  recueillons 
Tavantage.  Et  s'il  le  pafle  ,  tant  s'ea 
faut  que  nous  les  accommodions  en 
leur  prefl  int  ;,  que  nous  ruinons  leurs, 
affaire.'^.  Or  ce 'commerce,  aufii  bien 
que  tout  autre,  doit  auoir  principale^ 
ment  pour  fin  la  commodité  du  pu- 
blic, quine  peut  fubfiiler  aueclarui- 
nc  des  particuliers.  Mais  pour  régler 
cela  ,  il  faut  beaucoup  d'équité  &:  de 
prudence.    La  prudence  y  elt  necef- 


CHRisTlENNE.  II.  Part?     ^'^y^ 

faire,  parce  qu'il  faut  auoir  vnc  exaûe 
çonnoiflance  del'eftat  des  affaires  du 
public,  pour  prévoir  ce  qui  pourra  e- 
ftrc  vtile  ou  dommageable  aux  parti- 
culiers ,  &  pour  leur  donner  des  loix 
qui  règlent  en  cela  leur  conduite. 
L'équité  ne  l'eft  pas  moins  ,  d'autant 
que  de  faire  pour  cela  vne  loy  fixe  &: 
déterminée  qui  ne  varie  iamais ,  c'efl 
vne  chofe  abfolument  impoflible ,  à 
caufe  de  l'nftabilitédu  fujct,  &:de  la 
variété  des  circonftances.  Tellement 
qu'on  cft  obligé  de  permettre  en  cela 
tantoftpluSjtantoftmoinSj  &:  toujours 
fe  propofer  qu'il  eft  beaucoup  plus 
expédient  de  demeurer  au  delTous, 
quede  pafler  au  delà  de  ce  qui  peut 
raifonnablemët  reuenir  à  chacun  pour 
l'intereft  de  fa  fomme.  Parce  que  cc- 
luy  qui  preftc  eft  prefumé  cftre  riche, 
ëc  qu'il  n'a  point  d'autre  peine  que  de 
conter  fon  argent;  au  lieu  que  celuy 
qui  emprunte  apiuftoft  befoin,&:quc 
pour  faire  valoir  Targcnt  qu'il  reçoit, 
il  faut  qu'il  employé  fon  temps  ,  fa 
peine,  &:fon  mduftrie.  Et  de  plus, 
le  nombre  de  ceux  qui  empruntent 


5^3^  l'A    Morale 

cft  ordinairement  plus  grand,  &c  dd 
ceux  qui  preftent,  plus  petit  :  de  forte 
quel'excez  apporte  plus  de  préjudice 
çiu  public  ,  d'autant  qu'il  s'eftend  à 
plus  de  gens,  que  le  défaut  ne  luy  en 
peut  apporter,  n'y  ayant  que  peu  de 
créanciers  qui  perdent.  Le  plus  ex- 
pédient doncques  eft  que  ce  foit  la 
puiffance  Souueraine  qui  règle  cela 
par  fes  Edids;  &  c'eft  fans  doute  le 
plus  feur  5  pouv  fatisfaire  à  la  con- 
science &:  à  la  réputation  d'vn  honne-  i 
fte  homme.  Car  vn  homme  d'hon- 
neur doit  éuiter  comme  vn  écueil^non 
le  crime  feulement,  mais  le  foupçoa 
ïiiefme  d'eftre  vfurier.  Or  s'il  difpo- 
ibit  dcl'intereft  de  fon  argent  par  f^ 
feule  ftipulation  ,  il  craindroit  tou- 
jours d'y  auoir  excédé  en  quelque  fa- 
çon; parce  qu'il  a  la  confcience  déli- 
cate en  ces  matières.  Mais  quand  il  le 
feroit  fatisfait  ,  il  n'euiceroit  pas  le 
blafme  de  beaucoup  de  gens  dont  la 
langue  n'a  point  de  frein  ,  fi  on  ne 
J'arrcftepar  lareucrence  desloix  pu- 
bliques. De  façon  que  ie  voudrois 
que  le  Sr»uueraiu  Magiftrat  ordonnafl 


Chrestienne.  II.  Part.^    J5^ 
de  cette  forte  decomerceen  chaque 
Eftat,  &  que  tous  les  particuliers  y 
dépendifTent  de  fes  ordres.   le  fçay 
bien  qu'on  en  vfe  vn  peu  autrement 
dans  les  lieux  de  grand  négoce,  èC 
particulièrement  dans  les  Ports  de 
mer  ,  où  Ton  y  va  bien  au  delà  de  ce 
qui  eft  permis  par  la  Loy  du  Prince- 
Et  ie  ne  voudrois  pas   ablolument 
fleftrir  la  réputation  de  ceux  qui  don- 
nent leur  argent  à  la  grofle  auanture 
en  ces  lieux-là,  ou  qui  y   prennent 
quelque  chofe  de  pl^  que  les  interefts 
ordinaires.Parccquelesrifques  qu'on 
y  courtjles  grands  profits  que  l'argent 
emprunté  produit  aux  Marchands,  la 
couftume  qui  en  eft  vniuerfeliement 
rcceuë  entre  tous  ,  &  la  conniuence 
du  Princc,àqui  cette  couftume  n'eft 
point  inconnue,  empefche  que  cet 
vfagenefoit  illégitime  tout  à  fait,  dc 
l'authorifc  en  quelque  façon  du  cara- 
deredelapuiil'anceSouueraine.Mais 
neantmoins ,  à  parler  generalemcnt,il 
eft    du   dcuoir    d'vn   véritablement 
homme  d'honneur ,  d'y  fuiure  le  plus 
ponâueliement  qu'il  fe  peut  les  for- 


5*40  l'A    Morale 

mes  de  l'ordre  public ,  afin  dcnedori- 
ner  aucune  prife  fur  fa  renommée.La 
quatrième  précaution  cft,  que  Ton  ne 
prenne  point  d'intereft  des  interefts; 
aufli,  les  Loix  publiques  de  toutes  na- 
tions l'ont  condamné  comme  vfurai-t 
xe.  Gar  il  faut  mettre  quelques  bor- 
nes au  profit  que  ce  commerce  peut 
«donner  ,  autrement  Targent  prefté 
fera  comme  vn  cliancre  qui  rongera 
fans  intermiilîon ,  comme  de  fait  les 
Hébreux  ont   nommé  rvfurc  d'vn 
lîiotquifignifie  ronger^  à  caufe qu'elle 
s'enfle  en  diminuant  toujours  lafub^ 
fiance  de  celuy  aux  affaires  de  qui  elle 
s'attache.  Et  ne  faut  point  icy  mettre 
en  auant  que  comme  il  eft  raifonnable 
que  çeluy  à  qui  i'ay  prefté  mon  capi- 
tal 5  m'en  paye  le  retardement  &  Tv- 
fage,  d'autant  qu'il  en  a  fait  fon  profit, 
il  eft  pareillement  raifonnable  que  li 
ie  luy   en  laiffe   l'intereft  entre  les 
mains,  il  me  reconnoill'e  du  profit 
qu'il  en  a  tiré  de  mefme.    Ceux  qui 
regardent  de  fi  prés  à  leurs  affaires 
qu'ils  veulent  profiter  de  tout ,  font 
foisucux  de  retirer    leurs  mterefts 


'  CnRESTiENifET  IL  Part/  5*4^ 
èxaftcmcnt  au  temps  prefix  auquel 
ils  font  deus,  &  l'argent  en  change  de 
nature  entre  leurs  mains  ,  &  deuienc 
vnfort  principal  en  le  preftantàquel- 
queautrc.  Pour  les  autres^qui  les laif-^ 
fent  plus  long-temps  entre  les  mains 
de  leurs  débiteurs  ,  s'ils  le  font  pan 
négligence ,  il  eft  iuftc  qu'ils  portent 
la  peine  de  ce  qu'ils  ne  font  pas  afles 
vigilanSi  Si  c'eft  par  gcnerofité  ,  &: 
parce  qu'ils  cftiment  indigne  d'eux 
d'eftrefi  précisa:  fi  preflans  à  recueil- 
lir ce  qui  leur  appartient ,  ils  fe  doi* 
uent  contenter  delà  fatisfadion  que 
leur  donne  leur  propre  vertu,  &  delà 
louange  qu'on  leur  rend  de  s'eftrc  mo- 
ftrés  humains,  &  libéraux,  &:  faciles. 
La  cinquième  &  dernière  précaution 
que  ic  mettray  icy  en  auant ,  fera  plus 
vniuerfelle.  C'eft  que  dautant  que 
de  toutes  les  parties  du  commerce, 
celuy  qui  confifte  en  l'argent,  eft  le 
plus  capable  d'exciter  la  conuoitifc 
d'auoir,  lésâmes  véritablement  hon- 
neftes  y  doiuent  prendre  garde  de  plus 
prés ,  pour  ne  s'y  laifler  pas  corrompre. 
Car  bien  qu'il  y  ait  dans  les  hommes 


-^4^  lA     MoRALl 

beaucoup  d'auidité  de  pofTcder ,  Ici 
vnsdes  héritages  plantureux  y  les  au- 
tres de  beaux  baftimerls  ,  les  autres 
des  meubles  magnifiques,  &  que  l'ar- 
gent à  le  bien  confiderer  ,  n'eft  efti- 
mable  finon  d'autant  que    c'eft  le 
moyen  dont  on  fc  fert  pour  acquérir 
tout  cela ,  fi  eft-ce  que  d'ordinaire  les 
âmes  vulgaires  àc  populaires  ont  quel- 
que particulier  attachement  à  l'ar- 
gent i  qui  le  leur  fait  defircr  comme 
fi  c'eftûit  le  fouuerain  bien ,  auquel 
tous  les  autres  fc  rapportent.   Et  dans 
toutes  les  autres  parties  du  commerce, 
les  Marchands  ne  défirent  d'auoir  de 
ia  marchandife  ,  finon  pour  s'en  dé- 
faire incontinent ,  Se  ne  s'en  défont 
que  pour  auoir  de  l'argent,  comme 
fi  c'eftoit  la  principale  3c  la  dernière 
fin  du  négoce.    Tellement  que  d'en 
auoir  perpétuellement  deuatles  yeux 
&:  entre  les  mams  5  comme  ont  les 
Banquiers,  &:  les  Changeurs ,  &  ceux 
qui  ne  font  autre  chofe  que  prefter  à 
intereft  Se  receuoir  3  c'efl:  de  toutes 
les occafions  de  deucnitanancieux,Ia 
plus  contagieufe  Se  la  plus  gluante» 


Chrestienne.  ÏL  PartT     54J 
'A  ceux  doncqucs  qui  veulent  faire 
quelque  particulière  profeflion  de  H 
vertu  dans  Texercicc  de  la  Marchan- 
dife,ie  confeillerois  pluftoft  d'en  em- 
brafterles  autres  parties,  que  non  pas 
celle  dontradminiftration  ne  conlifte 
iînon  au  maniement  ^  au  change  ,  Se 
âu  rechange  de  l'argent.    Et  quant  à 
ceux  que  leur  inclination  ,  ou  la  ne«. 
ceilîté  de  leurs  affaires  oblige  comme 
inuiolablement  à  cette  forte  de  trafic, 
s'ils  ont  dans  l'ame  quelque  vrais  fen- 
timens  d'honneur,  &: quelque finccrô 
affedion  à  la  vertu,  ils  fe  prémuniront 
fans  ceffe  de  toutes  fortes  de  bonnes 
penfées,  pour  fe  rendre  incorrupti- 
bles aux  charmes  6c  aux  enforcelle- 
mens  de  Mammon,   Car  de  tous  ces 
faux  Dieux  qui  fe  rendent  maiftres 
des  cœurs  des  miferàbles  mortels,  il 
n'y  en  a  pomt  vn  qui  y  ait  vn  empire 
fi  vniuerfiel ,  ny  fiperdurable.Et  pour 
mettre  fin  à  tout  ce  propos ,  comme 
de  toutes  les  palfions  aufquelles  les 
hommes  fe  laiffeut aller,  la  plusbalfe, 
&  la  plus  indigne  de  leur  excellence 
eft  la  conuoitifc  de  la  richcile^mefmcs; 


^44  ^^  Morale 

en  l'acquérant  par  des  moyens  que 
Ton  ne  peut  pas  iuftcment  blafmer ,  là 
plus  grand  vice  auquel  on  fe  puifTe 
abandonner  en  cette  paflîon  là ,  eft 
rvfurc5de  quelque  nature  qu'elle  foit. 
D'où  vient  qu'encore  que  le  monde 
foit  bien  corrompu ,  le  nom  feul  en  a 
toujours  efté  abominable  en  tous  les 
fiecles. 

pE     CETTE     PARTIE 

de  la  jufiice  qui  confifie  en  U 

mérite  des  paroles  y  &  en  la 

fidélité  des  promejjes. 

BIEN  qu'il  y  puiffe  auoir  quelque 
differêce  entre  cette  vertu  qu'on 
nomme  luftice ,  foitdiftributiue  ,  ou 
commutatiue  ^  &c  celle  qui  tend  les 
hommes  amateurs  de  la  verité,&  qu'il 
fe  pourra  prefenter  ailleurs  occafion 
de  parler  de  cette  dernière  à  part ,  i'ay 
pourtant  creu  qu'il  fe  pourroit  trou- 
ucr  icy  quelque  lieu  pour  les  confide- 
rations  qui  la  concernent.    En  effeft 

Ariilote 


CHRisTIENNE?Il.'PART;'      Y^^ 

Ariftote  prend  quclquesfois  indiffe-- 
iemment  ces  mots  de  lufie ,  &  de  Fé- 
ntahtcj  p'ôurfîgnificr  vn  mefme  fujet, 
&  Ciceron  dit  que  la  fidélité  en  paro* 
les,  eii  conuentions ,  bc  en  promelles , 
eft  le  fondement  de  la  luftice  ,  de 
forte  qu'elles  pafleiit  affés  fouuent 
pour  vne  mefme  qualité.  Us  difeht 
dans  les  Efcoles  qu  il  y  a  de  trois  for- 
tes de  vérités ,  qui  toutes  confiftent 
en  certaine  conuenance  qu'vne  chofe 
a  auecque  l'autre.  Gar  la  vérité  des 
cftres,  à  les  confiderer  en  eux-mef- 
mes ,  gift  en  la  conformité  qu'ils  ont 
auecles  Loix&:  les  Règles  naturelles 
qui  déterminent  leur  nature  &:  leur 
définition  en  commun.  Comme  on 
appelle  vnt^r^^  Diamant ,  vne  pierrb 
dont  refl:re&:  les  qualités  correfpon- 
dent  à  la  condition  de  celles  que  la 
Nature  a  ainfi  formées  ,  &  que  Toii 
appelle  de  ce  nom.  Au  lieu  qu'on 
nomme  Diamant/i»A: ,  celuy  qui  n'eïi 
a  que  l'apparence  feulement,  &donc 
la  forme  intérieure  ne  refpond  pas  aux 
loix  qui  déterminent  cette  forte  de 
pierreric  ^  &:  qui  la  font  différer  de 

M  m 


54^  ïï   MoR alB 

la  nature  &  de  toutes  les  autres.    La 
vérité  des  conceptions  bc  des  penfée^ 
confifte  en  la  conformité  qu  elles  ont 
auec  les  cllofes  m^fmes  qui  leur  fer- 
de  matière  &:  d'objet.    Non  pourcc 
<jueffe£Huement    nos    conceptions 
foientde  la  mefme  nature  des  chofes 
mefmes  ,  comme  l'on  a  accouftumc 
de  dire  que  TintcUeâ:  fe  transforme, 
^  paffe  dans  la  condition  des  chofes 
qu'il  entend.   Si  cela  eftoit ,  à  le  pren- 
dre rigoureufement  &:  à  la  lettre^nous 
fubirions  infiniment  plus  de  diuerfes 
formes  que  les  Protées,&  ferions  mil- 
le fois  plus  cliangeans  qu'on  ne  fe  fi- 
gure les  Caméléons.    Mais  c*eft  que 
dans  nos  cntendcmensil  fe  forme  des 
idées  des  objefts  qui  fe  prefentent  à 
nous  pour  les  contempler,  &:  quand 
ces  images  que  nous  en  faifons  en 
nôus-mefmes,  les  reprefentent  exa- 
âement,  alors  nous  les  appelions  vé- 
ritables.   Comme  au  contraire  nous 
les  qualifions  du  nom  de  fauffes ,  à 
,rheure  que  nous  nous  y  trompons, 
cEnfin,  la  vérité  des  paroles  confifte  ea 
cla  conformité  qu  elles  ont  ^uec  lc5 


Chrestienne.  il  Part7  Y^-^ 
conceptions ,  ôc  par  ^onfequenc  en 
kieiremblance  qu'elles  ont  auec  les 
chofes  mefraes.  Car  naturellement 
les  conceptions  font  deftinécs  à  re- 
prefenter  les  chofes  ,  &c  les -paroles 
font  ordonnées  pour  reprefenter  les 
conceptions.  Mais  fi  la  conception 
leprefente  bien  la  chofe  mefme  ,  ôc 
que  la  parole  reprelente  bien  la  con- 
ception ,  il  eft  inévitable  qu'il  y  aura 
vne  entière  conformité  entre  la  clip- 
fe  mefme  &c  la  parole.  Et  toutcsfois 
il  y  aura  cette  différence  entre  la  con- 
ception de  la  parole  ,  que  la  concep- 
tion ne  fçauroit  eflrc  vraye  ny  faufle 
que  dVne  façon  feulement.  Car  fi, 
elle  eft  conforme  à  la  chofe,  elle  eft 
vraye  :  .&ellc  eft  fauiîe,  fi  elle  ne  s'y 
accorde  pas.  Au  lieu  que  quant  à  la 
parole^  Ci  elle  eft  conforma  à  la  chofe, 
6c  contraire  à  la  conception  de  celuy 
qui  parle  ,  elle  eft  vraye  au  premier 
égard,  &:faufteau  fécond.  Comme 
il  celuy  qui  croit  que  la  terre  tourne, 
enfcigne  ncantmoins  que  c'eft  le  So- 
leil, il  peut  dire  vray  en  mentant,par- 
ce  que  fa  parole  exprime  la  vérité  de 

Mm  2. 


548  LA  Morale 

la  chofe  ,  ôc  toutesfois  elle  ne  rcpre- 
fente  pasfa  conception.  Au  contrai- 
ré  5  fila  parole  eft  conforme  à  la  con- 
ception de  celuy  qui  parle  ,  &  que 
neantmoins  elle  ne  s'accorde  pas  auec 
lanature  de  l'objet,  elleeft  faufleeu 
égard  à  la  chofe  mefnae ,  &:  toutes- 
fois  elle  eft  en  quelque  forte  vraye, 
eu  égard  à  la  penfée  que  celuy  qui 
parle  a  dans  Tefprit.  Comme  fi  ce- 
luy qui  croit  que  c'eft  la  Terre  qui 
tourne  autour  du  Soleil ,  l'enfeigne 
comme  il  le  croit,  on  ne  peut  pas  dire 
qu'il  mente  ,  parce  qu'il  dit  ce  qu'il 
croit  ;  &  neantmoins  il  ne  dit  pas 
vray ,  parce  que  la  terre  eft  immobile 
au  milieu  de  l'Vniuers ,  &:  que  le  So- 
leil tourne  fans  intermiffion  autour 
d'elle.  Comment  qu'il  en  foit  ,  le 
vray,  &:  propre ,  &:  naturel  vfage  de  la 
parole  ,  eft  de  reprefcnter  les  concep- 
tions de  l'efprit  ,  de  de  feruir  ainfi 
d'inftrument  au  commerce  &  à  la 
communication  que  les  hommes  ont 
cnfemble;  ^3^  c'eft  en  cet  égard  que  ie 
la  confidere  icy. 

Ceux  donques  qui  com;nuniquent 


ChrÎstienne.  il  Part?  5-4^' 
"cnfemble  parrentremifede  la  parole, 
font  ou  de  cofté  &  d'autre  enfans  ,  &: 
au  defTous  de  Taage  auquel  on  eft  dans 
le  plein  vfage  de  fa  raifon  :  ouïes  vus 
enfans,  &  les  autres,  perfonnes  déjà 
raifonnables  ;ou  de  part  &  d'autre  ea 
tel  aage  que  l'imperfeélion  des  orga- 
nes n'empefche  pas  en  eux  les  fon- 
dions du  raifonnemenc:  Quant  aux 
enfans ,  il  n'en  faut  point  icy  faire  de 
confideration, parce  qu'ils  n'ont  point 
encore  de  part  en  la  vie  ciuile  qui  fe 
règle  par  la  luftice,  &  où'  la  fidélité 
en  promefl'es  eft  vn  des  principaux 
lieris  de  la  focieté.  S'ils  ftipulent 
quelque  chofe  les  vns  des  autres ,  on 
ne  croit  pas  leurs  promefles  obliga- 
toires 5  non  feulement  parce  qu'écans 
en  la  puiiîanced'autruy,  ils  n'ont  rien 
à  eux  dont  ils  puifîent  difpofer  ,  mais 
mefmes  parce  que  Ton  n'eftime  pas 
que  leur  entendement  foit  en  tel  eftar, 
qu'il  puifle  encore  former  desrefolu- 
tions  qui  les  obligent.  En  effet  ce 
qui  oblige  les  hommes  en  telle  chofe, 
c'eft  la  détermination  de  leur  volonté, 
qiiand  après  auoir  bien  penfé  à  ce 

Mm  3 


'^^à  La  Morale 

dont  il  s'agit  ,  apies  en  ânoir  exa-^ 
miné  toutes  les  r^iifons,  on  s'engage 
â^m  vne  ceitaine  refolution ,  en  fui- 
te de  laquelle  vient  la  ptoineirc.  Oc 
ceux-là  ne  font  pas  elicore  prefumés 
auoit  vne  \/iolôrité  ,  ny  elère  capables 
de  confiderer  leurs  objets  comme  il 
ftut  pour  la  déterminer  raifônnable-i- 
nient,  dans  les  organes  du  raifônne- 
ment  defquels  il  y  a  beaucoup  d'im- 
perfeftion-,  à  caufe  derimbecillité  de 
l'àagel  Et  ce  que  ië  dis  des  enfans  fc 
doit  efténdtc  &  à  ceii:5t  qui  font  in- 
fenfés,  &  à  ceux  que  la  violence  de  la 
fièvre  atranfportés  hors  de  leur  bort 
entendement  V  &:  âux^iéiUardtS  qiïi 
font  retombés  en  enfance,  ô^genera- 
fement  à  tous  ceux  à  qui  quelque 
tiotable  accident,  ou  quelque  foiblcf- 
fe  confiderablc  ,  a  ofté  Tvfagc  de  la- 
faifon.  AuiTi  hy  a-t'il  f)oint  de  bonnet 
Police  au  litdi'îde,  fek>n  les  Loix  dû 
laquelle  on  né  tienne  pour  abfolumee 
tfiiilles  les  ptomcflcs  que  telles  perfc^rt- 
îîcs  fefant  réciproquement.  Pour  ce 
qui  efl:  des  protnefles  que  les  perfon- 
ires  raifonitabics  fpi^t  à  celles  qui  ne  Id 


Chrestienne.  il  Part.  5-^1 
font  pas  5  il  y  faut  vfer  de  diftinftion. 
Car  autre  eft  la  confiderationde  cel- 
les qui  font  ferieufes ,  Vautre  de  cel- 
les qui  ne  le  font  pas.  Par  exemple, 
nous  promettons  aux  petits  enfans 
vne  infinité  de  chofes  que  nous  n'a-, 
uons  aucune  intention  de  leur  dtm- 
ner  ;  &  parce  que  nous  nç  le  faifons 
finon  en  jouant,  &:  qui! paroi ftaifés  i 
Tair  &:  a  la  façon  dont  nous  promet- 
tbnsvqùe  ce  n  eft  pas  vn^  Tefolùtïôn 
déterminée  de  nos  Yoloi;ités  ,  ori  ne 
nous  accufe  point  d'auoir  rien  faït 
contre  lé  deuoir,  quand  nous  man- 
quons àl!exeçution  de  ces  prpmefTe?^ 
Et  cela  fe  pratique  mefme  enuers 
les  perfonnes  plusaagées.  Caronn^à 
iamais  tiré  à  Confequencc  yne  ptoi- 
melTc  faite  à  qui  que  ce  foi t ,  quà^d  le 
ton  de  la  voix  ,  &:  la  çônftitution  dix 
vifageV&^  la  nature  de  P6cca(i6ttV'&: 
les  autres  çirconffances  'de  i'^ÀHÎh", 
ont  affés  donné  à  enteridte  que  cii^^^llp 
l'on  promet, c'eft  pour ïitê  feuleméitt, 
de  non  pour  engager  ï^foy  à  t'ac- 
compliflement  des  chofes  promifes. 
Et  lauifon  de  cçla  eft  queia  paroJe 

M  m  4 


^^X  r  A    M  O  R  AI  E  -  ';-   « 

çH,  bien  l'inftrumenc  naturel  par  Iç-i 
quel  nous  dccouurons  l'interiçur  de 
nos  fcntimens.  Tellement  que  fi nous 
parlons  autrement  que  nous  ne  pen- 
fons,  de  forte  que  l'on  ne  puilTe  pa$ 
j.Uger  de  noftre  intérieur  j,utremenG 
que  par  nos  paroles ,  nous  trompons 
ceuj^auec  qui  nous  traittons  ,  6c  abu- 
|bns  de  cçt^  inftrument  naturel   du 
commerce   'des    hornmes    entr*eux. 
Mais  fi  par.tous  les  autres  fignes  qui 
accompagnent  cette  parole,  nous  la 
modifions.  ;de  telle  façon,  que  cpux 
auejp  qui  n(pu^  agiflons,  en  puiflenc 
recueillir  fans  aucune  peine  qu'elle  ne 
s!îiç corde  pa^auecque  Tinterieur  de 
pos  fentimens ,  pous  r^e  les,  trompons 
point  3  i^  ne  leur  donnons  ppintia' oc- 
,ç^fibn  de  prquflre  droit  fur  nos  pro- 
jcneflcs^.  pour  nous  en  demander  l'exe^- 
cut^QU.    Àinfi,  nous  nous fferuons  dç 
T^l^^role  5:  npn  comme  d*yn  infirut 
^î]f^ntdu  ÇQiînmci^fCy^êc  dyjii  lien  dç 
l^.'i7pn.ne  Fpy,.p..m^js  comme  de  ïvti 
"d^eac?  luoyéioSjgqi  rendentla  coniier- 
|*^t.ion  agrçapJoV^qui  ladétrempen|: 
il^li^ .quelque  ir e.c]:ea tion . .  Q^^no apx 


Chrestienne.  il  Part7  ^jj 
promefl'es  ferieufes,  c'efl:  à  dire,  qui 
font  accompagnées  derintcntion  de 
les  executer^elles  font  fans  doutç  plus 
obligatoires ,  mefmes  à  l'endroit  des 
enfans  ,  que  ne  font  celles  qui  ne  fe 
font  finop  en  jouant.  Et  neantmoins 
elles  ne  le  font  pas  fi  abfolumcnt, 
qu'on  ne  s*en  puifTe  difpcnfcr  fans 
blafme.  Car  la  neceffité  de  l'exécu- 
tion de  celles  qui  font  abfolument 
obligatoires,  dépend  de  ce  que  ceux 
à  qui  on  les  fait ,  n'cftans  point  en  no- 
ftre  puiffancc,  rnais  maiftres  de  leurs 
droits  à  noftre  égard  ,  c*eft  à  eux  ,  &: 
non  pas  à  nous  ,  qu'il  appartient  de 
jtige-r  s'ils  doiuent  exiger  de  nous  ce 
que  nous  leur  auons  promis,  de  forte 
que  l'obligation  par  laquelle  nous 
nous  fommes  attachés  à  eux  &:  à  ce 
qui  efl:  de  leurs  interefts,  fubfifteiuf- 
ques  à  ce  qu'ils  larelafchentcux-mef- 
ines.  Parce  que  toute  telle  promcf- 
fc  acquiert  vn  certain  droit  à  ccluy  à 
qui  on  la  fait;»  &  la  nature  des  chofes 
yeut  que  Tvfage  d'vn  droit  foit  en  la 
•difpofitionde  celuy  àqui  il  appartiëtj 
If  ^nonl'pas  de  celuy  fur  qui  il  eft  ^ç^ 


yy4  ►"r^XA  Morale 
quis^  lî  faut  donc  voir  fi  lesenfans  5 
qui  nous  promettons  ,  font  ou  ne  font 
pas  en  noftrepuiffance.  Car  s'ils  n'y 
font  pas,  &  qu'ils  ayent  ou  pères  &!? 
mieres,  ou  tuteurs  &:  curateurs ,  qui 
acceptent  pour  eux  les  promeffes  qu« 
ïious  leurfaifons  ferieufcment,  bien 
que  quanta  eux  ils  ne  foient  pas  en 
aage  de  prendre  droit  fur  nos  p'ai*oîes, 
comme  n'eftans  pas  encore  tout  a  fait 
membres  de  la  focieté  ciuile  ,  à  la 
conferuation  de  laquelle  la  parole  cft 
deftince  comme  vn  inftrument  ;  fi 
eft-ce  que  ceux  qui  ont  foin  d'eux,  &: 
en  lapuiflance  de  qui  là  Nature  ou  la 
Polieelesamis,fupplcentà  cedefaut, 
&  les  rendent  parties  capables  de  re- 
ceudir  Tobligatioride  nospromefle$; 
S'ils  font  en  noftre  pouuoir,  dautant 
que  leurs  droits  fuiuent  leurs  perfon- 
nes ,  &c  que  leurs  perfônnes  font  entre 
nos  mains ,  c'eft  à  nous ,  &  non  à  eux^, 
à  juger  s'il  eft:  expédient  que  nous  leur 
tenions  nos  promefles  ,  ou  que  nôâ$ 
neies  leur  tenions  pas.  En  quoy  nous 
n'auons  pas  proprement  à  confiderer 
l'obligation  quç  lapromcflTe  engendra 


Chrestienne.  II.  Part,     yyj 
fclon  le  droit  commun  de  la  Nature 
3c  de  toute  les  Nations  ,  mais  feule- 
ment ce  qui  d'vn  cofté  eft  expédient 
pour  le  bien  de  ceux  à  qui  nous  auons 
promis ,  &:cequi  de  l'autre  conuient 
àrhonneur  &:  à  la  réputation  deno- 
ftre  confiance.    Car  il  y  a  telle  pro-^ 
mefle   dont  Texccution  fcroit  plus 
nuifible  que  profitable  à  nos  enfans, 
de  forte  qu  il  eft  neceflaire  pour  eux 
que  nous  nous  en  difpenfions.    Et  il 
y  en  a  telle  autre  à  Pexecutionde  la- 
quelle nous  nous  deuons  fentir  obli- 
gés,non  tant  pource  qu'il  leur  en  re- 
nient quelque  ytilité^que  pource  que 
n'y  ayant  point  de  neceflîtc  abfoluë 
de  nous  en  départir,  nous  ferions  cho* 
fc  indigné  de  nous ,  fi  nous  y  témoi- 
gni^ons  de  la  légèreté  &  de  l'incon- 
fiance.   Si  mon  deflfein  eftoit  de  trai- 
ter icy  delà  Politique  ,  &:nonpâsdc 
la  Morale  ,  i'aurois  à  cette  heure  à 
examiner  vné  qu'eftion  importante, 
touchant  lespromeffes  que  les  Magi- 
ftrats  Souuerains  font  quelquesfois  à 
leurs  fujets ,  pour  fçauoir  où  &  com- 
tncnt  elles  doiuent  eftre  ou  n'eftrc  pas 


55^  l'A  Morale 

tenues  pour  obligatoires.  Car  dau^ 
tant  que  les  fujets  font  en  la  puiffance 
de  leurs  Souuerains,  à  peu  prés  com- 
me les  enfans  font  en  celle  de  leurs 
pçres  5  &:  que  d*ailleurs  il  arriue  afles 
îbuuent  que  les  peuples  ont  aufîi  peu 
deraifon5&aufri  peu  de  connoiffance 
de  ce  qui  leur  eft  propre  en  ce  qui 
concerne  le  gouuernement  gênerai, 
que  les  enfans  en  ont  pour  ce  qui  les 
touche  en  particulier  dans  la  famille 
de  leurs  pères ,  il  femble  qu'il  y  ait 
pareille  raifon  d'y  diftinguer  de  la 
inefmcforte,  &:  d'en  faire  pareil  ju- 
gement. Mais  neantmoins  cela  ne 
laifTe  pas  d'auoir  des  difficultés  confi- 
defablcs ,  Se  qu'il  n'eft  pas  de  mon 
deflein  de  réfoudre  maintenant.  Afin 
donquesdefuiurele  fil  de  cette  Con- 
fidcration  5  ie  dis  que  les  perfonnes 
qui  font  en  aage  de  difcretion ,  S^  en 
eftat  d'vfer  de  leur  volonté  &:  de  leur 
raifon,  font  en  diuerfcs;  relations  les 
vnes  aux  autres.  Car  ou  bien  elles 
fontprofcffion  des^affujettir  àmçmes 
Loix^quifont  comme  les  liens  &:  le 
ciment  de  leur  commune  ipcieté,  ou 


CHRESTIEÎ^NE.ÎLPÀRTr       ^^f 

bien  elles  s'en  difpenfent.  Si  elles 
font  profeflîon  de  s'afTujextir  à  nief- 
mesLoix^il  n'y  a  point  de  doute  quo 
généralement  parlant ,  leurs  promef- 
îes  ne  foient  réciproquement  très- 
obligatoires.  La  raifon  en  eft,  que 
c'eft  proprement  en  cette  rencontre 
que  la  promeffe  acquiert  vn  droit  à 
celuy  à  qui  on  la  fait ,  èc  que  puifque 
c'eft  vn  droit  qui  luy  eft  acquis ,  il 
n'eft  plus  en  la  puiflance  de  Tautre. 
Car  c'eft  là  ou  ce  qui  eftoit  de  puro 
volonté  au  commencement ,  deuienc 
dVne  eftroitte  neceflîté  ,  tellement 
que  celuy  qui  eftoit  en  fa  liberté  au- 
parauantjfe  trouue  lié  par  fa  promeffe. 
Autrementjfîla  promefl'e  n'obligeoir, 
il  faudroit  abfolument  renoncer  à 
toute  focieté  ,  n'eftant  pas  poflible 
que  celle  que  les  hommes  ont  en- 
tr'eux  5  &  particulièrement  les  Ci^ 
toyens  dVne  mefme  Ville  ^  &les  par- 
ties d'vn  mefme  Eftat ,  fe  maintienne 
tant  foit  peu  de  temps  ,  fî  elle  n'a 
quelque  fondement  en  lafoy  de  leurs 
paroles.  Et  ie  nepuisicy  approuuei* 
Topinion  de  ces  Philofophes  d'autres- 


55S  tA    Morale 

fois ,  qui  ont  dit  que  quand  l'accom^ 
pliflement  d'vne  promcffe  eft  plus 
defavantageux  &  plus  dommageable 
àceluy  qui  Ta  faite  ^  qu'il  n'eft  profi- 
table à  celuy  à  qui  on  a  promis^on  s'en 
peut  légitimement  difpcnfer.  Le 
principe  furquoy  ils  fe  fondent,  efh 
bien  vray  ,  c'eft  que  la  iuftice  eft 
Tame  de  lafocieté ,  dz  qiic  Tnijuttice 
âu  contraire  en  eft  comme  la  mort  &c 
la  ruine.  Et  ils  ne  fe  trompent  pas 
encore  en  vn  certain  égard  quand  ils 
difent ,  que  puis  que  la  juftice  confi- 
ftc  en  vne  certaine  égalité ,  qui  em- 
pefche  que  l'vn  n'ait  trop ,  ^  l'autre 
trop  peu,  il  ne  peuteftre  tout  à  fait 
jufte  qu'en  cette  occurrence  tout  l'a- 
vantage foit  dVn  cofté  ,  &  tout  Id 
dommage  de  l'autre. Mais  ils  deuoient 
aullî  confidercr  que  le  premier  pre^ 
cepte  de  la  juftice, eft  de  laiffer  à  cha- 
cun ce  qui  luy  appartient  :  tellement 
que  quand  il  eft  conftant  que  quelque 
chofe  nous  appartient  ^  il  ne  faut 
plus  déformais  regarder  fi  en  la  nous 
laiffant  nous  aurons  plus  ou  moins 
que  celuy-cy  ou  que  celuy-la,  il  ne 


Chrestienne.  II.  Part?     f^^ 
fe  faut  mettre  en  peine  finon  de  lo 
nous  laifFet pu  de  le  nous  rendre.  Cela 
donc  pofé  que  la  promefî'e  d'vn  autre 
m'ait  acquis  quelque  droit  dont  ie  ne 
puis  iouïr  s'il  n'accomplit  ce  qu'il  m'a 
promis ,  il  commet  vne  injuftice  con* 
tre  moy ,  s'il  m'empefche  d'en  auoir 
la  iouïlTance.  De  plus ,  fi  deTaccom- 
pliffement  de  fa  promefTe  il  luy  re- 
uient  beaucoup  de  dommage  ,  &  à 
moy  beaucoup  de  profit ,  pofé  le  cas: 
qu'il  y  cuft  en  cela  quelque  efpece  d'i- 
niquité, tant  y  a  que  cela  ne  touchô 
qu'vn  particulier  ,  dont  rintereft  no 
tire  à  aucune  confcquence  qui  foie 
puWique.    Au  lieu  que  fi  vous  venés 
àrelafcher  l'obligation  des  promefles 
par  cette  confideration,  vous  ouurés 
la  porte  à  vne  eftrange  confufion,  ea 
donnant  la  licence  à  toutes  gens  de 
mauuaife  foy ,  de  refilir  de  leurs  con- 
uentions  &c  de  leurs  promefTes.   Or  il 
importe  fouuerainement  à  la  confer* 
uationde  l'Eftat  public,  que  chacun 
demeure  perfuadé  qu  il  ne  luy  eftpas 
permis  d'en  refilir, quelque  dommage 
-qu'il  en  reçoiue.  le  fuis  donc  bien  de 


^G%  tA   Moraine 

finon  où  il  a  précède  vne  raifonnabté 
confultation  de  rentendement  fur  le 
fujec  dont  il  a  falu  refoudre  ;  &  il  n'y 
a  point  eu  de  raifonnable  confulta»» 
iion,(î  le  fujetmen-ne  fur  lequel  nous 
auons  eu  à  délibérer ,  ne  nous  eftoit 
pas  bien  connu.  Si  donc  en  telles 
occafionsraccompliflementdelapro- 
meffe  eft  notoirement  préjudiciable 
à  celuy  àqui  nous  Tauons  faite  ,  nous 
ne  fommes  pas  tenus  de  rexecuter, 
quand  il  nous  y  voudroit  contraindre. 
Parce  que  (înous  eulfions preueu Tin- 
conueiiientqui  luyen  deuoit  arriuer> 
mous  ne  luy  euffions  rien  promis ,  au 
moins  certes  ne  luy  euffions  nôiis  deu 
tien  promettre.  '  L^exemple  que  Ci- 
ceron.en  donne  eft  pris  de  la  fable  de 
Thefeus  5  a  qui  Neptune auoitpromi^ 
trois  choies  indcfiriiment,  à  l^option 
de  Thefeus, mefme,  apresl'execmiôii 
de  deux  defquelles  ,  ayanft  demandé 
pour  la  troifiéme  la  mort  ide  fon  fik 
-Hippolyte  y  :îcontre  lequel  il  eftôic 
horriblement  irrité  fur  de  faux  fapî- 
ports  5  il  l'obtint,  &  puis  ayant  recon^ 
nu  la  vérité,  il  ^n  tomba  dans  vn  re-- 


Chrestienne.II.  Part*  fg^ 
pentir  inconfolable.  C'eftoic  vn  é- 
trange  Dieu  que  Neptune,  s'il  auoic 
promis  à  Teftourdie  ,  fans  preuoir  à 
quoy  ils'engageoir.  Et  plus  eftrange 
encore  eftoit-il/i  layanc  bien  preucu^ 
il  voulut  neantmoins  &:  promettre  &à 
exécuter  vite  chofc  de  cette  nature  r 
Veu  principalement  que  Thefeus,  à 
ce  qu'ils  difent  5  eftoitfon  petit  fils^iS^ 
que  par  ce  moyen  Hippoly  te  eftoît  de 
fon  fang ,  Se  le  troifiéme  venu  de  fz 
race.  Maisauffi  eft-ce  vne  fable,  &: 
Ciceron  mefmele  rcconnoifti  feule- 
ment, il  nous  donne  l'occafion  d'en 
tirer  cet  enfeignemeiit,  que  les  hom- 
mes de  bien  &c  d'honneur  d'entre  le^ 
Payens,  dcuoient  eftreplus  jufles&: 
plus  circonfpeds  que  les  Poètes  ne 
reprefcntoient  leurs  Dieux  mefmes, 
Qu^and  raccompliffement  d'vne  pro- 
mefle  ne  feroit  pas  préjudiciable  à  ce- 
luy  à  qui  elle  cft  faite,  ellen'eft  pas 
neantmoins  obligatoirc,fi  elle  fe  trou- 
ue  injufte  dans  l'euenement.  Par 
exemple,  Herode  le  Tetrarque  auoic 
promis  à  la  fille  d'Herodias  ,  de  luy 
donner  tout  ce  qu'elle  demanderoic^r 

N  n    X 


5^4  laMorale 

C'eftoit  vne  promeffe  temcraire,clont 
il  ne  preuoyoit  pas  les  fuites  ,  ny  les 
inconueniens.  Alafuggeftion  de  fa 
mère,  elle  luy  demanda  la  telle  de 
lean-Baptifte  ;  &:  alors  il  reconnue 
bien  la  faute  qu'il  auoit  faite  ;,  &  s'en 
repentit  ;  mais  parce  qu'il  ne  s'eftoic 
pas  contenté  de  promettre  ,  &  qu'il 
aùoic  confirmé  fa  promeffe  par  fer- 
ment en  la  prefence  de  beaucoup  de 
gens  5  il  eut  honte  de  s'en  dédire ,  &: 
comanda  qu'on  luy  apportaftla  tefte 
de  ce  faint  homme  dans  vn  plat.  C  e- 
ftoit  foiblefre5&:  injufticc ,  &c  cruauté 
tout  enfemble.  Il  y  auoit  de  la  cru- 
auté à  contenter  vn  defir  fi  fanguinai- 
rej&à  faire  apporter  en  pleine  fale, 
à  la  veué  de  tant  de  mode,la  tefte  dVa 
pnfonnicr  ,  quand  il  cuft  efté  crimi- 
nel. Il  y  auoitdel'injuflice^&cmcfmes 
tyrânique  &c  comme  barbare ,  à  efpan- 
dre  le  fang  d'vn  fi  faint  homme  ,  èc 
qu'en  fa  confcience  il  reconnoifloic 
innocent.Mais  il  monftroit  outre  cela 
vne  foibleffetout  à  fait  honteufe,  do 
redouter  en  cette  occurrence  le  juge- 
ment des  aififlans.    Car  s'il  craignois 


Chrestienne.  II.  Part.      ^6j 
qu'on  le  blamaft  de  s'eftre  légèrement 
engagé  dans  vne  promefle  qu'il  ne 
deuoit  pas  exécuter  ,  il  eftoit  fans 
comparaifon  plus  blafmable  d'y  per- 
feuerer  que  de  s'en  dédire.     Et  s'il 
auoit  peur  d'eftrc  accufé  d'infidélité 
ou  de  perfidie  ,  parce  qu'il  y  auoitin- 
tcrpofé  l'obligation    d'vn   ferment  5 
s-eftimoit-il  obligé   par  des  fermcns 
qui  ne  fc  pouuoient  exécuter  qu'en 
commettant  des  in jufti ces  &:  des  cru-^ 
autés  fifignalées  ?  llfe  deuoit  défen- 
dre par  cette  exception  5  c'eft  qu'il  ne 
pouuoit  promettre  finon  ce  qui  dé- 
pendoit  de  luy  ,  &c  que  les  chofes  qui 
font  contre  noftre  deuoir  ,  ne  foi^t 
point  en  noftre  puiflance.  Car  ce  qui 
eft  contre  noftre  deuoir  ,  nous  eft  de^ 
fendu  par  la  nature ,  de  laquelle  Dieu 
eft  auteur.   Or  quel  pouuoir  a  la  pro- 
mefle ou  le  ferment ,  dans  lequel  nous 
nous  engageons  volontairement,  de 
nous  difpêfer  de  cette  defcnfe?  Enfin, 
il  arriue  quclquesfois  tel  changement, 
foit  en  ^a  perfonne  de  celuy  qui  pro- 
met 5  foit  en  celle  de  celuy  à  qui  il  eft 
promis ,  fpit  en  feftat  des  chofes  >  &: 
'      '  N  n  5 


5(^4  iaMorale 

C'eftoit  vne  promefTe  temcraire,clont 
il  ne  preuoyoit  pas  les  fuites  ,  ny  les 
inconueniens.  Alafucrcreftion  de  fa 
mère ,  elle  luy  aemanda  la  telle  de 
leaivBaptifte  ;  &:  alors  il  reconnue 
bien  la  faute  qu'il  auoit  faite  ^  &:  s'en 
repentit  .-mais  parce  qu*il  ne  s'eftoit 
pas  contenté  de  promettre  ,  &:  qu'il 
aùoit  confirmé  fa  promefTe  par  fer- 
ment en  la  prefence  de  beaucoup  de 
gens,  il  eut  honte  de  s'en  dédire,  ôC 
cômanda  qu'on  luy  apportaftla  tefte 
de  ce  faint  homme  dans  vn  plat.  C'e= 
ftoitfoiblefre,&:  injufticc,  &  cruauté 
tout  cnfemble.  Il  y  auoit  delà  cru- 
auté à  contenter  vn  defir  fi  fanguinai- 
rej&à  faire  apporter  en  pleine  fale, 
à  la  veuë  de  tant  de  mode,la  tefte  dVa 
prifonnicr  ,  quand  il  cuft  efté  crimi- 
nel. Il  y  auoit  de  rinjuftice,&:  mefmes 
tyranique  &:  comme  barbare ,  à  efpan- 
dre  le  fang  d'vn  fi  faint  homme  ,  6C 
qu'en  fa  confcience  il  reconnoifloic 
innocent.Maisilmonftroit  outre  cela 
vne  foibleffetout  à  fait  honteufe,  do 
redouter  en  cette  occurrence  le  juge- 
aient des  alfiftans.    Car  s'il  craignoiî; 


Chrestienne.  II.  Part,  ^^j 
qu'on  le  blamaft  de  s'eftre  légèrement 
engagé  dans  vne  promefîe  qu'il  ne 
deuoit  pas  exécuter  ,  il  eftoit  fans 
comparaifon  plus  blafmable  d'y  per- 
feuerer  que  de  s'en  dédire.  Et  s'il 
auoit  peur  d'eftre  accufé  d'infidélité 
ou  de  perfidie  ,  parce  qu'il  y  auoit  in- 
tcrpofé  Tobligation  d'vn  ferment  ; 
s-efliimoit-il  obligé  par  des  fermcns 
qui  ne  fc  pouuoient  exécuter  qu'en 
commettant  des  injuftices  &:des  cru- 
autés fîfignalées?  Hfe  deuoit  défen- 
dre par  cette  exception,  c'eft  qu'il  ne 
pouuoit  promettre  finon  ce  qui  dé- 
pendoit  de  luy  ,  &  que  les  chofes  qui 
font  contre  noftre  deuoir  ,  ne  foi:it 
point  en  noftre  puiftance.  Car  ce  qui 
eft  contre  noftre  deuoir  ,  nous  eft  de^ 
fendu  par  la  nature ,  de  laquelle  Dieu 
eft  auteur.  Or  quel  pouuoir  a  la  pro- 
mefle  ou  le  ferment ,  dans  lequel  nous 
nous  engageons  volontairement ,  de 
nous  difpêfer  de  cette  defcnfe?  Enfin, 
il  arriue  quclquesfois  tel  changement^ 
foit  en  h  perfonne  de  celuy  qui  pro- 
met 5  foit  en  celle  de  celuy  à  qui  il  eft 
promis ,  fpit  en  Teftat  des  chofes  ^  &: 
'      "  Nn  5 


•j^^  LA    Morale 

des  affaires  de  Tvn  ou  de  l'autre ,  qu*il 
n'y  a  point  de  jugc  tant  foit  peu  rai- 
fonnable  qui  n'en  infère  que  le  droit 
^  l'obligation  de  la  promefle  doit 
changer  pareillement.  Car  fi  vn . 
homme  a  promis  de  fiiiurc  vn  tel  iour 
yn  Capitaine  dans  vn  tel  combat ,  6c 
que  cependant  il  luy  tombe  vne  para- 
lyfiefurles  bras,  qui  le  rende  incapa- 
pabledcfe  feruirdefcs  armes,  qui  ne 
Je  jugera  par  là  difpenfc  de  fapromef- 
fe  &c  de  fon  ferment  ?  Si  vn  homme 
m*a  donné  quelque  chofe  à  garder 
tandis  qu'il  elloit  en  fon  bon  fens ,  6c 
qu'il  reuienne  me  la  demander  lors 
qu'il  eft  deuenu  maniaque,  qui  me 
condamnera  fi  ie  ne  la  luy  reltituëpas 
au  iour  nommé ,  &;  fi  j'attens  qu'il  foit 
remis  en  meilleur  eftat,  ou  qu'on  ait 
donné  quelque  ordre  à  ce  qui  le  con- 
cerne ?  Enfin  ,  fi  tu  as  promis  de  te 
trouuer  au  Palais  pour  plaider  la  caufe 
de  ton  amy ,  3c  qu\\  l'heure  ailîgnée 
ta  femme  tombe  bien  malade,  qui  fe 
plaindra  iuftement  que  tu  ayes  fait 
quelque  chofe  contre  le  dcuoir,  fi  m 
t'excufes  de  ne  te  trouuer  pas  àraffi- 


CHREStrENNE.lt.   Part.       ^^J 

gnation  ?  De  toutes  ces  chofes  là ,  de 
de  celles  qui  leur  font  femblables  (car 
les  diuerfes  rencontres  de  la  vie  en 
fournifTent  afles,  )  il  n'y  peut  auoir  de 
meilleuriuge  que  la  bonne  confcicn- 
ce  d'vn  homme  d'honneur,  après  qu*iï 
aura  bien  confîderé  les  euenemens  &S 
leurs  circonftances.  Car  à  la  vérité  il 
il  nepronoccrapas  {ivniuerfellement^ 
qu'il  ne  fe  faut  du  tout  point  difpen^ 
fer  de  tenir  ce  qu'on  a  promis ,  quô 
iamais  il  n'y  reçoiue  d'exception» 
Mais  neantmoins  il  y  en  admettra  fort 
rarement  5  &  ne  le  fera  que  pour  de$ 
caufcsqui  feront  d'vne  euidente  ne- 
ceflîtc  ,  eneuitant  auflîfoigneufemec 
que  la  mort ,  non  le  crime  feulement, 
mais  le  foupçon  demauuaifefoy,  &c 
de  s'eftre  difpenfé  de  l'exécution  de  fa 
parole  pour  feruir  à  Ces  interefts  par- 
ticuliers^^  pour  rechercher  fcs  avan- 


tages 


Ceux  qui  ne  s'aflujettiflcnt  pas  à 
mefmes  loix  que  nous ,  font  à  peu  prés 
de  trois  fortes.  Car  ou  bien  ce  font 
des  eftrangers,  auec  qui  on  n*a  point 
d'autre  focieté   que  celle  qu'entre- 

Nn  4 


^68  tA    MoR  ALB 

tiennent   cntr*clles  les  diuerfes  na^ 
fions  qui  viuenc  en  paix  :  ou  bien  ce 
font  des  ennemi  s,auec  qui  on  a  guerre 
déclarée  félon  les  formes  qui  fe  prati- 
quer entre  les  diuerfes  natios:  ou  bien 
ce  font  des  voleurs  ,  aueçquion  n'eft 
11  y  en  guerre  ny  en  paix  ,  parce  que 
d' vn  cofté  lis  exercent  hoftiîitc  contre 
nous  corne  s'ils  eftoicnt  nos  ennemis, 
ôc  que  de  Tautrc  ils  ne  font  pasfujets 
capables  d*eftre  traittés  félon  les  loix 
d'vne  guerre  jufte  &c  légitime.    Gr 
qviant  aux  premiers  ,  bien  qu'ils  ne 
;Viuent  pas  fous  mefme  police  particu- 
lière auec  Xious ,  fi  auons  nous  deux 
droits  communs ,  qu  on  appelle  de  la 
Nature,  &des  Gens, qui eftabliflent 
entrenoas  vne  certaine focieté,  pour 
la  conferuation  de  laquelle  nous  dé- 
lions eftre  religieux  en  l'exécution  de 
nos  promeffes.    l'appelle  droit  de  na- 
ture ,  non  pas  félonie  ftile  des  lu  ri  f-* 
confultes,  celuy  quieft  communaux 
hommes  de  aux  autres  animaux.   Car 
à  proprement  parler  les  ammaqx  n'ont 
point  de  droit  entr'eux,  parce  qu'ils 
îi'ont  point  de  raifon, quieft  la  faculté 


Chrestienne.  II.  PartT  ]ë9 
feule  capable  de  connoiftre  la  diiierfi^ 
té  des  objets  &  de  leurs  relations, 
d'où  refaite  la  juftice  &  l'exercice  des 
autres  vertus  morales.  Et  c'a  eftc  le 
fentimentd'Hefiode,  &:de  Ciceron, 
ôc  de  Polybe,  &:  de  tous  ceux  qui  ont 
eu  quelque  réputation  entre  les  Phi- 
lofophcs.  Et  derechef  5  à  proprement 
parler  ,  les  animaux  n'ont  point  de 
droit  commun  auec  les  hommes .  Noa 
feulemêt  parce  que  les  hommes  feuls 
ont  de  la  raifon,  qui  les  rend  capables 
de  connoiftre  &:  de  difccrner  ce  que 
les  animaux  n'apperçoiucnt  pas  dans 
les  objets  &:  dans  leurs  diuerfcs  rela- 
tions ,  mais  encore  parce  que  cette 
différence  de  facultés,  met  entr'eux 
vne  telle  inégalité  de  condition, 
qu'elle  les  fepare  d'vnc  diftance  infi- 
nie. Or  où  il  n'y  a  du  tout  point  d'é- 
galité ,  il  n'y  a  du  tout  point  auifi  de 
communication  de  Droit ,  ny  point 
de  focieté ,  dont  les  loix  puiflent  en- 
gendrer vne  obligation  réciproque. 
.En  effet,  poiir  n'aller  point  chercher 
fie  preuues  de  cela  hors  de  noftre  fujet, 
£ui  diroit  qu'vn  homme  auroit  man^^ 


^JO  LA   Mo  RALE 

que  de  foy  à  fon  cbeual ,  ou  commîi 
quelque  iniuftice  contre  luy  ,  parce 
que  luy  ayant  promis  de  ne  le  mener 
que  quatre  lieues  feulement,  il  luy 
auroit  fait  faire  vne  plus  longue  ôd 
plus  pénible  coruée  ,  s'il  ne  le  difoit 
en  raillant  ,  pafTeroit  pour  ridicule. 
Si  donc  entre  les  animaux  il  y  a  quel- 
que ombre  de  iuftice  ,  comme  Pline 
en  remarque  entre  leselephans,  ce 
n'en  eft  qu'vne  ombre  pourtant ,  où 
la  Nature  a  eu  deflein  de  donner  aux 
hommes  quelque  fombre  enfeigne- 
mens  de  leur  deuoir ,  feloa  Pexcellen- 
ce  de  leur  eftre.  Et  files  hommes  font 
tenus  d'vfer  de  quelque  apparence  de 
iuftice  à  l'endroit  des  animaux  àcH'u 
tués  de  la  raifon  ,  comme  le  Sage  dit, 
que  le  luftcafoin  dcfa  befte,  cen'cft 
pas  par  obhgation  qu  il  ait  àla  befte 
mefme ,  dont  la  condition  ne  fouffre 
pas  qu'il  luy  foit  obligé  de  rien ,  c'efk 
parce  qu'autrement  il  ne  fatisferoit 
pas  à  ce  qu'il  fe  doit  à  foy- mefme. 
Car  fi  on  manque  d'humanité  en- 
uei's  les  hommes,  on  leur  fait  tort ^ 
ô^àfoyauflî.  A  euxpremierementj, 


Chrestienne.  II.Part.  57; 
parce  que  la  condition  d'hommes 
laquelle  eft  en  eux  ,  les  rend  des 
objets  capables  de  l'exercice  de 
cette  belle  qualité,  &  y  oblige  leurs 
femblables.  A  foyauflî^dautant  qu'en 
Texercice  de  cette  belle  qualité^ainfî 
que  des  autres  vertus  morales  qui 
conuiennent  à  nos  facultés  ,  gift  la 
perfedion  de  noftre  eftre  ,  à  laquelle 
fi  nous  ne  tendons ,  nous  ne  fatisfai- 
fons  pas  à  ce  que  nous  deuons  à  nous 
mefmes.  Mais  fi  on  manque  d'huma- 
jiité  enuers  vn  bœuf  ou  vn  chcual, 
on  fe  fait  tort,  &  non  point  à  luy, 
dautant  que  c'eft  ,  non  la  condition 
de  Ton  eftre,  mais  celle  du  noftre,  qui 
nous  y  oblige.  l'appelle  donc  droit 
de  la  Nature  ,  celuy  à  l'obferuation 
duquel  nous  fommes  tellement  pouf- 
fes parles  inftincls  de  la  Raifon  ,  que 
quand  le  confentement  des  Nations 
n'y  feroit  point  interuenu5(  quoy  qu'il 
eft  abfolument  impoflîble  qu*il  n'y 
interuienne,  ficen'eftque  la  barbarie 
leur  ofte  tout  à  fait  Tvfage  de  la  Rai- 
fon^  )  il  deuroit  neantmoiris  eftre  in- 
uiolablc.  Etteleftle  droit  du  mariage 


5-71  i^A    Morale 

pour  la  procréation  des  enfans ,  &:  le 
i^roit  de  nourrir  Se  d'éleuer  fes  enfans, 
quand  vne  fois  on  les  a  engendres 
dans  vn  légitime  mariage.  Mais  i'ap- 
pclle  proprement  droit  des  Gens,  ce- 
luy  à  rétablifïemêt  duquel  les  peuples 
de  la  terre  ont  confenti ,  encore  que 
peut-eftrc  ils  n'y  ayent  pas  eftc  fi  no- 
toiremët  induits  par  lesinflinûs  de  la 
Nature.  le  dis  donques,quefoitque 
ïespromelles  que  nous  faifons  aux  e- 
llrangersjfoient  des  chofes  qui  fe  rap- 
portent au  Droit  de  Nature^ou  qu'el- 
les foient  de  celles  quife  rapportent 
au  Droit  des  Gens^nous  nelesdeuons 
pas  eftimer  moins  obligatoires  ,  que 
celles  par  lefquelles  nous  nous  enga- 
geons enuers  nos  concitoyens  ,  félon 
les  loix  qu'vne  mefme  police  a  efta- 
blies  entre  nous.  Car  encore  que  la 
focieté  que  nous  auons  auec  nos 
concitoyens  ait  quelque  chofe  de 
plus  eftroit  ,  fi  cft-cc  que  celle  que 
iious  auons  auec  les  autres  Nations, 
ôc  auec  le  refte  des  hommes,  nous 
doit  cftre  inuiolable.  H  y  a  plus. 
Quelquesfois  ,  par  vne   foumiflioi^ 


Chrestienne.II.  Part.     575 
Volontaire  ,  les  cftrangers  s'alîujettif- 
fent  à  nos  loix ,  ou  nous  nous  aflujct- 
tiiTons  aux  leurs.   Et  en  ce  cas ,  ou  ils 
deuiennent  nos  concitoyens  en  cet 
égard,  ou  bien  nous  deuenos  les  leurs; 
c*eft  à  dire ,  qu'encore  que  ny  eux  ny 
tiousne  changionspas  de  domicilcny 
de  nation  ,  neantmoins  cette  foumif- 
'lion  volontaire  à  certaines  loix  qui 
nous  eftoient  eftrangeres ,  &c  aufquel- 
les  nous  n'eftions  point  fujets  aupara- 
uant,  nous  oblige  pour  tout  le  temps 
que  la  foumiiTion  dure.     Tellement 
que  fi  vn  Hollandois  a  fait  focieté  de 
négoce  auec  vn  François  pour  dix  ans, 
à  la  charge  d'y  fuiure  les  reglemens 
&:  les  couftumes  de  France  ;  ou  fi  va 
François  a  traittc  de  mefme  auec  vn 
Hollandois,  à  la  charge  d'y  fubir  le 
iugement  des  loix  &  des  couftumes 
des  Pays-bas  ,  ils  doiuent  exécuter 
leurs  promeflTes  réciproquement ,  &c 
les  eftimer  indifpenfables.    Laraifon 
en  eft,  que  le  droit  que  nous  auons  dit 
cy-defl'us  qui  s'acquiert  par  la  promcf- 
fe  à  celuy  à  qui  nous  la  donnons,  ne 
germe  pas  des  loix  municipales  ou 


574  ï-^   Morale 

ciuile#  5  qui  font  propres  à  vnc  Ville, 
ou  à  vne  Nation.  11  germe  de  ce  que 
la  Nature  ayant  donné  la  parole  à  tous 
les  hommes  pour  vn  commun  inftru- 
ment  de  leur  commerce  6d  de  leur  fo- 
cieté^ô^  pour  vn  lie  qui  les  attache  les: 
vns  aux  autres ,  5c  qui  rend  fermes  &C 
ftables  entr'eux  les  déterminations  5c 
les  refolutions  de  leurs  volontésjil  en! 
faut  vfer  conuenablement  àfoninfti- 
tution  5  fi  nous  ne  voulons  violer  ks 
enfeignemes,  5c  nous  rendre  indignes 
de  noftre  propre  eftre.  Pour  ce  qui  eft 
des  ennemis,  il  cft  certain  que  nous 
leur  auons  beaucoup  moins  d'obliga- 
tion 5  que  non  pas  a  ceux  qui  nous 
font  amis  ,  en  ce  qui  eft  de  l'vfage 
de  la  parole.  Car  enuers  nos 
amis  5  5c  enuers  ceux  aucc  qui  nous 
îi'auons  point  de  iufte  guerre  décla- 
rée, non  feulement  nous  fommes  te- 
nus de  leur  garder  les  promeffes  que 
nous  leur  donnons,  mais  mefmes  de 
ii'vfer  point  de  la  parole  en  leur  en- 
droit 5  de  telle  forte  que  nous  im- 
f)rimion^  en  leur  entendement  quel- 
Cfue  faulfe  idée  de  quoyquece  foit^ 


Chrestienne.  II.  Part.    57^ 
4onc  ils    puiflTenc  reccuoir  du   def- 
avantage.    Mais, quant  aux cînneniis;, 
ou  n'en  iuge  pas  ordinairement   de 
mefme.  Car  il  n'y  a  perfonne  qui  fafle 
«difficulté  de  les  tromper  par  de  faux 
aduis ,  5c  de  prendre  Toccafion  de  leur 
erreur,  pour  les  endommager  ou  pour 
les  défaire.  Les  SuiiTes  ayant  cnuoyé 
des  Députés  vers  Cefar  pour  luy  de- 
mander pafTage ,  auec  promefle  qu'ils 
ne  feroient  aucun  degaften  pafTant, 
il  leur  dit  qu'il  en  vouloir  délibérer, 
^  diifera  de  leur  donner  farefponfev 
Son  intention  n'eftoi t  pas  de  les  lailTcr 
pafFer  ;  mais  il  vouloir  auoir  du  temps 
pour  alTembler  fes  troupes.    Ce  qu'a- 
yant fait,  ôi:  les  députés  des  SuifTes 
citant reuenus, il  leurrefpoadit  que 
les  Romains  n'auoient  pas  accouftu- 
inc  de  liurcr  pafTage  fur  leurs  terres 
auxarmées  eftrangeres  ;  6c  quand  ils  le 
Voulurent  emporter  de  force,  il  les 
combattit;     Quelques  vns  trouuent 
à  redireen  cette  conduite,  comme  û. 
elle  n'eftoit  pas  affés digne  delà  ma- 
gnanimité des  Romains ,  quiauoicnc 
aceoullumé  de  fe  feruir  d'vne  vertu 


57^  tA    Morale' 

plus  ouuei'te  ,  ôc  moins  arcificleufei 
entiers  leurs  plus  grands  ennemis* 
Pourmoy,  fi  les  SuifTcs  euflent  efto 
ennemis  déclarés  des  Romains,  ie  n'y 
trouuerois  rien  à  reprendre.  Pource 
que  depuis  que  la  guerre  cft  vnefois 
déclarée  entre  deux  nations ,  onn'eft 
plus  tenu  à  robferuation  d'aucunes 
loiXj  fînon  de  celles  qui  font  du  Droit 
delà  guerre  mcfme.  Or  le  droit  delà 
guerre  n'oblige  point  de  décoiiurir 
fon  intention  àfonennemyj  ficeneft 
quand  on  traitte  réciproquement ,  &c 
qu'on  s'engage  de  promeiTe,  C'eftoit 
donc  aux  Suifles  à  prévoir  ce  qui'pou-  1 
uoit  arriuer  de  ce  retardement,  &:  à 
donner  ordre  à  leurs  affaires.  Car  on 
fe  peut  bien  plaindre  delà  maimaife 
foy  de  fon  ennemy,  quand  il  napas 
tenu  ce  qu'il  a  promis.  Mais  s'il  n'a 
rien  promis ,  6c  que  fous  ombre  qu'il 
a  dit,  ie  feray  cecy ,  ou  bien ,  ie'nele 
feray  pas ,  on  ait  pris  des  refolutions 
préjudiciables  àfos  propres  interefts, 
on  nefo  peutraifonnablement  plain- 
dre finon  de  foy-mcfme.  Le  Ghe^ 
ualicr   Bayard  défendant  Mezierej 

çontn 


Chî^estienne.  II.  PÏRt.  577 
iboncre  les  troupes  de  TEmpcreur ,  ef^ 
criuic  vne  lettre  d*muention  à  Roberc 
de  la  Mark  à  Sedan  ^  par  laquelle  il 
luy  donnoit  comme  vray,  vn  faux  ad- 
vis,qu'ildeuoitcll:re  fecouru  de  vingt 
mille  Suiffes  &  trois  mille  hommes 
d  armes  dans  peude  iours,&:  leprioic 
d'en  avertir  le  Comte  de  Naflau,rvn 
des  Capitaines  afliegcans  ,  afin  qu'il 

!  ne  fe  laiflkft  pas  cnuelopper  par  vnc 
fi  grofle  puilfance.  Puis  il  fit  en  forte 
que  cette  lettre  tomba  entre  les  mains 
de  Sekinghen,  Tautre  Capitaine  qui 
ràflîegeoit,  cequilemit  enceruelle, 
comme  fi  NaffaUjauec  lequel  il  cftoic 
dcja  mal  d'ailleurs ,  eud  fait  fa  com- 
pofition  à  fes  defpens  ;  de  forte  qu'il 
fe  refolut  deleuer  le  fie^e.  Bien  que 
ce  fuft  là  vne  menterie  toute  formée^ 
fieft-ceqùe  iamais  peifonnen  apenfé 
que  rlionneur  de  ce  Chcualier  en  fuft 
terni  ;  & luy-m'efme  ne  le  croyoit  pas, 
quoy  que  jamais  homme  ne  fut  plus 
jaloux  de  la  réputation  de  fa  paroleo; 
-Mais  c'eft  que  la  parole  n'eft  inftru- 

Il  ment  du  commerce  &  de  la  comuni- 
èation  finon  entre  ceux  entre  qui  A 

Oô       ' 


•jyg  î. A  Morale  g 

y  en  a  ,*  &:  il  n  y  eu  a  point  du  toufe.  1 
entre  telles  fortes  d'ennemis  ,  fi  ce 
n  eftpar  vi^e  réciproque  conuention, 
félonies  droits  de  la  guerre.  l'adioûte 
iieantmoins  expreffément  cette  exce- 
ption ,  afin  qu'on  ne  penfe  pas  que 
mefmes  entre  les  plus  grands  ennemis- 
toutes  diofes  foient  permifes.  Car  il 
dft  bien  certain  que  la  Nature  a  infti- 
tué  la  focieté  entre  les  hommes  pour 
leur  conferuation.     La  guerre  donc 
eftant   deftinée  à  la  dertruftion  de 
îîos  ennemis  ,  elle  rompt  ce  femblc 
toute  focieté  auec  eux ,  &:  y  abdlit 
tout  commerce.  Mais  neantmoinS,  à 
peine  y  a-ril  aucunes  nations  fi  bar- 
bares ,'  qui  en  fe  déclarant  la  guerre, 
ne  tendent  pourtat  à  faire  enfin  quel- 
que paix ,  ou  au  moins  certes  qui  n^e 
s'en  referucntlcpouuoir  &:  la  faculté^ 
s'il  ^'en  prefente  des  occafions  avanta- 
geufesou  tolerabjes.   Elles retiennëc 
donc  la  liberté  de  reftablir  la  focieté 
entr'cUes ,  &:  pour  cela  elles  font  des 
loix,  qui  leur  font  d  vne  obligation 
réciproquement  inviolable.   Ainfî  les 
tambours  &c  les  trompettes  ont  libre 


Chrestienne.  il  Part.  5^79 
tommeixe  d'vn  camp  àTautrc.  Ainfî 
traitcc-t-on  départe  d'autre,  furies 
ôccurencesqiii  fe  prcfentent  ,oupar 
des  pourparlers  encre  les  Capitaines 
&:  les  Généraux  ,  ou  par  rentremifc 
de  Députés.  Ainfi  conclut-on  les 
trêves  &:lcs  fufpenfîons  d'armes,  qui 
font  comme  vne  petite efpcce  de  paix 
à  temps.  Ainfi  enfin  en  vienjt-on  aux 
articles  dVne  paix5quin'eil:  rien  finoit 
le  reftabliirement  entier  de  cette  fo- 
cieté,  que  la  guerre  auoit  rompue. 
De  forte  que  la  faculté  de  remettre 
la  focieté  demeurant  toujours  ,  l'in- 
ftrument  neceflaire  pour  cela  ne  doit 
pas  eftre  entièrement  aboly  ,  mais 
conferuerfon  vfaçre  félon  foninftitu- 
tion  ,  en  toutes  les  occafions  où  les 
ennemis  retiennent  entr'eux  ou  re- 
llabliflent  quelque  commerce.  Et 
quiconque  eft  vrayement  jaloux  de  la; 
réputation  delà  vertu  ,  y  eft  pareille- 
ment foigneux  de  celle  de  fa  bonne 
foy  &  de  fa  parole.  £n  quoy  il  ne  fe 
faut  pas  contenter  de  ne  fe  feruir 
point  de  paroles  captieufes  &:  fujettes 
à  des  interprétations  contraires,cora^ 

O  o  ^ 


'^ÈS  LA    Morale 

me  fit  l'Empereur  Charles- Quint 
ehuers  le  Landgraue  de  HelTc  ;  ny  de 
ne  fe  tenir  pasàrexpricationrigou- 
reufe  &:  precife  de  quelques  termes 
aucunement  ambigus  :  comme  celuy 
qui  ayant  iuré  des  trêves  pour  trois 
iours,  fourragcoit  de  nuidles  terres 
de  Ton  cnnemy,  difant  que  c'cftoit 
poitr  les  iours,  ôc  non  pas  pour  les 
nuids  qu'il  auoit  iuré  les  trêves  :  mais 
il  y  faut  faire  reluire  la  bonne  foy  ,  la 
candeur,  &:  la  generofité,  dont  la  pra- 
tique eft  toujours  plus  glorieufe  à  qui 
que  cefoit ,  que  n'eft  mefmesTavan- 
tù^c  d'vne  viûoire.  loint  que  qui  ne 
earde  pas  la  foy  qu'il  a  donnée  à  fon 
cnnemy  ,  il  eft  certain  que  fonenne- 
mv  nela  kiy  gardera  pas ,  &:  que  com- 
me quelques  vns  difentqu  à  la  guerre 
il  J^ut  repouffer  la  cruauté  par  la  cru- 
auté ,  on  ne  manquera  pas  non  plus 
de  repouffer  la  perfidie  par  la  perfidie. 
Ce  qui  fera  déformais  mener  vne 
crvierre5non  pas  telle  que  fc  la  peuuenc 
faire  des  hommes  ,  en  qui  la  violence 
des  armes  n'a  pas  cfteint  les  vertus 
morales^  ny  les  fentimens  de  rhuma- 


Chrestienne.  il  Part.  58^ 
iiitc,  mais  des  beftes  furieufes,  ou  des 
démons  incarnés  ,  qui  n  ont  point 
d'autre  deflein  que  la  deftrudion  du 
genre  humain ,  &  la  defolation  de  la 
terre.  Refte  la  queftion  des  voleurs, 
/î  l'on  eft  obligé  ou  non,  de  leur  tenit 
fes  promefles.  Et  ie  ne  parle  pas  icy 
des  promeflTes  qui  leur  font  faites  hors 
la  qualité  de  voleurs  :  comme  il  y  a 
tel  qui  après  auoir  pratiqué  le  com- 
merce de  la  vie  ciuile  entre  Ces  concis 
toyens,  fc  tourne  après  à  exercer  le 
brigandage.  Car  il  n'y  a  point  de 
doute  que  les  promefTes  qui  luy  ont 
cftéfaitesen  ce  premier  eftat,  ne  foiêt 
inviolables  de  toutpoinft.  Parce  que 
quand  on  les  luy  a  faites  ,  il  faifoit 
partie  de  la  vie  ciuile  &:delafocieté, 
&C  que  celuy  qui  a  promis  s'y  eftant 
porté  volontairement,  oC  après  auoir 
bien  penle  à  ce  qu'il  faifoit,fans  qu'on 
luy  fift  aucune  contrainte,  la  parole 
interuenuë  làdelTus  pour  déclarer  la 
refolution  &c  la  détermination  de  fa 
volonté  ,  à  toutes  les  conditions  ne- 
ceil^ircs  pour  eftre  véritablement 
jobligj^toire.    Et  le  changement  qui 


581  LA  Morale 

arriue  après  en  la  perfonnc  de  celuy  S 
qui  le  droit  qui  naift  de  la  promcfle 
a  eftc  acquis,  n'en  apporte  point  en 
la  chofe  mefme.     Parce  qu'encore 
qu'il  fe  fepare  de  la  focieté  ,  &:  qu'il 
fe  rende  indigne.quonle  farte  défor- 
mais participant  du  droit  commun,^ 
de  la  indice  par  laquelle  la  focieté  fe 
confcrue  ,  fieft-ce  que  les  droits  qui 
luy  eftoient  acquis  auparauant  ne  s'e- 
fteignent  pas  abfolument.      Ils  paf- 
fent  àfes  enfans^fi  la  Poli  ce  le  permet, 
ou  fe  tranfportent  parfon  delid  entre 
les  niains  du  Public,  qui  par  ce  moyen 
en  dénient  lemaiftre  ,  ou  demeurent 
en  fufpcns  iufques  à  ce  que  par  fon 
fuppliceilaitfacisfait  aux  loix,  après 
quoy5s'il  eft  réintégré  dans  le  corps  de 
la  focieté  ,  fes  droits  anciens  retour^ 
nent  à  luy ,  auec  toutes  les  avions  qui 
en  dépendent.   le  parle  de  celles  que 
les  brigands  fe  font  faire  en  tenant  le 
poignard  à  la  gorge  des  paflans  ,  corn-* 
me  il  y  en  a  mille  exemples.  Etievoy 
les  fentimens  des   lurifconfultes  en 
quelque  forte  diffcrens  de  celuy  des 
Philofophes  là  deflus.     Car  ceux-là 


Chrestienne.  il  Part.  y% 
înaintie«ncTit  que  ces  ptomefles  font 
nulles,  &:fe  fondent  fur  deux raifons. 
L' vne,  qu  vn  brigand  ne  deuant  point 
cftre  confideré  comme  membre  de  la 
Société  ciuile ,  mais  comme  vne  befte 
fauuage,  nce  pour  la  deftruflion  des 
hommes  ,  ôc  pour  la  diffipation  de  la 
communion  qu'ils  ont  entr'eux,  iln& 
«doit  pas  eftre  participant  du  4^oit 
commun ,  qui  lie  leurfocieté ,  ny  par 
confequent  en  acquérir  aucun  parti- 
culier fur  qui  quexe  foit ,  par  renga- 
gement d' vne  promefle.  L'autre,  que 
ce  qui  fe  fait  par  la  cainre  delà  mort, 
ne  doit  pas  ^ftre  eftime  procéder  de 
la  volonté  de  Hiomme ,  dautant  que 
la  crainte  liiy  ofte  fa  liberté  ,  ^  l'eni^- 
gage  malgré  qu'il  en  ait  dans  des  liens 
où  il  ne  fe  jetteroit  iamais,  fi  on  le  laif- 
foit  absolument  à  la  conduite  de  fon 
franc-arbitre.  C'eft  pourquoyinon 
fculemêt  l'on  tient  comme  nulles, fani 
aucune  cotéftation, dans  les  Palais,les 
promeffes  faites  en  telles  occafiôs  aux 
brigands  ;  mais  s'il  y  a  eUquelqueàp- 
parencc-decontrainte  en  vne  promef- 
fes  donnée  à  quelqu'vn  ,  quid'aij^ 

P  o    ^ 


5S4  ^^    Morale 

leurs  ^ft  reconnu  pour  membre  de  U 
ïbcîetc  du  Public  ,  la  PuifTance  foii- 
ucraine  en  releue  fi  on  la  réclame, 
Ceux-cy  au  contraire  difent  qu'vn 
véritablement  homme  d'honneur, qui 
a  engagé  fa  parole,  ne  doit  pas  confia 
derer  la  perfbnne  de  celuy  à  qui  il  Ta 
engagéejmais  la  fienne propre;  &que 
bien  que  le  brigand  ne  foit  pas  digne 
qu'on  le  rende  participant  du  droit 
commun  que  les  hqmcs  ont  entr'eux, 
foit  par  la  Nature  ,  ou  par  la  Police, 
ou  parle  confentement  des  Nations, 
il  ne  s'enfuit paç  delà  quvnhqmn^c 
de  bien  puifl'e  pu  doitie  rien  faire  d'in- 
digne de  la  qualité  d'vn  honnellc 
"homme.  Et  que  quan»t  à  la  CQntraintc, 
pn  ne  la  doit  point  mettre  icy  en 
àuant,  Pai:cc  qu'vn  homrne  ^yraye-r 
ment  vertueuse  ne  peut  eitre  con- 
traint à  riejti ,  pc  que  s'il  fucçombe  à 
la  peur,  lârefolution  qu'il  prend  là 
defTus  nçlaifle  pa$  d'eftre  volontaire. 
En  efteft  nous  auons  veu  ailleurs 
qu'Ariftotc^appelle  telles  fortes  d'a-r 
Plions,  mixtcs^p^rcc, qu'elle^  tiennent 
Quelque  chofc  -du  volontaire  (S?  du 


Ghrestiennê.  II.  Part7   ^î^ 

violent  :  mais  que  neantmoins ,  à  les 
confiderer  comme  il  faut ,  c*eft  à  dire, 
dans  les  plus  proches  principes  qui  les 
produifcnt ,  de  dans  les  circonftances 
qui  les  déterminent  ,  elles  doiuenp 
pafler  pour  volontaires,  dautant  que 
foit  par  crainte,  foit  autrement^rcn- 
tendement  à  jugé  qu'il  falloit  agir  de 
la  forte ,  &:  y  a  porté  la  volonté.    Les 
vns  &:  les  autres  ont  raifon,  félon  lo 
but  que  leurs  prpfeiTiosfe  prppofent. 
Car  les  lurifconfultes  ne  confidercnc 
qu(5  ce  qui  concerne  la  fociete  des 
hommes ,  &:  ne  paflent  pas  plus  auant. 
rTcUement  que  les  brigads  n'en  eftanc 
pas  confiderés  comme  membres ,  puis 
qu'ils  en  font  les  ennernis  &:lesde- 
ftrufteurs  ,    il  n'eft  pas  raifonnabic 
qu'ils  foient  traittés  félon  les  droits 
qui  feruent  à  fa  conferuation  ,  non 
plus  que   fi    C'cftoient   des    tygres. 
Mais   les  Philofophcs    regardent   à 
formel  les  hommes  à  la  vertu ,  à  ce 
que  leurs  pêfées  &:  leurs  avions  foient 
clignes  de  l'excellence  de  leur  eftrç. 
Si  donques,  difent-ils  ^  tu  veux  con- 
fcruer  ta  liberté  toute  entière  entre 


5?^  LA    MoR  AIE 

les  mains  d'un  brigand,  ilyfautmon- 
ftrcrvne  conllance  digne  d'vn  Sage, 
&c  qui  ne  flechifle  pas  fous  la  crainte 
de  la  mort.  Si  tu  ne  precens  pas  à  la 
vertu  d'vn  fage  Stoique ,  ^  que  tu 
préfères  la  vie  à  la  gloire  de  cette  hau- 
te magnanimité  quinefe  deftourne- 
rbit  pas  feulement  vn  pas  de  fon  che- 
min pour  éuiter  la  rencontre  de  la 
mort  5  tu  dois  auffi  préférer  la  réputa- 
tion de  ta  bonne  foy  au  dommage  qui 
te  peut  reuenir  de  l'exécution  de  ta 
promeffe.  Mais  pour  laifler  à  part  la 
lîiagnificence  des  penfécs  &:  des  dif- 
cours  des  Stoïciens,  ie  penfe  qu'vii 
vray  magnanime  éflayeroit  à  faire 
comme  Cefar.  Car  eftam  tombé  en- 
tre les  mains  des  Covfâircs  ,  il  ne  crut 
pasquefa  viefuft  dcfi  peu  de  confe- 
quence,  qu'il  ne  pûft  bien  donner  de 
l'argent  pour  la  racheter.  LcurayanI: 
promis  cinquante  talêns  pour  cet  ef- 
fet ,  il  exécuta  fa  promefle  de  bonne 
foy^ôc  quand  il  euft  pu  s'en  cxenif  ter, 
Tamoar  de  l'argent  ne  luyeufl:  pas  fait 
f  omettre  cette  lafcheté  que  de  man- 
quer à  Gi  parole,  lyîais  quand  il  fut  en 


Chrestienne.  il 'Part.     5S7 
liberté  ,  il  arma  pour  les  pourfuiure, 
des  hommes  &:  des  vaifl'eaux  ,  &c  les 
ayant  attrappés ,  il  monftra  bien  qu'il 
n'auoit  pas  traicté  auec  eux  comme 
auec  des  citoyens ,  à  qui  il  fuft  obligé 
par  les  loix  ciuiles  ;  &  qu'il  ne  les  con- 
fideroit  pas  comme  des  eftrangers, 
enuers  qui  il  deuft  pratiquer  les  Droits 
delà  Nature,  ou  des  Gens;  &  qu© 
mefmes  il  ne  les  tenoit  pas  pour  de 
juftcs  ennemis ,  qui  deulTent  eftre  à 
couuert  fous  la  protedion  des  loix  de 
la  guerre  ;  car  il  les  fit  tous  mettre  en 
croix  ,  &:  mourir  ignominieufement 
comme  des  Pirates.     Mais  tout  le 
monde  n'efl:  pas  Cefar.    Il  eft  vray  : 
c'eft  pourquoy  i'eftime  qu'il  faut  icy 
vfer  de  quelques  diftinftions,  qui  fe 
pourront  accommoder  à  des  vertus 
plus  médiocres.    Si  donc  la  pïomefTe 
eft  défaire  quelque  chofc  ,  foitinju- 
fte  ,  foit  infâme  ,  ou  foit  autrement 
indigne  dVn  homme  de  bien  &  d'hon- 
neur,comme  il  y  a  eu  de  la  lafcheté  % 
la  faire,  ily  auroitducrimeàrexecu- 
ter.    Et  fi  dans  la  confideration   de 
l'infirmité  de  la  nature  ,  il  rcfte  queU 


y S8  LA    Morale 

que  apparence  d'cxcufe  pour  ccluy 
qui  a  crû  ne  pouuoirfauuerfavie  au^ 
trement  qi^' er>  la  promettant ,  il  de^ 
nient  digne  de  l'horreur  &  de  rexe- 
cration  des  plus  indulgens  ,  quand 
n'eftant plus  dans  le  péril,  il fe  porte 
yplontairementà  lafaire.  Si  la  chofe 
(cft  delà  nature  de  celles  que  la  Morale  I 
jugeindiiFerentcs ,  le  refped  à  la  ju- 
ftice  ne  l'obligera  pas  à  rcxecuter: 
parce  que  la  juftice  eft  vne  vertu  qui 
regarde  toute  en  dehors  ,  &:  qui  fe 
meut  à  fcs  adions  par  la  confideration 
de  ce  que  nous  deuons  au  prochain. 
Qr  icy  le  prochain  ,  Çi  prochain  fe 
dQitappellcr,eftdela  qualité  de  ceux 
à  qui  nous  ne  deuons  rien  ,  puis  que 
le  meilier  de  brigand  l'a  tout  x  fait  re- 
tranché du  corps  de  la  focicté  des 
hommes.  Mais  s'il  n'y  va  que  de  la 
perte  de  quelque  peu  d'argent ,  ou  de 
quelque  autre  chofe  de  cette  nature, 
quinefoitpas  de  grande irpportance, 
il  préférera  fans  doute  la  fatisfadioii 
d'auoir  gardé  fa  parole ,  à  la  poflclIioriL 
d'vn  peu  de  bien.  Et  quoy  que  deuanp 
le  tribunal  du  Pretetir  il  nç  ferpit  ^ 


€hrestienni,  il  Part.     58^ 
mais  condamné  pour  ne  s'en  eftre  pas 
acquitte  ,  il  craindroit  ncantmoins 
que  ridce  de  cette  vertu  qu'on  appel- 
le gencrofité,  ne  l'en  accufaft  deuant 
celuy  de  fa  confcience.    Si  la  chofc 
cft  indifférente  dans  la  Morale ,  mais 
de  telle  confequencc  pourtant  aux 
affaires  de  celuy  qui  l'a  promife ,  qu'il 
ne  la  puifle  exécuter  fans  la  ruine  de  fa 
femme  &  de  Ses  enfans ,  ic  n'eftimie 
pas  que  fa  confcience  mefme  luy  puif- 
fe  juftement  reprocher  qu'il  manque 
de  generofîté ,  s'il  manque  àeffeduer 
fa  parole.  C'a  peut-eftre  cflc  foiblef- 
bleife,  que  de  promettre  vne  chofe  de 
telle  importance,  qu'on  ne  la  doiue 
pas  exécuter.    Mais  après  cela ,  c'eft 
fîmplicité  que  de  s'cftimer  obligé  ca 
confcience  à  la  faire.  Car  l'obligation 
cft  5  ou  bien  à  l'égard  du  brigand ,  ou 
bien  à  l'égard  denous-mefmes.  Pour 
le  premier,  nous  auons  déjà  dit  que 
nous  ne  luy  deuons  rien.    Pour  le 
fécond  ,  cette  idée  de  la  generofîté, 
qui  dans  les  chofes  de  moindre  impor- 
tance nous  foliciteà  conferuerThon- 
ji^eur  de  noftrc  confiance ,  doit  céder 


Ç90  tA     MORÀIÈ 

en  cette  occurrence  à  la  confidera- 
t;ion  de  ce  que  nous  deuons  à  no^ 
femmes  &:  à  nos  enfans.  Et  ne  faut 
point  dire  icy  qu'au  moins  faudroic-il 
ie  remettre  encre  les  mains  du  voleur, 
comme  Regulus  s'en  retourna  parmy  - 
les  Carthaginois  ,ou  comme  les  Ro-I 
mains  liuroient  à  leurs  ennemis  ,  iesil 
Capitaines  qui  auoient  fait  quelques 
traittés  honteux  &c  defavantageux  à 
la  Republique.  Car  nous  auons  défia; 
monftré  ,  qu'il  y  a  certaines  chofes 
dans  lefquelles  nous  confiderons  nosf 
ennemis  corne  des  parties  de  la  focie- 
té  du  genre  humain  ,  àqui  nous  don- 
nons vn  droit  fur  nous  par  l'obligation 
de  nos  promcfles  .De  forte  qu'il  s'en 
faut  acquitter  de  quelque  façon  que 
ce  foit^autrement  nous  commettrions 
vneinjuftice  toute  manifcfte.  Mais 
les  pirates  ,  ô£  les  brigands  ne  font 
point  de  cette  qualité,  &c  ne  peuuent 
acquérir  aucun  droit  fur  nous  par  les 
promefles  qu'ils  nous  extorquent. 
Enfin  neantmoins  5  de  quelque  im- 
portance que  la  chofe  foit ,  fi  la  pro- 
tneffe  ena  eftc  confirmée  psixTinuo-^ 


1 


CHRtSTtENNE.ÏÏ.  Part.  551 
'Cation  du  nom  de  Dieu  ,  <5<:  par  Tin- 
terpofition  du  ferment,  tout  homme 
de  bien  la  doit  tenir  pour  obligatoire. 
Non  à  regard  de  celuy  à  qui  on  la 
fait;  non  à  l'égard  de  nous-mefmeSy 
&des  fentimens  d'honneur  dzdc  ge- 
jieroficé  qui  doiuent  dominer  en  nous.* 
mais  à  Tégarddunom  de  Dieu,  donc 
la  majellc  nous  doit  cftre  facrée  de 
tout  point  5  6c  âbfolument  inuiolable- 
Car  quand  vnc  fois  fa  prouidence  a 
réduit  quelcun  à  tel  eftat,  qu'il  a  efté 
obligé  de  rappellera  témoin  de  la  vé- 
rité de  fes  paroles ,  de  de  confirmer  fcs 
promefTes  par  quelques  imprécations, 
s'il  venoit  à  les  violer ,  ie  ne  penfepas 
qu'il  peufl:  iamais  leuer  les  yeux  au 
ciel ,  fans  en  receuoir  quelque  nota- 
ble confufion  en  fon  ame.  Mais  iene 
m'cftois  propofé  au  commencement 
fînonde  parler  des  deuoirs  dont  nous 
fommes  obliges  à  ceux  auec  qui  nous 
auons  quelque  liaifon  de  focieté,  Se 
cependat  le  propos  m'a  emporté  bien 
loin  au  delà  de  ces  bornes.  Retour- 
nons donc  à  noftre  delTein,  &  parlons 
de  cette  autre  relation  d'égalité  que 


l 


es  bons  amis  ont  enfemble. 


r>E    LA     KELATIOTSU 

d'amy  a  amy ,  ç^  des  dedoirs 
qui  s'en  produifent. 

BI E  N  que  ïe  mot  d'amitié  femble 
venit  de  celuy  d'airtier  ,  ce  n'cft 
pas  à  dire  pourtant  que  l'on  ait  dcTa- 
initié  pour  toutes  les  cliofes  que  l'on 
aime^  On  dit  dVn  homme  qu'il  aime 
le  bon  vin  ,  dont  on  ne  dira  iamais 
pourtant  qu'il  a  de  ramitic  pour  luy, 
parce  que  ramitlé  ert  vne  chofc  qui 
conuientà  riiomme  entant  qu'il  a  de 
la  raifon  ;  au  lieu  que  d'aimer  le  bon 
vin  j  c'eft  vne  afFcdtion  de  Tappetit 
fenfitif,  lequel  n'a  rien  de  raifohnable 
en  foyjfinon  que  naturellement  il  doit 
obeïr  à  la  raifon,  &c  dépendre  de  ici 
ordres.  On  ne  dira  pas  mefmes  qu*vn 
homme  ait  de  l'amitié  pour  les  che- 
naux ,  encore  qu'il  ait  dé  rinclinatioii 
aies  ai.met  .Parce  que  fi  cette afFeâiôn 
à  foniiege  ailleurs  que  dans  Tappetit 

fenfitif 


"^RESTiENNE.II.  Part.  ^9j 
ïenfitif  5  (comme  de  fait  ceux  qui 
aiment  Les  cheuaux  dautant  qu'ils 
fcruent  à  la  guerre,  femblent  audit 
la  racine  de  cette  inclination  plûtoft 
danslaraifon  qu'ailleurs,)  fi  eft-cç 
quel'objet  fur  qui  elle  fe  porte  ,  n'cft 
pas  capable  de  l'amitié.  La  raifon  en 
cft  ,  que  l'amitié  dit  quelque  chofc 
de  réciproque ,  &  fignifie  quelque 
focieté  &  quelque  communication; 
Oriln'ypcut  auoir  rien  de  tel  entre 
les  homnaes  Se  les  cheuaux ,  à  caufe 
deladiiFcrencede  leurs  natures^dont 
Tvne  ell  pourueué  delà  raifon  ,  &: 
l'autre  n'en  a  point  du  tout.  Et  fî 
Alexandlc  aimôit  Bucephale  y  &c  Bu- 
cephale  Alexandre,  comme  l'on  ditt 
que  quand  ce  cheual  auôit  fon  har- 
nois  ,  il  ne  fe  laiflbit  monter  que  par 
Alexandre  feulement ,  ce  n'eftoit  pas 
amitié  pourtant.  Parce  que  dans  ce 
qui  s'appelle  amitié  ,  TafFedion  n'eft 
pas  feulement  réciproque  >  il  faut 
qu'elle  procède  d'vn  mefmç  principe, 
qui  rende  les  fujetsoù  elle  refide,  ca« 
pablesde  focieté.  Or  quelle  focieté 
y  pouuoit-il  auoir  entre  Alexandre  ôC 


594  ^^   Morale 

Buccpbale  >  Ou  quel  commun  prin- 
cipe auoient-ils  en  eux  ,  d*où  leurs 
âffcûions  procedafTent  >  L'vn^Ie  plus 
grand  Capitaine  du  monde,  &  le  plus 
vaillant  des  mortels  ,  almoit  extra- 
ordinairement  fon  cheual  ,  à  caufe 
des  grands  fcruices  qu  illuy  rendoit 
dans  ics  glorieux  faits  de  guerre. 
L'autre  eftoit  naturellement  féroce, 
&  n'ayant  point  accouftumé,  quand 
il  eftoit  enharnaché  ,  d'eftrc  mon- 
té que  par  fon  maiftre  ,  fe  laif- 
foit  ou  iemporter  à  fa  férocité  natu- 
relle 5  ou  ployer  Se  conduire  à  la  cou- 
•ftumc,  félon  la  différence  des  objets 
qui  fe  prefentôient  à  luy .  Que  fi  Ca- 
ligula  a  eu  de  fi  grandes  affedions 
pour  fon  cheual  Incitatus  ,  qu'il  le 
vouloit  faire  C  on  fui  Romain  ,  Ôc  fi 
quelques  chiens  ont  eu  de  telles  ten- 
dreffes  pour  leurs  maiftres ,  qu'ils  en 
ont  donné  de  l'admiration  à  ceux  qui 
les  ont  veus;  c'eft  qued'vn  cofté  cet 
Empereur  eftôît  enragé  ,  &  que  de 
l'autre,  toute  la  race  des  chiens  ayant 
de  l'inclination  à  aimer  les  hommes^ 
^  ce  qui  ne* ^procède  d'ailleurs  que 


Chrestienne.  II. Part.  5-5?^ 
cl'vtle  certaine  confticution  de  leur 
imagination  )  il  s'en  rencontre  quel- 
ques vns ,  comme  en  toutes  les  autres 
^fpeces  d^animaux,  qui  ont  plus  de 
force  dans  Timagination ,  Ôd  par  con- 
fequent  plus  d'attachement  aux  ob- 
jets fur  lefquels  elle  fe  porte.  Entre 
les  Anges  mefmes  ôc  les  hommes ,  il 
n'y  peut  pas  auoir  d'amitié.  Parce 
cju'encore  que  de  cofté  &c  d'autre  ce 
foicnt  des  créatures  douces  d'intelli- 
gence &:  de  raifon  ,  fi  eft-ce  qu'ils 
n'ont  ny  communication  ny  focietc 
entr'eux,  qui  puifle  feruir  de  ciment 
3c  de  fondement  à  cette  alliance.  Ec 
il  auant  la  chute  de  l'homme  ,  il  y  a 
eu,  comme  il  efl:  bien  à  prefumer, 
quelque  commerce  entre  luy  3c  les 
Anges  ,  qui  le  vifitoient  au  iardin 
d'HedëjCela  n'a  point  produit  de  plus 
grand  efFeft  ,  finon  que  les  appari- 
tions de  ces  bien -heureux  efprits  ne 
luy  caufoient  point  d'épouuatemcntc 
Au  lieu  que  maintenant ,  s'il  en  appa- 
roift  quelques  vns^tant  s'en  faut  qu'ils 
donnent  la  ioyc  que  reçoiuent  dô 
bons  amis  lors  qu'ils  viennent  à  fe 

pp  2, 


j^iS  ÏA  Morale' 

rencontrer  ,  qu  ils  impriment  de  la 
terreur,  d>c  donnent  de  la  frayeur  Se  de 
Talarmc  à  la  cohfcience.  L'amitié  efl: 
donc  entre  les  hommes  feulement,  3C 
n'y  a  perfonne  d'entre  les  Philofophes 
quinelereconnoiffe.  Il  y  a  plus.  C'efl: 
que  toute  affedio  &:  toute  bienvueil- 
lance  d'homme  à  homme  ,  ri'eft  pas 
amitié  pourtant.  Cat  pour  exemple, 
celle  que  le  père  &  la  mcre  pottent  k 
leurs  enfans  quand  ils  font  encore  pe- 
tis  ,  ne  m.erite  nullement  ce  nom. 
Elle  a  biê  cela  de  fcmblable  à  la  vraye 
amitié  ,  qu'elle  eft  extrêmement  vé- 
hémente ,  qu'elle  eft  tout  à  fait  def- 
intereffcc  ,  qu  elle  eft  conftante  plus 
qu'on  ne  fe  peut  imaginer,  qu'elle  n'a 
point  de  fin  qu'elle- mefme ,  &  qu'elle 
tire  toute  fà  fatisfadion  du  fentiment 
qu'elle  a  de  foy  ,  &  des  opérations 
qu  elle  produit  à  l'avantage  de  fon 
objet.  Mais  elle  n'eft  pas  réciproque; 
les  enfans  j  tandis  qu'ils  font  encore 
petis,  n'eftans  pas  capables  de  con- 
iioiftce  l'affedion  dont  on  les  embraf- 
fe,  ny  d'y  correfpondre  de  leur  part. 
Or  c'eft  vnc  des  coditions  cflcntielle$ 


Chrestienne.il  Part.  597 
de  lamitié  ,  qu'il  y  ait,  s'il  faut  ainfi 
dire,  flux  &c  reflux  de  foins  ,  de  ferui- 
ces,  &:  de  dcuoirs  ,  &:rcciprocatioa 
d'amour  &  de  bienvueillance,  Et  c'efl: 
pourquoy  Ariftote  appelle  bienvueil- 
lance  fimplement  &  non  pas  amitic, 
cette  inclination  que  nous  auons  à 
vouloir  du  bien  à  quelques  perfônnes 
àqui  nous fommes  inconnus  ,  encore 
que  leur  âge  les  rcde  capables  de  nous 
en  vouloir  auflî  de  leur  part,  s'ils  nous 
connoi/Toient,  &c  s'ils  fçauoient  quelle 
efl:  la  difpofition  de  nos  âmes  en  leur 
endroit.  Car  l'amitié  ne  requiert 
pas  feulement  que  celuy  que  nou§ 
aimons,  foit  en  pouuoir  de  nous  aimer 
s'il  nous  connpifloit  j  mais  qu'effedi- 
uement  il  fçache  que  nous  auons  ces 
bonnes  inclinations  pour  luy,  &  que 
réellement  de  de  fait  de  fon  coftc  il  y 
çorrefponde. 

Cela  mefmes  qu'on  appelle  ordi- 
nairement ^w^/^r,  ne  mérite  pas  le  nom 
d'amitic^cncore  qu'il  fuft  réciproque. 
Parce  que  s'il  n'y  a  rien  autre  chofç 
que  l'amour,  c'efl:  vne  paflîon qui n'ci 
pour  but   fmon  la  iouiflance  de  Igt 

•      p  p  3 


j5>S  LA    Morale 

volupté  ,  dans  le   contentement  de 
cette  partie  de  l'appctit  fenfitif  qui 
s'appelle  la   Conuoïtife,      Encore  eft 
cette  partie  de  la  Conuoitife  particu- 
lièrement attachée  à  certains  endroits 
du  corps  fur  lefquels  la  Raifon  a  le 
moins  d'autorité, 6^  dont  les  émotions 
font  plus  brutes  &  plus  animales.     Or 
l'amitié  a  fans  doute  quelque  chofe 
d'infiniment  plus  noble  &:  plus  releué, 
&:  qui  fent  incomparablement  mieux 
la  condition  de  Teflrc  de  l'Homme, 
La  Concorde  des  Citoyens  en  vne 
iîiefme  Republique  ,  a  beaucoup  de 
refl'emblance  auec  l'amitié.  Car  com- 
me les  volontés  des  amis  font  parfai- 
tement vnies,  celles  des  Cocitoyens 
qui  font  en  concorde,  confpirentaufÏÏ 
à  vnmefme  but;,  &  veulent  vne  mef- 
me  chofe.      Et  quand  ie  dis  qu'elles 
veulent  vne  mcfme  chofe  ,  ie  n'en- 
tends pas  que  chacun  d*eux  la  veut 
auoir.  Car  c'efl:  d'ordinaire  vne  caufc 
d.e  fedition  ^   &  de  difcorde.   Çefar 
&:  Pompée  vouloient  vne  mefme  cho- 
fe,&:  pareillement  Sylla  &:  Marins.  Eç 
ce  qu'ils  vouloient  ^  c'eftoit  lafouuc- 


Chrestienne.  II.  Part.    599 
îaine  aucontr ,  dans  le  gouuernemcnt 
des  affaires.    Mais  parce  que  Cefar  la 
vouloir  auoir,  &  Pompée  aufli,  com^ 
me  Sylla  &  Marius ,  chacun  de  fon 
cofté,  l'auoir  afFeftée  ,  &:  qu'il  n'y 
auoit  pas  moyen  que  deux  l'euflent 
en  mefme  remps ,  ils  en  enrrercnr  ea 
conreftation,  d'oùvinrenr  les  guer- 
res ciuilcs.     l'cnrends  que  leurs  vo- 
ionrcss'accordenr  à  vouloir  vne  mef- 
me chofe  à  regard  d'vn  mefme  objer, 
comme  pour  exemple,  que  Pompéo 
foie  feu!  ConfuljOu  que  Pericles  com- 
mande l'armée  déterre  5  ouqueThc- 
miftoclcs  foit  General  de  la  flotte, 
ou  que  la  paix  fefaffe  aueclesLace- 
demoniens,ou  qu'on  déclare  la  guerre 
à  Philippe  Roy  de  Macédoine.   Ne- 
antmoins  ,  à  proprement  parler  ,  ce 
n'eft  pas  encore  en  cela  que  confifte 
l'amitié.  Car  pour  ne  dire  point  main- 
tenant, que  ce  qu'on  appelle  de  ce 
nom  n'eft  pas  de  fi  grande  eftcnduë, 
qu'il  puiffe  embraffer  tant  de  miliers 
de  perfonncs  qui  concourent  en  vn 
mefme  aduis  en  ce  qui  concerne  TE- 
ftac,  &:  que  peut-eftre  vn  homme  qui 

Pp  4 


éoo  LA    Morale 

a  tant  d*amis  n'en  a  du  tout  point^ 
Tamitié  eft   vne  liaifon  d'affedions 
entre  des  perfonnes  parriculieres  qui 
s'cntraimenc  refp"  aiuement,  defortç 
que  le  bien  qu'ils  fe  veulent  &  qu'ils 
fe  font  réciproquement,  leur  eft  per- 
fonnel  ;  au  lieu  que  celuy  auquel  Tv- 
nion  des  volontés  de  tant  de  Citoyens    | 
regarde,  eft  confideré  comme  corn-  M 
mun.     En  effet,  cette  difpofition  des   m 
efprits  eft  fi  peu  ce  qu'on  appelle  ami- 


tié 


é,que  tels  peuuentconfpirer  au  bien    | 
eneral du  Public,  quife  veulent  du     ' 


mal  en  particulier;  &c  qu'au  contraire, 
il  peutarriuer  à  de  bons  amis,  d'auoit; 
quelques  diflentimeas  fur  le  gouuer- 
ncmentdela  Republique.  Ileftvray 
qu'il  eft  malaifé  que  ces  diifentimens 
foient  pour  des  chofes  importantes, &: 
qu'ils  durent  vn  peu  long-temps,  fans 
que  l'amitié  en  reçoiue  enfin  quelque 
notable  altération.  Mais  tant  y  a  que 
puis  que  la  vraye  amitié,  &:  cette  efpe- 
ce  de  Difcorde  ,  ne  font  pas  a,bfolu- 
i;nent  incopatibles  en  mefme  fujct,  il, 
eftimpoflibleque  cette  forte  de  Con- 
corde qui  luy  eft  oppofée,  &:r Amitié, 


Chrestienne.  il  Part.  d'o| 
«dont nous  parlons ,  foicnt  vne  mefmc 
chofe.  LVnion  qui  fe  voiddans  les 
Confrairies  ,  dans  les  Compagnies 
compofées  de  gens  de  mefmc  ordre^ 
comme  font  les  Confeils,  les  Parlc- 
niens4es  Collèges  &:  les  Confiftoires, 
dans  les  Chapitres  &c  les  Conuents,&:: 
généralement  dans  toutes  les  Congré- 
gations de  cette  forte ,  approche  pluç 
de  la  nature  de  Tamitié.  Car  outre 
qu  elle  refferre  &  détermine  les  af- 
fedions  à  moins  d'objets  que  ne  faiç 
la  Concorde  ciuile  dont  nous  vcnon$ 
de  parler ,  elle  a  encore  la  familia- 
jitc  delà  conuerfation  ,  &la  commo- 
dité de  viure  les  vns  a\iec  les  autreSj^: 
de  communiquer  çnfemble  fouuent  : 
dequoy  les  Citoyens  d'vne  mefme 
Republique  ne  peuuent  pas  fe  vanter. 
Or  cft  cette  condition  fi  importante 
à  Pamitiç ,  que  fi  elle  ne  fait  vne  par- 
tie de  fon  eflcncc  ,  au  moins  ne  fçau- 
yoit-on  pas  nier  qu'elle  ne  contribué 
beaucoup  à  la  faire  naiftre ,  &;  à  la 
maintenir,  la  difcontinuation  de  la 
conuerfation  ayant^comme  dit  le  vers 
Grec  ,  accouftumé  de  relafcher  les 


éoi  lA    Morale 

amitiés  &:  de  les  diiroudre.  Mais  en- 
core n'cll-ce  pas  là  cette  amitié  que 
nous  cherchons.  Car  outre  que  tou- 
tes ces  afTociations  de  diuerfcs  perfon- 
nes  enfemble  en  vn  mcfme  corps, 
tiennent  toujours  quelque  chofe  de 
la  contrainte  &:  de  la  neceifFité  ^  parce 
qu'il  y  a  certains  Statuts  qui  en  dé- 
terminent la  conftitution  ,  &:  qui  en 
règlent  les  aftions ,  aufquels  il  fe  faut 
aflujettir,  au  lieu  que  la  vraye  amitié 
eft  fouuerainemcnt  libre  ,  Tefpece 
mefmc  &la  nature  des  affedions  qui 
naiflent  de  telles  vnions ,  eft  fort  dif- 
férente de  celle  que  de  vrais  amis  s'en- 
trcportët.  Parce  que  celles-là  n'ayant 
pour  motif  finon  la  confideration  de 
ce  que  Ton  eft  membre  d'vn  mefme 
<2:orps  ,  il  faut  qu'elles  embrafTent 
également  tous  ceux  qui  ont  part  en 
cette  afTociation,  quelque  inégalité 
qu'ilypuiffe  auoirentreles  coditions 
de  leurs  perfonnes.  Or  cela  eft  con- 
tre le  génie  de  la  vraye  amitiéjd'aimcr 
également  ceux  en  qui  le  fujet  de  le 
faire  eft  entièrement  inégal  ^la  vraye 
amitié^  comme  nous  verrons  cantoft^ 


Ghrestienne.  II.  Part,     ^oj 
fe  deuant  proportionner  à  la  mefurc 
de  fonobjet,&:  de  Ces  qualités  aima- 
bles.    Qi25  fi  dans  ces  Compagnies 
vous  choififlTés  quelques  vns  auec  qui 
vous  entreteniés  vne  amitié  plus  e- 
ftroitte  ,  parce  que  voustrouucs  plus 
de  qualités  aimables  en  eux  ,   cette 
îialfonlàfans  doute  fe  pourra  nommer 
amitié ,  mais  déformais  ce  ne  fera  plus 
celle  qui  naift  de  Pvnion  de  diuers 
membres  en  vn  mefme  corps  de  focic- 
té,  puis  quelle  aura  d'autres  motifs 
te  d'autres  principes.    Ariftote,  félon 
la  fubtilité  &:  l'exaditude  ordinaire 
de  fon  jugement,  fait  diuerfes  efpe- 
ces  d'amitié  ,  félon  la  différence  de 
fes  objets ,  6c  des  conditions  qui  les 
accompagnent.  Car  il  en  eftablit  pre- 
mièrement entre  les  perfonnes  inéga- 
les en  dignité  ,  Se  puis  après  entre  les 
égales.    Par  exemple,  il  parle  de  l'a- 
mitié qui  eft  entre  les  Rois  &:  leurs  fu- 
jets,  &:  entre  les  pères  &  leurs  cnfans^ 
dont  les  vns  par  la  Nature,&:  les  autres 
par  la  Police,  font  conftituésen  fore 
differcns  degrés  de  fuperiorité  &  d'in- 
fériorité.   Et  quant  à  ceux  qui  Cont 


io/^  L  A     M  OR  A  LE 

en  quelque  forte  égaux;  il  traitte  en- 
core de  ramitic  qui  fe  void  entre  le 
mary  &  la  femme  ,•  item ,  de  celle  que 
les  frères  &:  les  proches  parens  ont  en- 
çr'euxî  &:  enfin  ,  de  celle  qui  fe  con- 
trafte  entre  les  perfonnes  qui  n*ont 
aucune  confanguinité.  Quant  à  celle     I 
qui  eft  entre  les  Rois  &  leurs  fujets ,  il     1 
y  a  particulièrement  cecy  qui  empef- 
çhe  qu'on  ne  la  puifle  qualifier  du 
nom  de  vraye  amitié  ,  que  fi  elle  les; 
embraffc  tous  à  peu  près  également  en 
qualité  de  fujets,  elle  s'eftend  à  troJ> 
de  perfonnes.    Car  il  n  y  a  point  de  Ci 
abondante  fource   d'amitié  dans  le 
cœur  d'vn  homme  mortel,  qui  puifTe, 
fans  fe  tarir  ^  fournir  aux  affedions  ôc 
aux  deuoirs  aufquels  elle  inuiçe  natu- 
rellement, fi  elle  fe  diuifc  en  tant  de 
ruifi^eaux,  ^fi  elle  fediftribuë  en  tant 
déveines.  loignés  àcelaquelesRois 
ne  connoifTent  leurs  fujets  finon  en 
^ros  Se  confufcment  ,  au  lieu  que  h 
vraye  amitié  doit  connoiftrebien  di- 
iiinacmentrobjetfur  qui  elle  fe  por- 
te.    Et  déplus,  ihvy  peut auoir entre 
le  Roy  ôc  fes  fujets  ^  ny  priuauté  ny 


ChréstieiwnÊ.  il  Part;     €05 
familiarité,  tant  à  caufcde  la  condi- 
tion fureminente  de  Tvn  ,  que  de  la 
multitude  comme  innombrable  des 
autres.     Que  fi  la  bonne  volonté  du 
Roy  fe  détermine  à  quelqu'vn  de  fcs 
fujets  en  particulier,  elle  ne  fera  pas 
fujetteà  fe  diflîper  par  le  trop  grand 
nombre  de  fes  objets,  &  ne  fera  pas 
priuéeny  delaconnoiifance  diftincle 
de  eeluy  quelle  embraffe,  ny  peut- 
eftre  de  toute  forte  de  priuauté  &  do 
familiarité  auec  luy,  telle  qu'on  la  doit 
auoir  auec  vn  amy .    De  forte  que  s'il 
trouuc  en  luy  des  qualités  vrayment 
aimables ,  &c  fidefa  part  il  en  pofTedc 
qui  foicnt  capables  de  fe  faire  aimer,il 
eft  certain  que  cette  forte  de  liaifon 
approchera  tout  ce  qui  fe  peut  de  la 
nature  de  l'amitié.    Et  toutesfois  ce 
nel'eftpas  encore.    Parce  que  quel- 
que haut  qu'vn  Prince  puiiTc  éleuct 
vn  homme  qu'il  aime ,  il  demeure  tou- 
jours fujet  pourtant.   Orilyatropdo 
diftance  entre  la  qualité  d'vnSouue- 
lain,  &:  celle  de  fon  fujet,  pour  y  pou* 
uoireftablir  vn  comerce  qui  requiert 
yne  beaucoup  plus  grande  égalité  de 


ëûè  LA    Morale 

conditions  &:  de  perfonncs.  Si  îamaîi 
jfujet  eut  amitié  auec  fon  Souuerain, 
on  doit  ainfi  appeller  la  familiarité 
d'HepIieftion  auec  Alexandre.  Et 
neantmpins  ,  quand  Hepheftion  &: 
Craterus  eurent  prife  entr'eux,  Ale- 
xandre ,  après  les  auoir  reconciliés, 
menaça  le  premier  qui  renouuellcroit 
la  querelle  ,  de  luy  pafler  fon  efpée  au 
trauers  du  corps  5  &:dit  en  particulier 
à  Hepheftion  des  chofes  encore  plus 
offenfantes.  Ce  qui  monftrcque  les 
Princes  retiennent  toujours  cette 
cminence  de  grandeur  ^  qui  fait  que 
ceux  qu'ils  aimentj  peuuent  bien  eftre 
appelles  leurs  Fauoris  y  mais  non  pro- 
prement leurs  Amis  ^  au  fens  auquel 
nous  les  prenons  dans  la  confîderation 
prefente,  L'afFe£tion  réciproque  des 
pcrcs  ôc  de  leurs  enfans ,  a  quelque 
chofc  de  fort  reffemblantà  ramitiéy 
mais  elle  a  auflî  quelque  chofe  de  dif- 
femblable.  Outre  qu'elle  vient  d'vn' 
principe  naturel ,  qui  nous  détermine 
riecefrairemcnt  à  vn  tel  objet  ,  au 
lieu  que  l'amitié  nous  y  laifTc  la  liberté 
de  noftre  chois  ,  l'inégalité  eft  trop 


Chrestienne.  ÏI.  Part.  €of 
"grande  entr'eux,  pour  permettre  ces 
priuautés  que  les  bons  amis  ont  en- 
femble.  Car  il  faut  que  le  pcre  retien- 
ne toujours  l'autorité  de  foncofté,  &^ 
l'enfant  le  refped  &:  la  reuerence.  Ec 
cela  change  tellement  la  nature  des 
aftcûionS;,  qu'elle  deuiennent,  com- 
me on  ditjd'vne  efpece  différente.  Au 
lieu  que  celles  des  bons  amis  fe  reifenv 
blent  entièrement  5  &:  portent mefme 
caraftere.  Delà  vient  auflî  qu'ils  ne 
fepeuuentpas  commodément  rendre 
les  deuoirsaufquels  des  amis  font  ref- 
peftiucment  obligés.  En  effet  ,  la 
vertu  n'eftant  parfaite  en  aucun  hom- 
me mortel,  l'vn  des  meilleurs  offices 
que  nous  puiffions  receuoir  d'vn  bofi 
amy,  eil:  qu'il  nous  aduertifl'e  de  nos 
défauts;  ce  qui  n'a  pas  bonne  grâce 
en  la  bouche  d'vn  enfant,  quand  il  eft 
qucftion  de  fon  père.  Et  quand  le 
iilsferoitvenuen  telaage,  que  défor- 
mais la  difproportion  d'auec  celuy 
de  fon  père 3  n'empefcheroit  pas  la 
conciliation  de  Tamitié ,  fi  eft-ce  que 
l'inégalité  du  père  au  fils  ne  s'efface 
par  aucun  temps ,  &  ne  permetiamais 


'îTo?  1a    Morale 

que  leurs  relations  fe  perdent  ou  fé 
confondent.  De  forte  querafFeûioit 
du  père  n'eft  iamais  autre  chofe  qu  af- 
fedion  5  au  lieu  que  celle  du  fils  doit 
toujours  eftrc  tellement  méfiée  de 
refped: ,  qu'il  y  foit  ou  abfolument 
prédominant  ,  ou  au  moins  certes 
extremémenr  reconnoiffable.Pour  ce 
qui  eft  de  Tamitié  des  perfonnes  qui 
font  aucunement  égales  entr'ellcs ,  èc 
qui  ail  refte  s'entretiënent  de  quelque 
alliance  naturelle, ou  de  quelque  coil- 
fanguinitc,  il  eft  certain  que  la  pre- 
mière &  îa  plus  cftroitte  eft  celle  des 
femmes  auecleurs^maris.  Mais  bien 
qu'elle  ait  beaucoup  de  reffemblancc 
aucc  celle  qu'ont  entr'eux  ceux  qu'on 
appelle  plus  proprement  bons  amis ,  il 
y  a  pourtant  quelques  différences  qui 
les  diuifent.  Car  il  eft  bien  vray  qu'il 
y  a  quelque  liberté  au  choisdefobjet) 
mais  neantmoins  d'ordinaire  il  ne  fe 
fait  pas  auec  tant  de  circonfpéÊbion; 
Parce  que  dans  Féleftion  d'vn  bon 
amy  ,  à  peine  vn  homme  fage  y  fait-il 
autre  reflexiô  que  fur  la  feule  vertu,au 
lieu  que  Ton  fe  laifle  aller  à  beaucoup 

d'autres 


Chrestiènné.  II.  Part,  iîo^ 
d'autres  confiderations  5  guand  il  eft 
ijueftion  du  mariage.  Déplus ,  quoy 
que  rentrée  dû  mariage  foit  libre ,  la 
hecefficc  d'y  demeurer  eft  tout  à  fait 
incuitable,  quand  vrie  fois  oh  y  eft 
entré.  JDc  forte  que  fi  on  s'eft  trom- 
pé dans  les  qualités  de  foh  objet ,  oii 
s'il  vient  à  perdre  celles  qu'il  auoit 
quand  on  l'a  clioifij  le  lien  du  maria- 
ge demeurant  ,  rdbligatioii  aux  affe- 
âions  qui  s'en  prodiiifènt  eft  indiflb- 
luble.  Ôr  il  n'en  va  [5  a  s  àinfi  en  ce 
ijui  eft  de  l'amitié.  Soit  qu'elle  ait 
Jpour  fondement  le  plaifirouTvtilité; 
thacuh  fçait  qu'elle  fe  rùirie  quand 
tes  chofes  viennent  a  manquer  :  foit 
4qu  il  n'y  ait  que  là  vertu  qui  luy  ait 
donné  fà  tîàiffàrice  ,  elle  fe  fleftrift  &: 
fc  férïe  à  mefiire  cju^étle  void  que  fon 
objet  en  dégénère  ^  &  qu'il  pafl'e  dans 
vhemauûaifè  Conftitution.  Daùantà- 
ge,il  èfi  bien  cèrtairi  que  dans  vn  boà 
Inariage,  la  cônnoiffarice  qu'on  a  de. 
•ia  veitiî  rvh*  de  l'autre ,  eft  ,  s'il  faut 
tainfi  dire,  vnc  des  mariinielles  dont  les 
ûffedion  réciproques  tirent  leur  fob- 
fiftance  &:  leur  aliment.  Mais  perfora- 


/ÎIÔ  .  Z'K     M  O  R  AIE 

ne  n'ignore  qa*elles  ont  aufïi  quelque 
principe  plus  naturel  ,.  &:  quelque 
nourriture;  plus  charnelle.  De  là  vient 
que  les  aftcûions  du  mary  6l  de  la 
femme,  quelques  confiantes  qu'elles 
foient,  font  neantmoins  quelquesfois  ' 
vr]  peu  fiévrcufes ,  &:  s'cnflanfimenr  6£ 
fe  ralentifrentparrelafches&  par  ac- 
cès.    Au  lieu  que  la  vraye  amitié ,  (î 
elle  a  pour,  fondement  la  vertu  ,  eft 
femblabieà  la  chaleur  uaturelle  par 
laquelle  nous  viuons ,  d(^nt  la  teneur 
cft  plus  confiante,  &  mpifis  inquiète, 
&  plus  viaifomte.    Enfin ,  ie  voy  que 
q^uelques-yns  doutent  filç  fexe  de  la 
ïçmniç  eft  capable  d'vne,  amitié  qui 
ait  toute?  rçftçnduë  &  tQiitela  force 
4e  celle  que  Iq^  Philofophes  fiousdc- 
ferment  i{^  doiit  on  void  quelques 
iîxemple.^  ienjt^rejes  anciens. ,    Qupy 
qviç  c'eqfoitjil  eft  certain  que  ce  fexc 
a. moins  de; fermeté  que  le  n oftrç  ,  ai: 
!qu'il  a  les  aifedîipns  plu$  inégales  ;>  & 
£)lus  fujetVes  a\ip«:  eclipfes  &  aux  paf*- 
^mffoas.  'Q^ant  à  ratfeftiondesfre- 
X^s.\  entc'Qvix  i,  s'il  s'en  rencontre  de 
j^prirâl:|lqçill<jpt  :YiÇA'tueux;^;^iripu^ 


Chrestienne.1I.  Part,  ^ii 
auoir  la  commodité  de  la  communica- 
tion laquelle  eft  neceflaire  pour  en-, 
gendrer  &c,  pour  entretenir  Tamitié, 
i^adouë  qu'il  n'y  a  aucun  commerce 
d'amy  à  amy  qui  leur  puifle  eftre  com- 
parable. Parce  qu'ils  ont  entr'eux 
tout  ce  que  peuuent  auoir  des  amis, 
&:  qu'ils  ont  outre  cela  d'inviolables 
attachemens  dans  les  principes  de  la 
Nature.  Mais  cela  ne  fe  rencontre 
pas  toujours  ;  ôc  quel  que  foit  vn  frère, 
il  le  faut  aimer,  fi  ce  n'eft  comme 
homme  vertueux ,  &  de  la  conuerfa- 
tion  duquel  on  puifle  tirer  du  conten- 
tement &:  du  profit ,  au  moins  certes 
comme  celuyauec  qui  vous  aués  les 
principes  de  Teflre  commun  ,  &  mef- 
mcs  caufcsde  vollre  origine.  Or  Ta-- 
mitié  dont  nous  parlons  a  tous  fes  mo^ 
tifs  dans  la  perfonne  mefmequc  nous 
aimons  ,,  âc  ne  dépend  pas  des  refle- 
xions qu'il  faut  faire  hors  de  noftrè 
objet,  fur  ceux  dont  il  eflr  dcfcendu, 
&:  qui  luy  ont  donné  fon  eftre.  Et  ce 
qucie  dis  des  frères  fe  doit  pareille*- 
tnent  entendre  des  proches  parens ,  la 
ïaifon  eneftantfemblable  tout  à  fait. 


'iîi  La  Morale 

horfmîs  le  plus  &  le  moins  qu'il  y  a  dly' 
la  proximité  de  leur  eftoc  <?«:dc  Icui? 
confanguinito.  Refte  donc  que  nous 
pallions  de  cette  amitié  qui  fe  con- 
cilie par  le  moyen  de  la  conuerfatioii 
entre  deux  perfonnes  à  peu  prés  éga- 
les 3  &  qui  n'a  point  d'autre  motif 
iînon  ce  que  là  raifon  de  Tvn  &  de 
rautretrouue  aimable  dans  les  quali- 
tés de  fon  objet. 

Ce  quAriftote  dit  cft  véritable  ^ 
que  toutes  les  chofes  que  la  Raifonr 
peut  trouuer  aimables  5  fe  rapportent 
à  ces  trois  chefs:  leDeleftable  ,  TV- 
tile ,  &:  l'Honnefte.  Ce  n'eft  pas  que 
ce  qui  eft  véritablement  Honnefte, 
nefoit&:  Vtile,  &:  Dclcdable  quand 
&:  quand.  Comme  au  contraire,  ce 
qui  porte  ordinairement  le  ciltre  d'v- 
tile  èc  dedeledable ,  ne  fe  trouue  pas 
véritablement  tel  à  la  fin  y  s'il  eft 
feparé  de  Thonnefteté.  En  îe  trouue 
que  Socratc  auoit  raifon  ,  quand  il 
difoit  que  ceux-là  auoient  introduit 
dans  les  chofes  humaines ,  vne  tres- 
pernicieufe  opinion,  qui  auoient  les 
jpremiçrs  diftingué  llionnçfte  d^uçc 


ChrestieniTe.  II.  Part,  ëi^ 
rvtile  ,  daucanc  que  ce  qui  n*eft  pas 
honneftene  peut  auoir  aucune  vraye 
ny  folide  vcilité.  Neantmoins,  afin 
de  nous  accommoder  aux  locutions 
populaires ,  nous  appellerons  deleda-^ 
ble,  ce  qui  chatouille  refpritou  les 
fens,  de  quelque  efpece  de  volupté, 
parce  qu'il  a  naturellement  quelque 
rapport  &  quelque  conformité 
auec  celles  de  nos  facultés  qui  font 
capables  de  goûter  la  douceur  de  leurs 
objets  5  &:  des  qualités  qui  les  accom^ 
pagnent.  Nous  nommerons  Vtile, 
ce  qui  n'eft  pas  ainfi  doux&:  volup- 
tueux de  foy-mefme,  mais  dont  l'a- 
vantage confiftc  àpouuoir  feruir  aux 
vfages  de  la  vie ,  &:  à  nous  procurei: 
les  chofes  dont  nous  tirons  du  con- 
tentement. Enfin, nous  appellerons 
honnefte  tout  cela  en  quoy  reluit 
quelque  idée  de  la  vertu ,  &:  qui  eft 
la  propre  &  naturelle  matière  de  la 
lotiange.  Et  parce  qu'il  y  a  des  gens 
qui  ne  s'entraiment  finon  à  caufe  du 
contentement  qu'ils  fc  procurent  mu- 
tuellement 5  &  d'autres  qui  n'ont  au-? 
cre  motif  de  leurs  affeftions  recipron 

Qq    3;' 


^14  tA    MoR  A  LE 

ques  5  finon  leur  vtilicé,  Se  enfin,  d'an- 
tres encore  qui  s'en  ti '-aime  t  feuleméc 
à  caufc  de  leur  vertu ,  ie  diray  pre- 
mièrement quelque  chofe  de  ces  deux 
premières  fortes  d'amitié,  pourm*ar- 
refter  puis  après  vn  peu  plus  long- 
temps fur  la  troificme.  Car  encore 
que  fi  vous  luy  comparés  les  deux 
autres  5  il  n*y a  quelle  à  proprement 
parler  qui  mérite  la  gloire  de  ce  nom> 
il  eft-cc  que  les  deux  autres  le  portent 
auflî  dans  le  commun  langage  des 
hommes.  L'amitié  donques  qui  a  la 
Volupté  ou  le  Deledablc  pour  fonde- 
ment ,  fe  rencontre  plus  ordinaire- 
ment entre  les  ieunes  gens ,  que  non 
pas  entre  les  autres^.  Parce  que  cet 
aage  a  plus  d'inclination  aux  voluptés, 
à  caufe  de  la  vehemëce  de  fes  paffions, 
&:que  particuliercmêt  la  partie  Con- 
uoiteuiedeleurame  eft extrêmement 
viçroureufe  :  joint  qu'outre  cela  les 
ieunes  gens  font  plus  capables  de 
goûter  cette  forte  de  contentemens 
qui  naiffent  de  la  fruition  des  chofcs 
douces  &:  agréables  d'elles-mefmes.Et 
c'eft  ce  qui  fait  auiTi  que  cette  forte 


Chrestienne.  II. Part.  ^15* 
d'amitié  eft  ardente  tout  ee  qui  le 
peut.  Car  comme  les  ietincs  gens 
veulent  bien  fort  tout  ce  qu'ils  veu- 
lent 5  &c  comme  ils  fauourent  beau- 
coup les  ioyes  &  les  voluptés ,  il  n'y  a 
rien  de  médiocre  dans  raftc£t:iô  qu'ils 
tefmoignent  enuers  ceux  qui  les  leur 
peuuent  procurer ,  rien  de  froid  ou  de 
languifTantdans  leur  rcfl'cntimens  en- 
uers ceux  qui  les  en  ont  mis  en  iouïf- 
fance.  Le  jeu  donques,  &  la  chaflc,^ 
&:  les  fefl-ins,  &:  la  conuerfation  des? 
femmes ,  &:  les  exercices  des  armes  ^ 
des  chenaux,  &:  Teflude  des  let- 
tres, s'il  arriuc  qu'ils  s'y  adonnent 
auec  plaifir  &  par  vn  attachement 
volontaire  ,  &:  les  autres  chofes  àz 
cette  nature  ,  font  d'ordinaire  Foc^' 
cafion  des  amitiés  qui  fe  contradcnc^ 
en  cétaage  là ,  parce  que  non  feule- 
ment, quandils  s'y  adonnent  enfem- 
ble  ,  iU  y  participent  en  commun, 
mais  mefmes  qu'ils  s'y  entr'aider  ^  s'y 
entrefauorisét  en  particulier,&:  qu'ils 
fcruentfort  volontiers  aux  contente- 
mens  les  vns  des  autres.  Mais  comme 
ces  amitiés  font  violentes  ,  auffi  ne 

Qq    4 


^lê  I  A    Mo  RAIE 

4urcnt- elles  pas  ordinaireme  bict^ 
long-temps  :  parce  qu'en  pafTant  d'vn, 
^age  à  raucre,  on  change  de  confti- 
îiition,  de  fo|te  qu'encore  qu'il  n'ar- 
xiuc  point  de  mutg,tion  dans  les  cho- 
ses 6c  dans  les  objets  ,  celle  néant- 
moins  qiii  arriiie  dans  nos  facultés, 
|ious  enpfte  legoitft  &:Ie  fentiment, 
^  nous  en  fait  faire  vn   tout  autre 
iugerncnt  que  nous  pe  faifions  eftans. 
ieunes. Parce  donc  que  nous  n'aimons. 
les  perfonnes  finon  à  caiife  qu'elles, 
cftoient  les  niiniftres  &:  les  inftrumens 
4e  nos  voluptés,  ce  n'eft  pas  merueillc 
fi  nous  çefïbns  de  les  aimera  l'heure, 
que  nous  ccflbns  de  les  trguuer  pro- 
pres à  cet  vfage.     Et  c'eft  ce  qui  fait, 
que  bien  que  les  ieunes  hommes  ne, 
changent  pas  de  conftitution,  ils  ne.  ' 
laiflcnt  pas  de  changer  d'amis  pour- 
tant y  dautant  que  les  premiers  s'er^ 
vont,  &  que  d'autres  viennenten  leur. 
place.  QreiVil  bieq  certain  que  corn- 
me  là  dedans  il  y  a  naturellemêtquel-r 
que  chofe  de  permis ,  auiîî  y  a-t'il  or- 
dinairemët  quelque  chofe  de  vicieuXc 
Car  de  mefnie  que  les  ieiinçs  gcn§ 


Ghrestiekne.  il  Part.  ^17 
font  d'ordinaire  exccilîfs  en  leurs  paf- 
fe-cemps  ,  ils  ne  gardent  point  non 
plus  de mefure  en  leurs  amitiés,  &: s'y 
laiflTcnt  aflcsfouuent  trafporter  dVne 
façon  fort  defordonnce.  Ce  qu'il  y 
a  de  naturellement  permis,  c'eft  qu'ils 
yfent  des  contcntemens  qui  connien- 
nent  à  leur  aage ,  dans  vne  iufte  mé- 
diocrité ,  &:  fans  y  outrepaffcr  les  li- 
mites prcfcrits  par  la  droite  Raifon, 
6c  par  la  Vertu  Morale.  Et  comme 
c'eft  tres-fagemcnt  qu  Ariftote  leur 
ordonne  de  fc  tenir  plûtoft  au  deçà  do 
la  médiocrité ,  afin  de  ne  tomber  pas 
dans  l'excès ,  auquel  nous  auons  tous 
vne  propenfîon  violente  en  matiero 
de  volupté ,  aullî  ne  leur  eft-il  pas  dé- 
fendu d'en  prendre  vn  peu  pins  lar- 
gement que  ne  font  ceux  qui  font 
plus  aagés  ,  puis  que  la  Nature 
leur  y  donne  plus  d'inclination  ,  Se 
qu  elle  les  en  rend  plus  capables. 
Car  ainfi  que  ce  neft  pas  pour  néant 
qu'elle  nous  donne  les  organes  qui 
font  propres  pour  la  jouïflance  des  vo- 
luptés ,  mais  afin  que  nous  les  appli- 
gaions  à  leurs  objets  ;  auffi  n'cft-ce 


^iS  LA   Moraux 

fas  témérairement  qu  ellea  difpenfé 
la  force  Se  la  vigueur  à  ces  facultés, 
fclon  la  diuerfité  des  aages.  Son  Jn*- 
tcntion  à  fans  doute  effc  qu'on  vfaft 
aufTiplus  oumoinsdes  objets  qu'elle 
leur  a  deftinés  ,  félon  qu'elle  leur  a 
donné  plus  d'inclination  à  les  recher- 
cher,  plus  de  capacité  d'en  iouïr ,  ^ 
plus  de  contentement  à  y  prendre. 
Que  fi  IVfage  modéré  de  cc$  voluptés 
eft  permis ,  l'amitié  dont  elles  font  les 
conciliatrices  &ie  fondement,  n'eft 
pas  ablolument  vicieufe.  Tellement 
que  les  préceptes  qu'il  y  faut  donner 
aux  jeunes  gens^peuuét  tenir  quelque 
place  dans  laMorale.  Et  le  premier 
aduertiffement  par  quoy  ils  peuuët  s'y 
régler,  c'eft  que  come  ils  doiuent  vfcr 
d'vne  grande  modération  dansl'vfage 
de  ces  cotcntemés,  il  ne  faut  pas  qu'ils 
fe  lai/Tent  emporter  à  la  violence  &:  à 
l'excès  de  leurs  affedions  en  cette  oc- 
curcnce.  Car  comme  la  volupté  mef- 
me  leur  doit  eftre  en  quelque  façon 
fufpede,  pour  fe  donner  garde  de  fe 
lailïcr  trop  amorcer  à  fes  douceurs  (5^ 
à  ks  attraits,  ils  doiuent  confiderer 


Chrestienne.  il  Part.  (^19 
ramitié  qu'elle  produit,  comme  vn 
lieu  gliflfant ,  dans  lequel  il  eft  aifé  de 
couler  au  delà  des  bornes  de  laraifon, 
fi  Ton  ne  fe  rient  vn  peu  ferme.  Et 
comme  qui  fc  laiiTe  aller  à  l'excès  de 
la  volupté,  s'y  engage  infenfîblcment 
de  telle  façon,  qu'enfin  elle  fe  rend 
abfolument  la  maiftreiTe  de  Tes  appé- 
tits ,  &:  que  peu  a  peu  elle  fupplante 
la  raifon  mefme  ;  qui  s'abandonne 
tout  entier  à  cette  forte  d'amis',  dont 
la  volupté  concilie  les  affeûions  ôcla 
volonté  ,  ne  fe  donne  pas  garde  qu'ils 
empiettent  enfin  la  domination  fur 
fon  efprit,  &:  qu'ils  n'y  laiiTent  point 
de  lieu  à  cette  autre  meilleure  forte 
d'amitié  à  qui  la  vertu  donne  lanaif- 
fance.  Et  l'exemple  en  eft  clair  en 
Alcibiade.  Car  il  eftoit  amy  de  So- 
crate,  &:prefcoit  volontiers  l'oreille  à 
(c%  beaux  enfcignemens.  Mais  il 
eftoit  auflî  amy  de  quantité  de  jeunes 
hommes  defbauchés,  auecquiil  m.c- 
noit  vne  vie  licenci«ufe.  Pendant 
quelque  temps,fon  naturel ,  qui  d'vn 
^ofté  auoit  quelque  chofe  de  grand 
&  de  généreux ,  ^  qui  de  l'autre  auoit 


^lo  LA    Morale 

de  fortes  inclinations  aux  pafle-temp$ 
&aiix  voluptés,  fut  balance  entre  le 
mce  Se  la  vertu,  inclinant  tantoft  deçà 
tantoft  delà,  comme  vne  aiguille  qui 
flotte  entre  deux  aymans  fitucs  en  des 
régions  oppofées.    Mais  enfin,  pour 
auoir  trop  déféré  à  l'amitié  de  ces 
jeunes  gens  ,il  abandonna  celle  d© 
Socrate ,  &:  auec  elle  la  vertu, comme 
il  parut  puis  après  dans  la  conduite  de 
fa  vie.     Le  fécond  enfeignement  eft 
qu  ils  Gonfiderent  cette  amitié,  conir^ 
me  yne  chofe  dont  la  naturene  per- 
met pas  qu'elle  foit  durable.    Dans 
celle  qui  a  la  vertu  pour  fondement, 
c'eft  comme  vne  efpece  de  crime  qus 
de  penfer  qu'elle  foit  capable  de  s'c-r 
ceindre.    Parce  que  cela  nepcutarri* 
lier  que  par  le  changement  de  vous 
ou  de  voftreamy.    Si  donc  vousaués 
înauuaife  opinion  de  la  confiance  ôs 
de  la  durée  de  la  vertu  de  voftre  amy, 
vous  TofFenfés  :  &:  d'autre  coftéil  eft 
inalaifé  que  vousfoyés  véritablement 
vertueux,  fi  vous  aués  mauuaife  opi* 
pion  de  la  voftre.    En  celle-cy,  ileîi^ 
va  tout  autrement.  Car  vous  aedeués 


ÊHR^STiENNE.  II.   PartT       ézt 

j^as  ignorer  que  le  temps  apportera  du. 
changement  en  vos   perfonnes  i  de 
forte  que  le  Deleftable,  qui  fert  main- 
tenant de  cirhent  à  voftre  amitié ,  ne 
fera  plus  tel  pour  vous  quelque  iour, 
3c  que  par  confequent  elle  viendra  nc- 
eeflairement  àfe  diflbudre.  D'oùfuic 
qu'il  y  faut  vfer  de  beaucoup  de  cir- 
confpedioUjafin  que  fi  eeluy  que  vou? 
aués  pour  amy  à  cette  heure  ^  vous 
dénient  quelque  iour  indiffèrent  ^  &: 
vous  à  luy  3  ou  que  mefmes ,  comme 
il  n'arriuc  que  trop  fouuent,  il  fe  con- 
uertifle  en  ennemy ,  vous  ne  vous  re- 
penties pas  d'y  auoir  pafféles  bornes.. 
Car  s'il  vient  ouà  reucler  vos  fecrets, 
ou  à  publier  vos  diffames,  ileft  bien 
certain  qu  il  a  tort ,  &:  qu'il  y  a  de  la 
lafcheté  &  de  la  perfidie  en  fon  adion/ 
Mais  c'eft  neantmoins  à  vous-mefmes 
principalement  ,  5c  à  voftre  incon- 
fideration  ,  que  vous  aués  à  vous  en 
prendre.  Lctroifiémeaduertilfemenc 
cft  que  les  jeunes  hommes  tafchcnt  de 
faire  pafl'er  cette  amitié  dans  la  natu- 
re de  celle  qui  eft  véritablement  loua- 
ble.   Car  couT^ç  dans  les  mstf  iages  il 


ézi  LA    Morale 

arriue  afles  fouuent  que  la  bicnvueil- 
lance  qui  commence  par  l'amour,  fe 
concinuë  puis  après  &  s'em'acine  par 
des  confiderations  qui  la  font  fubfi- 
fter,  mefmcsà  l'heure  que  l'amour  fe 
paffe  5  ainfivoid-on  quelquesfois  que 
ramitié  qui  doit  fes  premiers  com- 
mcncemens  à  la  volupté,  tire  de  la 
vertu  ks  progrés  &  fon  afFermifle- 
inent  ,  de  forte  qu'elle  demeure  en 
pleine  vigueur ,  mefmes  quand  la  vo- 
lupté, qui  Ta  fait  naiftre,  n'eft  plus 
en  vfage.  Tellement  que  dans  cette 
fréquentation  quelesieunes  hommes 
recherchent  les  vus  auec  les  autres 
pour  leurs  mutuels  contentemens ,  ils 
doiuent  tafchcr  de  réuciller  &:  de  for- 
tifier en  eux  reciproqucment,les  bon- 
nes inclinations  que  la  nature  Se  Te- 
ducation  y  ont  mifes  pour  les  chofcs 
honneftes  &:recommandables.  Enfin, 
ie  dernier  aduertilfement  queie  leur 
veux  donner,  eft  ,  qu'ils  ne  fc  figu^ 
rent  pas  que  cette  forte  d'amitié  oblï-> 
ge  fi  eftroittement ,  que  celle  qui  n^ 
que  la  vertu  pour  motif.  Car  chaque 
chofe  dpit  cftre  cfliméefclo  fa  valeur. 


Chrestiennê.11:  Part.  ^15 
Or  bien  que  la  volupté,  quoy  qu'en 
vueillent  dire  les  Stoïques  ,  ait  quel- 
que chofe  de  defirable  en  elle  mef- 
me,  fieft-ce  quelle  cft  infiniment  ait 
defibus  de  reilime  de  la  vertu.  Tel* 
lement  que  ces  amis  n'eftans  aimables 
les  vns  aux  autres ,  fmon  par  T vne  où 
par  Tautrede  ces  qualités,  qu'ils  font 
ou  doués  de  vertu ,  ou  propres  às'en- 
tre-procurerlajouiflace  de  la  volupté, 
les  deuoirs  aufquels  ils  font  refpefti- 
uement  obligés  ne  font  aucunement 
CGiiiparabfes.  Encore  y  â-t-il  cette 
différence  entre  ces  deux  fortes  d  a- 
mis  ,  que  nous  aimons  à  cauft  d'eux- 
tt>efmes  ceux  que  la  vertu  rend  dignes 
de  nos  inclinations  5  au  lieu  qu'à  pro- 
prement parler ,  nous  airnoËiis  les  au- 
tres à  caufe  de  nous ,  parce  qu'ils  nous 
/entent  à  jouir  de  ce  que  nô«s  trou- 
j^Ons  deledable.  Coinm^  dori<^il  n'y 
peut  auoir  d:* excès  en  la  poiTeffiori 
de  lavertu ,  au  lieu  que  la  iotiifTancé 
de.  la  volupté  a  pour  bornas  vnë  cer- 
taine médiocrité,  dans  les  tertnes  dé 
^quelle  il  fe  faut  tenir  auec  beaucoup 
;?!d€xa£bitudc  ,  il  n'y  a  çhofe  que  nous 


^52,4  tA     MoRALi 

deuions  ou  foufFrirou  faire  pour  vn? 
homme  vericablemcnt  vertueux ,  ail 
lieu  que  dans  les  deuoirs  de  cette  autre 
forte  d'amitié,  il eft  neceflaire  de  fd 
gouuerner  auec  beaucoup  de  refcrue J 
De  forte  que  Damon  &  Pythias  peu- 
uent  bien  mériter  beaucoup  de  loUan- 
ge,d'auoir  voulu  mettre  leurs  vies  Pvn 
pour  l'autre  i  s'ils  fe  reconnaijfToienc 
tous  deu;t  extraordinairement  ver- 
tueux. Mais  fi  Ton  en  vouloir  faire 
autant  en  confideration  de  cette  forte 
d*amitié qui n  arien  finonla  joaïfran- 
ce  du  Deledable  pour  motif  &  pour 
fondement,  il  n'y  a  point  de  fage  qui 
ne  condamnafl  cette  aétion ,  non  feu-, 
lement  çomrne  vn  excès,  mais  comme 


vne  extrauagance. 


L'Amitié  à  qui  rvtilitc  donne  Ùl 
aiaiifance,  à  cela  de  commmi  auec  là 
précédente,  qu'encore  qu'elle  femblc 
auoir  fon  objet  en  la  perfonrre  qùô 
nous  aimons,  fi  eft-ce  que  véritable- 
ment elle  fe  reflefchit  fur  nous-mefj^ 
rnes.  Car  nous  la  confiderons  à  caufé 
du  profit  que  nous  tirons  de  fa  foGieté", 
èc  p^  cohfequent  fi  nous  1  aimons 
--.  ^        c'eftque 


*"  Chrestieî^ne:  II.  Part.  ^i$ 
Veft  que  nous  nous  aimons  nous-melt 
mes.  Delà  vient  auilî  qu'elle  cft 
fujette  à  beaucoup  d'eclipfes ,  &  mef- 
mcs  à  s'cfteindre  tout  à  fait,  parce  que 
le  profit  n'cftpas  vne  cliofe  conftantc 
iiy  vniforme ,  &  qu'il  arriuc  quelques- 
fois  des. pertes  &des  ruines^au  milieu 
defquelles  Tamitié  ne  fe  fçauroic 
maintenir.  Et  cela  produit  vn  efFec 
qui  fevoid  aufTi  dans  râutre  ,  mais 
qui  ne  fe  rencontre  iamais  dans  la 
véritable  amitié;  c'eft  que  les  amisfe 
plaignent  refpeftiuement,  quand  1<^ 
profit  ne  correlpondpasà  leur  atten- 
te. Car  exerçant  cette  forte  d*amitic^' 
Comme  vne  efpecc  de  commerce,  ils 
eftiment  que  le  niueau  qui  en  doit  ré- 
gler les  deuoirs ,  eft  à  peu  prés  cette 
juftice  commutatiue  dont  j'ay  expli- 
qué la  nature  en  parlant  du  trafic  ôc 
des  marchandifes.  De  force  que  fi 
dans  les  pertes  qiii  leur  doiucnteftrq 
communes  ,  Tvn  des  deux  s*en  def- 
charge  fur  fon  compagnon  y  5c  Ci  dans 
îes  profits  où  ils  doiuent  avioir  part, 
l'vn  en  tire  à  foy  plus  qu'il  iic  faut, 
3tu  préjudice  de  Tautre ,  il  en  naift 

Rr 


giâ  tA    Moral É^ 

incontinent  des  clameurs,  comme  fî! 
toutes  les  facrées  loix  de  Tamitié  y 
auoient  efté  violées.  Et  s*il  arriuc 
que  hors  ces  chofes  qui  leur  font 
communes  ,  Tvn  d'eux  ait  befoin  de 
Taffiftancc  de  l'autre  ,  de  forte  qu'il 
foit  obligé  ou  deTemployer^ou  d'em- 
prunter de  luy  ,  ou  de  luy  eftre  de 
quelque  autre  façon  à  charge  ,  fans 
que  de  fa  part  il  foit  en  eftat  de  luy 
eftre  vtile  ou  de  l'en  pouuoirrecom- 
penfer ,  il  s'en  produit  premièrement 
vîie  froideur  qui  ralentift  les  efFe£ts 
de  Tamitié ,  &:  puis ,  fi  cela  continue, 
elle  s'efface  tout  à  fait  5  iufques  à  n'en 
reconnoift re  pas  la  trace .  Au  lieu  que 
le  génie  delà  vraye  amitié  eft  défaire 
qu*on  vueille,  s'il  eftoitpoffible,  tou- 
jours donner ,  3c  iamais  prendre,  tou- 
jours s'employer  pour  fon  amy ,  6c  ne 
luy  caufer  iamais  d'incommodité, 
toujours  procurer  fes  avantages  ,  ôc 
fauorifer  les  deffeins ,  &C  n*en  deman- 
der point  d'autre  recompenfe  que  h 
fatisfaâ:ion  d'auoir  fait  ce  que  l'on  a 
deu.  Encore  cette  fatisfaàion  eft- 
elle  iwUifée  à  prendre.    Parce  que  la. 


Chrestienne.  II.  Part.  î^i^ 
vertu  eftant  aimable  au  delà  de  ce 
qu'on  fe  peut  imaginer  ,  quand  on 
vient  à  la  rencontrer  fort  eminente  eu 
quelque  fujet,  &:  que  par  la  conuer- 
fation  Se  par  la  familiarité  on  a  eu  le 
loifir  de  la  confîderer  attentiuemenr, 
&d'en  gonfler  les  douceurs,  &c  d'en 
fauourer  les  délices  ,  il  eft  malaife 
iqu'on  fe  contente  foy-mefme  dans  les 
mouuemens  de  l'amour  que  l'on  a 
pour  vn  (i  diuin  objet  ,■  Se  dans  les 
efforts  que  Ion  fait  pour  s'acquitter 
des  deuoirs  qui  s'en  prodiiifent.  II  y 
a  vne  chofcen  quoy  cette  amitié  dif- 
fère d'auec  celle  que  la  volupté  con- 
cilie, c'eft  qu'elle  eft  plus  propre  à 
ceux  qui  font  auancés  en  aage  ,  Se 
quelle  fe  rencontre  plusfouuent  en 
eux  que  non  pas  dans  les  jeunes  gens. 
La  raifon  en  eft ,  que  naturellemenc 
le  palfage  de  l'adolefcence  Se  de  la 
jeuneffe  à  vn  eftatplus  viril ,  ou  plus 
déclinant  vers  fon  couchant ,  eft  auflî 
lepaifage  de  la  volupté  au  défit  de  la 
pofleffion  de  ce  qu'on  appelle  biens, 
&:  de  toutes  autres  telles  fortes  da- 
l^antages*.     Car  comme  quand  dans 

Rr    z 


igl'S  t  A     Mo  RALÊ^ 

vn   arbre  qui  s'cft   diuifé  en  deu^ 
branches ,  Tvne  vient  à  fe  fleftrir  &  à 
fefecher  par  quelque  accident, l'autre 
en  dénient  plus  robufte  &:  plus  vi- 
goureufe  ,   dautant  qu'elle  attire  à 
elle  feule  ,  toute  la  fève  qui  fe  par- 
tageoit  aux  deux  ,*  lors  que  dans  cette 
partie  de  nos  âmes  qu'on  appelle  la 
Conuoitife  ,  on  commence  à  fentir 
diminuer  l'inclination  à  la  volupté, 
les  autres  qui  ne  paroiflbient  pas  tant 
auparauanty  femanifcftent&:  fe  ren- 
forcent.  En  effet ,  cette  parole  d'A- 
riftote  eft  bien  véritable  ^  que  les  petis 
cnfans  ne  viuent  que  de  laConuoitife, 
au  lieu  que  quâd  on  eft  deuenu  grand, 
en  vit  pluftoft  de  la  raifon.     Eftant 
notoire  qu'il  y  a  vn  certain  temps  au- 
quel la  raifon  ne  ioiiant  point  encore 
en  nous,  nous  ne  connoiffons  point 
d'autres  objets  que  ceux  qui  fontca^ 
pables  d'émouuoir  noftre  appétit  fen- 
fitif  :  &:que  quand  les  organes  defti- 
liés  aux  fondions  de  la  faculté  raifon- 
nable  ,  ont  atteint  leur  perfedion, 
alors  des  objets  plus  fpirituels  deuien- 
jDcnt  capables  de  toucher  nos  âmes. 


Chrestienne.'  IT.  Part:  ^i^ 
Mais  neantmoins  il  eft  vray  auffi  qu  eit 
quelque  aage  que  nous  foyons  ,  la 
couoitifc  eft  infcparabled'auec  nous, 
&  que  quand  elle  vient  à  fe  lafTer  d' vn 
objet,  il  faut  qu'elle  fe  tourne  à  l*au- 
tre.  Et  cette  partie  qui  fe  porte  fur 
les  biens  ,  &  fur  les  autres  avantages 
delà  vie  ,  eft  d'autant  plus  forte  ea 
cet  aage  là ,  qu'il  femble  qu'elle  foie 
en  quelque  façon  fauorifée  de  la  pru- 
dence. Parce  que  d'vn  cofté  l'oa 
eftime  qu'il  faut  auoir  des  richeffes 
pour  bien  exercer  diuerfes  vertus  mo- 
rales, &  mefmes  pour  fatisfaire  aux 
deuoirs  de  l'amitié  ;  ôc  que  de  l'autre 
on  fe  perfuadc  qu'il  faut  prévoir  de 
bonne  heure  les  diuers  açcidens  qui 
furuiennent  en  la  vie ,  &  les  incom- 
modités qui  font  inévitables  à  la 
vieillefle,  pourpouruoir  aux  moyens 
d'y  remédier.  En  quoy  il  arriue  vne 
chofe  confiderable.  C'çft  qu'à  me- 
furc  que  par  l'aage ,  la  force  d,e  la  rai- 
fon  va  diminuant ,  le  defir  des  richef- 
fes fe  renforce.  Parce  que  la  crainto 
des  incomodités  delà  vieilleiTecroift, 
^  que  la  Conuoitife  eftant  vue  foia 


'^50  l'A    Morale 

dcterminéedc  ce  cofté  là^,  déformais 
il  n'y  a  plus  rien  qui  la  rappelle  fur 
d'autres  ob|ets,  la  faifon  de  la  iouïf- 
fancedes  volontés,  &:  mefmes  celle 
de  Tambition ,  &:  de  l'exercice  des 
hauts  emplois ,  eftant  prefque  tout  à 
fait  pafTée.  Tellement  que  ce  que  dit 
le  mefme  Ariftote,  que  toute  imbé- 
cillité eft  caufe  de  lauarice,  fe  trouue 
là  plus  que  véritable,  la  foibleffe  du 
corps  5  qui  le  rend  incapable  de  fes 
anciennes  opérations,  (S<:  celle  de  Tef- 
prit ,  quirëpefche  de  dominer  fur  fes 
Tippetits  ,  -fe  rencontrant  en  cette 
conjonûure  de  temps  où  la  partie 
Conuoiteufc  de  Tame  auoit  defia  pris 
cette  pente.  Or  cft-il  malaifc  de  don- 
ner icy  des  préceptes  de  la  façon  de 
laquelle  il  fe  faut  gouuerneren  cette 
forte  d'amitié.  Car  puis  qu'elle  n'a 
point  d'autre  fondement  que  le  profit 
qu'on  en  reçoit,  li  vous  tafchés  de  la. 
rendre  recommandable  ,  &:  fi  vousr 
exhortés  ceux  en  qui  elle  fe  rencon- 
tre ,  à  l'entretenir  &c  à  la  continuer, 
vous  les  engages  de  plus  en  plus  dans 
leurs  incerelb  ;,  de  fomentes  en  eu^ 


Chrestienne.  II.  Part,     ^^i 

vne  paiTion  fort  indigne  des  belles 
âmes..  Que  fi  au  contraire  vous  taf- 
chcs  de  leur  imprimer  des  fentimens 
généreux  ôc  defgagés  de  ces  interefts; 
à  mefure  que  vous  les  en  defprenés, 
vous  diflolués  auflî  les  liens  de  leur 
amitié ,  6c  feparés  leur  vnion ,  qui, 
quelque  fondement  qu'elle  ait,  fem- 
ble  toujours  auoir  quelque  air  eftima- 
ble  &  rccommandable.     Certaine^ 
ment,  comme  il  y  a  des  attraits  légi- 
times dans  les  plaifirs  de  nos  fens,  il 
y  a  aufii  dans  la  conuoitife  du  bien  &: 
des  avatages  de  cette  nature,  quelque 
chofe  que  l'on  ne  peut  raifonnablemêc 
blafmer  ,  pourueu  qu'on  s'y  tienne 
dans  vne  jufte  médiocrité,  ou  mefmes 
qu'en  fe  défiant  de  la  richeflTe  auflî 
bien  que  de  la  volupté  ,  on  fe  relTerre 
vn  peu  au  deçà  de  ce  que  la  droite 
raifon  en  pourroit  permettre. On  peut 
donc  encore  donner  ce  précepte  à 
cette  efpece  d'amis,  qu'ils  ne  renon- 
cent pas  abfolument  à  cette  amitié, 
mais  qu'ils  ne  s'y  laiftént  pas  trop  aller, 
dautant  qu'elle  eft  de  la  condition  des 
çliofes  où  il  eft  périlleux  de  pafier 


'^52^  tA      MoilALE 

mefurer  joint  que  depuis  qu'on  s*eft 
vne  fois  abandonné  à  cette  cfpece 
d*afFcftions ,  ou  bien  elles  ne  donnent 
point  de  place  à  la  vraye  &  genereufe 
amitié  qui  n'a  fondement  qu'en  la 
vertu,  ou  bien  ,  fi  elles  luy  ont  don- 
né quelque  place  pour  vn  temps^enfin 
il  arriue  qu'elles  la  fupplantent.  le 
aie  voudrois  pas  dire  que  cette  célèbre 
amitié  d'entre  Tiberius  Gracchus,  d>C 
CaïusBIofius  5  dontles  hiftoiresRo- 
maines  parlent,  ne  fufl: fondée  que. 
fur  Tefperance  du  profit.  Comme 
Plutarque  nous  décric  le  premier,  il 
auoit  l'ame  trop  noble  ,  &:  trop  bien 
née  à  la  vertu  ,  pour  en  auoir  de  tel- 
les penfées.  Mais  iene  puis  pas  aufïî 
conceuoir  commet  elle  pouuoit  eftre 
fondée  fur  la  feule  eflime  queElofius 
fift  de  les  qualité^  louables.  Car 
quand  on  luy  demanda  s'il  euft  peu 
eftre  induit  parlesperfuafions  de  Ti- 
berius Gracchus  à  mettre  le  feu  dâs  le 
Capitole,&:  qu'il  refpondit  qu'il  eftoic. 
affeuré  que  iamais  il  ne  le  luy  euft 
commandé ,  il  monftra  bien  à  la  vérité 
<^u'il  auoit  bonne  opinion  de  h  vertu 


Chrestienne.  il  Part.  ^53 
idefonamy.  Mais  quand  eftantprefle 
il  dit  enfin  que  s'il  le  luy  euft  com- 
mandé ,  il  Teuft  fait ,  il  découurit  afTés 
que  lafiennen'eftoit  pas  telle  qu'elle 
deuoit  eftre.  Parce  qu'vne  excellente 
vertu  ne  fe  laiflfera  iamais  induire  à 
faire  vue  fimefchante  aftion ,  que  do 
préférer  la  fatisfadion  d*vn  ami  parti- 
culier ,  au  refpeâ:  qu'il  doit  à  la  reli- 
gion dont  il  fait  profcflîon  ,  &  à  Ta- 
mour  de  fa  patrie.  Il  y  auoit  donc 
quelque  autre  chofe  que  Tadmiration 
de  la  vertu,  qui  auoit  faifi  toutes  les 
puifl'ances  de  Tame  de  Blofius,  &  qui 
faifoit  qu'elles  dépcndoient'  abfolu- 
ment  de  la  volonté  de  T.  Gracchus, 
pour  y  obeïrfansrcferue.  Puis  donc 
qu'il  n'y  a  que  trois  chofes  capables 
d'attacher  nos  affedions  &:  de  fe  les 
aflujettir  ,  à  fçauoir  le  Deleûable, 
THonnefte ,  d£  l'Vtile  ,  ôc  que  n'y 
ayant  point  d'apparence  que  ce  fuffc- 
le  premier  qui  dominaft  en  cette  a- 
mitiélà,  neantmoins ,  elle  paffoit  au 
delà  des  bornes  de  THonnefte ,  il  faut 
necefîaircment  qu'il  y  euft  quelque 
çkofe  deTVtile  méfié  parmy,  &:  quel- 


(^54  ^A    Morale 

que  confideratidn  de  ce  qu'on  appel- 
le Intereft  ,  quoy  qu'en  vueille  dire 
le  fieur  de  Montagne.    La  confide- 
ration  de  la  vertu  y  pouuoit  donc 
auoir  tenu  quelque  lieu;  mais  Tintc- 
rcft,  quel  qu'il  fuft,  s'yeftoit  rendu 
îe  plus  puifTant  ,  &:  en  auoit  chafsc 
tout  à  fait,  ou  au  moins  certes  elloic 
capable  d'en  chafTer  l'afFeûion  qui 
auoit  pris  fa  naiffancede  l'Honnefte. 
Quant  au  précepte  de  tafcher  à  faire 
fcruir  cette  amitié  à  la  produftionde 
celle  qui  feule  eft  véritablement  loua- 
ble,  il  doit  fans  doute  auoirlieu  icy,, 
comme  il  a  eu  cy-defTus  ,  Se  encore 
en  plus  forts  termes.  Car  les  hommes 
dcfia  auanccs  en  aage  font  plus  obli- 
gés que  les  jeunes  gens,  às'entr'exci- 
ter  à  la  vertu,  parce  qu'ils  la  doiuent 
mieux  connoiftrc  ,  &:  qu'ils  ont  plus 
de    fujet  d'efperer  d'y  reùfîîr  ,  cet 
aage    eftant     deliurc    des    pallions 
qui  rendent  les  jeunes  gens  aucu- 
nement  incapables  des  inftruftion^ 
Morales.   Mais  il  eft  déformais  temps 
de  palTer  à  la  confideration  de  cette 
4crniere  forte  d'amitié,  qui  feule  eft 


Chrestienne.  II.  Part.     ^35 
Yeritablemenc  louable. 

Tay  défia  dit  qu'elle  a  fon  fonde- 
ment dans  la  vertu  ,  que  deux  amis 
reconnoifTent  réciproquement  l'vn 
dans  lautrc.  Or  d'abord  ,  ceux  qui 
en  connoiffentla  dignité  5  (&:quicft- 
ce  qui  la  connoift  finon  ceux  qui  la 
poffedcnt?)  conçoiuent  afsésl'eftimc 
qu  elle  faitnaiftre  de  foy ,  &:  combien 
ardentes  &finceresfont  lesaffedions 
qu'elle  engendre.  Ifocrate  parlant 
cfHçIene ,  dit  que  la  beauté  a  quelque 
chofe  de  fi  charmant  5  qu'elle  triom- 
phe neceflairement  de  tous  ceux  qui 
3a  contemplent.  Puis  il  adjoufte  que 
nous  n'aimons  mcfmes  la  vertu  finon 
à  caufe  qu'elle  eft  belle  ,  &:  que  fans 
cela  nous  n'en  ferions  point  de  cas.  le 
ne  fçay  pas  cornent  il  l'enten  d.  Car  s'il 
veut  dire  que  la  beauté  de  la  vertu  eft 
fouuerainement  aimable,  parce  qu'el- 
le a  delà  rcfifcmblance  auec  celle  qui 
flamboy  oit  fur  le  vifage  de  cette  Prin- 
cefl'e  ,  de  qui  rauit  tous  les  héros  de 
fon  temps  en  admiration ,  c'eft  vna 
eftrangc  penfée  que  celle-là  3  d'ac- 
comparer  les  chofes  purement  fpiri- 


'^3^  LA  Morale 

tucUesà  celles  qui  ne  peuuent  aiioit' 
de  fubfiftancefinon  dans  le  corps.  Ec 
fi  Anacreon  rauoit  dit5on  l'attribuë- 
roic  pcut-eftrc  à  quelque  cnthoufiaf- 
med0  Bacchus  &  de  l'Amour;  mais 
dans  la  bouche  d'vn  vieux  Orateur, 
qui  feme  toutes  fes  compofitions  des 
plus  beaux  traits  de  la  Philofophie 
Morale,  c'cft  vne  parole  infupporta- 
ble.  Si  fçachant  bien  la  différence 
qu'il  y  a  entre  la  beauté  du  corps  &c 
celle  de  l'ame  ,  il  veut  feulement  faire 
entendre  j'que  Tvn  &: l'autre  font  ai« 
niables ,  chacun  à  caufc  de  ce  qu'il  en 
poflede  5  félon  la  différence  de  leui* 
nature  6c  de  la  conftitution  de  leuc 
eftre ,  il  n'y  a  rien  d'extrauagant  en  f^ 
conception ,  mais  fa  façon  de  s'expri- 
mer cft  véritablement  vn  peu  trop, 
poétique.  11  deuoit  dire  que  quand 
chaque  chofc ,  foit  fpiritucUe  ,  foit 
corporelle  ,  eft  parfaitement  bien 
çonftituée  félon  les  règles  naturelles, 
de  fon  eftre ,  elle  a  ce  que  l'on  appelle 
proprement  Borpté.  Or  foit  que  cette 
Bonté  foit  vne  mefme  choie  auec  la 
gcauté,  foit  que  celle-çy  refaite  n^-. 


Christiènne.  II.  Part,     ë^f 
turcUcment  &c  neceflairement  de  Tau- 
tre  comme  vnc  efpece  de  refpicndeur, 
tant  y-aque  ces  deux  chofes  font  fi 
infeparablcment    conjointes  ,    qu'à, 
peine  fc  peuuent- elles  diftinguer  pac 
Tentendement.    D'où  vient  que  les 
Hebreux,&:  les  Grecs,  les  ont  toutes 
deux  appellécs  dVn  mefmc  nom, com- 
me fi  on  nefe  pouuoit  équiuoquercit 
prenant l'vne  pourTautre.    Or  com- 
me les  règles  naturelles  de  la  conftitu- 
tion  de  chaque  eftrc  font  fort  diffé- 
rentes ,  il  faut  que  cette  beauté  &: 
cette  bonté  qui  s'y  rencontrent/oienc 
différentes  pareillement  :  &:  comme 
les  eflres  font  inférieurs  les  vns  aux 
autres  en  dignité,  il  efl  impofTible  quo 
ces  qualités  qui  fe  trouuent  en  eux 
ne  foient  inégales.  Le  corps  donques 
cftât  vn  eftredoiit  la  dignité  n'a  point 
de  proportion  auec  celle  de  l'efprit, 
fa  beauté, quelle  qu'elle  foit,  fuft-ellc 
encore  beaucoup  plus  excellente  que 
celle  d'Helene  ,  n'a  du  tout  rien  qui 
foit  à  comparer  à  celle  de  la  vertu.  Ec 
s'il  efl  vray  ce  que  difoit  Platon  au- 
tresfois ,  que  les  cftrcs  matériels  ne 


'^3^  iA   Morale 

font  lîeii  (înon  des  ombres  cuatioûiC. 
fantes  des  eftres  fpirituels  ,  &:  que 
ccux-cy  feiils  ,  à  caiifedc  la  fermeté 
împeriiïablc  de  leur  fubfifl:ance,&:  de 
la  merueille  de  leurs  conditions ,  me- 
jritent  le  nom  d'eftres  &  de  fubftan- 
ces,  dont  les  autres  ne  font  rien  finori 
de  fombres  reprefentations,  il  faut 
que  la  beauté  du  corps  ne  foit  rien 
autre  chofe  quVn  crayon  fort  obfcur 
de  celle  de  lame,    Pofé  donc  que  là 
beauté  corporelle  ait  quelque  chofe 
de  fort  attrayant ,  de  forte  que  Teffi- 
cace  de  Ces  attraits  ^  comme  Ifocrate 
le  nous  veut  faire  auoiier ,  foit  abfolu- 
ment  inévitable  ;  tant  y-a  qu'elle  ne 
doit  émouuoir  nos  affedions  finon  à 
proportion  de  fa  dignité,  qui  eft  infi- 
niment inférieure  à  la  beauté  des  na- 
tures fpiritiielles.    Et  cette  beauté-là 
n'eft  autre  chofe  que  la  vertu*   Parce 
qu'encore  que  nos  âmes  foient  douées 
de  diuerfcs  belles  facultés  ,  dont  les 
opérations  font  différentes,  fi  eft-cc 
que  celles  qu'on  appelle  Morales  > 
farce  qu'elles  font  deftinées  aux  ope- 
rations  vcrtueufes,  font  incompara- 


ChrEstienne.  II.  Part:  ^39 
blement  les  plus  excellentes.  Do 
forte  que  la  perfedion  de  ces  facul- 
tés là  confiftant  en  ce  qu'elles  foienc 
reueftuës  des  habitudes  qui  les  peu- 
uent  rendre  capables  de  produire^ 
comme  il  faut  ces  nobles  opérations,- 
la  beauté  de  nos  efprits  confifte  ou 
vniquement  ,  ou  au  moins  certes 
principalemët  en  elles.  D'où  fuit  que 
par  tout  où  nous  rencontrons  cette 
efpece  de  beauté ,  il  faut  que  nous  en 
foyons  non  pas  feulement  émeus  ^ 
comme  Ton  eft  de  la  rencontre  des 
objets  qui  n'ont  que  de  médiocres 
qualités  dignes  de  nos  affections,  m  ai  s 
rauis&tranfportés  hors  de  lapuilfan- 
ce  de  nous-mefmes.  Et  c'eft  pour- 
quoy  le  diuin  Platon  difoit5que  parce 
que  nous  ne  voyons  la  vertu  fmon 
comme  au  trauers  d'vn  nuage,  nous 
ne  Taymons  auflî  que  froidement  Se 
languiflamment  ;  mais  que  fi  nous  la 
pouuions contempler. toute miëj  c'eft 
à  dire  hors  de  deflbus  le  voile  dont 
l'enueloppe  foit  l'imbécillité  de  nos 
efprits,  foit  Timpcrfcdion  des  fujets 
dans  lefquels  nous  la  voyons  3  elle 


Z^ù  La    J^ORAtE 

produiroic  en  nous  des  mouuemeni 
d'amout  entièrement  admirables. 
Tellement  que  cela  fe  rencontrant 
ainfi  dans  l'amitié  dont  nous  parlons 
maintenant,  que  deux  hommes  ver- 
tvieux  s'envifagentattetiuement  l'vn 
l'autre ,  &:  par  la  fréquentation  recon- 
noifTent  la  beauté  intérieure  de  leurs 
âmes  réciproquement  ,  il  ne  fc  peut 
faire  que  ces  mutuelles  idées  de  vertu 
qui  fe  communiquent  de  Tvn  à 
Tautre  ,  trouuant  des  fujets  fi  bien 
difpofés  à  les  receuoir ,  ne  les  enflam- 
ment dVne  ardeur  de  dileûion  qui 
ii'eft  pas  imaginable.  Quelques- vns 
parler  des  fympathies  qui  fe  trôuucnt 
dans  là  Nature  ,  ôc  leur  attribuent 
quantité  d"effe£l:s  dont  à  leur  aduis  il 
nefe  peut  rendre  d'autres  raifons.  Et 
ce  n'cft  pas  rcy  le  lieu  d'en  parler ,  ny 
d'examiner  fi  Topinion  qu'ils  en  ont 
cfl:  fondée  fur  de  bons  principes. 
Quoy  qu'il  en  foit ,  figurés  vous  d& 
l'aymant ,  qui  outre  fcs  qualités  na- 
turelles ait  encore  celles  du  fer ,  &r  du 
fer  ,  qui  outre  fcs  qualités  naturelles 
ait  encore  celles  de  l'aymant,  avoirs 


imagmes 


Chrestie^îne.  ÎL  Part.  /^4t 
îmaginés  qu'ils  font  aflcs  proches  pou^ 
defployer  ïvn  fur  l'autre  rcciproque-p 
ment  leur  adiuitéj  leurs  mouuemen^ 
de  l' vn  à  l'autre  feront  fans  doute  bien 
rapides,  leur  liaifon  fera  bien  eftroite, 
&:  fi  c'eft,comme  penfenc  quelques 
Philofophes  ,  par  des  hameçons  mi- 
perceptibles  qui  émanent  de  leur  fub- 
ftance  ,  qu'ils  s'agraffent  mutuelle- 
ment Jeursaccrcchemens  feront  bier^ 
ferrés.  Mais  cela  pourtant  n'eftrieri 
au  prix  de  cette  admirable  vnion  pat 
laquelle  deux  âmes  veritablemenç 
vertueufes  font  non  tant  lointes  qu© 
méfiées,  non  tant  alliées  que  fondues^ 
^  comme  incorporées  enfembIe,pour 
ne  viure  plus  que  dVne  vie,  ne  luire 
plus  que  d'vne  lumière  ,  ^  n'auoir 
plus  que  mefmes  inclinations.  En  ef- 
fet, comme  deux  clartés  qui  partent 
de  deux  principes  lumineux,  fi  elles 
viennent  à  fe  ioindre ,  gardent  bieii 
en  quelque  forte  leur  diftinclion ,  ce 
quiparoifl;  en  ce  qu'elles  font  diuer- 
fcs  ombres ,  ôc  neantmoins  fe  pé- 
nètrent &c  fe  confondent  en  telle 
Àianiere, qu'elles  n'ont  plus  quVn^ 

Sf 


^^41  ^^    Morale 

mcfme  fplendeur  &:  vn  mefme  fcit? 
s'il  s'eftoit  trouué  deux  amis  parfai- 
tement vertueux  ,  ce  feroyent  tou- 
jours deux  hommes  à  laveritéimais 
leurs  âmes  pourtant  fe  transforme- 
royent  tellemêt  Tvne  en  l'autre  par  la 
refTemblance  de  leur  vertu,  par  la 
conformité  de  leurs  fentimens^^:  par 
l'ardeur  réciproque  d'aftedlions  mer- 
ueilleufement  pures  6c.  fynceres,  qu'à 
peine  difcerneroit  on  autrement  la  di- 
uerfité  de  leurs  perfonnes  que  par  la 
différence  de  leurs  corps.  Mais  il  eft 
vray  que  nous  ne  voyons  point  de 
vertu  fi  parfaite  en  elle  mefme,  qu'il 
n'y  manque  du  tout  rien,  &:  quemef- 
iiies  en  la  plufpart  elle  eft  fort  defc- 
â:ueufe  :  de  forte  que  nous  ne  voyons 
point  non  plus  de  ces  parfaitement 
excellentes  &  diuines  amitiés,  le 
fcay  bien  les  exemples  qu'on  en  allè- 
gue. Orefte  &:  Pylade,  Thefeus  de 
Pirithous  ,  Damon  &:  Pithias  ,  ont 
remply  les  efcritsdes  anciens  de  leurs 
noms  ôc  de  leurs  louanges,  iufquesà 
leur  attribuer,  au  moins  à  quelques 
vns  d'entreux^dcs  chofcs  entièrement 


Chrestienne.  ÏI.  Part.  (^4* 
fabuleufes.  Le  Toxaris  de  Luciea 
n'eft  qu'vn  tifîu  de  diuerfes  hifloires 
mémorables  fur  ce  fujec^  non  entre 
les  Grecs  feulement,  mais  entre  les 
Scythes  de  Us  barbares.  Tiberius 
Gracchus  iS^  Caius  Blolius,  Scipion 
TAfricain  &  LxUus ,  Se  quelques  au- 
tres encore  font  illulb es  pour  cela  en- 
tre les  Romains.  Et  fans  charger  ce 
papier  des  noms  de  ceux  qui  fepeu- 
uent  eftre  fignalés  de  cette  forte  en 
ces  derniers  temps,  qui  oCt-ce,  qui  n'a 
point  oui  parler  de  l'amitic  d'Eftien- 
nedelaBoëtie  <36de  Michel  de  Mon- 
tagne ?  Mais  tant  s*cn  faut  que  de 
tous  ceuxlàon  pu  iiTe  dire, que  la  ver- 
tu eftoit  en  eux  en  vn  fouucrain  de- 
cré, qu'il  y  en  a  eu  pluiîeurs  en  qui  elle 
a  eftc  peu  éclatante.  Et  qui  examinera 
bien  Icsadions  de  cts  bons  amis  dans 
les  efcrits  des  anciens,  trouuera  que 
tant  s'en  faut  qu'elles  portent  des 
marques  d'vne  eminente  vertu  ,  que 
bonne  partie  d'entr'cllesont  eu  quel- 
que chofe  de  fort  vicieux,  &  qu'elles 
bnt  ei^é  employées  à  feruir  à  de  fa- 
les  voluptés,  ô^  à  des  pafTions  defor- 


^44  ^^    Morale' 

données.  Quant  aux  derniers  qirë 
i'ay  nommés ,  ce  n'eft  pas  mon  def- 
fein  de  rien  diminuer  de  leur  ré- 
putation :  mais  i'oferay  bien  affirmer 
pourtant  ,  que  û  leur  amitié  a  cfté 
auflî  forte  Se  auffi  eftroitte  que  V\n 
d'eux  l'adcfcrite  dans  fes  Efrais,elle  a 
de  beaucoup  excédé  par  fa  véhémen- 
ce ,  la  mefure  de  la  vertu  qui  cftoit  en 
eux,  qui  5 à  la  bien  examiner,  auroit 
delà  peine  à  fe  maintenir  en  l'ordre 
des  médiocres.  C'eftoyent  à  la  véri- 
té deux  âmes  qui  auoient  quelque 
chofede  grand,mais  bizarres  en  leurs 
opinions,  &C  qui  au  refte  auoycnc 
toutes  deux  beaucoup  de  mefpriis 
pour  le  commun  des  humains  ,  &: 
tout  enfembie  vne  grande  opinion 
de  leur  propre  Se  naturelle  excellen- 
ce. Tellement  que  fe  trouuant  fi 
femblables  en  force ,  en  humeurs ,  ôc 
en  fentimens ,  quand  elles  vinrent  i 
s'appliquer  l'vn  à  l'autre  elles  s'adiu- 
fterent  parfaitement ,  &:  par  manière 
dédire,  s'emboiterent  de  telle  façon^ 
qu'il  eftoit  malaisé  de  les  difloquer , 
quelque  fecouffe  que  les  accidens  de 


Chrestienne.  II.  Part.  ^4J 
lavic,&:  les  diuerfes  rencontres  des 
chofes,  pûfTent  donnera  leur  iointu- 
res,pour  en  relafcher  les  ligamens. 
Mais  comme  l'opinion  ell  vne  image 
baftarde  ÔC  fallacieufe  de  la  fcien  C£  ^ 
qui  trompe  rentendement,&:  comme 
Ariftote  dit  qu'il  y  a  des  gens  auflî 
arreftés  dans  leurs  opinions,  que  ceux 
qui  font  véritablement  fçauans  font 
fermes  &  inesbranlables  en  leur  f  cicn- 
ce  5  il  y  a  de  fauffes  amitiés  qui  fem- 
blent  imiter  la  confiance  de  lavraye, 
parce  qu'elles  fe  trouuent  en  des  amcs 
naturellement  vn  peu  roides  ,  ôcqui 
s'attachent  à  leurs  objets  par  de  fovtcs 
applications.  Encore  fe  trouue-t-il 
quelquesfoisdes  gens  qui  après  auoir 
porté  leurs  efprits  à  de  fi  hautes  eleua- 
tions,  que  de  mefprifer  tout  ce  que 
les  autres  hommes  craignent  &  hono- 
rent dans  le  ciel  &:  dans  la  terre,  penf- 
fent  s'eftre  logés  bien  loin  au  deflus 
des  âmes  vulgaires  &6  populaires,  en 
qui  le  refpcdenuersles  Puiffances  fu- 
perieures,ou  la  vénération  de  la  Diui- 
nité,araualé  le  courage ,  ôc  la  noblefle 
4esfentinacns.  Deforteque  quand  ils 

Sf  j 


*'i^4<>  ï-A.    Morale 

viennent  à  troiuicr  quclqu'vn  quia 
l'clprita  peuples  delà  mefme  trem- 
'pe,  ils  croyent  auoir  rencontré  vue 
vertu  extraordinaire  ^  &  qui  mérite 
qu'onl'embrailc,  &:  qu'on  la  préfère 
à  toutes  autres  iouidances:  c*eft  pour- 
quoy  ils^-s'y  attachent  auec  tant  de 
contentement. Mais  c'eft  corne  quad 
Ixion  embraffa  vnc  nue  pour  vnc 
Dceffe.  Car  comme  de  leur  accou- 
plement il  liafquit,  d^fent  les  fables.  | 
des  Centaures  ,  qui  tenofentquelque 
ch'ofe  de  la  nature  de  l'homme,^  qui 
ii'eftoient  pas  des  hommes  pourtant: 
ddVnion  dç  cette  efpecc  d'eiprits  il 
fc  crée  ic  nefcav  qu'elle  monftrueu- 
fe  forme  d  amitié /qui  tient  quelque 
"chofe  de  la  vrayc,  en  ce  qu'elle  cfl: 
pleine  d'ardeur  &:  de  fermeté  ^  mais 
qui  au  refre  n*a  pas  à  beaucoup  près 
tant  de  bonne  &;:  de  folide  vertu  ,  que 
d'erreur  &5  d'extrnuagance.  La  v<?rtu 
■dçsc  hommes  fe  rencontre  volontiers 
tri  Pvn  de  ces  trois- dce.tés.  C'cfl 
■qu'où  bien  elle  ell  dans  ics  commcn- 
cemens, comme  vue  belle  plante  qui 
^erme  ,  mais  qui  eftoncorç  fort  ten- 


Chrestienne.  II.  Part,  é^y 
dre ,  &C  qui  a  beaucoup  d'impeifc- 
dion.  Ou  bien  elle  a  desja  fait  des 
progrés  confiderables  ,  mais  non  tels 
pourtant  qu'elle  ne  foit  meflce  de 
quelques  notables  défauts.  Ou  bien 
enfin  elle  eft  paruenuë  à  vn  fi  haut 
point  5  que  bien  qu'à  parler abfolu- 
ment,  elle  n'ait  pas  atteint  le  dernier 
dcp  é  de  la  perfedion,(  car  il  eft  im- 
polfiblc  d'y  paruenir  en  cette  vie  ) 
fieftce  qu'elle  eft  comme  acheuée  , 
autant  que  l'infinité  dcrnoftre  nature 
le  peut  fouffrir  ,  &c  que  la  comparai- 
fon  que  nous  enfaifons  auec  ces  de- 
grés inférieurs,  la  nous  peut  faire  efti- 
mer  en  quelque  façon  parfaite.  Se- 
lon cela  cette  amitié  dont  nous  par- 
lons prend  auffi  neceffairemcnt  di-. 
uerfes  formes.  Car  encepremicr  de- 
gré, elle  ne  peut  eftrefinon  foible  ,à 
proportion  de  la  condition  de  fon 
objet,  fi  ce  n'eft  que  la  vertu  eftanc 
desja  grande  &  forte  en  T vn  des  amis^ 
celuy  Liait  quelque  cfpecede  preffê- 
tlment  qu'elle  dcuiendra  pareille- 
ment belle  &  vigoureufe  en  Tau- 
tre.  En  effet  il  y  a  quelques  fois  des 

Sf  4 


^4?  LA    Morale 

natures  fi  fauorablemcnt  formées  à 
toutes  fortes  de  vertus  ,  qu'encore 
qu'elles  n'en  aycnt  point  produit, 
parce  qu'on  n'a  pas  eu  le  foin,  i 
pendant  le  temps  de  leur  éducation,  ^ 
de  leur  en  donner  l'impreflion  ,  fi 
cft-ce  que  quand  elles  viennent  à 
rencontrer  la  culture  dVne  bonne 
main  ,  elles  en  reçoiuent  les  femen- 
tes  auec  beaucoup  d'auidité,  adon- 
nent d'abord  de  fort  belles  efperan- 
ces.  En  cette  rencontre  ,  ileft  du 
dcuoir  du  pi usTagc  de  fùpporter  dou- 
cement les  défauts  de  fon  amy  ,  en 
attendant  que  la  vertu  y  prenne  fa 
jufte  gandeur  &  fa  jufte  force  ;  à  quoy 
il  doit  contribuer  quanta  luy  de  tout 
fon  pouuoir  ,  tant  par  les  cxhorta- 
liops  &:  les  admonitios  faites  à  temps, 
que  principalement  par  les  bons 
exemples.  Car  les  admonitions  fem- 
blent  quelquesfois  tenir  vn  peu  de 
Tauthorité  d'vn  pédagogue  ,•  chofe 
contre  laquelle  les  hommes  ont  na- 
turellement de  lauerfion  ;  au  lieu  que 
les  bons  exemples  admoneftent  fans 
pffcnfcr,  6^  perfuadent  de  telle  fa- 


Ghrestienne.  II.  Part.  6'4^ 
çon  qu'on  s'y  laifTe  vaincre  fans  rcfi-; 
ftancc.  Ec  comme  Plutarque  dit  que 
le  cuiure  ne  fe  fond  pas  à  beaucoup 
prés  fî  bien  par  la  violence  du  feu  , 
quand  on  l'anime  par  les  foufflets  ,  &C 
qu'on  le  follicite  ^  &  qu'on  l'attife , 
que  lors  que  l'on  refpand  à  Tentoui: 
d'autre  cuiure  desjafondu,qui  l'amol- 
lit par  la  fympathie  de  fcs  qualités; 
Tefprit  de  l'homme  fe  laifle  pluftoft 
reformer  par  l'efficace  de  la  conuerfa- 
tionde  ceux  qui  font  desja  véritable- 
ment vertueux,  que  parcelle  des  ad- 
uertifl'emens  &  des  remonftrances. 
En  ce  fécond  degré  ,  famitié  a  fans 
doute  plus  de  fermeté,  ôc  les  deuoirs 
des  bons  amis  s'exercent  de  l'vnen- 
uers  l'autre  aucc moins  de  peine.  Car 
comme  quand  deux  chenaux  d'inéga- 
le force  tirent  cnfemble  à  vn  charior, 
il  eft  extrêmement  difficile  de  les  fi 
bien  adiufter  ,  que  l'vn  n'y  faffe  patir 
l'autre,  au  lieu  que  quand  ils  font  e- 
gaux  en  courage  ôc  en  vigueur ,  ils 
s'entraniment ,  Ik  s'entrefoulagent  ^ 
^  marchent  alaigrement;  cette  dif- 
proportion  de  vertu  donne  fans  doute 


■feyo  LA    Morale 

derincommodité  à  l'vn  des  amis  en  la 
pratique  de  leiiramitié,  au  lieu  qu'ils 
en  fondes  fonclions&:  les  opérations 
auec  beaucoup  plus  de  gayeté, quand  i 
leur  vertu  eft  de  mefme  force.  Leurs 
bons  exemples  font  réciproques ,  Se 
leurs  aduertiflTemens  mutuels;  &:  cet- 
te égalité  qu'ils  voyent  entr*eux,  L'ur 
oftant  à  Tvn  Se  à  Tautre  le  foup- 
çon  d'eftre  traité  par  fon  compagnon 
de  haut  en  bas,&:  auec  quelque  ef- 
pecc  d'authorité,  elle  empefche  que 
quand  ils  vfent  de  quelques  repre- 
Jienfions,  Tefprit  de  celuy  qui  les  re- 
çoit ne  s'en  chagrigne  &  ne  s'en  cho- 
que. Là  doncques  règne  la  liberté 
•auec  la  douceur ,  là  on  ne  fait  pas 
xlifFiculcé  des^entredire  franchemenc 
la  vérité,  parce  que  de  cofté  ^  d'au- 
tre oneft  aflcurc  qu'on  ne  le  fait  pas 
par  vne  humeur  imperieufe&:  domi- 
•nante.  Et  dautant  que  des  gens  qui 
ont  fait  de  grands  progrès  en  la  vertu^ 
B'cfliment  rien  au  monde  au  prix 
d'elle  5  ceux  qui  font  amis  de  cette  fi- 
Çon  empîoyent  la  plufpart  de  leurs 
Ibius  à  la  cultiuçr  T  vn  en  l'autre  reipe- 


Chrestienne.  il  Part,  éfx 
£tiuemcnt,  parce  que  c'eft  le  plus  grâd 
bien  donc  on  puifTe  procurer  k  iouif- 
fance  à  ceux  que  l'on  aime.  Neant- 
moins  il  ne  laifFe  pas  de  feprefenter 
d'autres  occafions,où  de  bons  amis  Ce 
font  fentir  leur  bienvueillance  &:  leur 
afliftance.  La  vie  humaine  doncques 
eftant  partagée  en  deux  conditions 
opnosées ,  à  fçauoir  de  profperité  &: 
d'aduerfitéjils  s'entr'aiment  en  tou- 
tes les  deux,&  s'en  donnent  des  preu- 
ucs  mutuellement  ,  félon  l'exigence 
des  occurrences.  Et  d'ordinaire  l'on 
eftime  que  l'aduerfitc  eft  le  temps  au- 
quel on  expérimente  les  amitiés ,  tel- 
lement qu'Ifocrate  dit  que  comme 
onefprouuel'ordanslefeu,  l'on  con- 
noiftauflî  les  amis  dans  les  afflidions 
&  dans  les  trauerfes.  En  effeâ^toutes 
ces  ombres  d'amitiés  qui  naiffentoii 
de  rVtile,ou  du  Deleftable,  s'éua- 
nouiflent  en  ce  temps  là.  Car  celuy 
qui  ne  fc  propofe  en  cette  forte  de 
focieté  ,  finon  fon  contentement  ou 
fon  profit,  comment  fe  refoudroic 
il  à  partager  auec  vn  amy  fes  affli- 
ctions ôc  Ces  pertes  ?  Mais  daris  celle 


'€^z  LA    Morale 

qui  apourfondement  la  vertu,  iln'e^ 
vapasdcmefme.  L'afHidion  n'ollant 
pas  la  vertu  à  nos  amis,  elle  ne  fou- 
ilraic  pas  auffî  à  nos  aftedions  leur 
objet  ;  au  contraire  ,  parce  que  la  ver- 
runon  feulement  fe  maintient , mais 
xnefmes  éclate  dauantage  dans  Taf- 
'flidion,  tant  s'en  faut  que  Tamitiéfc 
doiue  à  cette  heure  là  ralentir,  qu'el- 
le prend  alors  ie  ne  fçay  quelle  nou- 
uelle  vigueur  dans  les  âmes  vraye- 
ment  genereufes.   Et  de  fait ,  la  pluf- 
part  des  belles  actions  par  lefquellela 
vraye  amitié  s'eft  fignalée  dans  les  lii- 
iloireSjtirent  leur  éclata  leur  recom- 
mandation de  là,  c'eft  que  pour  les 
faire  on  s'eft  exposé  à  quelques  grands 
dangers,  on  a  fubi  volontairement 
quelques  fenfibles  defplaifirs ,  on  a 
porte  auec  alegreffe  quelques  nota- 
bles pertes  de  biens  ou  de  réputa- 
tion, enfaueur  &:enconfideration  de 
fes  amis  ,  foit  pour  les  tirer  des  cala- 
mités danslefquelles  ilseftoient  tom- 
bés, foit,  encore  qu'on  ne  les  en  pûft 
pas  tirer,  pour  leur  en  foulager  en 
guelcjue  façon  le  fentiment^en  parti- 


ChîIestienne.II.  P  art7  ^^f 
cipant  à  leurs  foutfrances.  Toutesfois 
cequelemefmelfocratediten  quel- 
que autre  lieu,eft  bien  vray,  qu'il  y 
a  tel  qui  fe  monftre  amy  en  aduerfité, 
à  qui  la  profperité  de  ks  amis  donne 
de  la  ialoufie.  Et  cela  fans  doute  fe 
rencontre  là  où  la  vertu  n'a  pas  at- 
teint ce  dernier  degré  de  perfedion» 
Car  vn  homme  d'vne  vertu  médio- 
cre ,  qui  voit  fon  amy  en  quelque 
peine,non  feulement  ne  relafchc  pas, 
mais  redouble  alors  fes  aftedions  en 
fon  endroit.  Premièrement  ,  parce 
qu'il  y  va  de  la  réputation  de  fa  gene- 
rofité ,  que  l'on  ne  die  pas  qu'il  n'a 
aimé  qu  à  l'heure  qu'il  y  faifoit  bon  , 
&:que  fes  aflfeftions  fe  font  tournées 
auec  la  fortune.  Puis  après ,  parce 
que  dans  vne  vertu  médiocre  il  refte 
quelque  lieu  à  l'ambition  ,  qui  fait 
que  l'on  eft  en  quelque  forte  bien  aife 
qu'il  fe  prefente  occafion  de  gaigner 
eét  auantage  fur  fon  amy,  qu'on  l'au- 
ra fenfiblement  obligé  dans  vne  occa- 
fion importante.  Au  lieu  qu'vne 
grande  profperité  produira  vn  effet 
tout  contraire.  Car  alors,  celuyqui 


^^4  tA  Morale 

fe  voit  au  deirous,ne  fent  point  fa  gé-* 
nerofité  fe  picquer  ;  3c  ce  reftc  d'am- 
bition &:  d'amour  propre  ,  que  fa  ver- 
tu n'auoit  pas  eftcint  ,  fait  qu'il  ne 
peut,  fans  quelque  chagrin  ,  voirfon 
amy  au  defïlis  de  luy  ,  ôc  en  eftat  de 
l'obliger,  pluftoft  qued'eftre  oblige 
par  fonafliftance.  Ce  dernier  degré 
de  vertu  doncques  eft  celay  auquel 
tous  CCS  fentimens  d'ambition  6c  de 
ialoufiefont  eftoufFés,  tant  parl'ex- 
cellente  vertu  qui  fe  rencontre  en 
chacun  dés  deux  amis  ,&:  qui  nelaif- 
fe  plus  de  place  à  ces  palfions^que  par 
Teftime  ^parTadmiration  qu'ils  ont 
pour  la  vertu  l'vn  de  l'autre.  Car  par- 
ce qu'ils  voyent  chacun  en  fon  com- 
pagnon vne  vertu  fi  eminente, qu'elle 
cft  digne  de  toute  forte  de  profperité 
&:  de  grandeur,  il  ne  peut  rienarriuer 
défi  grand  ny  de  fiauantageuxà  l'vn 
des  deux,  que  l'autre  ne  l'eftime  en- 
core digne  de  beaucoup  dauantage. 
Et  c'eil:  ce  qui  me  fait  autant  &  plus 
eftimer  que  ie  ne  fais  aucune  autre , 
l'amitié  d'entre  Scipion  ôc  Lxlius, 
Car  ie  ne  doute  pas  que  ce  dernier 


Chrestienne.  II.  Part.  '6^f 
n'ait  bien  reiiiarquéque  la  fplenclcuL- 
des  adions  &c  des  profperités  de  l'au- 
tre, actiroit  les  yeux&radmiratioa 
de  tout  le  monde  fur  lur  luy.  le  ne 
doute  pas  mefme  qu'il  n'ait  bienprc- 
ueUj  que  dans  Peftime  de  ïa  pofterité, 
fon  nom,  &  la  réputation  de  fa  vertu, 
demeureroit  engloutie  &  enfeue- 
lie  fous  la  gloire  de  Scipion  ,  &: 
fous  l'éclat  de  fes  vidoires. Et  néant- 
moins  tant  s'en  faut  qu'il  en  ait  iamais 
témoigné  le  moindre  reffentiment, 
ou  qu'il  en  foit  furuenu  quelque  froi- 
deur à  leur  amitié,  qu'il  poufToit  à  la 
roue  des  vidtoires  de  Scipion  par  Ces 
confeils ,  &  qu'il  contribuoit  tout  ce 
qu'il  pouuoità  le  rendre  le  plus  grand 
&  le  plus  illuftre  de  tous  les  hoir.mes* 
Ce  qui  ne  procedoit  d'ailleurs  finon 
qu'eftimant  la  gloire  &  llionneur ,  la 
recompenfe  naturelle  de  la  vertu  ,&: 
voyant  à  fon  aduis  en  Scipion  la  vertu 
en  vn  degré  plus  eminent  qu'elle  n'e- 
Itoit  en  aucun  autre  des  mortels ,  il 
Taimoit  à  proportion  de  ce  qu'il  le 
mericoit,&:  faifoittout  ce  qu'il  pou- 
uoit  pour  luy  procurcrla  gloire  donc 


^j($  laMoralè 

il  eftoit  digne.  Bt  c'efl: là  le  fouucrairi 
point  de  l'amitié  ,  &  le  caradere  lé 
plus  certain  par  lequel  on  puiflere- 
connoiftre  qu'elle  remplift  &:  qu  elle 
poffede  entièrement  vnc  belle  ame. 
Or  n*efl:-il  pas  malaise  de  trouuer 
beaucoup  de  ces  amitiés  qui  ont  tiré 
leur  origine  del'Vtile  6c  du  Dcle6ba- 
ble.  Celles  qui  ont  vne  médiocre 
vertu  pour  fondement  ^  ne  font  pas 
fans  doute  fi  communes.  Car  les  mé- 
diocrement vertueux  mefmes  font  en 
petit  nombre  en  comparaifon  de  ceux 
quifelaiifent  abfolument  ou  maiftri- 
fera  leurs  paiTions^  ou  gouuerner  à 
leurs  interefts.  Et  neantmoins  les 
exemples  n*en  font  pas  extrement  ra- 
res. Mais  quant  a  cette  fublimc  ami- 
tié, qui  doit  fa  naiffance  à  vne  fubli- 
me  vertu  3  elle  cft  rare  comme  fon 
principe,)^ ayant  merueilleufemëtpeu 
de  gens  en  qui  la  vertu  fe  foit  portée  à 
vne  fi  haute  eleuation;  &  quand  elle 
fetrouueroit  telle  en  pluficurs  fujets, 
cftant  difficile  qu'ils  fe  ioigncnt  &C 
quilsfe  rencontrent  par  la  fréquen- 
tation, c'cft  non  pas  vnc  produâion 

du 


Chïiestienne.  II.  Part.  ?j^ 
ÏKi  hafard^mais  vn  efFeft  très  fmgu- 
lier  de  la  prouidence  de  Dieu, que 
de  voir  vne  amitié  de  cette  façon, 
refultcr  de  éclater  de  IViiion  de  deux 
telles  âmes.  Derechef^  il  n'eft  pas 
difficile  que  ces  prétendus  amis  qui 
n'ont  autre  visée  en  leur  amitié/mon 
le  contentement  &:  le  profit, fe com- 
muniquent à  plufieurs,&:  côntradrenc 
multitude  d«  ces  alliances.  Car  le$ 
pkifirs  dont  on  peut  iouir  en  la  viey 
fontdiuers ,  &:les  profits peuuent  ve- 
iiir  de  diuetfcsfources;  ôi  les  objets 
de  cette  nature  ne  font  pa^  capables 
de  remplir  tellement  nos  appétits, 
que  Tvn  n'y  laifle  place  à  l'autre  ,  ou 
pour  y  loger  plufieurs  enfemble,ou  au 
moins  pour  y  entrer  fucceffiuement, 
&:  y  rcuenir  tour  à  tour.  Tellement 
que  pour  s^eflre  attaché  à  Tvnpar  Tat- 
trait  d' vne  efpecedc  volupté  ,  ou  par 
Tamorced'vnc  certaine  forte  de  pro- 
fit, on  ne  reiette  pas  pour  cela  les  au- 
tres. Quant  à  celle  qui  a  pour  fonde-* 
ment  vne  vertu  médiocre  ,  elle  ne  fe 
peut  pas  communiquer  à  tant  de  gensi 
non  pas  feulement  parce  qu'on  ne 

Tt 


'ë^9  ^      LA     Moit  AtÉ^ 

rencontre  pas  tant  d'objpts  a  qûô^ 
s'attacher  ,  que  parce  que  cette  anoini 
tié  tire  après  foy  certains  dcuoira 
qu'il  eft  mai-aisé  de  pratiquer  enuers 
vn  grand  nombre  de  pcrfonnes.  Ec 
licantmoinsielle  n*icft  pas  tellemeno 
reftrcinte  qu'elle  ne  puifle  embrafler 
plufÎGuts  ban^  amis  ,  &  ft  roncftoic 
teduit  feiikmentà  vn^  la  vie  humai-^ 
A e  ferait  miferable.  Mais  quant  à  cel-» 
I^  qui  '  a^  p(5«r  principe  vne  fublima 
dz  extraordinaire  vertu  ,  cen'eft  pas 
feulement  la  rareté  de  Ton  objet,  qui 
fait  qu'elle  fe  réduit  finon  à  deux 
li0mme$  feulement  5  au  moins  certes 
à  peu  de  gens  5  c'cft  aulTifanaturello 
excellence.  Car  quand  vnfimerueil^ 
kux  objet  faifit  vne  fois  Tame  d'vii 
feommév  il  en  rcmplittellèment  tous 
les  appjetits  >  il  en  pofTede  fi  abfo- 
îument  tdûtbs  les  puiflances ,  il  en 
gouvierne  de  telle  façon  tous  les  mou^ 
uemens ,  &:eft  la  manière  fi  ordinaire! 
&:  fi  coftantcdefes  penfées  &:  de  fou 
admiration  ,  qu'où  bien  elle  ne  s'en 
deftachedu  tout  point  pour  fe  porter 
&p'oursriippliqucr  ailleurs,  ous'il  luy 


&rrk«r:qbelqùfip  Ômb jde  s'jen  'd^fta.^ 
chcn  >•  paixe  qii€^  tpuo  alemourxle  foy 
clle;rre  tiîamiçpQiriictetdko;b)Ct  àquojr 
sanfïfïèr^^clle-TptouEnc  iiïc^citineat 
àociuM  (iaas-M  pôflijflîon  dùquiel  ellfa 
;ciMciir'-d'\inc  fatirfaftion&rid'vî^ie  >oyis 

ïi'eftpas  befoin.que  ie  m*cfteiîdefC|i 
Vexplic^vkin  desdeuoifs  qui  reïiilteM 
de  CCCD2  fojrre  d'^miipâjiKja  pijuç  qo'ieii 
la'dnduûioa  daixeiak  que  nmis  ï^cnas 
.dbufHiisr  'à  [w  ous--  îlStefitï«!SSp  ^'  «Clkr  il  rtf  yla 

deux!  fojîiies  d^^^-^^  ®*ï^>  fi^<>tt  q|uQ. 
cominE.il:  dftf plias frfâitlOf^  ai  Bèruc^fi- 
diînieniode  ccviit^ntïjfjcjr  iê'i^^j<^t^|(|6£ 
fôt  cîf  d£^'fujcc$fmç<&riet!r^,q^'dièr^ 
fliçchicife.  coR-templ^ion  (lib- foyip  îi 
foribte/qvid  dQv\%  h^^mviA^i^fité^kë^ 

poijes^ .  qu^ili^'  ç'èn'n^iflertt  Mei^  BC 

^u^^n  taate^lèsIo^â-fiofi^qùVîcquié- 

-amitié  ^  Ghaetîh^'<l'e««  f  FefcFàÇft  Yott 

Te    2, 


-amy  à  rfoy ,  à  caufé  qu'il  le  lUge  pîtri 
excellent  en  vertu ,  il  a  plus  de  foin  de 
luy  &:  de  fa  fatisfadion  ,  qu'il  n  a  de 
dTcs  propres  auantages.  C'eft  donc 
jDÎen  là  faiis  doute  le  plus  grand  cf- 
fe£t  que  puifle  produire  ramitié  , 
quand  on  fe  refoût  à  perdre  la  vie 
pour  fon  amy.  Mais  neantmoins  ce 
n'cft  chofe  ny  incroyable,ny  extrana- 
gante,  que  quelques  vns  s'y  foient  re- 
folus ,  comme  il  y  en  à  des  exemples 
dans  les  hiftoires.  Car  ce  quciay  dit 
ailleurs  eft  bien  véritable,  que  la  Na- 
ture m'apprend  à  auoir  premièrement 
ibin  de  là  conferuatiùn  de  mon  eftre, 
j&  puis  après  à  penfer  à  la  conferua- 
^ion  deceluyd'autruy.  Parce  qu'en^ 
'çqrje  qu'ils  foyerit  égaux  ,  en  ce  qui 
jeft  de  r^ftimation  qu'en  fera  vn  tiers, 
^fi  jeftrce  qu'en  celle,  que  i'en  feray , 
.'ciette  confideration  ,  que  Tvn  eft  à 
:iPQy,&:,  que  Tautre  n'y  cft  pas ,  le'doic 
rcmpô;:ccr  à  la  balancé.  Mais  dautant 
que  l^principale  excellence  de  mon 
.çftrc  çonfifte  en  la  pofleffion  dé  la 
_.y^rtu.;  où  la  y^rtu  fera  dans  vii  de- 
gré forçémincnt,  elle  doit ,  iijcfmes  à 


Chrestïenne.  II.  Part.  6éi 
mon  iugement,  contre-pefer  cet  a^ 
uantage.  De  forte  que  Tedrc  de  moa 
amy  ,  s'il  eft  beaucoup  plus  vertueux 
que  le  mien,  me  deuroit  déterminer, 
fî  la  neceffité  lerequcroit,  à  préférer 
fa  vie  à  la  mienne.  Or  où  l'amitié  eft 
capable  d'imprimer  ce  fentiment,  de 
mefpnfer  fa  propre  vie  pour  fauuet 
celle  de  fon  amy  ,  il  n'eft  pas  befoin 
de  dire  quelles  imprefRons  elle  peut 
donner,  en  ce  qui  concerne  tout  le 
reftc.  Car  ny  les  biens  ,  ny  l'hon- 
neur ,  ny  quoy  que  ce  foit  que  les 
hommes  peuuent  pofTeder  ,  n'eft,  ex- 
cepté la  feule  vertu ,  aucunement 
comparable  à  la  iouiffance  de  la  vie. 

5w  ItÎ  iw  ISsSSwStos^  îfe' lësTO  stÎ  st5  £1^  «^  Gtl  e^ 

7)E   LA    RELATION 

(ïennemy  à  enncmy:,(S/'des  chojes 
qui  en  dépendent. 

C*EsT  faire  vn  grand  faut,  que  de 
pafTer  tout  d'vn  coup  de  la  con- 
fideration  de  cette  diuine  amitié  qup 
ic  viens  de  rcprefenter ,  à  celle  defi-^ 
nimitiç,  ^  des  chofes  qui  en  depen- 

' "  '  ".  Tt  j     : 


detit.>Matis  ie  tre.tnDuue  point  derlieii 
€l'e«.  traitei:  qui.  ioit  fini  corFimode 
quercckiy-cy;  ô^pais^kis  rhôfes^oon-: 
traites  feconnoiflent  mieux  ^  qtund 
oTi'les  approche  iVne  de  l'àiwre.  ^  le 
parleray  donc  ic^Jde  la  relation  que  les 
etincmis  ont  entx'cux,  ôc  dé-la  façon 
d^laqiielie  la  Nature  des  ch  ofes    leur 
permet  d'agir  Ic^  vns  en uerS  les  au-* 
tres.Ie  disla  Nacuredcs  chofcs  n©m^ 
niémenc.    Gat  qui  s'^en  voudrait  rap- 
porter aux  fenti mens  que  les  Payens 
en  ont  eus  dans  la  corruption  de  la; 
leur,  il  femble  que  Socrare  mefme, 
en  ces  mémorables  difcours  qil'iltiene 
dans  les  œuuresde  Xenopihon,,  en 
détermine  en  cette  forte.:  XZu^Q:  que 
comme  vn  honnéfte  liomiw  ie  doit 
efforcer  de  faite;4  fcsadiis  \\  plus  de 
bien  qu'il  fe  peut,  il  ne  fe .  doit  point 
elpargner  non  plus  àTairc  dlimalà  Tes 
ennemis,  en  toutes  les  occurrences 
qiii  fe  prefentent.  '  Or  fi  ce  per'fon- 
mge^leplusdôu^,  &le  plus  patient 
âb tous  les  Payens,  &:  quià  le  moins 
eu  de  reffentiment.  des  inïtifes  qui 
îrvy  ont  efté  faices  par  fes  eithemi?  3;^?^ 


Chrestienke.  II;  Part.     ^^5 
a  eu  cette  opinion  ,  qu'elle  deuons 
nous  pertfei:  qu'ait  efté  la  dirpcfitioÀ 
de  tout  lerefte?  Et  défait  5  de  toutes 
les  paillons  àufquellcs  nous  fommes 
fujets  ,  il  n'y  etl  à  aucune  à  qui  nous 
nous  laiilîons  hâturelldment  tant  em- 
porter, ny  dont  nous  nous  flattions 
taht  que  les  émotions  en  font  iuftes  ^ 
que  celle, don  de  la  Colère  feulement^ 
mais  auffi  delà  Vengeance.    Et  par- 
my  ces  mifcrables  barbares,  dont  oii^ 
n'aaucune  connoilîance  en  TEurope. 
finon  depuis  deux  fiecles  en  ça,  l'auaii 
rice, Tenuie,  l'abandon  à  la  volupté, 
la  gourmandifc,&  Ty vrognerie,^  ces 
Autres  peftes  ordinaires  des  h  vie  , 
font  peu  pratiquées  5  &:  peu  commu- 
nes, fi  nous  en  croyons  les  relations 
qu'on  en  fait  :  mais  quant  au  deûf 
de  fé  vanger,  c'eft  vne  paffion  qui' y 
règne  fi  abfolument  &  fi  vniuerfelle- 
ment ,  qu'elle  les  porte  à  des  coufru- 
mes  &  à  des  txccs  qui  les  rendent  pi- 
res que  les  belles.  Or  qui  dira  que  la 
Nature  des  chofcsen  permette  tant, 
s'il  ne  veut  deuenir  barbare  luy  mef- 
me  f  Si  d'autre  cofté  nous  voulions  ti- 

Tt  4 


'^<>4  ^^     Mo  R,  ALB  . 

rer  de  la  difcipline  de  Iefus-Ch,nft> 
les  enfeignemens,  de  la  façon  dont  ij 
faut  que  nous  nous  gouuernionsen-. 
ners  nos  ennemis,  chacun  fçaic  que^ 
cftlc  degré  de  patience  &:de  chari^ 
té  à  quoy  elle  nous  porte.  Vomauês  ^ 
4it-il.  y  entendu  tftiil  a  elté  dit ,  Tu  ai' 
piera^  ton  prochain  ,  &  haïras  ton  enne-r 
py.  Mais  ievomdà  ,  moy  ,^  K^imL  vos, 
ennemis^  heni(fez>  ceux  qui  vom  maudifr 
finty  faites  bien  a  ceux  fui  vou^  haïf- 
Cent  y  &  pries  pur  ceux  qui  vous  cou-. 
rent/us  ,  c^  qui  vous  fcrfecutent.  Et 
il  eft  bien  certain  que  pour  remplir 
toute  Teftenduë  de  la  qualité  d'va 
homme  Chreftien ,  il  fe  faut  confor- 
mer à  cet  admirable  enfeignement, 
comme  nous  verrons  ,  Dieu  aidant , 
dans  la  quatrième  partie  de  noftre 
Morale.  Mais  la  Nature  des  chofes, 
ne  nous  porte  pas  du  tout  fi  auanc,  tc, 
ne  requiert  pas  de  nous  vn  fi  haut 
point  de  perfedion,  que  fait  l'Euan- 
giledu  Sauueurdu  monde.  Exami-. 
«ons  donc  yn  peu  ce  qu  ellenous  per- 
met 3  &  ce  qu'elle  nous  défend  ,  non^ 
l^nt  afiq  de  fçaiioir  quelle  eft  la  reÂ* 


Chrestienne.  II.  Part.     ^6^ 

gle  de  nos  aftions ,  (  car  nous  deuons 
plus  faire  qu'elle  ne  nous  ordonne, 
puis  que  nous  fommes  Chreftiens  ) 
que  pour  voir  combien  nous  fammei 
efloignés  de  la  perfcdion  de  la  Difci? 
pline  de  Chrift  ,  puis  que  mefmcs 
bien  fouuent  nous  ne  refpondons  pas 
entièrement  aux  inftruftions  de  U 
Nature. 

Les  hommes  oot  de  deux  fortes 
d'ennemis  ,  les  vns  publics,  &:lesau^ 
très  particuliers.  Et  i'appelle  enne- 
mis publics  ceux  que  nous  ne  confide- 
rons  comme  tels ,  fmon  parce  qu*ils 
font  ennemis  de  TEft^t  duquel  nous 
faifons  partie.  Mais  l'appelle  enne^ 
mis  particulierSjCeux  dont  nous  pen^ 
fonsauoir  reçeu  quelque  offenfe  per-f 
fonnelle  ,  qui  mente  que  nous  en 
ayons  du  reffcntiment.  Qiiant  aux 
premiers,  il  n'eft  pas  malaisé  de  trou- 
uer  ce  que  la  Nature  nous  enfeigne 
en  ce  fuj  et.  Comme  nous  auons  veu 
ailleurs  que  la  conferuation  de  la  vie 
de  mon  prochain  me  doit  eftre  en  re- 
commandation fînguHere  ,  tandis 
qu'il  ne  metpoiçt  lamiçnnc  eç  peril^ 


lÉ'S^  LA    Morale 

ia  conferuation  de  l'Eflac  d'vne  na* 
tion  voifine  me  doit  cftie  en  gran* 
de  recommandation  pareillement  , 
tandis  qu'elle  n'entreprend  rien  con- 
tre la  feurctc  ou  la  liberté  de  celuy 
dans  lequel  ie  fuis  ou  enté  de  incor- 
poré par  mon  domicile  &  par  mon    | 
ferment,  où  engendré  5c  enraciné  par 
mon  éducation  ^  par  ma  naifl'ance. 
Mais  comme  fi  mon  prochain  atten- 
te de  telle  forte  à  ma  vie,  que  le  ne  la 
puifle  gareftfeir  finon  en  me  défen- 
dant à  tîiain armée,  &C  en  luy  rendant 
le  péril  commun, fi  vne  nation  voifine 
entreprend  fur  la  liberté  cV  fur  la  feu- 
TCté  de  l'Eftat  dans  lequel  nous  viuôs, 
il  n'y  a  point  de  doute  que  la  Nature 
ne  nous  autorife  à  k  garentir  par  la 
violence  des  armes  ,  dcuflîons  nous 
mettre  l'autre  Eftat  en  péril  en  nous 
défendant.  Carrelle  qu'eft  la iuftice 
naturelle  de  la  défenfe  de  particulier 
a  particulier,  quand  la  rtecèflîcé  le  re- 
quiert ,  telle  eft  celle  de  la  defcnfo 
d'Eftâtà  Ertat,&:  encore  en  plusfort^ 
termes.    Parce  que  la  conferuation 
de  la  fdcieté  de  touçe  va»  grande  M^ 


CHREStiE^iWE.ÏÎ.  Part.      I^èf 
tiôrt  ,  eft  de  plus  ë'impottahct    aii 
moivde^^aela  v\t  d'Vn  particulier;^ 
jïrôfmes  il  y  â  plus  d'incereft  pour  Xn 
conferMàtioti  du  genre  humain  en  gé- 
iieral,qaVïi  Eftîat  tout  entier  &  vnë 
Republique  fubMè,  qu'il  n*y  a  d'in- 
terclt  pour  la  conferuation  d*Yn  Eftac 
en  parti<-uliér  ,  qufe  l*on  conferué  la 
T^ie  à  vii  homme ptiuc  feulement.   Et 
Goinrae  dans  la  dèfenfe  d'hômiiic  à 
koiiVmê  ,  toutes  Ibs  parties  du  <^orps 
font  ofeligécs  de  Gôntribuer  à  fâcôn- 
feruation  ,  chacune  félon   la   placé 
qu'elle  y  tiët,  &  les  foiiûiôn^  qu 'cUely 
e3cerce,&:ceîa,fcw?isrâutoricèdè  TEn-^ 
téndcïn'etjqui  gouuerne  tous  fesnioii*' 
we-mens  ;  dans  la  defcnfe  d'Eftat  à 
E;ftat  5  toutes  lés  përfonnes  de  TEftat 
d^iu^nt  contribuer-  à  fa  cooferuation 
paieillemêt5chacunefclo  fa  vocation, 
&:  cela  fous  Tautôritéde  la  Prudence 
publique,^  de  la  Puiffajice  fouucrai- 
ne ,  à  qui  appartient  le  commande- 
ment.  Gat  ce  qu  eftrame  &:  i'cncen- 
d^méhtdans  le  cot'ps  humain, cela  eft 
la  forme  de  gouuetnement^î^  l'au- 
torité àt  conimander  ,  en  la  fociec^ 


€69  lA  Morale  ^5y.:3 

de  laRepublique. La  guerre  doncques 
cft  du  Droit  de  la  Nature  en  telles 
qccafions,&  n'y  a  point  de  difficulté 
que  ceux  qui  fot  nos  ennemis  de  cet- 
te façon,  ne  puiflfent  ôc  ne  doiuent 
cftre  traittés  comme  tels ,  quand  vnc 
fois  nous  auons  les  armes  à  la  main, 
&:  que  la  guerre  cft  déclarée  félon  les 
formes.  Mais  il  y  a  icy  deux  chofes  à 
obferuer  entre  les  autrçs.  L'vneeit, 
qu'encore  que  la  guerre  s'exerce  par 
la  voye  delà  violence,  3c  qu'ainfi  elle 
foit  5  comme  ditCiceron,  plus  con- 
nenable  à  la  condition  des  beftes,que 
non  pas  à  celle  des  hommes  ,  qui  de- 
uroyent  admmiftrer  toutes  leurs  a- 
ôions  par  la  iuftice  &:  par  la  raifon ,  fi 
cft-ce  que  les  hommes  s'y  doiuent 
toujours  fouuenir  qu'ils  font  hom- 
mes ,  &:  modérer  autant  comme  ileft 
poiTible,  la  violence  delà  guerre,  par 
Jes  fentimens^de  Thumanité.  En  ef- 
fet,toutes  la  Nations  qui  en  ont  rete- 
nu quelques  reftes,  &  à  qui  la  barba- 
rie n'a  pas  ofté  tous  les  fentimens  dç 
la  Raifon  ,  onteftably  certaines  loix^k 
fçlpn  lefquelles  on  peut  f^irc  du  iia^ 


tÎHIlESTlENNE.  lï.   pAUr:     €6^ 

a  fes  ennemis ,  mais  que  Ton  ne  peiic 
tranfgrefler  fans  crime.  De  forte  quo 
quand  on  interpretcroit  les  paroles  do 
Socrate^non  des   ennemis  particu- 
liers, mais  de  ceux  de  l'Eftat  &:  du 
Public,  encore  né  fe  trouueroit-il  pas 
vray  ,  qu'il  eft  permis  de  leur  faire 
tous  les  maux  poflîbles  ^  imagina- 
bles.  Car  y  ayant  particulièrement 
quatre  chofes  qui  font  en  recomman- 
dation aux  hommes  ,  à  fçauoir  les 
biens ,  la  vie  ,  Thonneur  ,  &  la  liber- 
té, il  n'y  en  a  aucune  à  l'égard  de  la- 
quelle On  ne  doiue  vfer  de  beaucoup 
de    retenue  &   de  circonfpeftion  , 
quand  nos  cnnerhis  font  entre  nos 
mains  par  Tauantagc  de  la  victoire, 
Leurs'bicns  font  à  nous,  fi  nous  eii 
voulons  vkti  mais  il  le  faut  faire  en 
telle  façon  qu'on  ne  les  dépouille  pas 
abfolument  des  chofes  neceffaircs  à 
la  vie.  k  La  vie  mefme  leur  peut  cftrc 
oftce  dans  l'iardëur  &  dans  le  péril  du 
combat  ;  maiis  quand  il  n'y  a  plus  do 
danger  d'eftre  furmontcs  par  eux,  ou 
..qu'iln'ya  plus  aucune  apparerlcc  de 
craindre  des  cmbufches  <3u  desrallie^ 


mens ,  f^irc  main-balTe  fin'  4?^  ^^in»? 
cu^ioufairç  carpage^des  fuy^vcl^i -^ 
qqelqMÇ  chofe,  dje  i^ttharp*  r  t'tiQO/ 
|xcur.4es  hotrui^^s  cçnûfte  ç>n  ii^  rç-pu^ 
ration  de  leur  ;çqv\vaige ,  6^  cçlruy  ri^? 
femme;^  conliile.  eii  Uur  pud^^jvâ.:  .tfi 
tç|:>iprit;édQncqi>çs  de:shopimes  p<|-ut 
tien  ^ftre  fleliw-pfr  des  fi^ppliçes 
ignominieux,quf ndeUe  eftj;f(>p .feâU- 
teô^trop  fignajéev  u^ijilî  l.e^  l-pix  ^^^ 
la  giterve  permetj;.ç;i|DTe|les  ç}^  prendife 
.ceux  qui  conti:^  -çp^ces  r^igle.s^de 
prudence ,  4efer>flp:ilP.  vne  plaiC^non 
tei;iableçpc^e  bpuiflT^nçe  ^'MUpmâ 
R^ayf  Hpvs  f^çl^ifAi^c  5-5:11  f^ut  qiic 

fjouc  auoir  jfai:i  jrcfift^nçe  iwfqvws  ,à 
'exçffqaitc  ,  l'onm/qptÇ  l^^irf-àmes 
t r^ictepiens  ^  q^iç^y^  la  colevp  parce 
quçfqtfe^  fois  les  ce)nqi|ei:^nsi*C;  les 
vainqueurs  ,  qq'aUi  contraire^  les  bxa- 
ues  gens  mericept  de^  compofltîbns 
hcmor^ble».  .Pp  forte  quçjqu:elquc 
^dn^irati.Qn  qi\Q  yçjiym  povul  les.Rc- 
rps  ,  ie  ne  puis  goufter  ny  J^feLçbadc 
laquelle  Achilles  traicu  Heébpr^ny 
la  pfoçedure  d'Alexandre  Je  grand 
enu^rs  fiâtes,  6c  lîî'im^^ine  qucGefac 


'^'en  auroit  iamais  ainfi  vsé  1  au  moins 
cènes  ne  y  oyons  nous  rien  4e  fembla-» 
ble  dans  fon  hiftoirc.  PoUr  ce  qui  eft 
des  feiTîmc;s,ny  ce  ne.font  pas  elles  qui 
focmêtksrefolutionsdans  les  côfcijsj^ 
nyquiparoilTent  lesatmes  à  lamainà 
la  campagne  &c  fur  les  reparts:  pour- 
quoy  doncques  les  abândonne-t-on  à 
rinfolence  de  la  foldatefquc  ^  Et  fi  le^ 
maris  ont  mérité  tous  les  outrages  qui 
leur  peuuenteftre  faits,  ne  confîderc- 
t-on  point  qu'il  n'eftpasraifonable  dp 
faire  tomber  la  plus  grande  partie  do 
leur  punition,{ur  des  pcrfonnes  inno-^ 
centcs  ?  Car  qui  ne  fçait  que  quel-* 
que  interefl:  que  le  mary  ait  en  I4  con-- 
feruationde  rhonnieurde  fon  lift,  le 
déshonneur  du  violement  regarda 
principalement  lafemmc?  Mais  enfin,; 
posé  le  cas  que  les  femmes  euflet  parc 
dans  les  confeils ,  &  dahs  les  exccu-» 
tions  de  guerrCjVn Capitaine  quifera 
vrayement  homme  li-hoimeur ,  "cra^ 
pefcheratovijoursdetoutfonpouuoir 
que  l'on  ne  fouille  ainfi  fa  vidoire* 
Parce  que  d'vn  coftc  ,  quoy  que  pûf-* 
fent  mériter  ou  les  hommes ,  ou  LesS 


fcmrncs,  cette  forte  de  vengeance  fiS: 
s*cxerce  point  fans  brutalité  j&quô 
<lc  l'autre  ^  la  valeur  eft  vnc  vertu  fi 
rate  danslefexc  féminin, qu'elle  doit^ 
-quand  elle  s'y  trouue  ,  donner  quel- 
que efpece  d'admiration  aux  honne- 
ftes  gens ,  &r  adoucir  le  reflentiment 
qu'on  pourroit  auoir  de  fes  offenfes. 
Comme  de  fait ,  l'animofité  des  par-' 
tisquieftoient  alors ,  &  la  haine  que 
Charles  neuficme  portoit  à  ceux  de  la 
Religion  ,  non  feulement  ne  l'indui- 
fit  pas ,  quoy  qu'il  fuft  d'vn  naturel  vn 
peu  violent ,  à  faire  faire  aucun  ou- 
trage àMarie  de  Barbançon  vefue  des 
Earres-Neuuy,  qui  auoit  défendu  vn 
Chafteau  contre  Montaré  ,  Lieute- 
nant de  Roy  en  Bourbonnois  ;  mai$5 
parce  qu'elle  y  auoit  monftré  vn  cou- 
rage incomparable,  foufl:enant&  re* 
pouffant  fur  la  brefche,  la  pique  à  la. 
main ,  trois  o\i  quatre  aflauts ,  de  for-^ 
te  qu'on  ne  la  pût  iamais  obhger  à  Ce 
rendre  finon  par  la  faim,  il  eut  tant 
d*eftime  &  de  vénération  pour  cette 
héroïque  vertu,  qu'il  voulut  qu'on  la 
deliuraft,  quoy  que  par  lesloixdcla 

guerre^ 


CHREStîËl^î^Ê.il.  Part.  ^Tf 
gUéttre  y  ô^  par  la  capitulation,  elle  fujfl 
démeiuée  prifôtlniére.  Enfin  ,  pouç 
te  qui  èftde  là  liberté ,  il  eft  ccrtaint 
que  lé  droit  deS  Gtt\s  a  permis  au^ 
viftotieu^c  d'en  defpGUillet  lés  vain-» 
cits  ,  &  i'ay  ailleurs  àfles  expliqué 
qu'on  ne  peut  pas  iuftement  blafmcï 
les  Nations  qui  en  vfent.  Neànt-^ 
moins,  il  y  à  beàUcôùp  plus  de  loiian* 
gc  pour  celles  qui  n'en  vferît  pas ,  &2 
qui  fe  CôiiténtehÊ  de  retenir  prifon- 
Éief-s  ceux  à  qui  on  à  donné  qùartiej^ 
apre^  la  vidoife.  Car  on  fe  peut  bien 
àflcurèrd'ëu^t,  âfiil  qu'ils  lié  reuien- 
nent  pas  viiè  autre  fois  au  combat  â^ 
mais  encôtè  lés  faitt^il  tràîtter  hu- 
mainement ctf  prifon,  parce  que  ce 
font  des  hortimés.  L'autre  ehofe  à 
obferuereft  ,  que  cette  ihimitié  con* 
f radiée  à  roccàfi<)ri  du  public,  ne  doit 
pas  efteindré  tout  à  fait  tésamitiés  païf-* 
ticulierèi.  Catil  fe  trouitfc  aflés  fou'^ 
ueiit  que-non  feulement  danslesguer-i 
fcsciuiles,déuxbons  amfe  fe  rérleon^ 
trent  eft  de^  partis  diïfFétehs  ,  maii 
mefmcs  que  dafts  celles  d'Mat^àEftâti 
deuxliormne^  quiauôiefttdé  k  coâ-^ 

Vu       ^ 


^74  i-  A    M  oUALi^ 

noiffâcc  &  de  la  familiarité  auparauarj 
ont  à  conduire  ou  à  manier  des  armes 
diamétralement  oppofées.  En  ce  cas 
il  eft  certain  que  la  confcience  &C 
l'honneur  obligent  vn  honncfte  hom- 
me à  s'acquiter  de  fon  deuoirleplus 
fidellement  &  le  plus  auantageufe- 
ment  qu'il  pourra  pour  l'intereft  du 
Public*  De  forte  qu'il  ne  retardera 
pas  nylâ'prife  d'vnc  place,  ny  le  gain, 
d'vne  bataille,  pour  gratifier  vn  amy 
particulier,  s'il  trouue  vne  fauorabl© 
occafion  de  prendre  fes  auantages. 
Mais  hors  cela,  la  querelle  de TEllac 
ne  fera  pas  qu'il  traitte  fonamy  corn-- 
meennemyj&n'empefchcra  pas  qu'il 
n*vfe  enuers  luy  de  toute  forte  de 
çourtoifie.  le  croy  que  d'entre  les 
Payens  5  le  plus  homme  de  bien  qui 
ait  iamais  commandé  armée,  &  le 
plusfidellc  à  fon  pays,c'a  efté  Epami- 
xiondasiEtneantmoins,non  feulcmëç 
il  ne  fit  pas  au  tyran  de  Pheres  tout 
l£  mal  qu'il  euft  peu ,  de  peur  de  Tir-t 
riter  contre  Pelopidas,  qu'il auoit en-? 
tre  fes  mains:  mais  il  difoit  ouuerte- 
ment  que  quand  il  euft  eu  la  pî<l^^ 


Chrestienne.il  Part.  4Î7J' 
l^aifTce  dans  la  chaleur  d'vn  .combat  > 
il  euft  retiré  fon  coup,  ouTeuflde* 
ftoLirné ailleurs,  s'ileufl:  reconnu quo 
c'euft  efté  vn  de  fes  amis  que  la  fortu- 
ne de  la  guerre  luy  euft  mis  en  tefte* 
L'on  difpute  fi  quand  on  apporta  là 
ccfte  de  Pompée  à  Ccfar,  il  en  futaf-j 
fligé  tout  de  bon, ou  files  larmes  qu'il 
refpanditcftoyentarcificieufes.  Et  à 
la  vérité  la  guerre  qu'ils  fe  faifoyent  ^ 
eftant  pour  leur intereft  particulier  j 
il  femble  qu'elle  ait  deu  engendrer 
entr'eux  quelque  inimitié  perfoiinel- 
Ic.  Et  toutesfois  ie  ne  penfc  pas 
qu'en  cette  haute  magnanimité  dont 
Cefar  a  efté  vn  parangon  entre  les 
Romains,  il  euft  efté  capable  d'vne  fi 
honteufe  fimulation ,  que  de  pleurer 
ainfi  à  crédit  quand  il  euft  voulu. loi.-* 
gnés  à  cela  qu'il  cft  certain  qu'vnvi* 
âorieux  eft  plus  aifé  à  émouuoir  par 
la  copaffion  d'vn  telfpedacle^qwc  ne 
feroit  pas  vn  vaincu  :  parce  que  la  ca- 
lamité caufe  du  chagrin  &  de  l'irrita-^ 
tion;  au  lieu  que  la  profperité  aide  à 
la  grandeurdu  courage.  le  m'imagi-^ 
ne  donc  que  la  guerre  u'auoit  pas  tout 

Vu    a, 


i^T^  LA    MoR  AIE 

à  fait  efteint  en  Cefar  la  mémoire 
îiy  It  fentimcnt  de  leur  alliance  pré- 
cédente ,  Se  de  Tamitié  dont  ils  a- 
uoyent  fait  profeffion;  de  forte,  qu'a 
l'afped  du  vifage  de  fon  amy ,  il  en 
fentit  les  émotions ,  &  en  reconnut 
les  traces.  Quant  aux  larmes  qu'Ale- 
xandre verfa  fur  le  corps  de  Darius  > 
parce  qu'il  auoit  fait  vne  fin  indigne 
de  fa  grandeur  &c  de  fa  gloire,  per* 
fonne  ne  doute  qu  elles  ne  procédât- 
fent  de  la  bonté  de  fon  naturel  ,  qui 
auoic  de  meilleures  inclinations  à  la 
clémence  &  à  la  douceur,  que  n'en 
eut  iamais  aucun  Prince^s'il  n'euft 
point  efté  quelquesfois  tranfporté  par 
la  colère  Se  par  le  vin  ^ou  enaigri  & 
irrité  par  la  multitude  des  conspira- 
tions que  l'on  a  faites  contre  luy,  ou, 
comme  quelques  vns  onteftimé ,  cor^ 
rompu  &:  depraué  parla  grandeur  lu* 
comparable  de  fa  fortune. 

Pour  ce  qui  eft  des  ennemis  parti- 
culiers ,  nous  les  corifiderons  comme 
tels  ,  ouparce  que  nous  les  auons  of* 
fenfés  j  ou  parce  que  nous  auons  eftc 
oiFenfés  par  eux.  Car  nous  prefumons 


Chrestienne.  IT.  Part.  ^77 
que  ceux  que  nous  auons  offenfés,  en 
auront  du  reffentiment ,  &  qu'ils  s'en 
vangeront  s'ils  peuuent.  Et  ceux  qui 
nous  ont  ofFenfés  prefument  que  nous 
ferons  difpofés  de  mefme,  &:  que  nous 
le  leur  ferons  paroiftre  aux  occafions. 
Car  ce  font  làlescontrafts  inuolon- 
taires  qu  Ariftote  dit  que  les  hommes 
font  entr'eux,  quand  IVn  eft  ofFenfé 
par  l'autre  en  fes  biens  ,  en  fon  hon- 
neur,  ou  en  fon  corps,  6c  que  celuy 
qui  eft  offensé  prétend  en  auoir  répa- 
ration. Or  quant  àcequieftdes  of- 
fenfcs  que  nous  auons  faites ,  il  eft 
bien  aifé  de  dire  comment  on  y  doit 
procéder,  pour  reftablir  la  concorde 
ôc  la  charité  ,  telle  qu'elle  doit  eftre 
entre  les  hommes.  C'eft  qu'il  faut 
donervne  iufte  fatisfaftion  à  celuyquc 
l'on  a  ofFenfé,  fôit  en  luy  rendant  ce 
qui  luy  acfté  emporté  de  fes  biens, 
foit  en  reparant  la  brèche  qui  a  efte 
faite  à  fon  honneur ,  foit  enfin ,  en  le 
recompenfant  de  quelque  façon  que 
ce  foit ,  pour  l'outrage  qu'il  a  rcçeu 
enfaperfonne.  Car  nous  auons  die 
ailleurs  que  dans  tous  les  contrats 

Yu    5 


'(JyS  i-A    Morale 

que  les  hommes  font  cntr'eiix,la  iufti-: 
ce  dôitregner,  &:quela  iuftice  con- 
fifte  en  certaine  égalité,  félon  la  re-< 
gle  de  laquelle  il  faut  tellement  par- 
tager les  biens^que  chacun  ait  ce  qui 
luy  appartient,  &  que  Tvn  n'ait  pas 
plus  5  &  l'autre  moins ,  là  où  les  cho- 
fes  doiaent  eftre  égales.  Or  celuy 
qui  emporte  le  bien  de  fon  prochaia 
fubrcpticement  ,  ou  par  violence, 
(  car  quant  aux  autres  façons  de  le  ti- 
rer à  foy  iniuftement,  nous  en  auons 
parlé  ailleurs  J  a  ce  qu'il  emporte,  de 
plus  qu'il  ne  doit  ,  au  preiudice  de 
cèluy  à  qui  il  eft  ofté  ,1^  qui  à  cette 
occafion  a  cela  de  moins  qu'il  n  efi: 
raifonnablc.  Celuy  qui  endommage 
rhonncur  de  fon  prochain ,  n'en  aug- 
mente pas  le  fien  à  la  vérité ,  &  ne 
poifede  rien  de  plus  que  cequ  il  auoiD 
^uparauant.  Mais  neantmoins ,  qui- 
conque a  efté  offenfé  en  fa  réputa- 
tion ,  y  a  fouffert  du  dommage ,  &:  ne. 
poflede  pas  en  cet  égard  tout  ce  qu'il 
poifedoitauparauant.  Au  lieu  donc 
qu'auparauant  ils elloient égaux^loA 
fci^fé  demciu'ç  iufeueur  parfoifcnfe 


Chrestienne.  II.Part.  ^79 
qui  luy  eft  faite,  &  l'ofFenfant ,  qui 
eneft  lacaufe  ,  eft  réputé  comme  s'il 
auoitpar  deucrs  luy  ce  que  l'autre  a 
foufFert  de  pertes  de  diminution. 
Enfin  ,  celuyqui  a  frappé  vn  autre  en 
fa  perfonne  ^luy  a  pareillement  ofté 
quelque  chofe  decequ'ilauoit.  Car 
s'il  Ta  bleffc  ou  mutilé  en  quelqu'vn 
de  fcs  membres ,  il  luy  a  ofté  fa  fanté, 
&:  l'intégrité  de  fon  corps ,  de  forte 
qu'il  ne  peut  plus  faire  fes  fondions  , 
ny  fe  feruir  de  (es  membres  à  leurs 
vfages.  Ets'ilne  Ta  point  bleffé^com- 
me  il  y  a  quantité  de  coups  qui  ne  mu- 
tilent, &:qui  n'entament,  &: qui  n'in- 
commodent pas  le  corps  ,  il  ne  laifte 
pas  de  luy  auoir  fait  vn  outrage  qui  in- 
tereffe  fon  honneur  &:  fa  liberté. 
Parce  que  nous  n*auons  point  de 
droit  d'vfer  de  la  correftion  de  la 
main ,  fmon  fur  ceux  qui  nous  font  de 
beaucoup  inférieurs ,  comme  font  à 
Tegard  des  Princes,  des  maiftres,  &: 
des  pères ,  les  fujets ,  les  valets,  &  les 
enfans.  Celuy  donc  qui  n'eft  point 
en  cette  relation  d'infériorité  à  no- 
ftre  égard^eft  traittc  iniurieufemct  pav 

Vu  4 


(gSq  LA     MoK  A  ;.E 

nous  quand  nous  le  frappons,  ÔC  pCF^ 
quelque  chofe  de  fa  dignité  Ôc  de  f^ 
liberté,  à  proportion  d^ç  ce  queTof- 
fenfe  ert  plus  ou  moins  iniurieufe* 
Partant ,  pour  exercer  la  iuftice,^:  ré- 
duire leschofcs  à  Tegalitç,  il  faut  rq-i 
ftituer  le  bicn^  reparer  Thonueur  ,&; 
reftabtir  de  quelque  façon  que  ce  foit^ 
en  fa  dignité  6^  en  fa  liberté,  çcluy 
qui  y  a  receu  du  dommage.  Etfinou$ 
fuiuons  les  inftrudious  de  k  Nature ,, 
nous  nous  y  porteron5de  nous  mef- 
mes,  fans  y  eftre  obligés  par  Tau torité- 
d*vn  fuperieur.  Par  ce  que  c'eft  la 
Nature  qui  nous  a  donné  cette  règle 
de  toutes  nos  aûions  ,  que  nous  nefa- 
cions  à  autruy  fin  on  ce  que  nous  vou- 
er rions  qu'il  nous  fift  ,  &:•  que  nous  le 
traittions  tout  de  la  mefme  façon  que 
nous  voudrions  eftre'traittés  de  luy, 
fi  nous  eftions  en  mefme  eftat,  ^  fous 
mcfmes  circonftances.  Qrqui  çft-ce 
qui  ayant  receu  de  telles  offenfes ,  ne 
vouluft  qu'on  les  luy  reparall^  chacu- 
ne félon  fa  nature  ,  éc  félon  la  m.efure 
de  l'outrage?  Que  s'il  fe rencontre 
quelque  difHculcé  enrellimation  dçS; 


Chrestienne.  II.  Part.     ^8; 

réparations  &  des  fatisfadions  ,  l'va 
demandant  plus  ^  &:  l'autre  ofFran; 
inoins  qu'il  ne  faut ,  ou  des  arbitre^ 
pris  dVn  commun  confencement  er\ 
peuuent  déterminer  ,  ou  il  y  fautdcr 
pendre  de  l'autorité  de  ceux  que  1^ 
Puiflance  fouueraine  eftablit  pouriu- 
ges.  Dans  les  offenfes  que  nous  vccc-^ 
lions,  la  Nature  j  iî  nous  Vefcouton^ 
comme  il  faut  y  nous  enfeigne  affés 
clairement  diuerfes  chofes.  L^  pipe- 
miere  cft,  qu'il  ne  faut  pas  tenir  pouc 
nos  ennemis  tous  ceux  de  qui  nous; 
pcnfons  auoir  efte  offenfes.  Car  il  y 
a  quantité  de  chofes  qi^e  nous  pre- 
nons pour  offenfes  ,  qui  ne  le  fonc 
pas.  Se  à  qui  la  précipitation^  de  noftre 
reffentiment  donne  vn  tout  autre  air 
qu'elles  n'auroyent ,  fi  nous  \c$  con- 
fiderions  fans  paffion  ,  &  dan3  le  prin- 
cipe dont  elle^  parte^it.  Souuenc 
la  coleifç  ,  dit  Ariftotc  ,  n  attend 
pas  le  commandement  ny  U  con- 
duite de  la  raifon  5  comme  cçs  va- 
lets cftourdis  Se  précipités,  qui  par- 
tent de  la  main  auant  que  d'auoir 
9U4  où  leurs  ii^aiftrçs  les  cnuoyent. 


"éÎL  LA  Morale 

Et  comme  les  petits  chiens  qui  font 
deftinés  à  la  garde  des  maifons ,  ne 
difcernant  pas  entre  le  frapper  des 
ennemis  &  des  amis,abbayent  à  ceux- 
cy  comme  à  ceux-là,  iufques  à  ce 
qu'après  les  auoir  reconnus",  ils  les 
careiTcnt;  cette paflîon  s'émeut  quel- 
qucsfois  fans  fujet  ,  Se  s'irrite  pour 
quelque  ternps  contre  ceux  à  qui  puis  j| 
après  nous  reconnoifTons  que  nous  ' 
auons  de  l'obligation  pour  les  chofes 
qu'auparauant  nous  interprétions  à 
©ffenfe.  Il  cft  donc  bon  de  retenir 
rimpetuofité  de  fes  mouuemens ,  ôc 
de  fe  donner  le  loifir  de  confiderer 
attentiaement  fi  de  fait  la  chofe  eft  en 
fa  realité,  ce  que  nous  l'auons  d'abord 
iugée  eftre  en  fon  apparence.  Et  ce- 
luy  qui  confeilloit  à  Auguftc,  quand 
il  fentiroit  fa  colère  s*émouuoir  ,  de 
conter  feulement  toutes  les  lettres 
<Je  l'alphabet  grec  fur  Ces  doigts  ,  auoic  * 
raifon  :  car  à  vne  ame  vn  peu  réglée, 
il  ne  faut  pas  plus  de  temps  que  ce 
qu'on  en  employeroit  à  cela,pour  em^ 
pefcher  que  cette  paflîon  ne  fa/Te 
çjuelcjue  équippée.    La  féconde  eft 


Chrestienne.  II.  Part.     ^85 

qu'il  ne  faut  pas  mefmes  tenir  pour 
nos  ennemis  ceux  de  qui  nous  auons 
efté  eftediuement  offenfés ,  êc  dans  le 
principe  des  adbions  defquels  nous 
pouuons  auoir  remarqué  quelque  iu- 
ftefujet  de  refTentiment  &  de  cole-^ 
rc.  Car  il  y  a  quantité  dechofes 
qu'il  arriue  à  nos  amis  de  faire  par 
quelque  furprife  d'vnc  pafïîon  précis 
pitée  ,  &:par  quelque  éciipfe  impre- 
weuë  &r  imprcmeditéede  leurraifon, 
dont  ils  fe  repentent  incontinent , 
quand  rémotion  de  la  pafîion  eft  cef-^ 
fée.  Or  foit  que  l'inimitié  &:  la  haine 
ne  foyent  quVne  mefme  chofe  ,  ou 
qu'on  la  puifle  diftinguerenraifon- 
nement  fubtilement ,  tant  y  a  que  Tv- 
ne  &:  Tautrc  fignifie  vn  eftat  confiant, 
&vncbabitude  de  durée  ,&:  non  pas 
vne  émotion  fubite  ,  qui  pafTe  &C  qui 
fe  calme  aifément.  Il  eft;  donc  enco- 
re bon  alors  defe  donnner  vn  peu  de 
temps,  non  pas  pour  iuger  de  la  natu- 
re de  facliion,  puis  que  nous  fuppo- 
fons  qu'elle  eft:  ofFenfiue ,  mais  pour 
voir  s'il  n'arriuera  point  quelque 
çhangenient  dans  fon  principe ,  &:  Ci 


^§4  lA     Morale 

on  ne  s'en  repentira  point.  Etfinou» 
remarquons  que  celuyqui  nousaof- 
fcnféss'en  repent,  alors  il  faut  diftin- 
guer  entre  les  diuers  degrés  des  of- 
fenfcs.  Parce  que  fi  celle  là  cft  de 
la  nature  de  celles  qui  fe  peuuent  dif- 
fimuler  fans  beaucoup  d'intercft  paui- 
nous  ,  il  eft  de  la  charité  de  couurir 
cette  forte  de  péchés ,  &  d'y  faire 
confideration  de  l'infirmité  humaine* 
Car  que  feroit-cc  qui  voudroit  rele^ 
uer  toutes  les  adions  de  cette  nature 
qui  efchappcnt  à  nos  arnis  >  Et  com^ 
bien  nous  ni:fmes  auons  nous  fou- 
uet  befoin  de  leur  fupport  en  femb la- 
biés occurrences  .<?  11  eft  mefmes  de 
la  prudence  d'en  vfer  de  la  façon. Car 
il  y  a  tel  qui  fe  fuft  ou  acquis  ou  con- 
ferué  vn  bon  amy ,  s*il  Teuft  fçeu  fup- 
porter  en  temps  &lieu,  qui  la  perdu 
ou  aliéné  defoy,  pour  auoir  efté  trop 
précisa  luy  témoigner  fon  relfenti- 
ment  :,  ou  mefmes  pour  luy  auoir  faic 
fçauoir  qu'il  auoit  remarqué  fon  of- 
fenfe.  Que  fi  elle  eft  de  la  nature  de 
celles  qui  ne  fe  peuuent ,  &:  rïtefirres 
(jui  ne  fe  doiuent  pas  diffimuler,  (c^? 


Chrestienne.  il   Part,    i^S^ 
comme  c'eft  vn  vice  que  d'eftrc  ab- 
folument  infenfible  aux  itiiures ,  ainft 
qu  Ariftote  Ta  remarqué  ,  c*eft  auflî 
vn  deshonneur  que  de  paroiftre  eftre 
tel  5  )  encore  ne  fauc-il  pas  eftre  ny  ri- 
goureux ny  précipite  à  en  pourfuiure 
la  vengeance.    Par  ce  que  la  précipi- 
tation ofte  à  celuy  qui  a  fait  TofFenfe , 
le  loifir  delà  reconnoiftre de  de  fe  dif- 
pofer  à  la  reparer  :  Se  que  la  trop  gran- 
de rigueur  luy  ofte  rcfperancc  de  fe 
pouuoir  reconcilier  par  vne  fatisfa- 
ftionraifonnable.  De  forte  qu'au  lieu 
qu'il  n'a  fait  la  première  offenfeque 
parla  furprife de  quelque  fubite  paf- 
fion /ouparquclque  erreur  de  iuge- 
ment ,  qui  iiel'euftaueuglé  que  pour 
peu    de  temps  ,   il  penfe  qu'il  ne 
vous  doit  pltis  déformais  confiderer 
que  comme  vn  ennemy  'déclaré  ,  Sç 
fe  refoût  à  vous  traitter  comme  tel , 
par  vne  délibération  formée.    Ôr  les 
inimitiés  Tont  des  ruptures  quiarri- 
lient  en  la  focieté  quelaNature  auoic 
conciliée  entre  les  hommes ,  &  à  la 
confcruation  de  laquelle  elle  nous 
doit  donner  de  fortes  inclinations. 


^Î4  lA  Moral! 

De  forte  qu'il  faut  faire  ce  que  l^orf 
peut  pour  cicatrifcrces  playes  ,  tanc 
s'en  faut  qui!  fe  faille  hafter  de  fe  re- 
trancher à  foy  mcfme  l'efperance  de 
reconciliation.  La  troilléme  chofe 
eft  3  que  mefmes  quand  il  y  a  fu  jet  de 
croire  que  l'offenfe  procède  de  quel- 
que mauuaife  habitude  de  haine  66 
d'animofité  contre  nous ,  il  fe  faut 
donner  garde  de  fe  laifler  tellerrient 
preuenir  par  fapaffion,  qu'on  s'en  of- 
fenfe  plus  que  la  chofe  ne  le  mérite* 
Car  depuis  que  Tamoùr  propre; s'cft 
abfoiument  empare  de  noftrc  natu- 
re 5  nous  fommes  fort  fiijets  à  nous 
tromper  au  iugement  des  chofes  où 
nous  auoils  quelque  notable  intereft* 
Et  comme  ceux  qui  ont  la  iaunifl'ê 
dans  les  yeux  ,  du  qui  regardent  au 
trauersd'vn  verre  peint ,  voyent  tous 
les  objets  colorés  de  la  teinture  dont 
eft  aflfedé  le  milieu  par  où  ils  regar-^ 
dent  ;  noftrc  entendement  voyant 
les  chofes  à  trauers  Tamour  de  nou.< 
mefmes,  dont  nous  fommes  préoccu- 
pés 5  les  reueft  de  diuerfes  qualités, 
qui  bien  fouuent   ne  conuiennenK 


Chrestienne.  II.  Part*  ^?7 
point  à  leur  nature.  Ainfi  toutes  les 
ofFenfes  que  nous  faifons  à  autruy  ^ 
quelques  grandes  qu'elles  foyent , 
paroiflent  petites  à  nos  yeux,  parce 
qu'autrement  nous  nous  iugerions 
nous  mefmcs  obliges  à  en  faire  vno 
grande  réparation  :  ce  qui  nous  eft 
fafcheux àmerueille.  Au  contraire, 
celles  qu'on  nous  fait  nous  paroiflanc 
grandes  tout  ce  qui  fc  peut,  à  pein© 
nous  y  fçauroit  on  trouuer  de  fatisfa- 
£tion  qui  nous  contente.  Il  faut  donc 
qu'vn  honncfte  homme  qui  fc  veuc 
icy  régler  par  les  inftrudions  de  la 
Nature,  fente  quelque  mouuemenc 
de  fa  paflîon  quand  on  TofFenfe,  Car 
les  paffions  font  de  la  Nature ,  &  pour 
n'en  fen  tir  point  du  tout  lés  émotions, 
comme  il  femble  que  les  Stoïciens  le- 
vueillent,il  la  faut  entièrement def- 
pouiller .  Mais  auffi  faut-il  qu  il  laiflc 
gûuuerner  cette  paffion  à  la  Raifon. 
Car  il  eft  de  Tinftitution  de  la  Na* 
ture  ,  que  la  Raifon  prefide  fur  les 
partions  ,&  qu'elle  reprime  leurs  ex- 
cis,&les  reduife  à  cette  médiocrité 
âians  laquelle  gift  la  bonne  conftitu- 


tiond'vne  perfonne  vrayetticnt  rdî^ 
fonnable.  Noftré  deUoit  eft  dond 
çn  telles  oCGadoiis  ^  de  niarcher ,  s'il 
faut  ainfi  dire  ,  bride  en  maifi ,  éc  de 
fufpendre  Si  d'arrefterle  môuiïèmcnt 
de  la  paflion,  afin  que  la  îlaifonaic 
le  loifir  de  Cônfideter  attentiuement 
Ta^tion^pôui:  luy  donner  le  iufteprix 
qu'elle  doit  auoir  ,  à  la  oonfiderer,' 
nôft  félon  l'amour  que  nous  nous  pot^ 
tons  j  &:  félon  les  preiugés  dont  il 
jaous  a  remplis  en  noftre  faneur,  mais 
félon  Gè  qu  elle  eft  en  elle  mefmc. 
Et dautant  que  noUs  fômmes  fort  fu- 
jets  à  nous  tromper  en  cela,  nos  pro- 
pret fentimens  nous  doiucnt  eftre 
lufpefts  :  de  forte  que  le  plus  feur  eft 
d'y  prendre  leconfeil  d'àutruy,&de 
ne  nous  en  croire  pas  hous  mefmes^ 
Car  cet  âmourdont  chacun  eft  rem-» 
ply  à  l*égârd  de  foy  ^  ne  nous  âueugld 
pas  de  mefme  quand  il  eft  queftion 
d  autruy  :  tellement  que  dans  les  cho-» 
fcsoù  nous  n'auons  point  d'intereft  V 
peu  s'en  faut  que  nous  ne  iugio/i^ 
toujours  comme  il  faut  ,  6t  que  nous 
ny  tenions  la  balance  droite,  il  n'y  a 

donc 


CHREStlÊNNl   It.  PaiIt.^ 

âonc  point  de  meilleurs  eftimaceurs 
des  fautes,  &  de  leur  réparation  ,  qu^ 
ceux  qui  n'onE  du  tout  point  d'enga- 
gement d*affc(àion  ,  ny  pour  ccluy 
qui  ofFenfe  ,ny  pour  eélùy  qui  êflof- 
fcnfé:  ôû  qui  s'ils  y  ont  quelque  éri-' 
gage  ment  d'afFeclion  ,  eil  ont  autant 
pour  rvA  que  pour  Faut  reJ  Les  pre-^ 
miers  n*oilc  rentcndemcnt  troublé' 
de  tien  qui  corrompe  lai  fyfiGërité  dô' 
leurs  opinions:  les  fcconds  peuitcnc^^ 
bien  eftré  preuenùs  de  quclqt^eS  af- 
feftiôns  en  leurs  iu^gémens  ?  mais  iï 
n'y  a  pas  grand  péril  ,  parce  que  lâè 
faueur  eft  égale.  Là  quatrième  fina-^ 
îement  eft,  qu'après  aiioir  bien  confi-' 
deré  roffenfe ,  pour  en  faire  vue  lufte^ 
cftimation  ,  on  en  pourfuit  la  repa-' 
lation  par  des  voyes  cônuenableSe' 
Tày  dit  ailleurs  a[5rcs  Ciceron,  que 
les  hommes  fuiuent  deux  moyens  dd 
terminer  leurs  differens  :  dont  Tvii 
confifté  en  Texercice  de  la  luftice  ^ 
comme  elle  fe  règle  par  la  Raifon;cé 
qui  eft  le  propre  des  hommes.  L'au- 
tre eft  la  force  ^  la  viokncc ,  ce  qui 
Cofiui^nt  beaucoup  pktfloft  a  ta  èén-* 

Xx      - 


^cfQ.  La  Morale 
dicion  des  beftes.  Auant  donc  que 
d'eii,  venir  à  la  force,  il  eftraifonna- 
t)le  de  tenter  les  voyes  de  la  luftice  SC 
de  la  Raifon.  Car  s'il  cft  quelques 
fois  permis  d'imiter  la  conduite  &:la 
pratique  des  beftes,  au  moins  faut-il 
faire  tous  Ces  efforts  de  fatisfairc  au 
deuoirde  Thomme  auparauant,  &c  ne 
fe  feruir  delà  brutalité  des  paflîons,&: 
de  la  force  des  membres  du  corps  ^ 
qu'après  qu'on  a  inutilement  em- 
ployé les  belles  &  nobles  facultés  dc^ 
r^me.  Pour  cela  Noftre  Seigneur 
commande  au  Clireftien  d'aller  luy 
niefme  trouuer  fcul  à  fcul  celuy  auec 
qui  il  a  quelque  chofe  à  démefler: 
mais  ie  croy  que  ce  précepte  eft  de  la 
difck^line  de  TEuaneile.  Première- 
ment  ,\parce  qu'en  cas  que  cela  ne 
/cuiTifTe^ïas  5  tV  qu'après  vne  autre 
tentatiuemiteen  laprefenceàedcuîC 
tefmoins ,  celuy  à  qui  nous  auons  af- 
faire, demeure  obftiné  contre  la  rai- 
fon,Chrift  veut  qu'on  le  défère  à  TE-* 
glife.  Or  c'eft  la  religion  qui  a  efta- 
ï^ïi  cette  iurifdiftion ,  &:  non  pasl'in- 
ftitution  de  la  Nature.    Et  cela mef- 


Chrestienne  IT.  Part.  79% 
5nes,tiu*apres  que  V  Eglife  y  a  employé 
ion  autorité  ,  (\  celuy  aucc  qui  nous 
auons  le  demc{lé,fe  monftre  refratStai- 
re  à  fon  iugcmenc ,  noftre  Seigneur 
veut  que  ion  en  demeure  là,5«:  qu'on 
{c  contente  de  le  tenir  au  rang  des 
rayens&des  profanesjc'eft  vncpreu-^ 
ue  de  ce  que  ie  dis,  parce  qu'on  peut 
aller  vn  peu  plus  auant,fi  Ton  y  fuit  ce 
qui  cft  permis  parla  Nature. Gai:  la  Na- 
tute  ne  fe  cotentç  pasd'auoir  couain- 
cu  celuy  qui  ofFcnfe  ,  qui!  a  tort;  elle 
veut  que  celuy  quia  efté,  offenfé  foie 
fatisfaitjparce. qu'ayant  fouftm  ou  eà 
fe:  biens^oucii  fonhonneur,ou  en  fi 
pérfonne,le  dommage  quci-ay  cy-de- 
làantreprefcnté  ,  (î  ce  dommage  n'eflr 
reparé,  la  iuftice  qui  eft  le  lien  de  no^ 
fine  commune  focieté  ,  y  demeure 
violée.  De  foufFrir  doncques  ce  dom- 
riiage  patiemment5fans  en  rechercher 
aucune  réparation  au  delà  ,  c'eft  va 
^âcc  derexccllçnte  charité  deChrift,- 
&C  non  abfolument  va  deuoir  de  la 
Nature.  Puis  après ,  cette  pratique, 
d ajL*r  trouviez  feul  à  feul  celuy  de  qui 
rcvaa  eftç  offenfé  j  prefuppojTe.en  luy. 

Xx  X 


€9t  i.  La  MoRAX^Er 
vue  douceur  Se  vne  équité,  qumc  fô 
{l'oaxie  pas  aifément  hors  de  la  pro^ 
fcffion  Chreflicnne.  Car  d'ordinaire 
cet  amour  exceflîfque  nous  nous  por- 
tons ,  de  la  fierté  qui  nous  eft  naturel^ 
le  à  tous  j  nous  rend  odieufe  la  pre- 
fence  de  ceux  que  nous  tenons  pour 
nos  ennemis;  de  forte  que  hors  cette 
charité  ,  Se  cette  humilité  à  laquelte 
BOUS  fommcs  formés  par  rEuangtlo 
de  Chrift,  cette  rencontre  de  feul  à 
feul  eft  capable  de  caufer  Vne  nouùel- 
le  irritation ,  Se  de  produire  quelque 
fcandalc.  Auflî  voyés  vous  que  dans 
les  accommodemens  ,  on  entend  \ti 
parties  intereffées  à  part,  &  en  l'ab^ 
fence  l'vne  de  l'autre  ,  iufques  à  ce 
que  les  efpritsfoicnt  adoucis,  6^  ren- 
dus capables  dVn  adiuftement.  La 
première  voye  de  la  Nature  donccft" 
d'employer  desperfonnes  desintercf^ 
fées,  ou  au  moins  des  amis  communs^ 
qui  mettent  les  chofes  en  eftat  que 
Uvn fafTe  raifon  à  l'autre,  Se  qu'il  s*f 
porte  Volontairement,  parce  qu'il  au- 
ra reconnu  qu'il  eftaiiifi  iiifte  &r  rai- 
fonnable.  Car  la  plus  naturelle  gui<i« 


ChRESTIENNÉ  II.  PXRT.      ^9^ 

Âc  Fhomme  dans  (es  adions ,  c'eft  h 
raifpn,  &  Tçuidence  de  la  iullice  Se 
ilel'equicé,  qui  luy  paroi ft  dans  les 
chofes.  De  forte  que  s'il  y  a  moyen 
de  l'amener  à  agir  de  cette  façon  &^ 
par  CCS  motifs ,  on  y  fuit  abfolument 
les  intentions  de  la  Nature.  A  défaut 
de  la  raifon  ,  il  faut  auoir  recours  à 
Tautoritc  ,  &:  s'addrefler  à  la  puiflauT 
ce  de  laquelle  dépend  celuy  par  qui 
flous  auons  efté  offenfes.  Car  là  o^ 
la  Raifon  manque  ,  la  Nature  emr 
ployc  Tautoritc  ,  comme  il  fe  voi4 
en  la  conduite  des  enfans,  qu'elle 
amis  en  la  puiflance  de  leurs  pères  ^ 
pour  dépendre  entièrement  de  leurs 
ordres  ,  iufques  à  ce  que  la  Raifon  le$ 
puifTe  gouuerner.  Et  là  où  ,  non  Timr 
bccillité  de  raage,mais  la  violence 
&  ropiniaftretédcs  palfions ,  empef-? 
che  la  Raifon  de  faire  (es  fondions, 
la  Police  a  imité  la  Nature  ,  &  a  efta^ 
blidesPuiflfancesfuperieures,  qu'elle? 
a  armées  d'vneautoritéfuiRfantCjpoui^ 
réduire  par  la  force  ceux  que  la  Rai- 
fon ne  réduit  pas.  Et  comme  Dieu 
çft  l'auteur  de  la  Nature  y  illfett  auffi 

Xx3 


^94  i^A     Mo  RALE 

de  la  Police  ,  fans  aucune  difficulté  ?^ 
tout  cela  dépendant  des  foins  de  fà 
Prouidence,  qui  v^ut  conferuer  en- 
tre les  hommes  vnciufte  (ocieté.  De 
forte  que  la  dépendance  des  crfans  à 
regard  des  percs,  eft  ccme  vne  Police 
naturelle,  inftituéc  de  Dieu  pour  la 
conferuation  de  la  première  focicté 
qu'il  a  eftabrieentrclcs  humains.   Et 
la  dépendance  des  fujcts  àTegard  de 
ceux  qui  ont  en  main  le  gouuerne-. 
ment  des  Eftats,  cft  comme  vnena-. 
turc  politique,  inftituéc  de  Dieu  auf- 
fi,  pour  la  conferuation  de  cette  fé- 
conde focieté,  fans  laquelle  toutiroic 
en  fi  grande  confufion  ,  que  mcfme 
la  première  ne  fe  pourroit  pas  mam- 
tenir.     Refte  donc   maintenant  de 
fcâuoir  ce  qu'il  eft  permis  de  faire  cù 
ces  voyes  de  la  Raifon  manquent.  Or 
cft-il    certain    qu'elles  ne    peuuent 
nianquer  abfolumcnt  finon  entre  les 
barbares,  où  il  n'y  a  point  de  polices 
cftablies,&: où  à  peine refte-t-ilquel-^ 
ques  traces  de  la  iuftice  &:  de  l'équité* 
Audi   voit-on  qu'ils  exercent  leurs 
vengeances  fins  y  apporter  d'aucre 


Chrestienne  II.  Part^    é9y 

façon,  que  d'y  employer  d'abord  les 
coups  de  main,  s'ils  trouuent  moyen 
de  faire  la  ripofte  auffi  pronte  que 
Tolfenfe  :  à  défaut  dequoy  ils  cher- 
chent à  loifir  les  occafions  de  fe  re- 
uanchcr  ,  quand  ils  n  ont  pas  eu  le 
moyen  de  le  faire  fur  le  champ.    Et 
comme  leurs  paflions  n'ont  point  de 
frein  ,  \h  n'apportent  aucune  règle 
ny  aucune  modération  à  fe  vanger, 
parce  qu'ils  ne  mettent  point  de  bor- 
nes à  l'eftimation  de  l'offenfc.  Qiianc 
ànous,  iene  diray  pas  que  nciu$  vi- 
uons  entre  les  Chreftiens.    Si  i'auois 
à  entrer  dans  cette  confideratipn  ,1a 
queftion  feroit  vuidée  en  vn  mot  : 
c'eft  qu'il  y  faudroit  pratiquer  le  pré- 
cepte de  noftre  Sauucur,  qui  veut 
que  nous  arreftions  là  nos  reflentî- 
mens  ^  nos  vengeances.  Mais  iene 
fuis  pas  encore  venu  à  la  quatrième 
Partie  de  la  Morale.    le  diray  donc 
feulement,  que  nous  viuons  entre  des 
hommes  à  qui  h  barbarie  n'a  pas  ofté 
Vvfage  delaraifon,&:parmy  lefquels 
Dieu  a  eftablidespoUces  régulières.. 
De  forte  que  nous  ne  pouuons  pas 

X  X  4 


(^5^  L  A      M  O  R  A  i;  E 

nous  plaindre  de  n'auoir  point  dWr 
.trj^s  rnoycns  de  pouifuiure  la  rcpara- 
tipn  d'vn  pçrt  que  nous  prétendons 
qu'on  nous  a  fait,  finon  cfux.de  la 
violence &:  des  armes.    Il  n'y  a  point 
de  gens  en  quprelle  qui  n'ayent  des 
amis,  communs,  qui  fe  peuucpt  méf- 
ier de  les  accorder  ,*  il  n*y  a  poipt  de 
gens  dcftitués  d'amis  çomn^uns  ,  qui 
nexrpuuenr  des  perfpnnes  raifpnpa- 
.l>bs.>qui  trauaill^rQnp  bien  vx)lQntiers 
,àleur^accpmfnf^demcnt  :  enfin, il n*y 
„aagjçun  QffcDfçy<]\u  n'ait  vnç  pviiflan- 
,j:efupericure^  qui  's'addreller,  &de- 
.uant  quiroffenient  fera  obligé  deref- 
ponjdte.  Pc  forte  qupc'cft  ynecfpe- 
ce  de  brutalité  ,  fi  ayans  tant  de 
Hioyçns  dp  vuider  nos  diffcrens  par 
Ig.rtaifon,  ^d'obtenir  quplque  rai- 
fonnable  fatisfadion    par  les  yoyes 
qui    conuienner^t   naturellement   à 
riioinnip  ,  nous  ;aimon5  p\ien3C  nous 
^y  goq^ernernÇpwfrie  fqnt.  Jes  bçftcs 
,l^)j[u^ges.   Epneaj-^tny)ipsViey,oy  que 
,pjL*efque  4^nf  touîjçs   Ips   n"ï|tions  de 
l'Europe,  &  p^ixicqli,eremept  daqs 
lanpftre  ,  jJL  s'f^ilintrpdi^jt  depuis  en- 


Ghrestxenne  II.  Part.  6^f 

liironcent  ans  parmy  la  NoblefTc,  &S 
entre  ceux  qui  font  profeflion  des  ar* 
mes  5  vne  couftume  de  décider  tou- 
tes fortes  de  diffcrens  par  le  combat 
d'vn  à  vn ,  ou  de  deux  à  deux ,  ou  de 
trois  à  trois,  félon  qu'il  y  en  a  plus  ou 
moins  qu'on  intereffc  dis  fa  querelle. 
Et  cette  façon  de  fe faire  raifonà  foy 
mefme,  a  pris  telle  vogue  &:  tel  cré- 
dit ,  que  non  feulement  les  Edits  de^ 
Princes  ,  &  les  ordonnances  des  Pa- 
lices  ,  &lesloix  de  la  Difciplinemir 
litaire,  n'en  ontpeuarrefter  lecourSj, 
mais  mefmes  que  Ton  conte  cela  entre 
les  belles   aftions ,  &  que  quelques 
duels  bien  &  auantageufemeat  de- 
meflcSj  fignalent  à  cette  heure  au- 
i;antô^  plusvn  gentil-homme,  que  s'il 
^uoit  donné  le  premier  dans  vn  efca- 
dronennemy,  ou  fait  merueiUes  dans 
vn  aflaut ,  ou  défendu  tout  feul  va 
pont,  comme  vn  autre  Horatius  Co- 
^lesyoq  comme  vnCheualierBayard, 
contre  vne  troupe  viftorieufe.    A  la 
vérité  ils  y  ont  eftabli  certaines  règles, 
dansla  pratique  defquelles  il  y  a  de  la 
^enerofitéj  parce  qu  ils  n  y  fouffreac 


'e9%  t  A    Mo  RALE 

point  de  fupcrcherie ,  ny  de  tours  in- 
dignes d'vn  homme  d*honneur,  Se 
que  mefmes  ils   ne  permettent  pas 
qu'on  y  abufe  de  fes  auantages ,  en- 
core qu'on  fe  les  foit  bien  &  légitime- 
ment acquis  par  l'addreffe  de  fà  per* 
fonne ,  ou  par  la  fortune  du  combats 
Mais  de  quelque  gcneroficc  qu'ils  ac- 
compagnent les  circonllanees  de  cet- 
te aÉbion,  au  fonds  elle  ne  laifle  pas 
d'eftre  extrêmement  criminelle.     Ec 
premièrement,  on  en  eft  venu  à  tel 
excès,  que  des  chofes  dont  il  eft  dou- 
teux fi  ce  font  des  offenfesou  non^oa 
demande  Tcclairciflement  par  la  voyo 
des  armes.    Comme  fi  la  lueur  dVa 
fer  émoulu,eftoitplus  capable  de  fai- 
re voir  le  vray  fens  d'vne  parob  am- 
biguë 5  &la  fignification  d'vneiT^illa* 
de  qui  a  quelque  air  d*eftre  de  traucrs, 
quen'oritlaraifon&:  la  parole.    Puis 
après,  on  eftime  toutes  les  offenfes 
dVne  mefme  forte  ,  &:  par  leur  na- 
ture, &  par  leurs  degrés.  Qn^vn  gen* 
til-homme   ait    efté  ofFenl'e  en  fts 
biens ,  ou  en  fon  honneur ,  ou  en  fa 
perfonne,tout  cela  s'expie  cgalemenç 


Chrestienî^e  II.  Part^  ~€0f^ 
par  le  fang  de  fon  ennemy  :  que  l'ou- 
trage foit  grand  ou  petit ,  qu'il  doiuc 
eftre  puni  félon  toute  la  fcueritcdes 
loix  ,  ou  qui  puiffe  eftre  reparé  par 
vne  parole  de  ciuilitc ,  deux  ou  trois 
coups  d'efpéc  au  trauers  du  çorps,fom 
la  fatisfaftion  qu'on  en  demande. 
Quelle  iuftice  ,  ou  diftributiue,  ou 
commutatiuc ,  s'exerce  en  cette  for* 
te  de  contrats ,  ôc  à  quelle  balance 
ont  ils  appris  de  pefer  ainfi  la  valeur 
des  chofes?  De  plus,  pofc  que  Tiniu- 
re  foit  &:  réelle,  &:  atroce,  qui  leur  a 
donné  le  droit  d*entreprendre  fur  la 
vie  de  leur  prochain,  pour  fe  faire 
raifon  à  eux  mefmcs  ?  Car  ce  com- 
mandement ,  Tu  ne  tueras  f  oint ,  n'eft 
pas  delà  loy  deMoyfc  feulement,  el- 
le eft  auflî  de  celle  de  la  Nature. Dieu 
doncques  s'eft  referué  la  puiffance 
de  difpofer  de  la  vie  d«  l*homme,com- 
mc  de  chofe  qui  luy  appartient ,  &  il 
n'y  a  que  deux  occafions  où  il  nous 
difpenfe  de  cette  dcfcnfc.  L'vnc  eft 
laneceflîté  delà  conferuation  de  no- 
ftre  vie.  L'autre  eft,  le  commande^ 
mentdu  fouucrain  magiftrat  ,àqui  il 


yôô  La  Morale 
a  communiqué  cette puiflancejpoui» 
le  maintiea  de  la  focieté  dVn  Eftac^ 
Icy  on  peut  bien ,  fi  Ton  veut ,  fe  ga^ 
r^ntirde  tomber  dans  vne  rifqueine-r 
uitable  de  fa  vie  >•  &  (i  Ton  ne  peut  pas 
prétendre  qu'on  fe  batte  par  autorité 
idu  Magiftrat.Dequoy  fç  pourra-t-ou 
donc  couurir  quand  il  faudra  eompà>» 
roiftredcuantDieu,  pour  eftre  iugé  . 
par  luy  félon  la  loy  de  la  Nature r^Mais  1 
tant  s'en  faut  qu'on  s'en  puiiTe  countir 
deuant  Dieu ,  qu'iln'y  a  point  de  plus 
feueres  loixdans  les  Polices, que  cel* 
les  qui  font  faites  pour  la  prohibition 
des  Duels.  De  forte  que  ce  ne  fera 
pas  feulement  la  voix  de  la  Nature 
qui  le^accufera,  le  foiiuerain  Magi^ 
ftrat  fe  leuera  encore  en  iugemeni 
alencontre  d'eux, &: dira.  Seigneur^ 
ie  le  leur  auois  dcfendu,^^  ils  ont  fou^ 
lé  aux  pieds  tes  loix  &  les  miennes, 
"Enfin  5  dans  cette  grande  lumière  de 
J'Euangile  de  lefusTChrift  ,  àc  dans; 
cette  plénitude  de  connoiiTan ce  qu'il 
nous  a  donnée  de  fa  charité,  &i  de  M 
façon  de  laquelle  il  veut  que  noiis 
jîous  y  çoûforçiiiom  ,aaiieUiqueJïOU« 


Chrestie'nnÏ  ïï.  "PartT  7ôt 
âéùriohs  eftre  aiiifi  difpofés  que  dû 
mettre  nos  vies  pournosamis ,  &dé 
faire  du  bien  à  nos  ennemis ,  &  de  n^ 
Aous  vanger  que  par  bien-fairc,  il  ar- 
riue  par  vn  eftrangé  renuerfement 
de  ralfon  "&:  de  ingement,  que  non 
feulement  nous  faifons  tout  le  mal 
que  nous  pouuons  à  nos  cnnemisj 
maisauffi  que  bien  fouuenc  nous  ra- 
iiiflbnsla  vie  à  nos  amis  mefmes  fCar 
Combien  d'accidens  de  cette  nature 
arriuent  entre  des  amis ,  entre  des  pa- 
ïens ,  entre  des  ieconds  qui  n'a-^ 
uoyent  rieh  à  dcmefler,  &  qui  mef- 
mes vn  rnoment  auant  le  combat 
auoyent  gràttde  famîKariré  enfemWe? 
Et  au  fond  ,  fi  nous  voulons  dire  1% 
terité  ,  ce  me(ptis  que  l'on  y  fait  des? 
ihftrudioTis  de  laRaifoUjCette  viola* 
tion  de  la  loy  de  la  Nature ,  de  laquel- 
le Dieu  eft  auteur  ,  cette  tranfgref- 
jfion  de  celle  des  fouuerains  Magi* 
fttats ,  où  ce  n'cft  pas  tant  leur  voix 
qui  s'entend,  que  c'cftDieu  mefme 
qui  parle ,  cette  profancté  auec  la- 
quelle on  foule  aux  pieds  les  facrées 
ordonnances  de  noftrc  commun  Re- 


fôt  IL  A  Morale 
dempteur  ,  n  a  point  d'autre  motîl 
que  celuy-là ,  c'eft  qu*ou  bien  on  y 
veut  acquérir  la  réputation  d'eftrc 
homme  de  cœur ,  ou  qu'on  veut  cui- 
ter  le  deshonneur  qui  accompagne 
ceux  que  l'on  eftime  auoir  faute  de 
courage.  Car  enfin,  tout  aboutit  là, 
comme  fi  la  réputation  de  la  valeur 
cftoit  le  fouuerain  bien  de  riiomme- 
Certainement  la  valeur  efl:  vne  de  nos 
vertus  j  mais  ce  n'eft  pourtant  pas  T v- 
nique*  D'où  vient  celaqu*il  fe  trou- 
ue  des  gens  entre  les  Nobles  ,  qui  ne 
prennent  point  à  deshonneur  qu'on 
les  tienne  pour  des  de(tauchés,pouf 
desiniuftes,  pour  des  violens,  pouc 
des  blafpîicmateurs,  pour  des  impies^ 
&:  qui  neantmoins ,  quand  il  y  va  dii 
courage  ,  ne  fcauroicnt  fouffrir  la 
moindre  atteinte  à  leur  réputation? 
La  tempérance  pourtant, la  iuftice^ 
la  modération  en  fcs  paffions ,  le  ref^^ 
jîed  ôc  la  reuerencc  enucrs  la  Dinir^ 
nité  ,  font  des  vertus  qui  ne  font  pas 
moins  dignes  de  nous, à  quelque  haut 
prix  qu'on  mette  Tautrc.  Il  y  a  plus* 
Ces  vertus  là  font  Ci  propres  à  la  coa^^ 


Chrestienne  II.  Vakt.    705 
dition  de  rhomme  ,  que  les  autres 
animaux  n'en  pcuuentcftre  partici- 
pans.    Au  lieu  que  quant  à  la  valeur , 
nous  en   voyons  dans  les  lions  vne 
image  qui  a  tant   d'éclat  ,  que  peu 
s'en  faut  que  les  plus  vaillans  n'en  faf- 
fent  leur  original  &c  leur  modelle.  En 
cfFcd  ,  qui  (e  figurera  vne  vaillanc© 
comme    celle  d'Epaminondas  y  qui 
foit  toute  formée  des  raifonsdePhi- 
lofophie  5  &:  qui  ne  foit  animée  que 
de  ce  qui  ciihonneBe  &  ^^^/?,i'aduouë 
que  c'eft  vne  merueilleufement  belle 
chofe  ,  &:  qui  peut  loger  vn  homm^:: 
bien  auant  entre  lesheros.Mais  quant 
à  cette  autre  efpecc  de  vaillance  qui 
vient  en  grande  partie  du  tempéra- 
ment du  corps,  qui  s'aiguife  parla  CD- 
kre,  &  qui  ne  tient  que  peu  ou  point 
de  laraifon  ,  en  quoy  eft-ce  qu'elle 
nous  auantage  par  deflus  les  beftes  l 
Qae  fi  enfin  la  réputation  du  courage 
cit  cela  proprement  en  quoy  l'hon- 
neur de  la  Noblefle   confifte,  il  y  a 
toujours  affésde  belles  ^  honorables 
occafions  où  on  la  peut  fi  bien  efta- 
Hir ,  que  pour  refufer  vn  appel  qui 


fo^  L  A     M  O  R  A  t  « 

TOUS  fera  fait  par  vn  fanfaron,  Ici 
vrais  eftimateurs  de  l'honneurne  vous 
en  donneront  iamais  de  blafme.Qu'vii 
gentil- homme  porte  fa  pcrfonnc  en 
tous  les  dangers  de  la  guerre  auec au- 
tant de  refolution  qu'ont  fait  autres- 
fois  les  Seigneurs  de  la  Noue,  père  6^ 
fils,  ô<^puis  qu'il  fe  monftre  cnnemy 
mortel  des  duels  comme  eux.  Apres 
cela ,  il  fe  peut  bien  afleurer  qu'on  ne 
l*accufera  pas  de  le  faire  parlafclietéy 
mais  par  les  vrais  fentimens  de  la  ver-, 
tu,  &  par  les  môuucmens  de  la  con- 
fciencc.  Car  celuy  qui  attaquera  oiî 
qui  défendra  le  premier  vnc  tran- 
chée la  pique  à  la  main ,  ou  qui  ai 
trauers  vne  grefle  de  moufquetade^ 
montera  le  premier  à  vnc  cfcalade^au 
fur  là  brèche  d'vn  rempart^ou  qui  af- 
frontera vaillamment  vne  plus  groffc 
troupe  que  la  fienne ,  &:  fe  meflcra  le 
premier  entre  les  efpées  &:  les  pifto- 
Icts,  nedeura  pas  eftre  eftiméauoir 
peur  d'vn  homme  feul ,  qui  l'attaque 
fans  auantage.  Mais  enfin  ,  quand 
dans  la  corruption  du  fieclcoù  nous 
ifommes  j  on  ncpourroit  entiererpenr 

cuiter 


tHRESTiENNE.ÎI.  Part.    70J 
%uitcr  Ie5  atteintes  de  l'enuie  ,  62  le^ 
mauiiais  difcours  de  ceux   qui  ont 
Fentendement  peruerti ,  c'eft  à  fup- 
porter  cela  conftamment  que  confifte 
la  dernière  &:  la  pla$  haute  éleuatioa 
d'vn  grand  courage.  Car  puis  que 
c'eft  pour  euiter  le  deshonneur  quô 
Ton  fe  porte  fi  determinément  dani 
les  périls  de  la  mort, il  faut  que  Tori 
cftime  le  deshonneur  vn  plus  grand 
tnaî  que  ii'eft  la  mort  rnefmc.  Et  par- 
tant 5  s'il  y  a  de  la  force  d'efprit  à  né 
s'eftôntier  pas  de  la  prefencc  de  14 
ïnort ,  il  yen  doitauoir  encore  plus  à 
heruccomber  pas  à  la  calomnie.    Et 
ce  dautaht  plus  que  dans  ces  combats 
bn  fe  défend  contre  la  mort ,  auec  Ta- 
drefle  &:  Tagilité  du  corps,  au  lied 
que  contre  le  déshonneur^  on  ne  fe 
défend  que  des  feules  armes  del'ameo 
Et  derechef,  dans  ces  combats  la  co- 
lère excite  le  courage ,  &  fait  trouucr 
le  péril  moindre  qu*il  n'eft  ;  au  liea 
que  pour   fupporter  le  déshonneur 
conftamment ,  il  faut  combattre  3C 
furmonter  fa  propre  colère.    Telle*! 
ment  qu'il  n  v  a  que  la  vertu  toutô 
.  ■         Yy 


7o^  LA  Morale 

pure  ,  &  le  courage  vrayment  géné- 
reux &c  philofophique ,  qui  n'eft  ani- 
mé que  de  ce  qui  efl:  honnejle  é'  heau^ 
qui  feul  combat  contre  cet  ennemy 
là,  &  qui  en  fin  en  triomphe.   Et  qui 
fçaura  donner  aux  chofes  leur  iufte 
valeur,  trouuera  que  cette  force  d*ef- 
prit  par  laquelle  Fabius  Maximus  a 
îiipporté  les  mauuais  difcours  que  l'on 
faifoit  de  fon  courage  ,  vaut  mieux 
que  les  faits  d'armes  de  Ccfar ,  ou  que 
les  viftoires  d'Alexandre.    Au  moins 
certes  Pompée  ne  nieroit-il  pas ,  puis- 
qu'il s'eftoit  monftré  inuincible  par 
tout  ailleurs  ,  toutes   les  parties  du 
monde  ayant  fait  hommage  à  fa  va- 
leur,  &  queneantmoins  il  ne  pût  re- 
fifter  à  ceux  qui  lappelloycnt  le  Roy 
Agamemnon]^,  &:  qui  l'obligèrent  à 
combattre  malgré  qu'il  en  euft,  qu'il 
cft  plus  aise  de  triompher  de  tout  T  V- 
niuers  ,  que  de  fe  mettre  au  deffus  des 
atteintes  du  blafmc  &  du  deshonneur, 
&:  de  s'y    poflfeder  en  tranquilhtc , 
eftant  fatisfait  de  fa  vertu  ,  &:  du  té- 
moignage de  fa  confcience.    Auflî 
font  les  hiftoires  pleines  de  yaillans 


Chrestienne.  ÏI.  Part,    ihj^ 
lïommes,  qui  fe  font  magnifiquemenc 
fignalcs  en  toutes  fortes  de  dangers, 
&  y  a  eu  autrefois  des  nations  où  la 
vertu   militaire  eftoit  populaire.    A 
Sparte  ,  à  Rome  ,  à  Athènes  mefmes, 
cette  vertu  eftoit  fî  commune,  qu'el- 
le n'eftoit  pas  remarquée ,  fi  elle  n'ap- 
prochoit  bien  prés  de  la  magnanimi- 
rc  des  héros.  Mai.<J  quant  à  cette  con- 
fiance   d'efprit  ^    qui    ne  P'Oye  pas 
fous  la  calomnie ,  &:  fous  le  faix  des 
mauuais  bruits ,  il  s'en  rencontre  fi 
peu  d'exeitiples  dans  toute  l'antiqui- 
té :,  qu'ils  n'égalent  pas  le  nombre  des 
héros    mefmes.    Cependant  ,  quoy 
qu'à  Sparte,  &  à  Athènes,  &  à  Rome, 
on  fçauoit  pourle  moms  auffi  bien  ce 
que  c'eft  que  du  courage  ,  que  l'on 
peut  faire  maintenant, on  ne  s'y  eft 
pourtant  point  aduifé  d'y  décider  les 
querelles    des    particuliers    par    les 
duels  :  car  quant  à  celuy  de  Torqua- 
tus ,  &:  quelques  autres  de  cette  fa- 
çon I,  ils  n'auoient  rien  de  commua 
auec  ceux  qui  fe  pratiquent  a  cette 
heure  parmy  la    Noblcfle.    Qiie  fil 
quelcunveitt  voir  vne  belle  &  gene« 

Y  y    i 


yôS  LA    Morale 

reufc  manicie de  vuidcr  vn  différent 
entre  deux  gentils-hommes  ennemis, 
qu  il  lifel'hiftoire  de  Pulfio  &  de  Va- 
renus  ,  comme  elle  nous  eft  rappor- 
tée par  Cefar  au  cinquième  de  fes 
Commentaires  de  la  guerre  des  Gau- 
les. 

T>F    VICE  ET   DE   LA 

Vertu  du  prochain  :  Itçm^  de  pt 
projperitè  &*  defon  aduerfte;  f0 
de  la  façon  de  laquelle  il  Je  Jkut  | 
camùortcr  enuers  luy  a  t égard  de 
t'vne  &  de  l'autre. 

NOs  prochains  font  ou  vicieux  y 
ou  vertueux  ;  ^  bien  qu'il  yen 
ait  beaucoup  plus  de  ceux-là  que  de 
ceux-cy ,  fi  eft-ce  que  le  monde  vni- 
uerfel  eft  partagé  en  ces  deux  cfpe- 
ces.  Or  y  a-t-il  quantité  de  perfon- 
nes  vertueufes  qui  ne  font  point  no5 
amis  5  parce  que  nous  n'auons  poinf 
de  connoifTance  particulière  ny  de 


Chrestienne.  II.  Part,    yof 

conuerfation  auec  eux  :  àc.  quantité 
d'hommes  vicieux  qui  ne  font  point 
nos  ennemis  ,  parce  qu'ils  ne  croyent 
pas  que  nous  leur  ayons  fait  aucun 
tort,  &:  que  quant  à  nous,  nous  n'en 
auons  point  rcçeu  d*ofFenfe.  De  forte 
que  tout  ce  que  nous  auons  dit  cy- 
deffiis  ,  tant  des  deuoirs  de  Tamitié, 
que  de  la  façon  de  laquelle  il  faut  que 
nous  nous  comportions  à  l'égard  de 
nos  ennemis,  ncfuffit  pas  pour  expli- 
quer les  règles  de  nos  dcportemens 
cnuers  ceux  qui  ont  cts  qualités  de 
vicieux  ou  de  vertueux ,  fans  auoir 
auec  nousla  relation  d'vne  amitié  ou 
d'vne  inimitié  particulière.  Quant 
aux  vertueux ,  on  peut  confideier  ea 
çux  la  vertu  en  deux  façons;  c'eft  à 
fçauoir,  precifément  en  eîlemefme  > 
entant  qu'elle  perfeftionne  leur  eftre, 
^  qu'elle  orne  leurs  facultés  i  ou  bien 
entant  qu'elle  eft  vtile  à  autruy  ,  èc 
nommément  au  Public*  Car  nous  ne 
pofTedos  point  devertus  qui  ne  foycnc 
vtiles  à  nos  prochains;  mais  il  y  en  a 
quelques  vues  qui  le  font  oxtraordi- 
jç^ircmcnt  ;  comme  la  libéralité  ^^  la 


yiO  LA     Mo  RALE 

magnificence  ,1a  iuftioe,&:  la  vaillant 
ce.  Qr  à  confidercr  la  vercu  en  cett(£ 
première  façon  ,  elle  eft  proprement 
l'objet  de  Tamour  ,  de  l'honneur,  ôc 
de  Teftime.  Car  fi  ,  comme  i'ay  dit 
ailleurs  par  les  paroles  d'Ifocrate ,  la 
beauté  du  corps  a  quelques  attraits 
dont  l'efficace  eft  ineuitable  à  conci- 
lier les  affeûions  ,  fi  bien  qu'il  n'y  a 
perfiDnne,  fuft-ilaufii  brutal,  Ô6aufli 
barbare  qu'vn  Gyclope,  qui  ne  s'y 
laifle  émouuoir  ,  de  quels  charmes 
pouuons  nous  penfer  que  la  vraye 
beauté  de  refprit  eft  capable  de  nous 
attirer  ,  fi  nous  en  auions  vne  affés 
exade  &c  zffcs  parfaite  connoiilance  ? 
Et  fi  cette  mefme  beauté,  du  corps , 
quâd  elle  a  quelque  chofe  d*exellent, 
imprime  de  la  reuerêce  &  du  refped^ 
quelle  faut-il  que  foit  Teftime  &  la 
vénération  que  nous  deuons  auoix 
pour  celle  de  rame?Nous  deuonsdonc 
&:  de  l'amour  &  de  riioniieurà  ceux 
qui  font  véritablement  vertueux  , 
quand  dç  Ja  confideration  de  leur 
vertu  noi^s  ne  retirerions  aucun  auaii^ 
cage,  A  la  coafiderer  en,cettc  autr^ 


Chrestienne.  il  Part.      711 
façon  ,  la  vertu  des  gens  de  bien  nous 
peut  eftre  vcile  en  trois  manières.  Car 
ou  bien  nous  nous  la  propofons  pour 
exemple,  afin  de  nous  y   conformer. 
Oubiencnnoftre  particulier  no^isen 
auons  reçeu  quelque  bien,  comme  fi[ 
nous  auonsaccomodé  nos  affaires  par 
leur  libéralité;  ou  fenti  quelque  effet 
de  leur  iuftice  en  ce  quitouchoit  le 
bienouThonneur;  ou  fait  cpreuuede 
leur  valeur  en  quelque  danger  qui 
nous  menaçoit;  ou  en  quelque  autre 
façon  que  cefoit ,  tiré  quelque  emo-  ' 
lamcnt  des  belles  qualités  quils  pof- 
fedent.   Ou  bien  enfin  ,  le  Public  en 
ayant  reçeu  quelque  auantage  figna- 
lé,  nous  y  prenons  intcreft,  comme 
ceux  qui  en  font  partie.  En  tous  ces 
égards ,  lamour  que  nous  leur  por- 
tons fe  doit  redoubler  parle  reffen- 
timensde  l'obligation  que  nous  leur 
auons.   Car  comme  il  eft  naturel  aux 
hommes  d'auoir  de  l'irritation  5c  de 
Tauerfion  contre  ceux  qui  leur  font 
du  mal ,  il  le  doit  eftre  pareillement 
d'auoirdel'affeâion  pour  ceux  de  qui* 
ils  reçoiuent  quelque  bien-fait.  En- 

Y  y    4 


712^  t,A    MaR  A  LS 

corc  y  a-t-il  cette  différence   cntcoi 
CCS  deux  inclinations  naturelles,  que 
pourueu  que  ce  ne  foit  pas  par  infen- 
fibilité  j  mais  par  quelque  bonté  fi- 
gnaIée,oupar  quelque  haute  magnar 
jiimitc,  que  l'on  furmonte  &:  que  Toii 
efteint  en  foy  le  reffcntiment  d'vne 
olfenfc  jOnen  remporte  cette  louan- 
ge ,  que  Ton  efleue  la  Natvne  a  va 
haut  degré  d'excellence  au  deflus  de 
fa  condition  ,  6c  que  d'vn  homme  on 
fait  vn  héros.  Au  lieu  que  celuy  qui 
çflaye  àn'eftre  pas  feniible  aux  bien- 
faits, fe  rauale  mefme  au  deflbus  de  U. 
condition  des  beftes.    Caç  le  bœuf 
connoift  fon  poflTeiTeur,  6c  rafne  la 
crèche  de  fes  maiflres,  &  les  ^iftoires 
nous  témoignent  que  l'on  a  trouué 
à.QS  exemples  de  gratitude  ,  mefmes 
entre  les  lions.    Au  contraire  ,  plus 
vn  homme  témoigne  de  rcconnoif- 
fancc  enuersceuxquiluyon^eftcau- 
theurs  de  quelque  bienjplus  monftre- 
t-il  qu'il  a  de  la  generofité  dans  lame. 
Et  cette  reconnoiffance  dpit  croiftre 
^proportion des  bien-faits  que  Ton  a 
jeceus.    Tellement  que  félon  qify^^ 


Chrestienne.  II.  Part.     71J. 
homme  vertueux  nous  a  obliges,  ou 
par  la  fplendeur  des  bons  exemples 
qu'il  nous  a  donnés  ,  ou  par  les  ef- 
fe£ts  particuliers  que  nousauonsre* 
çeus  de  l'exercice  de  fes  vertus  ,  ou 
parce  qu  il  a  fait  de  belles  &  grandes 
aftions  qui  touriicnt  à  Tauantage  du 
Public,  félon  celaauflî  noftre  grati- 
tude ôc  noftre  affedion  enuers  luy, 
doit  eftre  grande  &c  véhémente.  Les 
obligations  que  le  Publicluy  a  nous 
doiuent  toucher,  non  pas  feulement 
parce  que  nous  en  faifons  part ,  àC 
que  noftre  bien  6c  noftre  mal  eften- 
ueloppé  dans  le  gênerai ,  mais  encore 
parce  qu'a  confiderer  le  bien  gênerai 
en  foy,  quand  nous  n'y  aurions  pomc 
de  part ,  il  ne  nous  doit  pas  eftre  in- 
different^ny  par  confequent  non  plus, 
les  belles  &:  grandes  aftions  qui  le 
procurent.    D'où  vient  qu'en  lifanc 
les  vies  des  hommes  illuftres  qui  ont 
autresfois  rendu  quelques  grands  fer- 
uices  à  leur  patrie  entre  les  Grecs  6c 
entre  les  Romains ,  nous  fentons  en 
BOUS  vne  fecrette  émotion   d'amour 
pour  eux ,  &:  nous  intercflbns  ie  ne 


714  ï-A    Morale 

fçay  comment  en  la  gloire  de  leur 
nom,  quoy  que  Sparte  ne  foit  plus, 
&  que  le  temps  ait  mis  vingt  fiecles 
&  plus  entre  nous  &:  Tancicnne  Ro- 
me. Les  biens  qu'il  nous  a  faits  en 
particulier  ont  encore  quelque  chofe 
déplus  obligeant  à noftre  égard.  Par- 
iée qu  encore  que  peuteftreilsnc  re- 
gardent pas  le  PubliCj&queparcon- 
îcquent  ils  ne  foycnt  pas  fi  confide- 
rables  en  eux  mefmes ,  fi  eft-ce  que 
raftedion  qu'il  y  a  témoigné  pour 
nous ,  les  nous  rend  beaucoup  plus 
fcnfibles.  Dans  les  adions  vertueu- 
fes  que  les  grands  hommes  font  pour 
le  Public,  ils  n'ont  peut  eftre  fait  au- 
cune reflexion  fur  nous  ,  dautant 
qu'ils  ne  nous  connoifToyent  pas,  6£ 
qu'ils  ne  nous  diftinguoyent  pas  dans 
la  foule.  Mais  en  celles  qu'ils  font 
en  noftre  faueur  ,  ils  ont  deflein  for- 
mé de  nous  obliger  ;  ce  qui  adjoufte 
infiniment  au  poids  de  leur  adion, 
pour  la  nous  rendre  plus  fenfible. 
lEn  fin ,  Tvtilitc  que  nous  tirons  des 
bons  exemples ,  pour  nous  formera 
la  vertu,  l'emporte  encore  par  deifus 


Chrestienne.ÎI.  !?art.  7if 
coûtes  autres  fortes  de  bien-faits,  de 
quelque  nature  qu'ils  puifTent  eftre. 
Car  quand  le  Public  n'y  auroit  poinc 
d'intereft  ,  (  quoy  que  nous  ne  pou- 
uons  eftre  gens  de  bien  ny  vertueux, 
que  la  Republique  ne  s'en  amende;) 
ic  quand  en  cfpandant  lesra^yons  db 
(es  vertus  alentour  de  foy  ,  vn  grand 
homme  n'auroit  point  eu  d'intention 
qu'ils  nous  éclairaiTent  en  particulier, 
la  nature  du  bien-fait  le  tire  hors  du 
pair  de  tous  les  autres.  Parce  que  les 
biens  qu'il  fait  au  Public^  ne  vont 
qu'à  la  conferuatîonde  la  focieté  ,  &: 
à  la  félicité  de  la  vie  ciuile.  Ceux 
qu'il  fait  à  nosperfonnes  ou  à  nos  fa- 
milles en  particulier,  ne  regardent 
que  le  corps,  &  les  chofes  temporel- 
les. Mais  la  vertu  qu'il  nous  com- 
munique par  Tinfluence  de  la  fience, 
àc  par  Timpreflion  qu'il  nouscn  don- 
ne en  la  nous  mettant  deuant  les  yeux, 
eft  cela  en  quoy  confiftelai*elicité  de 
l'efprit ,  &  pafle  audelà  de  la  vie  pré- 
sente. Or  n'eft-il  pas  befoin  que  ie 
-die  iey  qu'il  eft  de^  Tinftitution  inuio- 
Ad^lc  de  la  Nature,  defgireparoiftte 


jri^  La  Morale 

cous  les mouuemens  intérieurs  de  nos- 
paffion$  ôç  de  nos  afFedions  ,  dans  les 
^dions  de  dehors  5  parce  que  chacun 
lepeutaflcs  connoiftreenfoy  mefme. 
3&t  fi  Tirritation  quecaufc  en  nous  vne 
oiFenfc,  ^clatte  inconçinent  en  nos 
-yeux,  ô^  fait  que  nous  nous  expri^ 
plions  en  termes  fermes  &tranchans, 
^  poufle  mefrncs  nos  mains  à  en  pren- 
dre la  vengeance  ,  il  eft  beaucoup 
«lus  raifonnable,&  plus  conuenable 
^  rcxcellence  de  noftre  eftre ,  que  U 
.gratitude  de  nos  cceurs;  fe  mani- 
fefte  par  tous  les  moyens  qui  feront 
*en  noftre  puifiaxice,  Le  temps  Qc 
les  rencontres  des  chofes  prcfen-? 
tent  vne  infinité  d'occafions  particu-^ 
licrcs  de  la  témoigner  en  nos  adions^ 
de  la  faire  voir  en  nos  paroles ,  &  do 
la  donner  à  contempler  fur  nos  vifa- 
gcs ,  &:  dans  nos  yeux.  Mais  la  plus 
laifonnable,  la  plus  naturelle,  la  plus 
vtile  façon  de  s'en  acquitter,  eft  fans 
doiite  la  louange.  C'eft  la  phis  rai-' 
fonnablejparcequ'vne  éminente  ver- 
tu méritant  toute  la  plus  haute  re- 
compenCc  q.u'Qn  luy  pçuc donner, 34 


Chiiîstieîîne.  II.  Part.  717 
Vy  ayant  rien  en  la  puiiTance  des 
homrties  ,  qui  égale  en  dignité  la 
louange  ,  ny  qui  foit  fi  capable  de 
contenter  vn  coeur  vrayement  genc-^ 
reùx,  ou  il  ne  faut  rien  donner  au 
vertueux  pour  recompenfe  de  fa  ver- 
tu 5  ce  qui  cft  contre  toute  apparen* 
ce  de  raifon  ,  ou  il  luy  faut  donnée 
celle  là  5  qui  feule  a  quelque  propor- 
tion auec  (es  belles  adions,  &  qui  luy 
peut  eftre  feule  agréable*  C'eftlaplus 
naturelle  auffi;  parce  que  toutes  les 
autres  recômpenfes  qui  font  en  la 
puifTancc  des  hommes  ,  regardent 
proprement  le  corps.  L'or  ,  ^  l'ar- 
gent ,  Se  les  grandes  poflcffions,  &:  le$ 
maifons  bien  bafties ,  &  les  charges 
mefmes ,  entant  qu'elles  font  lucrati- 
ues  5  ncproduifent  finondescommo* 
dites  corporelles,  qui  ne  touchent  du 
tout  point  Tefprit.  De  forte  que,fi 
vous  en  recômpenfes  la  vertu,  Pefprit 
n'y  participe  qu'indircfl:cmcnt,àcau- 
fe  de  la  communion  qu'ils  ont  enfem* 
ble-  Oeftdoric  comme  lîTon  recom- 
pcnfoitlâ  femme  à  caufe  des  allions 
Au  mary,  qui  ij'y  prend  point  départ 


'^.li  -  -Ibli  "^M  ORA  LK 

quantàluy,  finon  à  caufe  de  lafocîe^ 
té  de  leur  alliance.    Au  lieu  que  Ii.{ 
louange  a  quelque  cliofc  de  rpirituel,  ' 
qui  frappe  diredement  la  plus  noble  , 
partie  de  noftreeftre.  Enfin  c'eft  auf- 
îî  la  plus  vtile  fans  comparaifon.    Ce 
que  ie  ne  dis  pas  tant  à  l'égard  de  ce-  ; 
luy  qui  la  reçoit ,  (  quoy  que  la  haute 
SfC  eminentc  réputation  ,  &:  la  gloire 
acquife  par  plufieurs  belles  actions  y; 
doit  fans  doute  eftre  fort  vtile  à  celuy 
qui  la  poffede ,  )  quç  ie  le  dis  à  TégarcI 
des  autres  ,  qui  doiuent  profiter  de 
fon  imitation.    Car  ofi  peint  bien  les 
corps  auec  des  couleurs,on  reprefente 
leur  beauté  &c  la  fymmetric  de  leurs 
lineamens  &  de  leurs  rhembres ,  par 
l'art  des  ftatuaires  &  des  fculpteurs  ,• 
on  portrait mefmes  leurs  mouuemenSj 
par  Tair  &:  par  les  poftures  que  Ton 
donne  à  leurs  ftatiië).   Mais  quant  à 
la  beauté  de  TefptitjOn  n'en  fçauroit 
faire  aucune  image  fenfible   que  par 
la  reprefentatiori  de  Ces  vertus ,-  Se  là 
leprefentation  de  Ces  vertus,  n*eft  au- 
tre, chofe  que  la  louange.    Commet 
donques  fi  les  ftatuës  bien  propor- 


ChrestiénnéITI.  Part.    71^ 

tîonnccs ,  auoyent  la  vertu  de  trans- 
former ceux  qui  les  contemplent,  ô^ 
de  les  rendre  femblables  aux  corps 
qu'elles  reprefentent,  il  en  faudroit 
mettre  dans  tous  les  carrefours  ÔC 
aux  coins  des  rues  ,  ainfi  qu'on 
met  de  beaux  tableaux  dans  les 
chambres  des  femmes  qui  deuien- 
nent  greffes  ^  afin  qu'elles  en  tirent 
quelque  idée  pour  la  conformation  de 
leur  fruit  :  il  faut  que  la  louange  des 
vertus  des  grands  pcrfonnages  refon- 
ne  de  tous  coftés,  afin  d'en  donner 
l'emprainte  à  tous  ceux  qui  les  enten-* 
dent.  Car  ce  feroit  bien  certes  vne 
belle  chofe,qui  pourroit  faire  que 
tous  les  hommes  qui  viennent  an 
monde,  fuffent  aufli  beaux  que  Ni- 
reus^&:  d*auffi  bonne  minequ'Achil- 
les, comme  Homerelesnous  dépeint. 
Mais  il  feroit  incomparablement  plus 
auantageux  au  genre  humain  ,  fi  on 
les  pouuoit  rendre  aufïî  gens  de  bien 
que  Phocion^auffi  iuftes  qu'Arifti- 
des  ,  auffi  fages  que  Socrate,  auili 
vaillans  qu'Alexandre  ou  que  Mar* 
cellus,  auiTi  temperans  que  Scipion  , 


fis  lA     MôRALfi\ 

auflî  accomplis  en  toutes  fortes  àé 
vertus  qu'ont  cfté  Epaminondas  55 
quelque  peu  d'autrçs.  Auffi  eft-ce  à 
cela  qu*ont  vifé  les  fagesLégiflateursi 
&  les  Eftats  bien  policés ,  quand  ils 
ont  donné  des  marques  d'honneur 
pourrccompenfe  aux^jrands  perfon- 
nages»  Et  fi  les  Èftats  entiers  5&les 
Republiques  populeiifes  5  fe  font  fen- 
ties  obligées  à  reconnoiftre  ainfi  U 
Irertu  5  les  particuliers  fans  doute  doi- 
tient  auoir  les  mefmes  fentimens ,  3C 
tie  la  frauder  pas  de  ce  qui  luy  eft  fl 
iuftement  deu  par  l'adueii  de  tout  le 
monde* 

le  ne  puis  icy  confidercr  le  vice 
du  prochain  ^  findn  ou  precifément 
en  luy  itiefme  ^  ou  entant  qu'il  appor- 
te diidommage  à  la  focieté  du  Pubîic: 
parce  que  quant  au  p'reiudice  &  à 
TofFenfeqùe  chacun  eh  peutreceuoir 
en  partieuliet  j  &:  quant  au  reffenti- 
ment  qu'on  en  peut  aiioir^i'enay  par- 
lé dans  la  confideration  précédente. 
Comme  toutes  les  vertus  font  vtiles 
au  Public  5  tous  les  vices  luy  font 
dommageablâ*.    Car  le  Public  n*eft 

rien 


Ghrêstiekne.  IL  Part,  yit 
Hcn  finon  vne  fociecé  coinpofce  de 
plufiietirs  particuliers  5  qui  félon  qu'ils 
font  bons  oamauuais,  amendent  pa- 
reillement la  focietc ,  ourempirent  ôc 
la  corrompent.  Ncantmoins ,  il  eft 
certain  qu'il  y  en  a  quelques  vns  qui 
luy  font  plus  pernicieux  que  les  au- 
tres. Car  le  meurtre ,  pour  exemple, 
te  l'adultère ,  àc  le  larcin  ,  6£  le  faux 
tefmoignage  ,  ^  s'il  y  a  encore  qu<:l- 
ique  autre  action  de  cette  façon, vont 
dire£bementà  la  ruine  duPublic^  &:à 
ladiflblutiortdefa  focieté,au  lieu  que? 
l'yvrognerie  ,  &:  la  gourmandifc,  &: 
la  friandife  ,  &:  la  fuperfluitccnliabil- 
lemcns ,  tc  ce  qu'on  appelle  la  vanité, 
ne  femblent  incommoder  le  Public, 
finon  entant  qu'elles  incomniodelfc 
celuy  mcfme  qui  s'y  laifTc  aller ,  parcû 
qu'il  en  fait  partie.  Or  quanta  cett^ 
forte  de  vices  qui  font  d'eux  mefméls 
fort  preiudiciàbles  au  PubU(>,  il  ^ft 
de  Tinclination  de  la  Nature  qu'ils 
attirent  la  haine  de  tout  le  monde. 
Car  puis  qu'il  eft  naturel  aux  hom- 
mes d'aimer  la  focieté,  il  leur  eft  na- 
turel aulïi  de  haïr  ce  qui  la  renuerfç» 


711  La  M  OR  AIE 

De  façon  que  ceux  qui  commettent 
ces  adidns  r^   principalement  fi  c'eft 
par  habitude  ,  ou  par  inclination/ont 
prdinairennent  l'objet  de. l'exécration 
des  honneftes  gens  :  &:  plus  vn  honir 
me  eft  homme  de  bien  &:  d'honneur, 
plus  a-t-il  d'horreur  contre  ces  pertes 
de  la  Nature,    Il  eft  pourtant  vray 
que  chacun  doit  en  cela  confiderer 
.ce  qui  eft  de  fa  vocation.    Car  qiiant 
aux  Magiftrats  5  à  quilâconfcruatioii 
<l«  la  focieté  eft  comttiife  ,  ce  n'eft 
^pas  feulement  par l'inftind  delà  Na- 
(ure  qu'ils  doiuent  auoir  de  rauerfion 
pour  telles  gens  ;  c'eft  aufrrpàr  la  con- 
fidcratiôn  de  leur  charge^,  &:  de  Jeur 
^dcuoir.    :Ainfi  que  Sofirare  difoitau- 
jÇresfois;,  ?vi^;Magiftrat  ^ft  çpmme  vn 
-JPafteur  ;'^!8«:.de  fait ,  Homère  appelle 
^çdinairenienjiiie  Roy -Agàmemnôn  , 
■pafleur  àçs  peuples.    Or  vn  pafteur 
j^ç  doit:»pas;  feulernent. :eftre  appelle 
,mauuais  quatid  il  tue  lyy  mefme  ,  ou 
qu'il  efcorehe  les  bœufs  Se  les  brebis 
qui  font  commis  à  fon  foin ,  il  mérite 
-encore  cette  qualité  s'il  ne  les  défend 
,pas  contre  les  loups ,  &  ç'il  y  laiffi^ 


Chrestienne.  IL  Part,  yij 
impunément  faire  des  raiiages.  Ce 
n'eft  pas  que  les  fouuerainsMagiflirats 
n'ayent  la  puifTance  de  pardonner 
quelques  crimes  ,  &  de  les  lailTer  im- 
punis, &c  n*y  a  point  de  Police  fi  fe- 
uere  en  l'exécution  de  Ces  Loix,  qui 
ne  foit  quelquesfois  obligée  de  don- 
ner des  abolitions  &c  des  grâces.  Mais 
les  Ëftacs  bien  réglés  obferuent  en 
cela  diueries  chofes.  L'vne, que  d'or- 
dinaire on  n'y  donne  point  de  grâces 
ïînon  pourles  aftions  qui  ne  tiennent 
pas  tant  du  crime  que  du  mal-heur, 
foit  que  le  mal-heur. foit  arriué  p^n 
quelque'  neceiîîté  ineuitablc,  comme 
ce  qu'on  appdlc/dn  corps  défendant ^q\l 
qu'il  foit  arriué  par  quelque  hafard, 
ic  mefmes  par  quelque  imprudence 
aucunement  excufable.  Car  en  tel- 
les chofes  on  croid  que  fi  le  Legifla- 
teut  leseuftpreueuës,  il  les  eu ft  exce- 
ptées de  la  rigueur  de  fa  Loy  ,•  ç'e(t 
pourquoy  l'on  fupplée  par  l'équité', 
ce  qu'il,  n'a  pas  peu  deuiner,  ny  or- 
donner par  fa  prcuoyance.  L'autre  ^ 
que  s'il  y  a  du  crime, l'impunité  qu*oa 
en  donnera  ,  non  feulement  ne  pre- 

Zz     2. 


y  14  tA    Morale 

iudicîc  pas  au  Public  par  la  confe-^ 
qucnce  de  Tcxemple ,  mais  mefmcs 
que  la  pei Tonne  que  Ton  fauue  luy 
puiflc  apporter  plus  d'vtilicc  par  Ces 
ndions  del'aucnir,  que  celles  du  paC- 
fé  ne  luy  ont  canfé  de  dommage.  Car 
fî  par  quelque  violence  extraordinai- 
re de  colère  vn  chien  qui  gardoit  le 
troupeau  a  defchiié  vne  brebi*;,  ileft 
de  la  prudence  du   berger  d'aduifcr 
s'il  le  doit  aflbmmer  ou  non  ,  parce 
que  s'il  n'y  retourne  plus ,  il  pourra 
encore  fcruir  à  la  conferuation  des 
autres,   la  troifiéme  eft,  que  fi  on 
îi'a  pas  égard  à  Paucnir,  au  moins 
on   ait    quelque    notable    fujet    de 
faire  reflexion  fur  le  temps    paflc^ 
èc  que  ce  foit  en  confideration  de 
quelques  grands  lirui ces  rendus  au- 
tresfois ,  qu'on  pardonne  à  vn  crimi- 
nel vnemauuaifcaâion  prefente.  Ce 
n'eft  pas  que  rcgulicrement  les  bon- 
nes actions  d'vn  lioiiime  puiflent en- 
trer en  coinpenfacion  des-  mauuaifes, 
pour  le  garentir  en  iuftice  du  fuppJi- 
ce  qi/'l  a  mérité.    Car  nous  deuons 
au  Public  tout  c^  que  nous  pouuon^ 


Chrestienne.  II.  Part.     71c 
liiy  faire  de  bien;  &c  ce  feroit  contre 
toute  apparence  de  raifon,qne  ce  que 
nous  fommes  obliges  de  faire  pour 
nous  acquitter  d'vn  deuoir,nous  pre- 
tendiflîons  le  faire  pafTer^tât  pour  l'ac- 
quittement de  ce  deuoirlà,  que  pour 
fatisfaire  encore  à  vn  autre.     11  cft 
contre  la  Nature  des  chofes  qu'vne 
mermc   fommc  férue  à  faire  diuers 
payenîcns  ,  quand  1;^  premier  qu'oa 
en  a  fait  n'a  pas  excédé  la  grandeur  &c 
la  nature  delà  dette.  Ce  n*eft  pasauf- 
fi  non  plus  que  les  hommes  doiuent 
elhe  excités  aux  belles   5c  grandes 
actions  par  l'efperance   que  sils  en 
fonr,on les  mettra  en  confideratiô  lors 
qu'ils  en  feront  quelques  mauuaifes. 
Car  ce  feroit  vne  fauuage  façon  de 
porter  les  hommes  à  la  vertu  ,  que  de 
leur  faire  par  là  efperer  l'impunité  des 
crimes  qu'ils   pourront  commettre. 
Mais  c'eft  qu'il  eft  quelqucsfois  rai- 
fonnable  de  permettre  aux  Eftats  en- 
tiers, &c  auxSouuerains  Magillrats  , 
d'auoir  les  mefmes  fcntimens  que  Ton 
loue  5  ou  au  moins  certes  que  Ton  ne 
blaime  pas ,  6c  que  l'on  fupportedaus 

Zz  5 


ji^  LA    Morale 

dans  la  vie  des  particuliers:  c'eft  que 
l'on  témoigne  fa  gratitude  enuers  ce- 
luy  de  qui  on  a  reçeu  quelques  ferui- 
ces  fignalcs ,  au  moins  iufques  à  tet 
point  que  de  ne  le  prendre  pas  à  la 
rigueur,  s'il  luy  arriue  puis-après  de 
commettre  quelque  ofFenfe.  Et  ceux 
qui  blafment  les  Romains  d'au oir  fau- 
ne la  vie  au  dernier  des  trois  Horaces, 
qui  Tauoit  oflée  à  fa  fœur^ne  confi- 
derentpasàmonaduisaffés  bien  ,  ce 
que  peut  &:  ce  que  doit  faire  dans  vnc 
nation  auffi  genereufe  qu'eftoit  celle 
des  Romains^la  mémoire  dVnc  aéiion 
par  laquelle  on  luy  auoit  acquis  la  li- 
berté cV  Tempire.  La  quatrième  eft 
qu'encore  auec  tout  cela,  on  y  appor- 
te toutes  fortes  de  précautions  ,  pour 
empefcher,  non  pas  feulement  que 
celuy  à  qui  on  pardonne  ,  ne  puifle 
nuire  à  lauenir  ,  mais  que  l'audace 
n'en  croiife  pas  aux  mefchans  par  fon 
exemple.  Car  l'innocence  d'vn  hom- 
me doit  eftre  facrée  de  inuiolable  ,  ôc 
quand  elle  eft  reconnue,  il  n'y  a  rien 
qu'on  nedoiue  faire  pour  empefcher 
la  calomnie  ôc  i'jnjullice  de  Toppri-^ 


Chrestienne.  II.  Part.  717 
mer.  Mais  il  eft  mal-aHé  de  dire  s'il 
ferait  plus  pernicieux  pour  le  bien 
public  5  que  la  calomnie  euft  ac- 
cablé vn  innocent ,  ou  que  la  fa- 
neur &:  Tindulgence  du  Magiftrat 
euft  fauué  la  vie  à  vn  coupable.  Parce 
que  la  calamité  arriuée  à  vn  innocent 
ne  porte  iamais  les  gens  de  bien  à 
abandonner  leur  vertu  ;  elle  ne  fait 
finon  les  rendre  extraordinairemenc 
circonfpeds ,  pour  ne  donner  point 
de  prife  à  leurs  ennemis  ,  ny  point 
d'irritation  aux  PuiiTances.  Mais 
l'impunité  des  crimes  efleue  le  cou- 
rage aux  mefchans  ,  &:  fait  qu'ils  fe 
portent  à  exécuter  leurs mefchance- 
tés  auec  vne  licence  effrénée.  Hors 
ces  précautions,^  ces  confiderations, 
la  négligence  ou  la  conniuence  du 
Magiftrat  en  ce  qui  eft  de  la  punition 
des  coupables ,  eft  la  ruine  de  l'Eftat , 
Se  attire  fur  luy  la  maledidion  de 
Dieu,  &  la  haine  ou  le  mefpriSjUon 
pas  feulement  des  gens  de  bien,  mais 
quelquesfois  des  mefchans  mefmcs. 

Quant  à  ce  qui  eft  des  particuliers^ 
Us  dpiucnt  bien  auoir  les  melmes  fcn-- 

Z  z   4 


7i8  LA  Morale 

timcns  ôclcs  mefmcs  mounemcns que 
la  Nature  donne  aux  Magiftrats,  mais 
non  pas  ceux  qui  leur  viennent  de  la 
confideration  de  leur  charge.  C'eft  à 
duc,  quMs  doment  auoir  de  grandes 
3c  fortes  auerfions  contre  ceux  qui 
troublent  la  focieté  ciuile  par  quel- 
ques crimes  fignalés  ,^  dcfirer  qu'orx 
rrmedic  au  dcfordre  qu'ils  y  eau fent, 
les  dcnft-on  traittcr  fclon  leur  méri- 
te ,  &:  fclon  la  feuerirç  des  loix« 
Mais  neanrmoins  ils  ne  font  pas  fon- 
cées à  en  faire,  ny  mefmesàen  recher- 
cher la  punition  ,  de  leur  autorité 
priuée.  Car  dans  les  Eftats  ,  auflî 
bien  que  dans  les  corps  phyfiques,  il 
y  a  la  matière  ,  &  la  forme  ,  qui  font 
chacune  vne  partie  de  Teflcncedela 
chofe  5  de  laquelle  l'cftre  refulte  de 
leur  compofition.  Encore,  fi  nous  en 
croyons  les  Philofophes ,  la  forme 
cll-elle  plus  excellente  que  la  matiè- 
re, &:  contribue  dauantage  à  leur 
conftitution.  Les  hommes  font  la 
matière  des  Eftats,  Tordre  qui  main- 
tient leur  focieté  en  eft  la  forme. 
Si  doncques  vn  meurtrier  pfte  la  yiô 


Ghrestienne.II.  Part.  7if 
à  vn  bon  citoyen  ,  il  ofte  vnc  partie 
de  fa  matière  à  l'Eftat.  Mais  fi  qucl- 
qu'vn  ,  de  fon  mouuemcntparticu- 
lier,ofte  la  yic  au  meurtrier  ,  il  en  rui- 
ne Ta  forme.  Parce  que  l'ordre  pu-^ 
Jjlic  veut  que  ce  foyentlesMagiftracs 
qui  punillent  les  criminels  ,  èc  que 
qui  laifleroit  cela  à  ladifpofition  du 
premier  venu  ,  la  deftrudion  de  la 
focietc  n'en  feroit  pas  moins  à  craiu- 
ijre.  Moyfc  tua  l'Egyptien  qui  ou^ 
trageoit  vn  Ifraclite.  Pbinées  mita 
mort  vn  Ifraclite  &  vne  Madianite  , 
qui  fouïlloyent  de  leur  vilenie  le  camp 
du  peuple  de  Dieu.  Mais  bien  que 
ïiy  Tvn  ny  l'autre  n'euft  Tautorité  du 
fouuerain  Magiftrat  entre  les  mains, 
&:  qu'ils  ne  portaflent  le  caradero 
d'aucune  charge  publique,  fi  eft-ce 
qu'ils  auoient  vnc  vocation  particu- 
lière ,  dont  ils  fentovent  les  inflinits 
&:  les  mouuemcnsen  leurs  cxrurs, qui 
leur  tenoit  lieu  de  commandement 
immédiat  de  la  part  de  Dieu  ,  &:  qui 
garcntifl'oit  leur  adion  de  tout  iuftc 
blafme.  Qi^ant  à  ceux  qui  tuèrent  les 
pracqucs,  parce  qu'ils  les  eftimoycnc 


75<5  LA    Morale 

des  porte-enfeignes  de  fedition,&  des 
perturbateurs  de  la  Republique,  bien 
que  le  SenatdeRomeles  en  ait  loties, 
îe  ne  les  puisapprouuer  pourtant,  &: 
croy  que  fi  les  attentats  des  Grac- 
ques  eftoyent  turbulens  &  feditieux, 
ceux  là  fe  peuuent  appeller  violens 
^  tyranniques.  L'entreprife  de  Pe- 
lopidas,  qui  délivra  la  Ville  deThe- 
bes  delà  domination  des  Lacedemo- 
iiienSjcftoitjCefemblejiufte  &:  légi- 
time s'il  en  futiamais,  &:  n'y  en  a 
point  de  cette  nature  qui  foit  plus  il- 
luftrc  dans  les  hiftoîres.  Et  néant- 
moins  Epaminondas  n'en  voulut  pas 
eftre,  parce  qu'il  preuoyoit  que  l'a- 
âion  ne  fe  pafferoit  pas  fans  effuffion 
4Ju  fan  g  de  quelques  citoyens  ,  à  la 
mort  defquels  il  ne  pouuoit  con- 
fentir,  comme  n'eftant  pas  condam- 
nés 5  bien  qu'il  ne  doutaft  pas  qu'ils 
fufTent  coupables.  Et  Socratc  ne 
voulut  iamais  ny  fauuerfa  propre  vie, 
ny  qu'on  attentaft  à  celle  de  fcs  enne- 
mis 5  par  aucune adion  extraordinai^ 
îe,^:  contre  les  règles  du  droit  corn" 
ruun  ,  dautaut  qu'encore  qu'ils  fuf^ 


Chrestienne.  II.  Part.    731 

fent  tres-mefchans  ,  &:  luy  extrême- 
ment innocent ,  il  ne  fallpit  pourranc 
pas  garentir  la  iuftice  Se  la  majeftc  des 
loixj  par  Tinfradion  desloix  mefmes, 
Vray  eftque  quelquesfois  les  chofes 
vont  à  vu  fl  grand  &c  Ci  manifefte  ren- 
uerfement ,  qu'il  eftneceflairc  dcpaf- 
fer  par  defl'us  quclqu'vne  des  règles 
ordinaires,  foit  de  la  iuftice,  foie  de 
la  police  ,  pour  empefcher  la  ruine 
d'vn  Eftat.  Mais  il  faut  que  d'vn  co- 
fté  les  chofes  en  foyent  venues  àvne 
infupportable  extrémité  ,  Se  que  de 
l'autre  celuy  qui  entreprend  d'y  re- 
médier, foit  d'vnefi  éminente  vertu, 
qu'elle  donne  de  l'admiration  ,  &C 
qu'elle  approche  fi  prés  de  celle 
qu'on  attribue  aux  héros  ,  qu'elle 
porte  quelque  caradcre  d'vne  mif- 
fion  celefte.  Pay  dit  que  les  perfon- 
nes  particulières  ne  font  pas  mefmes 
fondées  à  rechercher  la  punition  des 
crimes  où  le  public  eftinterelfé,  dau- 
tant  que  quelque  iufte  que  foit  l'auer- 
fîon  ^c  la  haine  que  les  gens  de  bien 
conçoiuent  contre  les  mefcbans^fi 
eft-ce  que  chacun  fc  doit  tenir  dans 


75^  î-A    Morale 

les  termes  de  fa  vocation  ,&  ncs'in* 
gérer  en  rien  qui  concerne  le  public 
fans  en  auoir  charge.  Neantmoins, 
cela  foufFre  deux  exceptions.  L'vnc 
cft  ,  quand  outre  l'intereft  public  ^on 
a  quelque  iufte  fujet  de  rcflcntimenc 
particulier.  Car  on  ne  blafmera  ia- 
inais  les  pères  qui  pourfuiuent  la  ven-^ 
gcance  de  la  mort  de  l^urs  enfans ,  ny 
les  enfans  qui  folicitent  celle  de  U 
mort  de  leurs  pères.  Les  femmes  ont 
mefmeexcufe  pour  leurs  maris,  &  les 
maris  pour  leurs  femmes,  &: généra- 
lement tous  ceux  qui  ont  quelque 
particulière  Uaifon  de  fangauecce- 
luy  fur  qui  le  meurtre  a  efté  commis. 
Car  encore  que  fclon  le  Droit  Fran-^ 
Çois  on  ne  leur  permette  de  conclure, 
iînon  à  des  réparations  ciuiles  ,  dau- 
çant  que  pour  ce  qu'il  y  a  de  crimi- 
nel dans  ladion , il  appartient  abfo- 
lument  au  Public,  pn  donne  pour- 
tant beaucoup  en  telles  occafions 
^ux  mouuemens  de  la  Nature.  L'au^ 
tre  cft,quand  le  Public  mefme  auto- 
rife  par  quelque  loy  les  accufationj 
1^  les  délations  des  crimes  ^  &  qu'il  y 


'  Chrestiennï.  II.  Part:    75^ 
înuice  les  parriculiers ,  comme  cels 
s'eft  autrefois  fait   en  diuerfes  repu- 
bliques populaires ,  &:  comme  on  1^ 
pratique  encore  dans  les  Monarchies,, 
quand  il  y  va  de  la  vie  du  Prince ,  ou 
de  la  ruine  de  TEftat.    Car  alors  tout 
homme  de  bien,non  feulement  peut, 
mais  mcfmes  doit  fc  déclarer  le  déla- 
teur de  ces  crimes,  ôc  accufatcur  con- 
tre ceux  qui  les  ont  commis,  &:pour- 
ueu  qu'il  pâroiffe  qu'il  n'y  foit  porté 
que  deTintcreftdu  Public,  il  ne  luy 
en  peut  reuenir  que  de  la  louange. 
Mais  auflî  faut^il  qu'il  regarde  à  cela 
de  bien  prés  ,  s'il  ne  veut  encourir  la 
haine  publique.    Car  ccluy  qui  s'y 
propofc  des  recompenfes,  &:  quiab-» 
baye  après  des  confifcations^ne  laifTc 
pas  d'eftre  odieux  ,  quand  ks  delà-» 
tions  &:  ks  accufations  feroient  bien 
fondées.  Et  fur  tout  doit-il  prendre 
garde  que  cela  luy  arriue  rarement , 
parce  que  la  fréquence  de  ces  adbions 
femble    arguer   ou  quelque  auarice 
infâme  ,  qui  fe  veut   affouuir  de   la 
defpoiiille  des  miferablcs ,  ou  quel- 
que inhumanité  barbare^  qui  prend 


^34  ^^  M  OR  Ait' 

plaifirauxfupplices  ô^  aux  tourmehî 
de  fcs  citoyens.  Et  véritablement , 
quand  vne  fois  on  s'y  laiiTe  emporter 
à  fes  paiTions  ,  au  lieu  qu'il  n'y  arien 
défi  beau  ny  de  fi  digne  d'vnhonne- 
fte  homme  que  le  zèle  du  bien  pu- 
blic ;  au  contraire^il  n'y  a  rien  défi 
honteux  ,  ny  que  l'on  regarde  auec 
tant  d  auerfion  ,  quVn  homme  qui 
fait  le  meftier  d'accufateur  j  ^  qui  des 
calamités  d'autruy  tire  fcs  propres 
auantages.  De  forte  qu'encore  que 
le  Vieux  Caton  eufl  mis  la  réputation 
de  fa  vertu  à  tel  point,  que  les  gens 
de  bien  l'auoyent  en  finguliere 
admiration  y  fi  eft-ceque  pour  auoir 
cfté  trop  enclin  &  trop  afpre  à  har- 
celer les  mefchans  >  il  en  fut  elli- 
mé  homme  importun  &:  fafcheuXj 
3c  en  attira  fur  luy  vne  telle  haine  de 
la  part  de  beaucoup  de  gens  ,  que 
quelque  homme  de  bien  qu'il  fuft  ,  il 
fut  neantmoins  luy  mefme  accufé 
quarante  fois  en  fa  vie. 
r  ;Q3^^^  ^  Tautre  confideration  du 
vice  ,  à  le  regarder  precifémcnt  en 
luy  mefme ,  il  a  auffi  cela  de  merueil-' 


Chrestïenîte.  II.  Part.  755? 
ïeufement  odieux  ,  que  fon  exemple 
eft  contagieux  ,&:  qu'en  fe  commu- 
niquant, il  gafte  6c  corrompt  tout  la 
monde.  De  forte  qu'encore  qu  va 
homme  vicieux  ne  commift  aucune 
aftion  de  laquelle  les  particuliers  fo 
pûflent  plaindre  comme  leur  ayant 
fait  tort  3  (  car  comme  nous  auons 
déjà  remarqué.,  les  yvrognes  ,  &:  les 
gourmans .,  &  les  autres  telles  fortes: 
d'intemperans,ne  femblent  faire  tort 
firionà  eux  mefmes)  fieft-cequed'a- 
uoir  le  vice  perpétuellement  deuanc 
fes  yeux,  6c  de  fe  voir  en  péril  d'e- 
ftre  tenté  de  fon  imitation  ,  c'eil 
y.n  raifonnable  fujet  d'auerfion  de  de 
haine.  Car  il  cii  eft  de  cela  comme 
d'yn  peftiferé,  qui  infede  tous  lesen- 
lairospar  les  jexhalaifons  de  fon  corps, 
^SC.par  le  poifon  de  fon  haleine.  Or 
tput  le  monde  n'a  pas  ny  la  mefme 
ferce.  d'efprjt ,  ny  la  mefme  vigueur 
de  corps,  qu'auoit  autresfois  Socratc^ 
jqui  n'abandonna  point  la  ville  d'A- 
;^henes  ,  pour  la  pefte  qui  y  rcgnoit , 
^  qui  ne  fe  retira  point  de  la  con- 
Berfation  des  Athéniens  ,pourUcôr^ 


f^ê  XA    Mon  ALt 

hiption  qu'il  y  voyoit,  &neantmomi 
fe  preferua  de  la  contagion  de  Tvnc 
éc  de  Tautrc.  Mais  quand  on  fepoùr* 
ïoic  promettre  de  n*en  eftrc  point  en- 
dommagCjfi ,  comme  nous  auons  dit, 
la  beauté  derefpriteft  incomparable- 
ment plus  aimable  que  celle  du  corps, 
la  laideur  du  corps  doit  cftre  incom- 
j)arablemcnt  moins  haiflable  que  cel- 
le de  l'ame.  Et  toutesfoisil  n  y  apcr- 
fonne  qui  ne  fe  fente  choqué  à  l'àfpeft 
des  chofes  laides  &c  hideufes ,  &  fi  la 
laideur  paffe  iufqucs  à  la  monftruofi* 
te  ,  on  en  a  tncCmcs  de  l'horreur. 
Quels  doiuenr  donc  naturellement 
cftre  les  mouuemens  de  nos  efprits . 
quand  nous  confiderons  vn  peu  at- 
tentiuement  ces  prodiges  dedesbau- 
che  &  de  diflblution ,  qui  femblent 
cftre  nés  pour  le  deshonneur  de  no- 
ftre  nature  ?  Ce  feroir  vne  chofc  hor^ 
rible  ,  qui  verroit  la  forme  extérieu- 
re de  l'homme  fe  conuertir  en  celle 
des  beftes,  comme  Homère  dit  que 
Circé  metamorphofales  compagnons 
d'Vlyifes  en  lions  èc  en  pourceaux. 
Et  toutcsfoisfi  Tame  humaine  y  de- 

meuroit 


Chrestienne.  II.  Part.  ^57 
îneuroitauecquervfage  duraifonnc- 
ment  ,  encore  (tipporteroit-on  eos 
quelque  façon  cette  forte  de  mon- 
ftres  entre  les  hommes.  Parce  quo 
quoy  qu'il  en  foit ,  c'eft  famé  raifon-» 
nable  qui  fait  l'homme  3  beaucoup 
plus  que  ne  fait  pas  la  forme  extérieur' 
rc  de  fon  corps.  Mais  quant  à  ceux 
qui  fous  l'apparence  viiîble  deThom-t 
me  couurent  vne  amc  de  pourceau,- 
ceux  qui  font  vrayement  vertueux 
les  regardent  auec  tant  d'horreur^ 
que  fi  la  chofe  eftoit  en  leur  difpofi-- 
tion  ,  ils  les  feroyenttranfportcr  aux 
ifles  de  Madagafcar  ou  de  Groen-^ 
landt,  comme  indignes  de  faire  parc 
des  focietcs  bien  policées.  Et  néant-* 
moins  il  faut  icy  vfer  de  quelque  di-^ 
ftindion.  Car  il  y  a  des  vicieux  qui 
le  font  de  telle  façon,  qu'il  y  a  touta 
apparence  qu'ils  ne  s'amenderont  ia-^' 
mais  :  comme  ceux  qui  font  enuieil-^ 
lis  dans  leurs  desbauches ,  ou  de  qui 
la  corruption  a  tellement  gangrena 
routes  les  parties  de  Tame  ,  qu'il  n'y 
reftc  plus  rien  d'entier.  Et  il  y  en  à 
d'autres  donc  il  ne  faut  pas  abfolu^ 

Aaa 


758  ÏA  Morale 

Hient  defefperer  ;  comme  font  d'or^ 
dinairc  les  jeunes  hommes  quifelaif- 
fent  emporter  à  la  violence  de  leurs 
paffions;  ou  ceux  qui  ont  bien  quel- 
que auancementen  aageàla  vérité^ 
êc  dont  par  confequent  les  mauuai- 
fes  habitudes  font  plus  mal-aiféesà 
guérir ,  mars  en  qui  pourtant  il  refte 
quelque  femence  de  vertu ,  qui  em- 
pefchc  qu'ion  ne  les  iuge  entièrement 
incurables.  Or  a-t-on  accouftumé 
de  dire  qu'il  faut  haïr  le-  vice  des 
hommeSj&honpasles  perfonnes  des 
vicieux  :  &:  ie  voy  que  cette  diftin- 
élion  fe  peut  fort  bien  appliquer  i 
cette  féconde  forte  de  gens  en  qui  il 
ïefte  quelque  efpcrancede  conuale- 
fcence.  Parce  doncques  qu'en  fe 
Corrigeant  ,  ils  peuuent  deuenirdes 
parties  vtiles  à  la  commune  focieté, 
il  faut  bien  auoir  de  la  haine  pour 
kur  vicey  puis  que  c*eft  le  naturel 
objet  de  nosauerfion^.  Mais  il  faut 
auoir  fom  de  leurs  perfonnes  ,  &  fiil 
y  a  encore  en  leurame  quelque  bon-" 
neanfepar  où  on  les  puiffe  prendre, 
tafcher  de  les  faifir  par  làpourlesra* 


CHRESTiENîCe;.  il,  Part.  o7:^ 
mener  à  k  vertu.  Et  conmié  damje^ 
maU  dics  duc  or  p§  :  j,  otij  rv^'abaïKioiinje 
point  âbfolumenc  le$îm»Udies  ^  tandf^^ 
qu'il  réfte  quelque  fibre  dr'efpcràhççî 
dévie  etïeux,dautâpqu''jly  a  quel<ij|ucs 
fois  dans  la  Nature  "de^;  reffou.rç^^ 
qu'otjne  connoift  p4^ ,  &.  qu'elle  fait 
des  etféas  extraotdi^hàïr^^;  ôd  commp 
miraculçuix  ,'  qui  rèn^i^ctcnt  en  cénr 
ualefccinee  ceux  qui'oivi  t^noit  (>t:rti5: 
dicfefpef es  ■;    dans  èe$  iitiialatliei  'Â^ 

tinà:îom.dêla-Verfevife:^ft'lde$d€iaw? 
de  noftre  co-nlxrnitrlç  hiifeFriàniEé  de  ftf 
couriii-fes  homrdes  iufijidies  àk  fi»,  6i 
de  tafcher"  à  bs  ramentç  à  qtrelqu'^^ 
bonne  tcfirpifceaccA  j  DVïais»  quant,  i 
cette  première  forte  de  vicieux  >,iij[ 
fcmblc  que- cette;, mefïKie  ;€©iTjpdr8^}r 
fon  lious'doiue  plorjcci3  c^irleUr  égard 
à  des  fentimens  toM  c(ùntxziïd$:^Mi 
eonclnrdjc^ue  comiûit  quand  vnefoil^ 
les  homnue's  font  inoects,  non  fdûW 
ment  Qiin'emlpljaycipltis  de  'remédier 
enuers;  ebx^  maiis  mefines  on  les  ©flr© 
Àc  dcuailc  fis  yeiix,  •&  iifï5mpt/-ôn-auâfî 
dix.  toutre  force  de.  ebmimerxsç %>  ii 

A  a  a    z 


faut  àuflî  renoncer  à  tous  fentîmeris 

de  charité  &:  d'humanité  enuers  ceux 

dofitle  vice  s'eft  tellement  emparé, 

qit'iln  ère  fte  plus  en  eux  ny  d'ombre 

ôc  de  traces  de  vertu ,  ny  d'efperancc 

de  vie  fpirituell©.   Et  quant  à  diftin- 

guer  entre  le  vice  &:  le  vicieux  ,  ie 

-voy  bien  qu'à  fubtilemcnt  taifonner  , 

&r à  difcourir  philofophiquementdes 

chofes  ,  on  peut  feparer  par  la  pen- 

{hc  les  qualités  d'auec  lefuj^t^&fai^ 

re  abftraftion  de  la  fubftànce  de  l'a* 

jrtïe  5  &  méfm^^  de  fes  facultés^d  auec 

leÈ  mauuaifes   habitudes  defquelles 

elles  font  imbues.  <  Miais  quand  vne 

fois  elles  en  font  fî  profondément pe- 

meiréeSi,  qué4a  corruption  a  gaigné 

par  tout ,  ic  trouue  qu'il  eft  rnal-aifc 

■de  haïr  ces  mauuaifes  qualités  corn- 

tile,,il  fauD^^  que  l'on    n*enueloppc 

tjitànd  &  quand  la  confideration  du 

fujèt  mefnie; ,  Car  nous  diilinguons 

aiifli  dans    les -démons  la  fubftànce 

^nefmede  leur  eftre,  d auec  la  mali- 

^'è  qui  y  eft  fuTuenuc  depuis  leur  créa-' 

^ion.i  Mais  pm-ce  qu'elley  eftinucte» 

iéey&:  qu'elle  eft  entièrement  infc^ 


Chrestienne.  II.  Part.  741 
parable  de  leurs  facultés ,  dans  la  liai-, 
ne  que  nous  leur  portons,  nous  ne- 
nous  amufons  pas  à  faire  des  abftra- 
âions  de  cette  nature.  Et  neant- 
moins  il  y  aencoreicy  quatre  confi- 
derations  àfaire.  La  première  eft^que 
quand  ces  vicieux  dont  nous  parlons 
feroyent  auflî  mefchans  que  les  de-' 
mons ,  il  y  atoufiours  moins  de  com- 
munion entre  nous  &:  les  démons, 
qu'il  n'y  en  a  entre  nous  &:  les  mef- 
chans hommes.  Car  quoy  qu'il  en 
foir,ceux-cy  font  hommes,  au  lieu 
que  les  autres  ne  le  font  pas;  de  forte 
que  fi  Textremitéde  leur  malice  em- 
pefcheque  nous  nepuiffionsauoir  de 
l'afFeftion  pour  eux,  au  moins  empef- 
che-t-elle  que  la  haine  que  nous  leur 
portons  à  caufe  de  leur  mefchan  ceté , 
ne  foit  tout  à  fait  fi  véhémente.  La 
féconde  eft,  que  les  démons  font  fou- 
uerainement  mefchans  de  toutes  les 
fortes  de  mefchancetés  qui  peuuent 
conuenir  à  leur  nature.  Tellement 
que  c'eft  vn  objet  capable 'd'attirer 
toute  la  haine  de  laquelle  fot  fuccpti- 
bleslcspuiifances  de  nos  âmes  où  re- 

Aaa  j 


74^  I^À-.MOTIAXÊ 

fîde  cette  paillon.  Au  lieu  qu'il  eft 
comme  impoiTible  qu'vn  homme  foie 
vicieux  de  toutes  fortes  de  vices  en 
vnfouuerain  degré  ,  parce  qu'il  yen 
a  de  contraires  les  vus  aux  autres  ,  Se 
qu'il  cft  delà  nature  de  l'homme  que 
quand  vne  de  fes  pafTïonseil  fort  ten- 
due 5  il  faut  que  les  autres  fe  relafchêt, 
rappetitfenficifne  pouuant  pas  four- 
nir à  plufieurs  grandes  &:  violentes 
çmotionsen  mefme  tcmp^.  Si  donc 
le  vice  qui  domine  en  Juy  eft  capable. 
d'exciter  noftrc  aucrfion  àfonégard, 
les  autres  quin'apparoiffent  pas,  ou 
qui  en  comparai  fou  font  languifr<îns, 
ne  doiuentpas  auoir  la  mefme  effica- 
ce. La  troifiérae  eft ,  qu'outre  que  les 
démons  font  fouueraincment  haiflk- 
bles  en  eux  mefmes,  nous  les  confi- 
derons  comme  nosennemis  iurés,  èc 
comme  des  créatures  quioiltvneani- 
mofitjé  implacable  contre  tout  le  gen- 
re humain.  Ainfi  ce  n'eft  pas  feule- 
ment leur  malice  qui  les  nous  fait 
auoir  en  horreur ,  c'eft  auffi  la  haine 
que  nous  fçauons  qu'ils  ont  pour  nous, 
qiii  nous  y  porte.  Or  y  a-t-il  quantité 


Chrestienne.  II.  Part.  745 
de  vicieux  qui  ne  nous  veulent  point 
de  mal  en  particulier,  <l<e  forte  qu'il 
n'y  a  que  le  feul  vice  qui  eften  eux 
qui  donne  de  Tirritation  à  nos  ameS'* 
La  quatrième  finalement  eil;  ,  que 
quelques  mefchans  que  les  hommes 
nous  paroiflfent ,  de  quelque  lujet  que 
nous  penfions  auoir  de  dcfcfperer 
tout  à  fait  de  leur  amendement,  fi 
eft-ce  que  tandis  qu'ils  font  en  la  vie, 
il  n'eft  pas  abfolument  impofTible 
qu'ils  ne  fe  corrigent,  ôc  que  quelr 
que  grâce  extraordinaire  du  Ciel  ne 
les  ramené  à  leur  deuoir.  Et  de  fait, 
les  foins  que  la  Prouidencc  déployé 
fur  eux ,  la  protection  dont  elle  les 
couure,  la  bonté  auec  laquelle  elle 
les  nourrit,  la  patience  incroyable 
qu'elle  apporte  à  les  fupporter,  les  adr 
uertiiTemens  qu'elle  leur  donne  par 
les  calamités  publiques  &  particuîie»- 
res ,  d)C  généralement  toute  cette  éco- 
nomie dont  elle  vfe  en  leur  endroit  ^ 
eft  vneinuitation  perpétuelle  à  la  re- 
pentancCjdontnous  ne  pouuons  pas 
deuiner  quel  fera  enfin  l'eucnemcnt. 
Si  doncques  cette  bonne  6c  fage  dif- 

A  aa   4. 


744  l'A    Morale 

penfation  doit  produire  en  eux  quel- 
que efFed,  nous  les  deuons  coniîde^ 
i*er  comme  ceux  qui  feront  quelque 
iour  gens  de  l>ien  &:  vertueux.  Or  fi 
leur  vice  prefent  efl  vn  iufte  fujet 
d'auerfion  ,  le  preffcntiment  de  leur 
amendement  à  venir ,  produit  par  an- 
ticipation vne  amour  qui  la  deftrem- 
f  e..  S'il  doit arriuer qu'ils s'obftinenc 
^  qu'ils  s'endurcifTent  contre  les  in- 
iiitations  que  Dieu  leiir  fait  à  fe  re- 
pentir, au  moins  tandis  qu'il  vfe  de 
cette  condefcendance  enuers  eux, 
nous  en  monftre^t-il  Texemple.  Car 
il  n'eft  pas  raifônnable  que  nous  ex- 
cluions entièrement  de  nollre  com- 
merce ôc  de  nos  afl:e£tions,ceuxàqui 
Dieu  témoigne  tous  les  iours  fi  fen- 
fiblement  que  les  fiennes  leur  font 
ouuertes.  Et  dautant  quefoit  qu'ils 
ayent  à  fe  repentir,  foit  qu'ils ayent  à 
s'oblHncr  &  à  s  endurcir  ,  c*eft  cho- 
ie dans  laquelle  nous  ne  pouuons  pas 
pénétrer,  nous  deuons toujours  tenir 
la  haine  que  nous  leur  portons  à  cau- 
fe  de  leur  vice ,  en  fufpens ,  &:  vfer 
çuuers  eux  de  tous  les  oiîices  d'hiuna-      i 


Chrestienne.  II.  Part.  74^ 
iplté  &:  de  charité  poflibles.  Car  pour 
le  dire  en  pafl'ant ,  cette  haine  fi  ani* 
méeque  Dauidportoitaux  mefchans 
de  fon  temps,  à  caufe  de  leur  mef- 
chanccté,  &:  ces  imprécations  qu*il 
fait  contre  eux  auec  tant  de  véhé- 
mence 5  prefuppofent  fans  doute  en 
luy  quelque  connoiiTànce  particuliè- 
re de  leur  réprobation,  dont  Pefprit 
deProphetie  luy  donnoit  l'intelligen- 
ce auec  certitude.  Quant  à  nous^ 
Dieu  nous  a  voilé  lefecretdelapre- 
dcftination  des  hommes  ,afin  de  n'e- 
fteindre  pas  en  nous  les  fentimens 
de  l'humanité,  &:  il  leur  fait  conti- 
nuellement toutes  fortes  de  biens  do- 
uant nos  yeux,  afin  de  reueiller  noftrc 
charité  par  l'imitation  de  la  fienne. 

Pour  ce  qui  eft  de  la  profperité&: 
de  l'aduerfité  du  prochain ,  elles  pro- 
duifent  naturellement  en  nousdiucr- 
fes  émotions ,  félon  les  diuerfes  qua- 
lités des  fujcts  en  qui  elles  fe  rencon- 
trent, le  penfe  auoir  dit  ailleurs  que 
fi  le  monde  eftoit  demeuré  dans  l'e- 
ftatde  fa  création,  lavertu&lapro- 
fpericé  iroyenc  pcrpctuellemeec  en- 


74^  t'A    Morale 

iemble  ,  Se  que  ny  la  Bonté  ^  ny  la  Sâ- 
gefle  de  Dieu  ne  foufFriroyent  pas 
qu'il  en  arriuaft  autrement.  Si  l'hom- 
me cftant  décheu  de  fon  intégrité, 
il  euft  efté  entièrement  abandonné 
de  fon  Créateur,  il  ne  pouuoit  éuiter 
d'eftre  perpétuellement  miferable. 
Parce  que  ny  la  Sâgeffe  ny  la  luftice 
de  Dieu  ne  pourroyent  pas  fouffrir 
non  plus  que  le  vice  &:  la  profperité 
marchaffent  enfcmble.Le  vice  eftanc 
vn  mal  moral ,  ôc  l'aduerfité  vn  mal 
phyfique ,  il  eft  de  Tordre  de  la  lufti- 
ce que  le  phyfique  foit  employé  à  la 
punition  du  moral ,  comme  il  eft  de 
l'ordre  de  la  SagefTe  de  ioindre  en- 
femble  ces  deux  chofes ,  qui  bien  que 
d'efpece  differentejfont  pourtant  na- 
turellement cpUoquées  fous  vn  mef- 
me  genre,  &  participantes  en  qucl- 
<\\ic  forte  d'vne  mefme  définition. 
Mais  ny  l'homme  n'eft  pas  demeuré 
dans  fon  premier  eftat,  ny  quand  il 
en  eft  décheu  j  Dieu  ne  Ta  pas  entiè- 
rement abandonné  ,  Ao4  vient  que 
ladiftribution  de  la  profperité  Se  de 
Faduerfité^reçoit  de  la  variété  dans  la 


Ghrestienne.  II.  Part.     747 
vie  prefente.    Car  Dieu  y  fuit  quel- 
quesfois  fes  inclinations  de  Bonté  , 
en  faifant  du  bien  aux  bons;  de  fcs 
inclinations  de  luftice  5  en  enuoyant 
du  mal  aux  mefchans  :  &  quelques- 
fois  il  afflige  les  gens  de  bien,  &:  don- 
ne   profperité  aux  mefchans  ,  feloa 
qu'il  y  eft  conuié  par'  des  raifons  èc 
des  confiderations  qui  dépendent  d'v<- 
ne  Difpenfation  ,  où  ny  la  luftice  ny 
la  Bonté  ne  paioifTent  pas  toutes  pu- 
res. Quand  donc  la  profperité  arriue 
à  vn  homme  de  bien,  nous  en  deuons 
auoir  dli  contentement.    Car   nous 
deuons  eftre  bons  à  Timitation   du 
Créateur  :  &  fi  nous  ne  fommes  pas 
puiffans  comme  luy  ,  pour   faire  du 
bien  à  ceux  que  nous  en  croyons  di- 
gnes ,   au  moins  deuons  nous  eftre 
ioyeux  quand  nous  voyons  qu'il  leur 
en  fait,  &  féconder  les  adions   qui 
procèdent  de  fa  Bonté ,  par  l'appro- 
bation que  nous  y  donnons ,  ô^  par  la 
fatisfaébion  qu'en    reçoit  la  noftre. 
Joint  que  le  bienphyfique  eftant  vne 
fuite  naturelle  du  bien  moral ,  ce  fe- 
roic  auoir  l'entendement  peruerti  . 


74^  l'A      MORAEL 

c[ue  de  ne  prendre  pas  plaifir  à  voir 
rvnion  &:radiaftementde  deux  cho- 
fes  que  leur  Nature  allie  fi  parfaite- 
ment bien  entr*elles.  Quand Taduer* 
lité  arriue  a  vn  homme  vicieux,  il 
fcnible  que  par  de  fcmblables  raifons 
on  en  doiue  eftre  bien  aife.  Carie  vi-^ 
ce  &L  la  calamité  ne  s'adiuftent  pas 
moins  bienenfemble  ,  que  la  profpe^ 
îité  &  la  Vertu  :  de  forte  que  noftrs 
entendement  eft  obligé dedonner  vu 
pareil  acquiefcement  àleuraflembla-^ 
ge.  Et  quant  à  ce  qui  eft  de  la  lufti-. 
ce  de  Dieu,  puis  que  cen'eftrien  au-^ 
tre  ^'chofe  finon  vne  âuerfion  irapla' 
cable  contre  le  péché  ,  plus  nous  ap* 
procherons  de  l'excellence  &c  de  la 
fainfteté  de  la  Diuinité  ,  plus  aurons 
nous  d'inclination  à  haïr  le  vice  que 
nous  voyons  dans  les  mefchans ,  &2 
plus  nous  réjouirons  nous  de  les  voiu 
traitter^  comme  ils  le  méritent.  Ea 
erted  ,  comme  Ariftote  dit  que  la 
Pitié ,  qui  confifte  au  déplaifir  que 
nous  auons  devoir  arriuer  du  mal  à 
ceux  qui  ne  le  méritent  pas,  &:  l'In-» 
digaation,  qui  vient  de  voir  arriuer 


Chre-^tiënne.  II.PARr;  749 
du  bien  à  ceux  qui  en  font  indignes, 
procèdent  de  cette  gcnerofité  qui 
fait  queTonne  fouffre  pas  aifcmenc 
le  defordre  dans  les  chofcs ,  &:  qu'el- 
les Ce  difpenfent  iniullement;  le  con- 
tentement que  l'on  reçoit  de  voir 
endurer  aux  mefchans  les  fupplices 
qui  leur  font  deus  ,  eft  à  peu  prés 
également  vnc  marque  de  generofî- 
té  5  &c  qu'on  a  de  l'inclination  à  Tor- 
dre des  chofcs  &:  à  leur  iufticc.  Ne- 
antmoins ,  il  y  a  icy  vne  reflexion  i 
faire  ,  à  laquelle  Ariftote  n*â  peut- 
cftre  pas  penfé,  c'eft  que  la  Prouiden- 
cède  Dieu  ,  quidifpenfelcbien  &:le 
mal,  enuoye  quelquesfois  de  grandes 
calamités  ^aux  mefchans  ,  non  tant 
pour  contenter  fa  iuftice  par  de  ter- 
ribles iugemens ,  que  pour  les  rame- 
ner à  leur  deuoir.  Car  la  crainte  eft: 
vn  des  plus  efficacicux  moyens  qu'il 
employé  ordinairement  pour  réduire 
leshommesàlarepentance.  Si  donc- 
ques  nous fçauions  certainement  qui 
font  ceux  de  la  conuerfion  defqucis 
Dieu  n'a  du  tout  plus  de  foin^à:  qu'il 
fe  propofe  déformais  pour  l'objet  de 


f^o  LA  Morale 

ia  vengeance  ,  nous  nous  pournonà 
bien  en  cela  conformer  àfa  volonté  ^ 
&  donner  vn  entier  aequiefccmenc 
à  Texecution  de  fa  luftice.  Maïû 
cette  difpenfation  félon  laquelld 
Dieu  détrempe  la  demonftration  de 
fa  luftice  dans  quelque  foin  de  la*^ 
mendement  S^  de  la  conuerfion  des 
pécheurs,  eft  incomparablement  plus 
ordinaire  dans  le  cours  de  cette  vicj 
quen'eftrexercice.tout  pur  de  cette 
îuftice.  vcngerefle  qui  fe  fatisfait  à  el- 
le mefme  par  Tcnnoy  defcs  fléaux  fur 
les  mortels  ;  de  forte  que  fans  vne 
particulière  reuelation ,  il  eft  mal-aifé 
de  reconnoiftre  quelles  font  les  cala* 
mités  qui  comencent  à  leur  tenir  lieii 
de  fupplices  5c  de  iugemës.ll  eft  donc 
beaucoup  plusfeur^non  feulement  de 
tenir  nos  inclinations  en  quelque  fuf- 
pens  5  eii  attendant  que  Dieu  nous 
déclare  plus  ouuertement  quels  peu- 
ueutcftre  les  vrais  motifs  des  aduer- 
fitcs  qu'il  leur  enuoye  ,  mais  mefmcs 
d'auoir  quelque  bonne  opinion  de  ft 
clémence  en  leur  endroit ,  puis  qûè 
luy  mefme  nous  en  fournit  l'oGcafioa 


Chrïstïenne.II.  Part.  7jf 
idans  la  conduite  de  fa  Prouidence, 
Or  tandis  que  nous  aurons  cette  bon- 
fie  opinion  de  la  clémence  du  Créa-» 
teur  enuers  eux  ,  il eft  iufte  &  raifon- 
nable  qu'à  fon  imitation  cette  feue- 
rite  de  fentimens  &c  d'inclinations 
que  nous  aurions  autrement  en  leur 
égard ,  s'amoliiTe  &:  fe  tempère.  Car  & 
Famour  de  la  iuftice ,  ôc  de  Tordre  qui 
doit  naturellement  eftre  entre  les  clio- 
fcs  ,  engendre  cette  feuerité  eu 
nous  5  Dieu  qui  en  eft  le  conferua- 
teur,  parce  qu'il  eft  lefouuerain  Mo- 
narque &:  Gouuerneur  de  i'Vniuers, 
en  afans  doute  plus  de  foin  quenous^ 
comme  de  chofe  dont  Tinfpedion 
touche  fa  Majefté  Souueraine,  £t 
fic'eftie  zèle  que  nous  auons  pour  fa 
gloire  5  laquelle  eft  intcreffée  dans  la 
violation  defes  Loix ,  qui  nous  don- 
ne ces»  mouuemens  5  il  a  fans  doutd 
plus  de  foin  que  nous  de  fes  interefts , 
puisque  c'eft  chofe  qui  le  concerne 
diredement,  ô{.  qu'elle  ne  nous  vc^ 
garde  quant  a  nous,  finon  par  quelque 
reflexion  du  Créateur  à  la  Créature. 
Si  donc  luy  qui  n'a  point  de  conanau- 


^p  Ia  Mor  aie 

niunion  de  nature  auec  les  hommes^ 
qui  l'oblige  à  relâcher  de  la  feueritê 
de  fa  lufticc  ,  attend  toutesfois  leur 
repentance,  &  difpenfe  ainfi  la  con- 
duite de  fa  Prouidence  expreflé- 
nient  à  cette  fin, en  combien  plus  forts 
termes  le  dcuons  nous  faire  quant  à 
MOUS,  que  la  participation  d'vne  mef- 
me  nature  d>c  dVn  mefme  fang  obli- 
ge fi  particulièrement  à  la  tendreffc 
cnucrs  nos  femblables  ?  Qiiand  l'or- 
dre des  chofes  cft  tellement  peruerti 
qu'il  arriue  de  Taduerfité  aux  gens  de 
bien  ,  &:  de  la  profperité  aux  mef« 
chanSjilen  naift,  dit  Ariftote^ deux 
différentes  pallions  en  nous  ,  qui 
neantmoins,  comme  ieTay  déjà  tou- 
ché cy  deffus,  procèdent  à  fori  aduis 
d'vnc mefme caufe.  L'vneeftceque 
i'ay  déjà  nommé  Pitié  ,  qui  eft  ce 
mouuement  de  compaffion  que  nous 
fentons  à  l'afpcd  de  la  calamité  de 
ceux  que  nous  n'en  iugeons  pas  di- 
gnes. L'autre  eft,  ce  qu'il  appelle 
Nemefis  ,  Se  que  i'ay  appelle  Indi- 
gnation ,  qui  eft  ce  mouuement  de 
uifteife  n\eflc    de  colère,  que  nous 

conoeuons 


%ançe^ons  en  voyant  çciix-là  iouïç 
4e  profperité ,  que  npus  fçauons  quiÇ) 
leur  vice  |:end  dignes  d'vne  fortune 
contraire.  Car  cette  mefme  droituro 
de  cœur,  qui  noias  fait  aimer  lalufti- 
ce ,  nous  donne  quand  &c  quand  de 
Tauerfion  pour  les  objets  où  z)ou^  ea 
voyons  Tprdre  renuerfé.  Or  çû-jï 
bien  certain  qu'il  n'y  a  point  d*eiT^o- 
tipn  plus  digne  de  nous ,  que  celle  dp 
la  compaffion^parce  qu'elle  cft  meflee 
du  fentiment  de  noftre  hurpanitc ,  ^ 
de  cette  generofitéque.4pf)nel'amom: 
delaiuftice.L*vne  y  paroi-ftence  qu^ 
lions  fomes  touchés  des  calamités  qu| 
arriuet  à  nos  femblables;  l'autre^en  ce 
que  nous  les  eftimons  dignes  dVnç 
meilleure  fortune  ,  à  caufe  de  Icui: 
vertu.  Mais  quanta  cette  Nemefîs, 
bien  qu'elle  ait  quelque  fondement 
dans  la  nature  des  çhofes,  &  qu'pa 
n'enpuifle  pas  iuftementblafmerlcs 
premiers  refTentimens ,  fi  eft-ce  que 
pour  desraifonsàpeu  présfemblable? 
à  celles  qne  i'ay  alléguées  cy-deflus  ^ 
il  y  faut  aller  bien  retenu ,  de  fe  don* 
ï^r  garde  d^  s'y  mcfprendre.    Ç^t  & 


7j4  '  l'A-  Morale 
àbfolumentnous  ignorons  les raifoft'^ 
pourlefquelles  Dieu  fait  du  bienau:)t 
mefchans,  au  moins  nous  faut-il  en- 
trer en  cette  confideration  ,  qu'il  ne 
faut  pas  que  nous  foyons  plus  précipi- 
tés que  luy  en  nos  iugemens.  Et  fi 
dans  la  difpenfation  du  bien  qu'il  leur 
fait  5  il  nous  paroift  quelques  veines 
&  quelques  caraderes de  Bonté,  (èc 
quieft-ce  d'entre  les  Payens  ,s'il  y  a 
éftéattétif,  qui  n'y  en  ait  peu  recon- 
noiftre  r*)  c'eft  ànous  à  nous  former  à 
fon  imitation.  Et  comme  d'entre 
toutes  (es  vertus  il  n'y  en  a  aucune 
qui  le  rende  fi  aimable  que  cette  clé- 
mence 5  cette  patience  ,  cette  con- 
defcendance  infatigable  qu'il  a  pour 
la  nature  des  hommes,  quelque  cor- 
rompue qu'elle  foit ,  nous  deuons  fai- 
re ainfi  noftre  conte,  qu'il  n'y  a  rien 
fi  capable  de  nous  approcher  bien  prés 
de  la  condition  de  fon  eftre  ,  queH- 
mitation  de  cette  diuine  vertu.  Or 
après  auoir  confideré  lesdeuoirs  de 
l'homme  enuers  Dieu,  &:  puis  aprôs 
ceux  dcfqucls  il  eft  obligé  enuers 
l'homme  fon  femblable,  félon  les  di- 


Chrestienne.  II.Part;  75'5' 
tierfes  relations  que  nous  auons  entré 
nous,il  feroit  déformais  temps  de  pat 
feràrexamendes  qualités  qui  couien- 
nent  à  Texcellence  de  noftre  eftre  ,  &: 
de  l'acquifition  defquclles  nous  de- 
urions  eftre  foigneux,  quand  nous  né 
ferions  aucune  réflexion  ny  fur  le  pro- 
chain ny  fur  Dieu.  Mais  ce  volume 
eftant  déjà  tellement  creu  fous  ma 
main  ,  qu'il  pafle  en  grofleur  celuy 
de  la  première  Partie  de  mon  Ouura- 
ge,  iefuis  contraint  de  me  refoudre  à 
faire  vne  Suite  de  cette  féconde,  ou 
ie  me  propofe  entr'autres  chofes ,  de 
traitteraifés  amplement,  de  la  matiè- 
re 5  des  caufes ,  des  vertus ,  des  vices , 
&  d-cs  vfages  de  nos  Paflîoas.  Car 
encore  qu'on  en  aittraittéen  diuerfes 
belles  compofitions  ,qui  ont  depuis 
quelque  temps  efté  faites  en  noftre 
langue,  &c  qui  fontleucsauec  eftime, 
&c  mcfmes  par  quelques  vnsauec  ad- 
miration ,  fi  eft-ce  que  mon  deflein 
m'oblige  à  manier  cette  dodrined'v- 
iie  toute  autre  façon  ^  &:  à  luy  doti- 
lier  vn  air  qui  s'accorde  mieux aucc  h 
projet  de  ma 'Morale. 
FIN, 


TABLE 
DES     C  H  APIT  RE^y 

P  Reface.  ,         ,      ,.    V^g^  h 

De  V Homme  ,  &  de  fes  jACUltef  depms  lé 
péché,  pag.  iti 

Jptf  la  Itherte  des  aEhions  de  CHommt  depHh  U 
pechi.  pag,  4/*' 

i^«i;^  âti  propjis  précèdent ,  (?4  il  eft  parlé  de  /^ 
libérée  des  aÙiens  de  l* homme  depuis  le  pe* 
ehé,  pag.  (dU 

Contiytuaîion  dt$  difcotirs  précèdent  :  oh  il  eft 
traittéde  ce  ^intlj  pent  auotr  de  volontaire 
em  d' ifimltmtaire  dans  les  aiiions  d/el'hom^ 
m£  depuis  le  péché,  pag.  ffol 

JDu  foauerain  bien  de  l'homme  en  feftat  d^ 
corruption.  pag.  115^ 

De  la  connoijjance  q^e  les  hommes  ont  defâ 
auoir  de  leur  fouuerain  hifin^  dans  la  cor* 
YUption  de  la  Naturéi     ^  P ^ .?  •  ^  5  / * 

Confîderation  tan$  des  moyens  (jUî  conduifenp 
les  hommes  au  fouuerain  bien  ^  tjue  des  ob^ 
iets  de  la  aonnoijfance  defquels  ils  depen^ 
dent,    Bt  premièrement  ^  de  Dieu,    p»  i/j» 

Conjfderation  des  deuoirs  de  pieté  que  les  hom- 
mes ont  deu  rendre  a  Dieu  a  i*  oc  caftan  des 
cf^ofes  précédentes.  pag.  j^  i# 


î^ts  dcuoirs  de  Vhomme  eitMers  fes  prochaini^ 

(^premièrement  4  l* égard  de  fa  commune 

focteté que  Us  hommes  onte»femhle,  p. 25 7.' 

J)esdeuoirs  des  hommes  entreux^  a  tegarÀ 

de  ce  qu'ils  font  eufuferieurs  oh  inférieure 

les  vns  aux  autres,  pag.  17  C^ 

JOes  deuoirs  du  marj  &  de  la  femme  entreux^ 

page.  ,    _  3j/; 

i2>«  deuoirs  de  ceux  qui  font  en  relation  d'e-» 

-galité  Us  vns  aux  autre?,  pag .3  84»' 

\$uite  du  propoi  précèdent ,  ^  confderation  da 

ce  que  les  Citoyens  fe  dotuent  les  vns  aux 

ï    autres  en  cette  qualité'.  Où  il  efi  trattt^  de 

\    laluftice.  pag.  408J 

[Continuation  du  propos  précèdent  5  ou  il  ejf 

I    parle  de  la  lufiice  commutât iue,  pag.  434*' 

\De  cette  partie  de  U  luftice  qui  confîfle  en  /<#' 

vérité  des  paroles^  ç^  en  la  fidélité  despro* 

:     «#/.  ^  pag.$44*" 

\ue  U  relation  daf»y  a  amy  ^  &  des  deuairp^ 
qui  s  en  produifent,  pag.  /^i»' 

De  la  relation  d*ennemy  a  ennemj  ,  &  dei 
chofes  qui  en  dépendent,  pag.  C6iJ^ 

D«  f^ice  &  de  la  f^ertu  du  prochain;  Iten^ 
de  fa  prefperite ,  é*  de  fon  aduerjîté  5  ^  de 
la  façon  de  laquelle  ilfe  faut  comporter  en-^ 
fiers  luj  k  l* égard  de  l*vne  ^  de  Vautre^ 
page,  7  ©8.; 


*:iR  de  la  TaWci 


ERRATA. 

PAgc  ^3.  ligne  24.  Usii  l'opinion  pagd: 
69.  ligne  io.  lists  quelques  vnes  page 
.ïi5>.  lin.  4.  /«/.  forte  page  14)*.  Hg.  n.  ^«Ç/C 
&de  vo  p.  180.  li.  10.  lif,  le  ieâ:  p,  ïpj^ 
li.^Jif*  queftcelle  p^  106 Ai,  21.  ///.cette 
p.  208".  li.  ti.7i/horsde  p.  227.  li.  24.  ef^ 
faces  de  p.  229.  li.  15.  ///.  de  fa  p.  234.11. 22. 
lif,  le  péché  oblige  p.  538.  H.  14.  lif,  eftoc,&: 
que  Dieu  p.  139.  H.  H»  ^'/»  «l*vn  feiil  eftoc. 
f,iSiAi.  ^.effaeés^ip,  j^^i,  li.  3.///.vilepa^ 
4j8.  li.  4, /</.  perte.  p.j2i.  li.  21. /</ prin- 
cipalement p.  s^G,  li.  I.  efacesôC  Ibid.ii.4. 
/i/;;feruent  P.J85.  li.  14.  Iff.  craintep.  J94; 
li.i2.  ItfAi  fe  laif  p.  ^U.li.  4.  Hf.  i'àduoue 
p.  6iy  li.der.  Iff,  que  nous  ne  p.  ^4^-  li-  5^^ 
/i/vnenuéep.  é5)3.1i.  ij./'/  a  mis  p.(>95>. 
IL  iS.&  i9.///.ileftauffi. 


i^-    M